M DCCC L.XXXII
LES AVEUX, e) [Poésies de Paul Bourgel. Titre de l'édition de 1882 (originale). (A.Lemerre, édit.)
et de multiples déceptions, de misères médiocres et communes qui font de profondes blessures, vie d'espérance obstinée, indéracinable, qui, trompée par un mari, trompée par un fils, se reporte avec une navrante candeur sur le petit enfant destiné peut-être à lui fournir la dernière leçon de désillusion, si la mort ne vient pas avant. Cette vie, très particulière en son détail, est si vraie, d'une vérité si moyenne en sa contexture et qualité, qu'elle en prend une valeur générale : à sa tristesse s'ajoute toute la tristesse des innombrables vies que nous apercevons derrière ce cas unique, et la puissance douloureuse de l'œuvre en est infiniment accrue.
HORS DU NATURALISME : PAUL BOURGET, ANATOLE FRANCE ET PIERRE LOTI. >2; ^ Le
roman a été, depuis une cinquantaine d'années, le plus heureux et le plus fécond des genres : c'est celui aussi où les tempéraments ont été le moins comprimés par les traditions ou les théories. Je ne puis que nommer rapidement
1. Octave Feuillet (1821-1890) débute dans le roman en 1848. Le fade roman qui le lança en le sacrant romancier idéaliste et mondain, le Roman d'un jeune homme pauvre, est de 1858 : le roman tragique de sa façon se connaît bien par Julia de Trécœur (1872). Les études sérieuses sont éparses surtout dans Monsieur de Camors (1867), Histoire d'une Parisienne (1881), la Morte (1886), les Amours de Philippe (1887), et quelques traits dans Honneur d'artiste (1890). — Edition : Romans, Calmann-Lévy, 14 vol. in-18 ; Théâtre 5 vol. in-18.
2. Victor Cherbuliez (1829-1899). Un Cheval de Phidias (1860), le Prince Vitale 0864), sont des causeries d'art et de philosophie : le Comte Kostia (1863) donne la note de ses romans romanesques.
les principaux écrivains qui ont donné des œuvres agréables ou fortes, m'attachant de préférence aux originalités représentatives d'un groupe ou d'une tendance.
Au temps même où Flaubert donnait le type du roman naturaliste, le roman idéaliste survivait en George Sand, toujours active, et en Feuillet^. Défenseur du devoir, de la vieille morale chrétienne, avocat de la femme à qui la société, l'homme rendent la vertu difficile et lourde, amateur de combinaisons romanesques, arrangeur d'accidents tragiques. Feuillet est précieux par son expérience du monde : certaines parties aristocratiques de notre société n'ont été vues et bien rendues que par lui. Sous l'élégance parfois maniérée de son style, il y a plus de réalité qu'on ne croit. A mesure qu'il vieillissait, il a marqué de traits plus forts, presque brutalement, la décomposition, la démoralisation de certain grand monde, exquis gentilshommes aux âmes vides ou dures, délicieuses jeunes filles aux propos cyniques.
Cherbuliez " a conté des histoires bizarres, aux aventures compliquées, dosant adroitement la surprise et la sympathie, assez banal en sa psychologie et superficiel en son émotion. Mais ce romancier médiocre est un homme intelligent, d'esprit ouvert à toutes les idées, curieux d'art, de science, de philosophie, universel et cosmopolite comme un Genevois cultivé peut l'être. Il a mis dans ses romans des
A. FRANCE : LE PROCURATEUR DE JUDÉE, a Manuscrit autographe conservé, avec plusieurs autres manuscrits d'A. France, à la Bibliothèque Nationale. CL. HACHETTE-
LE ROMAN
silhouettes exotiques, qui sont amusantes et paraissent exactes. Mais surtout il a eu le don de la causerie philosophique : il excelle à faire dialoguer sur les questions actuelles de sociologie ou de science des personnages légèrement caractérisés et spirituellement excentriques Toutes les parties de ses romans qui ne sont ou peuvent n'être que des contes à la Voltaire sont charmantes : quel malheur qu'il ne s'en soit pas tenu là !
Un romancier qui a circonscrit son observation, est arrivé à rendre supérieurement certains milieux particuliers, avec les espèces morales qui s'y développent, Ferdinand Fabre", a fait quelques tableaux remarquables de la dévotion rustique et populaire dans les Cévennes méridionales, mais surtout de vigoureuses études des caractères ecclésiastiques, des formes très spéciales que l'Église impose aux passions, aux convoitises, aux haines des hommes ; son abbé Tigrane est un petit chef-d'œuvre. Rien n'est plus savoureux aussi et sincère que les paysages où Ferdinand Fabre fait mouvoir ses personnages.
Les trois œuvres les plus considérables que nous rencontrions, à côté du naturalisme, sont celles d'Anatole France, de Paul Bourget et de Pierre Loti.
