‹ Histoire illustrée de la littérature françaiseChapitre 23 sur 364 · Sémiramis. Sémiramis aime son fils Ninias · texte numérisé non relu

Sémiramis. Sémiramis aime son fils Ninias

4. Sémiramis : " Ninias élevé sous le nom d'Agénor ». Electre : " Oreste élevé sous le nom de Tydée

LE DIX-HUITIEME SIECLE

Entre Crébillon et Voltaire (le Voltaire de Brutus et de Zaïre), a côté du Voltaire d'Œdipe et de Marianne, il faut placer Houdar de la Motte. Non pour ses idées de réforme, la tragédie en prose, le rejet des unités, qu'il n'a soutenus que bien timidement par sa pratique. Mais pour une certaine conception poétique du sujet tragique. Inès de Castro, c'est la poésie du sentiment introduite dans la tragédie ; c'est le tableau attendrissant de l'innocence persécutée et de l'amour malheureux. Mais surtout les Machabées sont réellement un essai de tragédie lyrique : cette tragédie est un opéra sans musique ; les personnages chantent plus qu'ils n'agissent ; ils chantent leur enthousiasme, leur foi, leur douleur. Malheureusement La Motte, assez intelligent pour choisir des sujets poétiques, n'est pas assez poète pour les traiter. Mais son cas n'en est que plus significatif : il révèle le besoin de poésie qui sera au fond de toutes les tentatives de renouvellement de la tragédie, chez Voltaire et chez tous les autres, d'Aihalie a Hernani.

LA TRAGÉDIE DE VOLTAIRE, Voltaire employa souvent les mêmes artifices que Crébillon : mais il essaya souvent aussi d'y échapper. Admirateur enthousiaste et timoré de Racine, il conservera scrupuleusement les formes léguées par le XVIl^ siècle ; il résistera de toutes ses forces aux doctrines subversives de La Motte qui

RELIURE AUX ARMES DE PHILIPPE D'ORLÉANS. RÉGENT DE FRANCE, Le blason aux armes de France est chargé du lamhcl d'argent qui est la brisure de la maison d'Orléans (Bibl. Nat., Imp.). CL. HACHETTE.

voulait supprimer de la tragédie les confidents, les monologues, les récits, les unités, et le vers.

Le grand mérite de Voltaire, d'où découle son incomparable supériorité sur tout son siècle, c'est d'avoir compris la tragédie. Il a très bien vu dans Corneille et dans Racine que la tragédie est une action oii se développent les types complets des caractères et des passions de l'humanité, dans lesquels tous les exemplaires imparfaits et les mélanges atténués, qui sont la réalité courante, se trouvent contenus. Voilà ce que Voltaire aperçut nettement, et ne cessa de répéter pendant soixante années. C'était là le fondement de son aversion pour le drame : il l'estimait surtout inutile, et, quand on lui parlait d'un certain Vindicatif que composait un des partisans du nouveau genre, il demandait s'il pouvait y avoir un plus grand « vindicatif >> qu'Atrée. Avec une conviction véritablement profonde, il essaya d'exprimer les généralités des caractères et des passions dans toutes les tragédies qu'il écrivit, si l'on excepte quelques œuvres de ses vingt dernières années, où les personnages représentent plutôt des opinions philosophiques que des êtres moraux. Ses deux pièces les plus célèbres sont très caractéristiques à cet égard : Mérope et Zaïre. Mérope est « la mère » ; et Polyphonte, Egisthe, Narbas, tous les autres personnages ont pour fonction d'exciter « la mère » à développer toutes les agitations, toutes les douleurs, les espérances, les puissances de souffrir et d'agir d'une âme maternelle. Dans Zaïre, trois caractères sont en relation et réagissent l'un sur l'autre : Orosmane, l'amour jaloux ; Lusignan, la foi fervente ; Zaïre, l'amour passionné aux prises avec le respect filial.

