I. Delisle, Arlequin sautoge et Timon le Misanlhrofe
COMEDIE ET DRAME
d'amour-propre, de besoin de dominer, de « pique », et, après tout aussi, de « jeunesse » et de « nature » dans l'amour ; il a montré comment l'amour-propre encore et, de plus, la méfiance, la timidité, le préjugé social, certam instinct de liberté, font obstacle à l'inclmation naissante. Il a posé en face l'un de l'autre ces deux êtres destmés à s'aimer, qui se sentent disposés à s'aimer avant de se connaître, et qui font effort pour se connaître avant de s'aimer, qui s'observent, s'étudient, se tendent des pièges, tâchent de forcer le mystère de l'âme par laquelle ils se voient pris irrésistiblement. Ce sont deux égoïsmes, prêts à se donner, mais « donnant, donnant », en échange, non gratuitement ; on les voit s'avancer, se reprendre, craindre de faire un pas que l'autre n'ait pas fait, estimer ce qu'un non laisse encore d'espérance, ce qu'on oui contient de sincérité, négocier enfin avec une prudence méticuleuse l'accord où chacun compte trouver pour soi joie et bonheur. Il y a là tout un délicieux marchandage qui exclut le pur amour, le don absolu de soi : c'est ce marchandage même, cette défense du moi, qui fait la réalité de la peinture. L'amour des comédies de Marivaux n'est en son fond ni mystique, ni romanesque : il est simplement naturel.
On connaît la qualité d'une passion à deux moments principaux : lorsqu'elle commence, et lorsqu'elle finit. La définition de la comédie conduisit naturellement Marivaux à circonscrire son observation au premier de ces moments. Il excelle à marquer les origines insensibles du sentiment, les filets ténus dont le torrent se formera : dans le Jeu de l'amour et du hasard, un contraste de l'esprit et de la condition éveille l'attention de Dorante sur Silvia, celle de Silvia sur Dorante. Dans la Surprise de l'amour, c'est le heurt de la vanité qui fixe l'attention : chacun des deux personnages est fâché de n'être pas unique en sa bizarrerie, fait effort pour réduire la bizarrerie de l'autre à la banalité des façons universelles, et se prend en voulant prendre. Dans les Fausses Confidences, l'artifice des valets force l'attention et la pitié d'Araminte : de l'attention et de la pitié naissent l'intérêt, qui fait poindre l'inclination. La vanité d'inspirer une passion, la bonne mine du passionné, les contradictions de l'entourage mènent Araminte de l'inclination à l'amour. Dans la diversité des cas particuliers, deux conditions se trouvent toujours : il faut gagner l'attention ; on est sur le chemin d'aimer quand on distingue ; et il faut intéresser la vanité, fût-ce en la blessant ; caressée ou irritée, dès qu'elle est émue, elle fouette le sentiment et fait doubler les étapes.
Il en est du théâtre de Marivaux comme du théâtre de Racine: l'action est tout intérieure. Il ne s'agit à l'ordinaire que d'un oui a faire dire : mais comment ce ouï sortira-t-il? c est toute la pièce. On y arrive, à ce oui considérable, lentement, sinueusement, mais en marchant toujours.
Marivaux est un peintre délicieux de la femme : ses Silvia, ses Araminte, ses Angélique sont exquises de sensibilité et de coquetterie, d'abandon ingénu et d'égoïsme en défense, de grâce tendre et d'esprit pétillant. Elles
PORTRAIT DE MARIVAUX, a Peinture de Van Loo C/Jii;. (Comédie-Française.)
sont plus franches et plus faibles que les hommes. Ceux-ci, plus positifs, plus conscients, parce que, généralement, ils sont chargés de l'attaque, sont aussi sincères. Ni les uns ni les autres ne sont proprement des « caractères » : ils représentent des « moments » de la vie, ces moments de jeunesse heureuse, épanouie, belle de sa plénitude et du sentiment qu'elle en a. Tous les hommes ont été, ou ont pu être, plus ou moins, Dorante et Lucidor ; toutes les femmes ont été, ou ont pu être, plus ou moms, Angélique, Silvia, Araminte.
Autour de ses couples d'amoureux, Marivaux groupe diverses figures : les unes qui ont un air de réalité, sans être tout à fait prises dans la vie contemporaine, des pères indulgents et bonasses, des mères parfois tendres, plus souvent, et plus exactement, dures, grondeuses, acariâtres, des paysans trop spirituellement finauds et lourdauds ; les autres, types de fantaisie, des Arlequins, et des Trivelins, des Martons, et des Lisettes, valets et soubrettes délurés, à peine fripons, diseurs de phébus, et parodiant en bouffonneries quintessenciées le fin amour des maîtres.
Telle est cette comédie de Marivaux, si peu comique au sens ordinaire du mot, si solide et si substantielle en son extrême subtilité, d'une pénétrante sentimentalité qui n'est jamais fade ni fausse, puissante parfois par un pathétique intérieur et contenu, où l'on ne sent jamais la tricherie d'un adroit faiseur.
LA CHAUSSÉE ET DIDEROT : LE DRAME. £) 0 Destouches essaya de restaurer la comédie de caractère.