Anatole France ^ a fait passer, semble-t-il, dans le roman, l'influence de Renan. Avec un dilettantisme plus apparent que réel, mêlant de façon originale la sympathie et l'ironie, il conte des légendes religieuses, les miracles du mysticisme ou de l'ascétisme ; d'autres fois, il nous promène à travers le monde moderne, prenant plaisir à
UNE PAGE DU MANUSCRIT AUTOGRAPHE DE THAIS. D'ANATOLE FRANCE, a ( Collection de M. Louis Barthou.) CL. HACHETTE.
ANATOLE FRANCE, a Buste par Sicard, au Musée de Tours. CL. HACHETTL.
nous détailler les plus excentriques ou immorales combinaisons de la sensualité et de l'intelligence, du positivisme et de l'esthétisme dans les âmes contemporaines. Le jeu raffiné de l'esprit autour de la foi et de la morale évangéliques, ce goût intellectuel pour la simplicité du cœur qui n'est encore qu'une perversion de plus dans nos incohérentes natures, ont trouvé en Anatole France le plus curieux, le plus séduit, et le plus impitoyable pourtant des historiens. Amateur de curiosités philosophiques, érudit, bibliophile, il se promène de l'alexandrinisme au XVIII® siècle, de la Thébaïde à la rue Saint-Jacques, de Paris à Florence, mettant dans tous ses romans ses goûts de fureteur et de chartiste, son tour de pensée spirituel et séduisant, et son exquis sentiment de l'art. Il s'est fait à partir de 1897 le peintre des mœurs politiques de la France ; et il y a manifesté, avec l'observation la plus aiguë, une chaleur insoupçonnée, un amour passionné de la raison et de la justice : l'ironie est devenue l'arme d'un croyant. Enfin, Anatole France a écrit une Vie de Jeanne d'Arc en deux volumes qui est un chef-d'œuvre. S'étant
1. Cf. la Bête, 1887, et la Vocation du comte Ghislain, 1888 (le personnage humoristique d'Eusèbe Furette).
2. Ferdinand Fabre (né en 1830 à Bédarieux, mort en 1898) : l'abbé Tigrane (1873), Dentu, in-18 : Barnabé (1875) ; Mon oncle Célestin (1881) ; Ma vocation (1889).
3. Anatole France (né en 1844) ; le Crime de Silvestre Bonnard (1881) ; le Livre de mon ami (1885) ; Thcgs (1890): la Rôtisserie de la reine Pédauque (1893) ; le Lys rouge (1894). Histoire contemporaine {l'Orme du Mail. etc.). 4 vol. (1897-1900); L'Ile des Pingouins (1908) : Vie de Jeanne d'Arc (1908; ; Les Dieux ont soif (1912). — A consulter : G. Michaut, Anatole France, 1913.
EPOQUE CONTEMPORAINE
Paul Bourget ^ s'est fait le peintre du high-life : c'est le côté déplaisant de son talent. Mais il a été depuis Stendhal le plus grand maître du roman psychologique que nous ayons eu. Lourdement, minutieusement, prolixement, mais enfin avec puissance et profondeur, il nous décrit des âmes, des états d'âmes, des formations et des transformations d'âmes ; ce que peut donner dans une âme contemporaine la situation d'Hamlet (André Cornélis), ce que peut être l'amour d'une femme du monde ou l'amour d'une coquine dans notre société contemporaine (Mensonges), ce que peut produire telle doctrine philosophique dans une âme résolue à conformer sa pratique à son idée (le Disciple), etc. Et il y a bien, dans ce dernier roman, les cent cinquante pages d'analyse les plus étonnantes qu'on ait écrites, lorsque Paul Bourget fait l'éducation de son " disciple », notant toutes les circonstances et influences qui déterminent le caractère, de la première enfance à l'âge d'homme. Là, le roman redevient vraiment ce que Taine souhaitait, un document d'histoire morale ^.
Pierre Loti ^ est un écrivain sensltif et subjectif à la façon de Chateaubriand. Il en a l'intensité d'impressions pittoresques, la profondeur de mélancolique désillusion ; mais Loti, au reste, est très personnel et tout moderne. Détaché de toute croyance religieuse, il n'essaie pas de colorer en sentiment chrétien son incurable pessimisme de sensuel mélancolique : il sent l'être, en lui, hors de lui, s'écouler incessamment dans les phénomènes.
DESSIN ORIGINAL DE PIERRE LOTI POUR LE MARIAGE DE LOTI, a (Collection de M. Arthur Meyer.) CL. HACHETTE.
