APOTRES
ERNEST RENAx^
t. M8RE DE L irtSTITCT
PARIS
Micmx LÈvy FnfcRES, unnAinKS éditedrs
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Tous droits t^9ii^.
LES APOTRES, D'ERNEST RENAN. £l Titre d'un exemplaire de l'édition originale (1866) où Renan avait accumulé les notes en vue d'une nouvelle édition. Les manuscrits et les papiers de Renan, ainsi qu'une grande partie de sa bibliothèque, ont été donnés à la Bibliothèque Nationale oit ils sont actuellement conservés. (Michel Lévy, éditeur^.
l'imagination, l'ironie, la souplesse délicieuse de l'intelligence, la richesse éblouissante des idées : peintre exquis de paysages, pénétrant analyseur d'âmes, penseur profond ; ce sont qualités et séductions que nul ne conteste à son œuvre. Mais on lui fait injustice de ne vouloir souvent voir en lui qu'un incomparable amuseur, un dilettanie prestigieux, et comme le plus fort acrobate de l'esprit qui ait existé. Ceux qu'il amuse seulement sont ceux qui ne l'ont pas compris, ou qui n'ont pas voulu s'en donner la peine : car il n'y a qu'une incurable frivolité ou un violent parti pris qui puisse s'y méprendre.
Pour bien juger ce maître incomparable, il faut se souvenir que l'œuvre de sa vie est une histoire de la religion : Histoire des origines du Christianisme, Histoire d'Israël. Cette histoire est telle, en ses deux parties, qu'elle est rigoureusement et tout entière déterminée par les solutions des problèmes philologiques. Elle ne peut être écrite que par un philologue. Libre aux spécialistes d'être sévères à la science de Renan. Un doute me reste : dans quelle mesure ne lui font-ils pas expier ces dons littéraires par où il était si loin lui-même de chercher le succès? Je ne suis pas sûr, après toutes les critiques des gens du métier, que la même science, sans aucun soutien de talent littéraire, n'eût pas obtenu davantage leur estime. Si souvent qu'on
le prenne en faute, si nombreuses qu'aient été ses erreurs certaines et ses hypothèses téméraires — ]e m'en rapporte absolument aux gens compétents, — il reste que nous n'avons en France aucun travail synthétique qui se compare à ces deux ouvrages.
Mais, ici, l'intérêt philosophique dépasse l'intérêt d'érudition ou d'histoire. Une conception de l'univers et de la vie s'affirme dans ces œuvres maîtresses qui ont rempli l'existence de Renan : la même qui nous est renvoyée par ces essais de toute sorte, où sa pensée se reposait, où se jouait sa fantaisie, études d'histoire, de critique ou de morale, dialogues ou drames philosophiques, et toutes ces allocutions, confidences, propos, où d'un mot le maître donnait le contact et le secret de son âme.
Et d'abord, Renan n'a pas séparé la théorie de la pratique : sans fracas, sans ostentation, si aisément que l'on n'y fait pas attention, Renan a conformé sa vie à sa croyance. Il a agi, plus que bien d'autres qui se sont bruyamment agités. Toute sa vie de savant, d'écrivain, d'homme de cabinet, est le résultat d'un acte, d'un acte volontaire et libre qui représente une belle dépense d'énergie. Pour des raisons philosophiques, il a cessé de croire à la tradition catholique, et il est sorti du séminaire. 11 a pris la voie dure, périlleuse, incertaine, au heu de la voie facile. Cet acte suffit à une vie. Je ne lui ferai pas honneur du fameux Pecunia tua tecum sit : d'autres l'eussent fait. Cela montre seulement avec quelle douce inflexibilité
UNE PAGE DU MANUSCRIT AUTOGRAPHE DES SOUVENIRS D'ENFANCE ET DE JEUNESSE DE RENAN, a (Bibl.Nat..Mss.) cl. hachette.
EPOQUE CONTEMPORAINE
SAINT-NICOLAS-DU-CHARDONNET. e) C'est au séminaire Sainl-Nicolas-du- Chardonnet, alors dirigé par l'abbé Dupanloup,que Renan étudia au sortir du séminaire de Tréguier avant d'entrer à Saint-Sulpice. Eau-forte de Delaunay. (Bibl. Nat., Est.)
cet homme savait pratiquer le respect de sa pensée.
