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LE THÉÂTRE LIBRE. 0 Fac-similé d'une invitation à Vun des premiers spectacles de l'Elysée'Montmartre où M. Antoine venait d'organiser le Théâtre libre. (J887J. (Elxtrait de la Revue Hebdomadaire.)
vite, ou sourdement, voilà tout ; on ne songeait pas que c'était un rôle débité vite, ou sourdement.
Il est remarquable que, du réalisme, insensiblement, par la force des choses, le Théâtre Libre est passé au symbolisme. Les œuvres étrangères qu'il nous présentait l'engageaient dans cette voie : le naturalisme cru et sans signification idéale ne s'y rencontrait guère, et Tolstoï, Ibsen, Hauptmann n'offraient qu'un réalisme gonflé de pensée et de poésie. Naturellement le Théâtre Libre s'est ouvert aux Français téméraires qui voulaient faire comme ces étrangers. Et dans la guerre entreprise pour détruire la religion du vaudeville, pour ruiner le machinisme dramatique, le genre Scribe, le genre Sardou, les pièces poétiques ou sociales n'étaient pas moins utiles que le simple naturalisme. Le Théâtre Libre a donc contribué aussi à faire aimer les idées au théâtre, idées psychologiques, morales, sociologiques, traduites lyriquement et dramatiquement en états de conscience, en résonances de la sensibilité, en tensions de la volonté.
Le succès d'Antoine lui a suscité des imitateurs rje ne citerai que le Théâtre de VŒuvre \ spécialement voué au théâtre symbolique, idéaliste, exotique ; son influence et ses résultats, au total, n'ont point été du tout indifférents.
De ces Théâtres à côté, affranchis de la servitude de la recette et du grand public, du Théâtre Libre et du Théâtre de l'Œuvre, sont sortis plusieurs des auteurs marquants qui se sont imposés, sinon toujours à la faveur, du moins au respect du grand public sur les autres scènes : François de Cure), Georges de Porto-Riche, Brieux et Maurice Donnay.
Les deux premiers ont été véritablement, avec Hervieu, les maîtres de la scène entre 1890 et 1905.
François de Curel - a fait jouer plusieurs pièces d'une conception curieuse, parfois profonde, toujours originale. Certaines gaucheries d'exécution, certaines outrances de logique qui portent parfois ses caractères au delà de la limite des possibilités morales que le public admet, enfin, il faut le dire, un fier et franc dédain des petites habiletés qui escroquent le succès, et des mensonges scéniques qui sont doux aux bourgeois, ont fait que ni le public ni la critique n'ont facilement rendu à François de Curel la justice qui lui est due. Ses études de psychologie individuelle et sociale sont tout à fait fortes et neuves. Il unit une poésie intense à une réalité saisissante ; il pose et discute les idées dramatiquement avec une précision et une vigueur singulières. Il a animé ses personnages d'une vie fougueuse, et je ne sais si jamais auteur, depuis Shakespeare, avait déchaîné dans des âmes d'aussi furieuses tempêtes. La passion qui les tient — jalousie, orgueil de race, curiosité scientifique, ambition, haine sociale — • bout en
I. Fondé par Lugné-Poé. — 11 ne faut pas négliger de mentionner le Théâtre du Vieux- Colombier que Jacques Copeau a fondé à la veille de la guerre : théâtre d'art où le décor se subordonne au jeu et à la diction, le jeu et la diction à la signification de l'œuvre. Curieusement préoccupé de tradition en même temps que de nouveauté. Copeau mêle un peu de chimère systématique parmi des idées justes et fécondes. Ce petit théâtre est peut-être actuellement le p!us intéressant, !e plus vivant qu'il y ait à Paris. 11 n'a pas encore révélé de chef-d'œuvre ; mais on est toujours sûr de trouver chez lui un effort original d'interprétation. Une telle scène fait l'éducation du public en même temps que des acteurs.
