LE RIRE
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Henri BERGSON
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LE RIRE a Titre de l'édition originale (1900) de ce célèbre ouvrage de M.Bergson. (Félix Alcan, éditeur.)
C'est à lui qu'ils ont dû de comprendre qu'il fallait essayer de placer une pensée sérieuse et haute sous la beauté des mots, et d'aller chercher au plus profond de la nature et du cœur l'émotion indispensable à l'œuvre d'art, une émotion sévère et noble, n'ayant rien de commun avec la fade sensiblerie de la production industrielle, et telle que les Grecs avaient su la trouver. Il n'est que juste d'estimer Paul Claudel par l'idée qu'il a donnée de lui à des écrivains détalent. Il aura peut-être une part dans quelques belles œuvres du XX^ siècle qu'il n'eût pas été capable d'écrire : ce n'est pas un cas unique dans l'histoire des lettres françaises.
Maurice Maeterlinck et Paul Claudel, si difïérents de Paul Hervieu, ont attaqué le même problème, qui est I un des grands, peut-être le grand problème du théâtre contemporain : l'organisation de la tragédie, on pourrait dire sa résurrection. A vrai dire, la question s'est ouverte à la mort de Racine. Après la tragédie encore essentiellement grecque, c'est-à-dire épique et lyrique (lyrique surtout) de la Renaissance, Corneille avait créé la tragédie française, d oij le tragique tendait à s'éliminer avec le lyrisme au profit du dramatique et du mécanisme psychologique. Racine, éclairé par l'hellénisme, avait réintégré le tragique
dans cette tragédie française dont il conservait la formule originale ; son génie adroit se servait du tragique pour renforcer le drame et approfondir la psychologie. Mais son art s'était perdu avec lui. Le XVIII^ siècle s'est épuisé en efforts pour restaurer la tragédie, surtout à l'aide de Shakespeare, ou, SI vous voulez, de l'idée que les Français d'alors se faisaient de Shakespeare. Les romantiques, heureusement lancés à la poursuite d'une tragédie lyrique, l'ont manquée par la superstition de l'intrigue et du pathétique du mélodrame, encore plus que par l'excès de leur rhétorique. Le tragique n'apparaît qu'accidentellement chez Victor Hugo, quoique souvent ses sujets y prêtent. C'est encore chez Musset qu'on trouve à la fois le plus de psychologie fine, et le plus d'impressions tragiques.
A la fin du XIX® siècle, lorsque la formule de la comédiedrame a paru un peu fatiguée, et que le public surtout en a été fatigué, on a recommencé à chercher la tragédie, un peu à tâtons. L'erreur de quelques-uns a été de définir la tragédie par quelques caractéristiques extérieures, par des procédés, des effets et l'emploi de l'alexandrin ; et s'attachant à rejoindre Racine en mêlant à sa couleur quelques tons dérobés à la tragédie grecque, ils n'ont réussi qu'à se classer à côté de Casimir Delavigne ou de Ponsard. Ils n'ont donné que des œuvres mort-nées.
Plus féconde est la tentative qui essaie de séparer le tragique essentiel de la tragédie formelle, qui renonce absolument à reprendre la technique classique, mais s'efforce de retrouver ce qui était l'âme de la tragédie grecque, le charme suprême aussi de la tragédie racinienne. Je veux dire 1 émoi mystique ou l'angoisse métaphysique devant la vie, la perception, à travers l'enchaînement des événements
PORTRAIT DE M. BRIEUX. a D'après une photographie. CL. MANb'EL.
APRES LE NATURALISME, LEIMOUVEMENT SYMBOLISTE '-
de la vie réelle, et par delà la région des actions et des réactions psychologiques, d'un jeu mystérieux de forces inconnues qui tour à tour broient l'homme ou le relèvent. Émoi mystique, angoisse métaphysique, sentiment du mystère, c'est, dans l'ordre de l'expression littéraire, du lyrisme. Le problème est donc de retrouver la grande émotion tragique par l'introduction d'un élément lyrique dans le réalisme psychologique et l'action dramatique.
Hervieu l'a cherché en sacrifiant le moins possible de la précision psychologique et de l'intérêt proprement dramatique. Maurice Maeterlinck et Paul Claudel ont été plus loin dans ce double sacrifice, à leurs risques et périls. Plus d'un « jeune " (jeune d'hier) a marché dans la même direction. Je ne puis oublier Saint-Georges de Bouhélier, qui, avant son curieux Œdipe dont il a construit la forme d'après Shakespeare et nos mystères, ne retenant des Grecs que l'émotion tragique, avait essayé, et par moments
très heureusement réussi, dans son Carnaval des enfants, à faire sortir le tragique de l'impression réaliste de la vie contemporaine.
La tragédie peut se réaliser dans bien des formes ; elle peut être moderne, historique, légendaire. Elle peut combiner, dans des proportions infiniment diverses, l'intérêt psychologique, l'intérêt dramatique, l'intérêt lyrique. Il suffit que, circulant partout sous l'analyse des caractères ou l'action émouvante, jaillissant çà et là aux points critiques, ou s étalant en larges nappes de poésie, le sentiment tragique de la vie ne manque nulle part. C'est affaire à chaque tempérament de trouver sa formule et sa forme. La direction est donnée.
Au fond, tout consiste à être poète d'abord ; ensuite à s'.ntéresser à l'humanité ; enfin, à ne pas trouver audessous de SOI d'étudier les lois fondamentales de l'expression dramatique.