L'originalité de Renan dépend principalement de sa rupture avec l'Église : en d'autres termes, de sa double culture. Il a reçu l'éducation ecclésiastique, et il a gardé l'âme ecclésiastique : une âme de douceur, de finesse, de nuances, et puis — ce qui est le grand point — dans la perte de la foi, le sens de la foi, le respect de la foi. Puis il s'est livré à la science, il en a tenté les deux voies maîtresses, les sciences de la nature, et l'érudition philologique ; celles-là pour en comprendre l'esprit, les méthodes, la portée, et pour compléter sa culture, celle-ci pour y chercher la matière de sa pensée et l'aliment de son activité. II a cru à la science plus ardemment que personne, et il lui a remis avec confiance l'avenir de l'humanité. Du principe fondamental de la science, de l'affirmation du déterminisme des phénomènes, il a fait sortir toute son œuvre.
Mais ce savant, qui n'a jamais cessé de pratiquer et de recommander la recherche méthodique du vrai, la poursuite courageuse de la connaissance rationnelle, savait les limites de la raison et de la science. Du christianisme de sa jeunesse, il avait retenu une certitude, que toute son expérience de savant confirma : que la morale n'est point affaire de science, mais article de foi, que le bien et la vertu tirent leur valeur de ce qu'on les choisit librement, gratuitement, et qu'enfin, si on ne courait chance d'être dupe en se désintéressant, en se sacrifiant, ni le désintéressement ni le sacrifice n'auraient grand mérite. Et il a toujours affirmé que celui-là ne se trompe pas, qui déclare en vivant sa foi à l'idéal. Faire de la vérité le but de la pensée, du bien la fin de l'action, le vrai étant l'exclusion du miracle, et le bien l'exclusion de l'égoïsme : on peut juger comme on voudra cette philosophie, on n'a pas le droit d'y voir un jeu de dilettante indifférent.
Toutes les précautions que ce loyal esprit a prises pour éviter le parti pris, les vues étroites ou exclusives, pour
saisir toutes les parties et manifester tous les aspects de la vérité, ont donné le change aux esprits superficiels ou prévenus : en même temps que notre grossière façon d'entendre l'opposition théorique de la science et de la foi nous faisait mal juger tous ces fins sentiments, ces expansions affectueuses ou enthousiastes, qui se mêlaient sans cesse chez Renan aux affirmations du déterminisme scientifique. On hésitait à prendre au sérieux un savant qui tirait tant de révérences à l'idéalisme, un critique qui ne semblait occupé qu'à donner de l'eau bénite.
C'est lui qui avait raison. C'est lui qui était dans le vrai, aisément, lar gement, sereinement. Et son esprit qui lui survit prouve par l'excellence de son action la bonté de sa doctrine. Renan n'a pas été populaire : il offre peu de prises, par sa richesse et sa souplesse, aux moyens esprits. Mais il a agi sur quelques intelligences, quelques âmes d'élite, et par elles passe dans le domaine commun de la pensée le meilleur de l'œuvre du maître.
Il a refait, d'abord, l'œuvre du XVIll® siècle, et il a dissipé les équivoques créées par Chateaubriand. Quelles que soient les réserves des érudits, il a établi sur des raisons d'ordre purement scientifique, historique, philologique, la relativité, l'humanité des religions. Je ne veux pas dire qu'il ait tué la religion ; mais il a réduit la question à ses termes essentiels, à sa forme extrême : il faut choisir entre le déterminisme et la révélation. Et ce choix est une affaire de foi. Contre la foi, nulle critique ne vaut : mais dès qu on ne croit pas « comme un petit enfant >', inutile de se monter la tête, inutile de se griser d'esthétique, de s'inventer des raisons de croire : de l'affirmation déterministe sort la dissolution des religions. A ceux qui ne croient pas, il fournit l'explication rationnelle du phénomène de la croyance, donnant ainsi une base solide à l'incrédulité.