PORTRAIT D'ANDRÉ ANTOINE, a Fondateur Ju Théâtre libre, ouïs c/u Théâtre Antoine, M. Antoine eut un rôle considérable dans l'orientation du théâtre français : c'est à lui que Ton doit l'expansion en France des grandes œuvres du théâtre étranger contemporain . (Extrait de la R.'Vue Hebdomadaire.)
eux avec une force terrible, et, contenue ou débordante, leur fait franchir d'un bond toutes les barrières des conventions sociales, bienséances, préjugés, respect de 1 opinion, morale. Voyez la sainte fabriquant sa vengeance d'une vieille injure, la figurante piétinant sa rivale, le colonial laissant éclater son rêve atroce de conquérant. François de Curel écrit la plus belle langue qu'on ait de nos jours entendue sur le théâtre. Il faut le mettre très haut pour l'estimer assez,
Georges de Porto-Riche ^ est le peintre de l'amour, de ses fièvres, de ses fougues, de ses souffrances. Il en exprime l'éternelle essence dans une note très curieusement moderne. Il aura sa place à la suite de Racine, Marivaux et Musset. Ses trois œuvres capitales. Amoureuse, le P assé, le Vieil homme, sont en quelque sorte contenues dans le ]->etit chef-d'œuvre par lequel il se révéla, la Chance de Françoise. Mais dans les trois grandes pièces, l'éternel thème de la femme qui aime et de l'homme qui ne se donne pas tout entier ou se reprend, reçoit des développements originaux. Amoureuse, c'est la femme malheureuse de n'être pas tout pour le mari qui l'aime pourtant, mais qui aime sa profession, ses études, son succès. Le Passé, c est l'homme léger et menteur dont l'amour est une source inépuisable de tourments pour la femme qui n'arrive pas à
^François de Curel (né en 1854) : L'Envers d'une Sainte, ml ; Les fff '892 ; L'Invitée 1893 : L'Amour brode. 1893 : La Nouvelle idole (Revue de Pans. 15 mai 18%) : LaFiguranle. ]&% ; Le Repas du Uon. 1897: L-, Fille sauvage. 1902; Le Cou/, d aile m(, ; La Danse devant le miroir. 1914 : La Comédie du Génie. WS.L'Ame en folie. 1920 ; L ivresse
du sage et Terre inhumaine, 1922. ti ■
3. Georfies de Porto-I^iche (né en 1849): Amoureuse. 1891 ; Le fasse, loy/ ; l heatre d'Amour, 1898: Le Vieil homme. 1901 : Le Marchand d'estampes. 1917,
EPOQUE CONTEMPORAINE
s'en déprendre. Le Vieil homme, tableau plus large, nous fait assister au tragique destin d'une famille où la légèreté de l'homme sensuel, l'angoisse jalouse de la femme trahie, le caprice voluptueux d'une créature égoïste, les séniles velléités du grand-père encore inapaisé, créent une fiévreuse atmosphère d'amour autour de l'enfant qui, travaillé de désirs précoces, s'exalte peu à peu, s'affole, et est enfin conduit au suicide. L'homme n'est pas beau, dans ces pièces, et la femme, palpitante et pétrie de tendresse, est vouée à souffrir pour l'homme. Ce qui achève de classer dans un rang supérieur ce théâtre d'amour, c'est ce que l'auteur a su y faire entrer de psychologie délicate ou profonde : par un art vraiment classique, l'amour lui est une occasion, un moyen de concentrer sous nos yeux toute la vie d'une âme. Peu de pièces de notre temps sont plus riches d'humanité, et plus révélatrices.
Paul Hervieu ^ a fait une œuvre plus sévère. 11 produisait peu, lentement ; il se concentrait. Par un triomphe de la volonté, il a simplifié sa forme, d'abord, même au théâtre, compliquée, tortueuse et alambiquée. Il a mis sa force à nu. Observateur âpre, sans illusion et sans complaisance, il a étudié des cas sociaux, les iniquités de la loi, l'oppression des faibles par la loi, l'expression de l'égoïsme de l'homme dans la loi. C'est à la loi qu'il fait la guerre, pour l'individu, pour la justice et pour l'humanité. Il lui
PORTRAIT D'ANDRÉ GIDE, PAR A. P. L. (Librairie de l'Art indépendanl.édit.)
arrive de regarder la loi, non plus de la société, mais de la nature : et les effets qu'il en observe ne sont pas plus consolants. La loi de la nature est aussi créatrice de mal, de souffrance et d'injustice pour les individus : et le dévouement maternel a pour envers l'ingratitude filiale. La nature, comme la loi, se moque de la raison et de la justice. La raison elle-même et la justice deviennent cruelles et mères d'injustice, dans les natures orgueilleuses qui exploitent sans ménagement leur droit et leur certitude d'avoir raison. Il n'y a rien que le rationaliste Hervieu haïsse autant que la raison, lorsqu'elle est trop sûre d'ellemême, et sans pitié. La suprême raison, pour lui, c'est la bonté. On ne risque pas de se tromper, lorsqu'on pardonne, tandis qu'on finit par avoir tort, lorsqu'on s'obstine à exiger tout son dû ; le droit change de camp.