Instruit patiemment de ce qu'un historien doit connaître pour traiter un pareil sujet, bien informé de tous les documents et de tous les résultats de la critique, lia essayé, avec beaucoup de subtilité, de puissance et de bonheur, d'interpréter les données de fait de cette étonnante histoire : il a construit la plus fine et la plus vraisemblable psychologie de l'héroïne qui ait jamais été présentée ; il a cherché dans la reconstruction de toute la mentalité du XV® siècle, chez les diverses classes, chez les Anglais et les Français, chez les principaux personnages, l'explication naturelle du miracle de la Pucelle. Anatole France a, dans cette œuvre de premier rang, montré de quelle façon on pouvait, dans notre âge de critique et d'érudition, remplacer le roman historique.
1 . Paul Bourget (né en 1852). Principaux romans : Cruelle Énigme (\885) ; Crime d'amour (1886) : André Cornélis (1837) ; Mensonges (1887) ; le Disciple (1889) ; Un Cœur de femme (1890) ; la Terre promise (1892): Cosmopjlis (1893) ; L'Ét ,pe (1902) : Un Divorce (1904) : Le Démon de Midi (1914), etc. Autres ouvrages : Essais de psychologie contemporaine. 2 séries, 1883-1885: Études el portraits, 2 vol., 1888; Sensations d'Italie, 1891. — Edition : Lemerre, 17 vol. in-18. De plus, 2 vol. pet. in-12 de Poésies. — A consulter : R. Doumic, Écrivains d'aujourd'hui. De Rivasso, L'imité d'une pensée. Essai sur l'aïuvre de P. Bourget, 1914.
2. Bourget, en ces dernières années, s'est fait comme Zola, mais en sens contraire, sociolo^e et prédicateur de réformes sociales. Ses remèdes, ce sont la monarchie, la religion, la hiérarchie et l'autorité ; il est le théoricien mondain de la France conservatrice. Son oeuvre la plus remarquable en ce genre est l'Étape, 1902.
3. Pierre Loti (pseudonyme de M. Julien Viaud, officier de marine, né en 1850 à Rochefort. mort en 1923) : Mariage de Loti (lf80), d'cù il prit son pseudonyme; le Roman d'un spahi (IfSl): Mcn frire Yies (1883) ; Pê<hvr d'hkr.de (lf66): le Désert et Jérusalem, impressicns de voyapcs (1895). /?crrtn/</o, MVJ . L' Ir.Je :cns les Anglais, 1903. Vers Ispahan, 1ÇC4, letc. — ! Edition : Cairrenn-Lévy, 14 vol. in-18. ^ — A consulter : Loti : le Roman d'vn enfcnl (18Î0) ; Prime Jeunesse (1920). R. Doumic, cuvr. cité N. Serban, P. Loti, 1920.
UNE PAGE DU MANUSCRIT AUTOGRAPHE DE LOTI : VERS ISPAHAN- (Collection de M. Louis Barthou.)
LE ROMAN
et il poursuit la jouissance passagère de la sensation attachée aux apparences ; mais il savoure, dans le moment même où il jouit, l'amertume de l'inévitable anéantissement de l'apparence hors de lui, de la sensation en lui. Sa carrière de marin lui a fourni le moyen de développer, d'achever son tempérament : elle l'a promené par le monde, à travers toutes les formes de la nature et de la vie ; elle a rendu plus aiguës ses perceptions et ses mélancolies. Sa vocation littéraire est née de l'idée que le livre seul pouvait fixer dans une réalité durable quelques parcelles de ce moi et de ce monde toujours en fuite.
Dans des œuvres sincères, en un style étrangement vibrant et intense. Loti a dit quelques-unes des impressions qu'il a recueillies en ses campagnes : dans le Spahi, les soleils du Sénégal ; dans Mon frère Yves, les vastes paysages de pleine mer, quand le vaisseau fuit et que « l'étendue miroite sous le soleil éternel », des coins de
Bretagne pluvieuse rendus avec une singulière délicatesse ; dans Pêcheur d'Islande, la Bretagne encore, et la mer boréale, et le Tonkin, et les mers tropicales. Loti est un des grands peintres de notre littérature : il se place à côté de Chateaubriand, par la fine ou forte justesse des tons dont il fixe les plus mobiles, les plus étranges aspects de la nature.
Nulle psychologie, du reste, dans les bonshommes qui peuplent ses tableaux : quelques états de sensibilité, les siens, aspirations vagues et douloureuses, désirs de l'impossible, regrets de l'écoulé, nostalgies, désespérances, toutes les nuances enfin de cette disposition élémentaire qu'on peut appeler l'égoïsme sentimental.
Avec ce tempérament. Loti est l'écrivain le moins fait pour la fabrication mécanique des productions littéraires. Le subjectivisme, à ce degré, ne se sauve que par l'absolue spontanéité.
DESSIN DE CLAUDE MONET POUR LA TERRE. D"ÉMILE ZOLA, a (G)llection M. Arthur Meyer.) CL. HACHtm.
EPOQUE CONTEMPORAINE