Mais il a fait religieusement cette œuvre de science irréligieuse. Dieu est pour lui « la catégorie de l'idéal « ; et la religion, c'est « la beauté dans l'ordre moral ». Parla religion se satisfait l'instinct moral de l'humanité ; ainsi, aucune religion n'étant vraie, toutes les religions sont vraies ; et toutes sont bonnes — quand on ne les applique
VUE DU SÉMINAIRE SAINT-SULPICE. a C'est là que Renan continua ses éludes en 1843-lii44 et abandonna la vie ecclésiastique. CL. hachette.
qu'à leur office. L'idéalisme philosophique n'est pas à l'usage de toutes les Intelligences : l'idéalisme religieux est accessible aux plus humbles esprits. Des raisons d'ordre intellectuel ont éloigné Renan de l'Église : mais il est parti sans colère, sans rancune, le cœur tout pénétré au contraire et parfumé pour la vie de la vertu fortifiante, consolante, ennoblissante du catholicisme, reconnaissant de tout ce qu'il lui avait dû de pures joies et de bonnes directions, tant que son progrès intellectuel n'en avait pas détruit l'efficacité.
De là cette curieuse conséquence : pour nombre d'esprits, Renan a rendu la foi impossible, et il a rendu impossible aussi la guerre à la foi. Il a radicalement détruit ce que Voltaire avait ébranlé, mais il a aussi radicalement détruit l'esprit voltairien : il a affranchi de V anticléricalisme ^ les cœurs qu'il a retirés pour jamais au christianisme. Ni croyants, ni hostiles, témoins sympathiques au contraire de la croyance, et conscients de la bonté morale de la croyance pour ceux qui peuvent croire, voilà ce que Renan nous a faits. On a vu surtout, de son vivant, combien il menaçait l'Église : de jour en jour, on sentira davantage ce que le sens religieux, la tolérance et la paix lui doivent.
Dans le domaine de la littérature, son influence est assez imprécise, parce qu'il n'a pas eu de théorie littéraire. Cependant, je saisis trois traces de son passage : c'est d'abord la curiosité si universellement éveillée sur les choses religieuses, le goût des artistes et du public pour les restitutions des plus singuliers effets de la foi, pour les analyses psychologiques de la sainteté ou de la dévotion. Puis, d'une façon plus générale, il nous a encouragés à ne pas nous arrêter dans le dilettantisme artistique ou dans l'impassibilité scientifique, à considérer la littérature comme une collection d'actes humains, libres et moraux ; c'est-à-dire qu'il nous amène à poser toujours la question de la valeur morale, des propriétés morales de chaque œuvre. Enfin, il a rendu à la critique l'essentiel service de lui donner l'exemple de la sympathie : personne n'a enseigné plus hautement, plus constamment à aimer l'homme, l'effort vers le vrai et vers le bien, même dans les formes qui répugnent le plus à notre particulière nature.
A tous, littérateurs ou autres, il nous a donné cette générale leçon, d'avoir trouvé la paix de la conscience et le bonheur en cette pauvre vie, simplement parce que la vérité toujours l'a conduit. J'aimerais mieux, à vrai dire, qu'il nous ait laissé le soin de le constater ; et dans ses exquis Souvenirs de jeunesse, l'optimiste contentement de soi, enveloppé d'une douceur un peu dédaigneuse, contriste par endroits les plus amicaux lecteurs. Mais ce
1. Dans la mesure où l'anticléricalisme n'est pas un mouvement purement politique. Renan enseigne à distinguer la résistance à l'Église et aux partis qu'elle sert ou qui s'en servent de la guerre aux croyances religieuses. On peut dire qu'il a gain de cause aujourd'hui dans la société française.
2. Je ne puis omettre de mentionner le comte de Gobineau dont les idées n'ont pas été sans influence sur Renan : homme du monde intelligent et curieux, causeur brillant, moraliste fin, voyageur intéressant, il eut des ambitions qu'il ne put réaliser ; sa philo-
SCIENCE, HISTOIRE, MÉMOIRES
LE GÉNÉRAL BARON DE MARBOT. a Portrait dessiné par Wicar. gravé par Coquerel. (Bibl. Nat., Est.) CL. HACHETTE.
sont là des impressions fugitives, qu'il faut vite chasser pour être juste.