Voltaire s'était très bien rendu compte aussi de l'affadissement de la tragédie sous la tyrannie des bienséances mondaines. Il se plaignait qu'on énervât tous les sujets par la politesse et la galanterie. Il voulait qu'on rendît à l'amour sa fureur, et qu'on n'en fît pas un échange de douceurs ingénieuses. Il voulait qu'on mît l'amour à sa place, et qu'on ne le mît pas où il n'avait que faire : pourquoi l'amour serait-il le seul ressort de la tragédie? Pourquoi toutes les passions auxquelles peuvent donner lieu les relations de famille, pourquoi le fanatisme religieux, pourquoi l'ambition politique ne seraien^-ils pas à leur tour les ressorts de l'intérêt dramatique? Voltaire', en conséquence, reprenait les sujets où l'amour se montre en son plus brutal excès ; il traitait le vieux sujet traditionnel de Marianne ; il empruntait aux Anglais leur Othello qu'il habillait en Orosmane. Dans sa première œuvre, dans Œdipe, il bannissait l'amour, et n'introduisait l'idylle surannée de Philoctète et de Jocaste que sur l'ordre des comédiens, trop jeune encore et trop inconnu pour leur imposer sa volonté. 11 ira jusqu'à faire une tragédie sans femmes, la Mort de César. Il ne mettra point d'amour

I. Principales tragédies : Œdipe 1718, Brutus 1730, Zaïre 1732, la Mort de César 1731, Atzire 1736, Mahomet 1742, Mérope 1743, l'Orphelin de la Chine 1755, Tancrède 1760, les Scythes 1767, les Guèhres 1769. — A consulter : F. Brunetière, Époques du théâtre français, 1 1*^ conf. ; Lemaître, Impressions de théâtre, 2'^ série; H. Lion, Les Tragédies et les

Théories dramatiques de Voltaire, 1896. J.-J. OUivier, Voltaire et les Comédiens interprètes

de son théâtre, i900 ; Le Kain, 1907.

dans Mérope ; il n'en mettra pas dans Oreste, qu'il opposera à la trop galante Electre de Crébillon.

Il sentait que la crainte d'exposer les signes brutaux des passions aux yeux des spectateurs, et l'habitude de montrer seulement les principes moraux des faits, avaient banni à peu près toute espèce d'action de nos tragédies, qui étaient devenues d'assez vides « conversations en cinq actes Il ne put s'empêcher d'être frappé, pendant son séjour en Angleterre, de la sauvage énergie des pièces de Shakespeare, de l'intensité des passions, de la rapidité sensible de l'action matérielle; et, si barbares qu'il les jugeât, elles lui firent paraître nos tragédies bien languissantes et bien froides. Il y eut une vingtaine d'années, après son retour d'Angleterre (1730- 1750), pendant lesquelles il subit visiblement l'influence de Shakespeare. Mais, plus tard, lorsqu'il vit le public s'intéresser à ce Shakespeare que lui-même avait révélé, le vieux classique qui était en lui se révolta. Le succès de la traduction de Letourneur et des adaptations de Ducis le fît éclater de rage\

Il se révolta aussi lorsqu'il vit, sous l'influence combinée du théâtre anglais et du drame, un pathétique grossier et brutal envahir la tragédie. II s'emportait contre les comédiens qui voulaient montrer un échafaud tendu de noir dans Tancrède. Il se moquait de la malencontreuse idée que la Comédie eut un jour de mettre en action le dénouement A'Iphigénie. C'est tricherie de surprendre les yeux au lieu de captiver l'âme.

