CL. HACHF.TTE
féodal et chrétien. Toutes les races et tous les siècles sont représentés dans son théâtre. On y voit même des spectres, et Voltaire croit avoir fait du Shakespeare ou de l'Eschyle pour avoir imaginé ces piteuses apparitions d'Eriphijle et de Sémiramis, si acerbement et si justement critiquées par Lessing. Montrer dans Brutus des sénateurs en robe rouge, faire tirer un coup de canon dans Adélaïde Du Guesclinety mettre le bras d'un prince du sang de France en écharpe, costumer Lekain en Tartare avec un grand arc à la main et de farouches plumes ondoyant sur un casque invraisemblable dans VOrphelin de la Chine, voilà les inventions par lesquelles Voltaire remédie à la froideur de la tragédie. Il interprétait Shakespeare en librettiste d'opéra.
Il ne faut pas méconnaître un fait important : l'Opéra devient au XYIII*^ siècle notre première scène. La pompe du spectacle, les machines, les costumes, tout l'éclat de la mise en scène flatte les yeux et amuse la frivolité du public mondain. Voltaire a subi, lui aussi, dès sa jeunesse, sous la Régence, la fascination de l'Opéra, qui flattait ses secrets appétits de vie heureuse et sensuelle. Il prit alors des impressions qui ne s'effacèrent jamais. De là son attachement à Quinault, et de là son effort pour établir à la Comédie-Française la singularité des décorations, des costumes, et tout ce qui s'y pouvait transporter de la mise en scène de l'Opéra. Il y avait pourtant dans l'opéra un modèle de tragédie lyrique, où l'effet poétique, beauté des tableaux, chant des passions, prenait le pas sur le mécanisme de l'intrigue. Par l'opéra on pouvait échapper au mélodrame. Tout ne fut donc pas mauvais dans cette action. Mais le style « racinien » de la tragédie voltairienne arrête ou éteint toutes les velléités lyriques comme les intentions de couleur.
Il était à craindre que, la vérité mise à part et la nature, la tragédie n'eût plus d'autre objet que de présenter d'ingénieuses applications des règles. En dépit des inventions de Voltaire, elle se vidait d'idées. Il sentit plus ou moins obscurément le danger : il jeta dans le moule tragique ses idées philosophiques, et toutes les formules analytiques de la pensée abstraite. Il usa de la tragédie, comme de toutes les autres formes littéraires, pour répandre dans le public les conclusions de son rationalisme. Il me suffira de rappeler ici les traits d'incrédulité hardie dont Œdipe même était semé, l'esprit de libéralisme politique qui animait certaines parties de Brutus, la fameuse sentence de Mérope, où le droit divin est nié. Le sous-titre de Mahomet, le Fanatisme, indique la direction d'intention dont cette tragédie est sortie. Enfin, à quoi bon citer les Guèbres, Ohjmpie, les Lois de Minos? A partir de 1760, on compte les pièces qui ne sont pas avant tout des pamphlets philosophiques. Ces intentions doctrinales, cette prédication, ces maximes, ces personnages qui sont ou des abstractions personnifiées ou les porte-parole du poète, nous refroidissent aujourd'hui les tragédies de Voltaire. Elles en firent alors le succès, en leur donnant une brûlante actua-
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LA TRAGÉDIE
FRONTISPICE DE MËROPE. 0 D'après Grauelot, gravé par Massard, Mérope fat re'jréseilée pour la première fois le 20 février 1743, avec le plus grand succès. Frédéric mit celte tragédie en Opéra. Li représentation de cette tragédie fut interdite pendant la Révolution et le Premier empire. (Bibl. Nat., Impr.). CL. HACHETTE.
LE DIX-HUITIÈME SIECLE
lité. Voltaire n'eut pas tort de vouloir exprimer sa conception de la vie, du bien, de la société, par son théâtre : mais il n'eut pas le génie qu'il fallait pour traduire dramatiquement cette conception.
Tout n'est pourtant pas erreur, ou effet manqué, dans le théâtre de Voltaire. Sans vouloir le surfaire, on peut tomber d'accord que Zaïre est un poème musical et tendre qui exprime joliment un moment de nos mœurs. Mahomet est une tentative originale et forte. Voltaire est le premier qui ait essayé de construire ou de faire mouvoir le caractère du fondateur de religion, ceux des disciples candides et fanatiques. 11 a créé aussi, d'après Shakespeare et d'après sa propre sensibilité, d'accord avec le sentiment français de son temps, un caractère de femme, aimante, tendre, toute à l'amour, pas du tout héroïne ni furie, capable seulement des défaillances et des crimes qui ne demandent que de la faiblesse.
FIN DE LA TRAGÉDIE. /H/H Voltaire, c'est toute la tragédie du XVIII® siècle : hors de lui, il n'y a rien qui puisse nous arrêter. Il contient et Lanoue, et Lemierre, et La Harpe, et de Belloy, et Saurin, et Chénier : il les contient tous, et à eux tous ils sont loin de lui équivaloir. L'histoire des mœurs peut enregistrer la superficielle émotion patriotique qui se manifeste à propos du Siège de Calais (1765) : mais de Belloy en lui-même n'intéresse pas l'histoire littéraire \ Un seul homme est à signaler, c'est Ducis, pour ses adaptations des drames shakespeariens : Hamlet (1769), Roméo et Juliette (1772), le Roi Lear (1783), Macbeth (1784), Jean Sans Terre (1791), Othello (1792). Mais ces drames qui réduisent Shakespeare à l'étroitesse de la technique voltainenne, ces drames sont illisibles, et ridicules aujourd'hui. Nous aurons à y revenir pour indiquer les causes qui ont fait de l'œuvre de Ducis un remarquable cas d'avortement littéraire.
1 . Du moins il n'intéresse que l'histoire de la décoration et de la mise en scène. Les notations du'décor dans ses tragédies sont très curieuses et détaillées. — Ce goût du décor est encore une manifestation du besoin de poésie qui travaille le siècle. Historiques ou pitto-
resques, et toujours pathétiques, ces décors essaient de susciter des visions qui remuent l'âme. Leromantisme, exclu des tragédies par le style, y rentre par la mise en scène. Par le costume aussi.
FRONTISPICE DU SIÈGE DE CALAIS, a Tragédie de De Belloy. Le Irantispice ici reproduit a été gravé par Litlrei pour l'édition de 1765 (BibI.Nat.,Est.) CL. HACHETTE.
COMEDIE ET DRAME
L'AMOUR AU THEATRE FRANÇAIS. H Gravure de Cochin, d'après Waiteau- Scène allégorique grouoart les principaux personnages du théâtre français au début du XVUl' siècle. On reconnaît Paul Poisson, en Crispin, à la droite de la composition et, au centre. Poisson fils en prince de comédie. (Bibl. Nat., Est.) CL. HACHETTE.