Renan, depuis vingt ans, a subi de rudes assauts. On l'a attaqué dans sa science et dans son caractère. Il a été pris pour le type de l'égoïsme intellectuel. Mais peu à peu l'heure de la justice arrive, et la vérité se dégage. Ce fut un homme de haute conscience, dévoué à la recherche scientifique et qui n'admettait pas qu'on fît de la science un moyen de parvenir : il sut le dire rudement à certains. Ce qu'il y a de ferme et de positif dans sa pensée nous apparaît mieux de jour en jour
Parmi les successeurs de Renan dans l'exégèse biblique et l'histoire du Christianisme, il faut signaler M. Alfred Loisy qui, comme Renan, et plus avancé dans la carrière ecclésiastique, rompit pour pouvoir continuer ses études et suivre sa pensée aussi loin qu'elle le mènerait. Malgré le refus évident chez lui de rien donner au talent littéraire, M. Loisy nous appartient. C'est encore de la littérature que la belle nudité de l'ordonnance de ses livres. Et dans la polémique, il a révélé des qualités de souple dialectique, de netteté mordante, de spirituelle malice qui classent un écrivain. Certains chapitres généraux de ses livres sont de
Sophie des races qu'il croit scientifique est le produit d'une imagination romantique. Ses vues sur la France de la troisième République sont étroitement rétrogrades. Ce n'est ni un grand penseur ni un grand artiste : c'est un homme d'esprit dont on relira plus d une page avec plaisir. Son système a excité beaucoup d'enthousiasme en Allemagne. — Edition* : Essai sur l'inégalité des races humaines, 1853-1854, 4 vol. Trois ans en Asie, 1859 Les religions et les philosophies dans l'Asie centrale, 1865. Souvenirs de voyage, 1872.— A consulter : E. Seillière, Le Comte de Gobineau et l'organisme historique, 1 903, in-8.
EPOQUE CONTEMPORAINE
PORTRAIT D'IBSEN. 0 Nombreux sont les écrivains français gui ont subi l'influence du grand auteur dramatique Norvégien. (Édition de la Plume, Crès, éditeur.)
fortes et harmonieuses synthèses : tel est ce bilan de biens et de maux de la croyance religieuse qui forme la conclusion de l'étude sur le Sacrifice (1920) ^ La brochure sur /a Discipline intellectuelle (1919) est, à vrai dire, la profession de foi du travailleur qui se donne à la recherche de la vérité ^.
MÉMOIRES. LETTRES. VOYAGES, ^is; Il y a du
romantisme dans Renan : c'est-à-dire qu'il a souvent mêlé sa personne dans son œuvre, et jeté des impressions toutes subjectives à travers l'objectivité de sa science. Par là, comme par ces Souvenirs que je rappelais, il nous conduit à des ouvrages qui sont tout juste l'opposé de ceux dont je me suis occupé au commencement de ce chapitre.
1. Cf. Autour d'un petit Hure, 1905. — A propos de l'histoire des religions. 191 1. — Choses passées, 1912.
2. On en rapprochera quelques pages également admirables d'Edmond Pottier.
3. Les Cahiers du Capitaine Coignet, publ. p. L. Larchey, 1883, in-12 ; Mémoires du général Thiébaull, 6 vol., 1893-1896 ; du général Bigarré. 1893. Souvenirs militaires du baron Seruzier, 1894. Mémoires de Constant (premier valet de chambre de l'Empereur), 4 vol. in-8, 1894. Mémoires du maréchal Macdonald, in-8, 1892. Souvenirs du baron de Barante, 8 vol. in-8, 1891 et suiv. Souvenirs du baron Hyde de Neuville, 3 vol. in-8. 1892. Souvenirs de Chaptal, 1 vol., V893. Mémoires (/e Barras. 4 vol. in-8, 1895-1896. Mémoires de la comtesse de Soigne, 1907-1908, 4 vul. in-8.
4. Mme de Rémusat (1780-1821), fille du comte de Vergennes. Son mari fut préfet du palais sous l'Empire. — Editions : Mémoires, 3 vol. in-8, 1879-1880. Lettres, 1881, in-8, Calmann-Lévy, 2 vol.