LE DIX-HUITIEME SIECLE
Il avait été chargé d'affaires en Angleterre sous la Régence^, et il y avait fréquenté le théâtre : il avait ainsi développé en lui un don naturel de comique excentrique, qui se retrouve dans diverses scènes de son théâtre et dans les chaudes caricatures de la Fausse Agnès'. Malheureusement il s'appliqua surtout au grand, au noble genre de la comédie de caractère : il y fut parfaitement ennuyeux. Il avait peur de faire rire : le rire est vulgaire ; il rêvait un comique décent, bon seulement à faire « sourire l'âme ».
Aussi ne s'inspira-t-ii pas de Molière, trop vif, trop populaire, même dans ses hauts chefs-d'œuvre : ses maîtres furent La Bruyère et Boileau. Il multiplia les portraits : ses Lisette et ses Frontin passent leur temps à faire les caractères satiriques de tous les gens qui paraissent ou qu'on nomme dans la comédie. D'autre part, la description morale, les couplets, les vers, rappellent à chaque instant les Épîtres de Boileau. On sent que l'auteur travaille à une démonstration édifiante ; la comédie devient un sermon laïque. Il ne s'agit plus de peindre la vie, mais de faire aimer la vertu et détester le vice. Chaque personnage est une formule abstraite, et ne semble occupé que de manifester sa définition ; l'ingrat dit à son valet : « Ecoute, et tu verras ce que c'est qu'un ingrat. >< Rien de plus froid, de plus vide que la comédie ainsi comprise. Si le Glorieux (1732) se laisse lire encore, c'est que l'auteur, ayant renoncé à faire rire et cherchant un point d'appui pour fonder l'intérêt, s'est décidé à orienter tout à fait la comédie vers les effets sentimentaux et pathétiques. Un an après le Glorieux, La Chaussée donnait la Fausse Antipathie, et la comédie larmoyante était créée.
LES ACTEURS DE LA COMÉDIE ITALIENNE, a Pdnlme de Lancret. (M.
du Louvre.) CL. HACHETTE.
Destouches est le témoin d'une modification profonde qui s'est produite dans le sentiment du public. « D'où vient, disait La Bruyère, que l'on rit si librement au théâtre, et que l'on a honte d'y pleurer ? » Quarante ans plus tard, le rire était devenu indécent, et les larmes bienséantes. Ainsi le bon ton exclut la véritable comédie. La faute en est un peu à la comédie elle-même : avec les successeurs de Molière, avec Regnard, avec Lesage, avec Dancourt, avec Legrand, elle attache le rire à une fantaisie déréglée ou à un réalisme dégoijtant ; elle se ]oue avec une sécurité trop cynique dans l'imitation des mœurs mauvaises et Ignobles. Les honnêtes gens finissent par ne plus rire que du bout des lèvres et par demander autre chose. Or, au théâtre, dès qu'on ne fait pas rire, on ennuie, si l'on ne fait pleurer.
En même temps s'éveillaient dans les âmes des besoins nouveaux. La « sensibilité '< naissait. On appelle de ce nom au XVIII® siècle la réflexion de l'intelligence sur les émotions, réelles ou possibles, de la sensibilité : c'est moins le sentiment que la conscience et surtout la notion du sentiment.
Une âme sensible est celle qui comprend les occasions où elle doit sentir, et qui produit avec le plus de vivacité possible toutes les actions extérieures qui répondent à ces occasions de sentir. De là cette promptitude, que nous constatons sans cesse, à s'émouvoir sur des faits hypothétiques, ou sur des idées abstraites.
On voit poindre cette sensibilité à la fin du XVII° siècle : la transformation morale et religieuse de la société en favorise le développement. Quand toutes les pensées de l'homme se rabattent vers la terre, le plaisir prend une valeur infinie. Or dans une société énervée par l'excès de l'exercice intellectuel et la pratique de la politesse, le plaisir est dans le sentiment ; on ne sait plus agir. Mais, en même temps, dans cette société le sentiment est rare ; il n en devient que plus précieux, et transfère sa valeur à l'idée du sentiment, qui est son substitut ordinaire. Voilà comment, aux environs de 1700, on commence à trouver une singulière jouissance à épier en soi et autour de soi les manifestations sentimentales.
C'est d'abord à propos de l'amour, de l'amitié, que ce goût s'exerce : puis la philosophie inonde les esprits ; à la place de l'amour de Dieu, elle met l'amour de l'humanité ; à la place de la nature corrompue, elle offre la nature toute bonne. L'humanité, la nature, tous les rapports sociaux, toutes les actions sociales deviennent pour les âmes des occasions de vibrer avec intensité, ou de s'amollir délicieusement. Mais alors l'observation psychologique disparaît : la sensibilité commande certaines façons de voir et d'expliquer l'homme.
Cette explication était nécessaire pour faire comprendre
L Destouclies (Philippe Néricault, dit), né à Tours en 1680, secrétaire de M. de Puysieux, ambassadeur de France en Suisse ; sa mission à Londres dura de 1717 à 1723. 11 mourut en 1754. Œuvra, 1757, Impr. royale, 4 vol. in-4 ; 1758, Prault, 10 vol. in-16; 18ll,6vol.in-8".