Paul Hervieu a cherché toute sa vie et, dans ses meilleurs ouvrages, a réussi à créer une tragédie moderne, qui fût adaptée à l'éternelle dureté de la destinée humaine et à l'adoucissement extérieur des mœurs actuelles : une tragédie de douleur et non de sang, d'où fussent exclues la détresse et l'agonie des atrocités physiques et tout le musée des horreurs de la tragédie traditionnelle, mais où surabonderaient la détresse et l'agonie des cœurs. Il s est fait la technique de son tempérament et de son idéal. Sa pièce est une démonstration vigoureuse ; il n'y a plus que les personnages, les effets, les propos qui font ressortir la thèse. Tout porte, avec une justesse écrasante, qui ne laisse pas respirer le spectateur. Paul Hervieu atteint ainsi à l'émotion puissante, une émotion un peu sèche, qui étreint sans réjouir. Aussi était-il plus estimé du petit nombre que de la foule, qui vient au théâtre pour se réjouir. Elle lui savait gré pourtant de savoir lui donner parfois de fortes secousses.
Le lecteur de l'avenir saura sans doute découvrir la source fraîche de sensibilité et de tendresse qui circule souterrainement dans ces âpres drames. Bien des critiques en ont nié l'existence. Les forts et les hautains passent ainsi souvent pour des insensibles, parce qu'ils voilent leur cœur, qui les mène.
A côté de ces trois maîtres, quelle floraison et quelle variété de talents !
Jules Lemaître ^, sans répudier bruyamment la technique établie, sans déconcerter les habitudes du public, sans prétention philosophique aussi et sans fracas de symboles, avait, dès son début, donné la sensation rafraîchissante d'une originalité sincère. Une fine psychologie, vécue et sentie, non livresque ni théâtrale, d'où l'émotion sort d'elle-même sans violences et sans ficelles, fait le mérite éminent des principales œuvres qu'il a écrites, où par surcroît il a mis toutes les grâces de son esprit et la forme exquise de son style. Il a traité les problèmes de la vie inté-
1. Paul Hervieu (1857-1915) : Théâlre. 3vol.in-16, 1902. Les Paroles rcstenljm -.Les Tenailles, \895 ; La Loi de t' Homme, 1897 ; La Course du flambeau. 1901 : Théroigne de Méricourl, 1903 : Le Dédale. 1904 ; Le Réveil, 1905 ; Connais-loi, 1909 ; Bagatelle, 1913.
2. Révoltée. 1889; le Député Leveau. 1891 : Mariage blanc, 1891; Phlipote, 1893; LAge difficile. 1894 ; Le Pardon. 1895 : L'Ainéc, 1898 ; La Massière, 1905.
AnbtéGlDE
APRES LE NATURALISME, LE MOUVEMENT SYMBOLISTE
LES MUSES INSPIRATRICES ACCLAMENT LE GÉNIE MESSAGER DE LUMIÈRE, PAR PUVIS DE CHA VANNES, a Peinture décorative ornant la bibliothèque de
la ville de Boston I États-Unis d'Amérique) . CL. MONDE ILLUSTRÉ.
rieure avec plus de bonheur et de délicatesse que les études sociales, où il a porté une observation un peu grosse. Il a débattu des cas de conscience subtils et douloureux avec une philosophie clairvoyante et humaine. La politique et la polémique l'ont détourné du théâtre, où l'on avait pu espérer qu'il apporterait un jour un chef-d'œuvre complet. Révoltée pourtant restera.