5. Le général baron de Marbot (1782-1854) : Mémoires, 4 vol. in-8, 1891.
6. Pasquier (1767-1852), maître des requêtes, puis conseiller d'État, et préfet de police sous l'Empire : ministre et pair de France sous la Restauration ; président de la Chambre des pairs, chancelier et duc sous Louis-Philippe iSouvenirs.Plon, 1893-1895,6 vol. in-8
aux mémoires, aux lettres, aux récits et impressions de voyages. Ces écrits, pourtant, peuvent se considérer dans leur rapport à l'histoire : ils sont documents d histoire et la matière d'où la science méthodique extraira plus tard son œuvre.
Un bon nombre de Mémoires ont été publiés en notre siècle, se rapportant, en général, comme il est naturel, aux deux ou trois siècles précédents. Quelques personnages considérables de notre temps, toutefois, ont déjà fait parvenir au public leurs souvenirs, presque toujours leurs apologies : ainsi Chateaubriand, Guizot et Tocqueville. Mais ce qu'il y a de caractéristique en ce genre, c'est l'éclosion, il y a une trentaine d'années, des Mémoires relatifs au premier Empire : chaque jour en voyait paraître de nouveaux^. Il y en eutde toutes sortes, de toute origine et de toute qualité: hommes et femmes, civils et militaires, soldats et généraux, c'était à qui nous rendrait, plus ou moins complète ou frappante, l'image de l'Empereur et de son immense aventure. Trois de ces Mémoires me paraissent se distinguer dans la foule : ceux de Mme de Rémusat , qui a pour ainsi dire donné le branle, une femme intelligente, curieuse, un peu commère ; ceux de Marbot ^, un soldat, très brave et pas du tout paladin, qui nous donne la note très juste et très réelle de l'héroïsme militaire du temps, mélange curieux de naturelle énergie, d'amourpropre excité et d'ambition d'avancer ; ceux enfin de Pasquier ^, un honnête homme sans raideur, excellent serviteur de tous les régimes pour des motifs légitimes, fidèle à ses maîtres sans servilité, à sa fortune sans cynisme,
DOSTOIEWSKI. a D'après le portrait de Serof (Galerie Trétiakof, Moscou). Extrait de La vie et l'œuvre de Dostoïewski, par Serge Persku. (Payot et C'*, édit.)
SCIENCE, HISTOIRE, MÉMOIRES
PORTRAIT DE NIETZSCHE, a Extrait de La vie de Frédéric Nietzsche, par Dan' cl Halévy), (Calmann-Lévy, édit.)
et très clairvoyant spectateur de toute l'intrigue politique ou policière qui se machinait derrière le majestueux tapage des batailles
Il faudrait pouvoir s'arrêter aux Mémoires spirituels et mordants de la comtesse de Boigne, au journal d'Edm. Géraud, aux Mémoires de Mme Cavaignac, à ceux de Mme de la Rochejaquelem, aux Aventures de guerre de Moreau de Jonnès, aux Cahiers du capitaine Coignet et aux Souvenirs du com.mandant Parquin, à VHistoire de la Grande Armée àn général de Ségur, aux Mémoires d'Hyde de Neuville, aux Souvenirs de Brifaut pour la période de la Révolution, de l'Empire et de la Restauration. Pour le reste du XIX® siècle, je nommerai les Souvenirs de Mme d'Agout, le Journal du maréchal de Castellane, les Mémoires du docteur Véron, les divers journaux du comte d'Hérisson, et ceux d'Eugène Loudun, les Souvenirs diplomatiques de Rothan, les Mémoires d'Horace de Vielcastel, les Souvenirs de Delécluze, de Mme Jaubert, de Legouvé, de Mme Adam, le Journal de Marie BashkirtsefT, le Journal du siège de Paris de Francisque Sarcey, etc. Naturellement, il faut y ajouter tout ce qu'ont
1. Toutes ces œuvres, écrites depuis un demi-siècle ou trois quarts de siècle, comptent encore pour nous dans la littérature contemporaine. Peu à peu elles se replaceront à leur date, comme Saint-Simon et Brantôme. Mais actuellement on ne peut en parler que comme oeuvres récentes et fraîches.