Le malheur de Voltaire fut de n'avoir pas assez de génie pour exécuter ses idées. Il manqua d'abord de patience, de méditation ; il écrivit trop vite : Zaïre fut bâclée en dixsept jours ; Olympie était « l'œuvre des six jours ». Il lui arriva de refaire trois, quatre fois un acte, une pièce : c'est-à-dire qu'il improvisa trois, quatre actes pour un, trois quatre pièces pour une. Puis, pour remplir l'idée qu'il se faisait de la tragédie, l'essentiel lui fît défaut, la pratique de l'observation psychologique ou la puissance de l'imagination psychologique. Élève attentif du XVII^ siècle, il a des vues justes, moyennes, peu personnelles, sur le mécanisme de l'âme humaine. Aussi dessine-t-il des caractères vraisemblables, en indications rapides, un peu sommaires ; voilà pourquoi ses tragédies gagnent à être vues plutôt que lues, s il y a un bon acteur pour compléter l'esquisse tracée par le poète.

Voltaire eut surtout l'entente de la scène. Il se rendait compte de ce qui devait faire impression sur le public, et il disposait sa tragédie en conséquence : c'est là encore un vice radical de son théâtre. Il a l'idée de ce que rendront en scène chaque fait, chaque état moral : la douleur chrétienne de Lusignan, par exemple. Jamais je ne trouve dans son théâtre un mot qui soit pour la vérité d'abord ; je sens que ce poète vise toujours un point de l'esprit du public ; la vérité s'y rencontre, si elle peut. Il dirige son action, il

1. Letlre à l'Académie française lue en séance publique le 25 août 1776. Cf. aussi Du théâtre anglais, 1761. sous le pseudonyme de Jérôme Carré. — A consulter : J.-J. Jusserand. Shakespeare en France sous l'ancien régime, 1899.

LA TRAGÉDIE

FRONTISPICE DU TANCRÈDE DE VOLTAIRE, a Par J. P., gravé par Tardicu, pour l'édition de 1761 (Bibl. Nat. Imp.). CL. HACHETTE.

donne « le coup de pouce », pour amener telle situation, tel jeu de sentiment, tel tableau, sur lesquels il compte. Une impression inquiétante d'insincérité se dégage de la lecture même de ses meilleures pièces.

Cette habitude d'escompter les effets sûrs, unie au défaut d'invention psychologique, a été cause que Voltaire n'a pu, malgré ses bonnes intentions, se passer des artifices de ses prédécesseurs. Il a beau vouloir rendre aux passions leur énergie, la politesse l'enserre, et paralyse ses mouvements. Il use et abuse des incognitos, des quiproquos, des reconnaissances retardées ou provoquées arbitrairement, de tout ce qui sera plus tard moyen de mélodrame ou de vaudeville. Voyez Zaïre : au lieu de garder la belle et naturelle énergie de YOthello anglais, il dispose toute sorte d'artifices tout à la fois pour amener et pour affadir la violence du dénouement. Zaïre est tendre, Orosmane est tendre ; tous les deux sont « sympathiques ». Pour que l'un tue l'autre, il faut absolument qu'il y ait quiproquo ; ainsi l'on plaint la victime sans haïr le meurtrier. Le crime est combiné avec bienséance, de sorte qu'il n'y ait pas de criminel. Voilà pourquoi Zaïre et Nérestan se cachent si soigneusement d'être frère et sœur.

LE DIX-HUITIÈME SIECLE

Asservi donc aux timidités du goût mondain, Voltaire ne pouvait pas non plus mettre dans ses pièces l'action qu'il rêvait. Il s'en tint à des inventions extérieures qui ne modifiaient pas le fond traditionnel et la banale disposition de la tragédie. Il chercha à exciter l'intérêt par des moyens sensibles, par des particularités de décor et de costume. Il croyait avoir fait merveille d'avoir porté l'action dramatique hors du monde mythologique grécoromain, de l'avoir promenée en Asie, en Afrique, en Amérique, de l'avoir ramenée en France, en plein moyen âge

LESSPECTACLES DEPARIS. aUne page Jes Affiches de Paris, numéro da 10 Jévrier 1746. indiquant, après des avis de vente, le programme des divers spectacles. On remarquera, après les grands théâtres, les petits spectacles de la foire, pantomime, etc. (Bibl. Nat., Imp.)

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