Bneux ^, talent probe, puissant, un peu fruste, et un peu gros, a étudié des cas sociaux. Il a découvert et sondé, d'une main un peu rude, les plaies vives de la conscience et de la société moderne. Il a appliqué successivement son observation, à la fois précise et sommaire, aux institutrices, aux courses, à la corruption politique, aux institutions charitables, à la magistrature, aux nourrices, au divorce, aux désespérantes doctrines de l'hérédité : il dit sur toutes ces choses un mot juste, sans nuance. Son art est comme sa pensée : clair, fort, sans tricherie et sans finesse. Ni Renan ni Sainte-Beuve n'ont été ses maîtres : qui sait s'il en a eu? Il est lui, il dit ce qu'il a à dire, sa pensée laborieusement conquise, dans une forme qui l'exprime loyalement. Et ce n'est pas un mérite médiocre.
Maurice Donnay " est un ironiste, qui de la fantaisie aristophanesque est passé à l'étude des formes les plus modernes de l'amour et de l'âme féminine. Puis, de la peinture non flattée de la moralité déconcertante des gens qui mènent la haute vie, il s'est tourné, emporté par le courant de l'époque, vers l'examen des problèmes spéciaux du féminisme et du collectivisme.il a beaucoup d'esprit, un dialogue vif et charmant, une fantaisie amusante avec un arrière-goijt d'âcreté, une psychologie subtile et imprévue, avec des trouvailles d'une justesse qui
saisit, un dédain, content de s'étaler, des artifices scéniques et de toute la vieille technique.
On saisit chez cet ironiste une pitié tendre pour la faible créature humaine que torturent ses instincts et ses désirs en conflit avec les autres égoïsmes et avec 1 exigence sociale. S'il réclame un peu hasardeusement pour elle le droit de vivre sa vie, du moins n'y implique-t-il pas le droit à la brutalité ni le droit à la pleutrerie ; et indulgent à l'amour, il ne l'est pas à l'amour-propre qui si souvent rend féroce l'amour déçu ou malheureux. Il a créé des figures de femmes, des couples d'amants, qui se distinguent dans le théâtre contemporain par une physionomie et un accent propres.
Le théâtre réaliste a trouvé un chef-d'œuvre : un unique chef-d'œuvre, mais d'une originalité qui ne doit rien à personne, et d'une pureté toute classique. Je veux parler de Poil de Carotte (1894). Jules Renard y a condensé, dans une forme concise et nette à l'extrême, une observation très riche et d'une implacable justesse. Il s'est interdit tout éclat, et tout développement, mais jamais l'analyse n'a été plus aiguë, et, sans avoir l'air d'y toucher, il oblige les personnages à se dépouiller devant nous, et à nous livrer le secret de leur malice ou de leur misère. L'ironie n'est pas plus soulignée que l'émotion. L'effet est puissant. Rien n'est plus douloureux que le sourire dont Renard accompagne cette peinture de la vie d'un enfant qui a besoin de tendresse, et qui s'aperçoit qu'il n'en trouve pas où elle devrait abonder, chez sa mère.
Je ne dois pas oublier Alfred Capus •\ vaudevilliste aimable et fin qui trouve moyen d'unir l'observation piquante à l'optimism.e un peu complaisant pour la veulerie "morale de certains milieux mondains ; — ni Emile Fabre ^,
1. Brieux (néen 1858): Blanchette. mi ; V Engrenage, 1894; L'Evasion. 1896: Les Bienfaiteurs, 1896 ; Lz Berceau, 1898; Résultat des Courses. 1898 ; la Rote rouge 1900; Les Remplaçantes. 1901 ; Simone, 1903 ; La Française, 1907, etc.
2. Maurice Donnay (né en 1861) : Lysistrata. 1893 ; Amants, 1895 ; La Douloureuse, 1897 ; L'Affranchie, 1898 ; le Torrent, 1899 ; avec L. Descaves, La Clairière. 1900 ; l'Autre danger, 1 903 ; Le Retour de Jérusalem. 1 904 ; Oiseaux de passage. 1 904 ; L'Escalade. 1 904 ;
Paraître, 1906, La Patronne, 1908, etc.
3. Alfred Capus (1858-1922) : Brignol et sa fille. 1895 ; Li Veine. 1902 ; L Adversaire. ]904; Monsieur Piégois, \905 : Notre jeunesse. \905 ; Les Passagères. \906 ; Les Deux Hommes,
4. E. Fabre (né en 1870) : L'Argent. 1895 : La Vie publique. 1902 ; Les Ventres dorés, 1905; La Maison d'argile. 1907, etc.
EPOQUE CONTEMPORAINE
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