2. Ximénès Doudan (1800-1872), précepteur du feu duc de Broglie : Mélanges et lettres, 4 vol. in-8, Calmann-Lévy, 1876-1877. Pensées, in-8, 1880.
laissé en ce genre les grands écrivains : les Mémoires d'Outre-Tombe de Chateaubriand, les Dix années d'exil de M me de Staël, le Journal de Vigny, VHistoire de ma vie de G. Sand, les Confidences et Mémoires de Lamartine, le Journal des Goncourt, etc.
Pour les lettres, des écrivains comme Constant d'abord, et Sand, Flaubert ou Mérimée, des artistes comme Delacroix et Regnault, en ont laissé d'intéressantes. Parmi les gens du inonde, Mme de Rémusat, avec quelque diffusion et sans grande force de pensée, en a écrit de charmantes, qui sont d'un esprit éclairé, agile, fin connaisseur du monde : mais les plus originales, je crois, sont celles de ce Doudan ~ qui vécut précepteur, puis ami, dans la famille de Broglie. Il a ses limites et ses préjugés : mais que de pénétration, quel jugement sain et droit, quelle abondance de vues personnelles ! C'est un des meilleurs moralistes que nous ayons eus en ce siècle.
Citons les lettres des généraux de la Révolution ou de l'Empire, Hoche, Marceau, Joubert, Kléber, La Fayette, celles de Napoléon et de sa famille, celles de Marie- Antoinette et de Fersen, celles d'Ampère, de Berlioz, de Delacroix, d'Ingres, de Victor Jacquemont, du duc d'Aumale, d'Hortense Allart, d'Eugénie de Guérin, d'Henri Regnault, etc. ; comme pour les Mémoires, il ne faut pas oublier les correspondances des grands écrivains qui sont souvent des plus attachantes : Mme de Staël, B. Constant, Chateaubriand, Hugo, Lamartme, Vigny, Stendhal, Balzac, Flaubert, G. Sand, Baudelaire, et
G. D"ANNUNZ10. a Portrait, par Romaine Brooks. (Musée des Tuileries.) CL. HACHETTE.
l^re Littérature. T. II
ÉPOQUE CONTEMPORAINE
combien d'autres. Les journaux et les lettres (écrits sous l'Impression immédiate des événements) nous rendent mieux la vie, et dans un jour plus vrai, que les mémoires où l'auteur, après coup, répare les insuffisances de sa mémoire ou vient au secours de sa réputation.
Pour les récits de voyages, qui se rattachent tantôt aux Lettres et plus souvent aux Mémoires, les meilleurs sont des œuvres d'art, comme les deux livres de Fromentin sur l'Algérie, ou le Voyage aux Pyrénées de Taine, ou ces exquises Sensations d'Italie qu'a données Paul Bourget. A côté de ces œuvres consciemment composées pour un effet esthétique, se rencontrent de vrais journaux écrits au jour le jour, au hasard des rencontres : comme ces notes posthumes de Michelet qu'on a récemment publiées.
Tous ces ouvrages sont accueillis avec empressement, et il faut qu'ils soient bien médiocres pour n'obtenir aucun succès. Le public savoure la certitude de la réalité des récits et descriptions que ces sortes d'écrits lui offrent. 11 semble aussi que son éducation esthétique soit au point qu'il est apte à extraire lui-même d'une matière brute les possibilités de plaisir littéraire qu'elle contient, et qu'il se plaise à faire ce travail plutôt qu'à le recevoir tout fait d'un artiste habile. Il cueille la psychologie et le pittoresque épars dans toutes ces écritures, et si peu qu'il en récolte, son effort, autant que son gain, le contente. Enfin, il est vrai aussi que la frivolité d'esprit, l'inaptitude à penser, trouvent leur compte à ces lectures qui ne présentent que des choses particulières.
UNE VUE DU CLOITRE DE TRÉGUIER. a Un coin Je la ville natale dcRenan. cité retigievie qui laissa de si fortes impreisions sur l'âme de l'écrivain. CL. GRUYER.
APRÈS LE NATURALISME, LE MOUVEMENT SYMBOLISTE
PUVIS DE CHAVANNES : LE BOIS SACRÉ. LES LETTRES ET LES SCIENCES, a (Grand amphithéâtre de la Sorbonne.) cl. fiorii.lo.