LE GÉNIE FRANÇAIS
Un fait me frappe, qui permet un grand espoir : l'abondance et la sincérité des vocations littéraires. La médiocrité, évidemment, ne manque pas ; mais il y a vraiment, dans les jeunes générations apparues depuis quinze ou vingt ans, beaucoup de talents très divers et très distingués. Il me suffira d'en nommer quelques-uns que la mort a pris, leur œuvre à peine commencée : Emile Clermont, Louis Pergaud, Alain Fournier, Nolly, Despax, Charles Muller, Adrien Bertrand, Guy de Cassagnac, Ernest Psichari ; et combien d'autres, frappés aussi sur les champs de bataille d'Occident ou d'Orient.
Florian Parmentier, Histoire contemporaine des lettres françaises, 1914. — J. Benda, Belphegor, 1919. — P. L^sserre, Les chapelles littéraires, 1920. — Anthologie des poètes nouveaux, 1913. — La Renaissance contemporaine. Anthologie. I. Poètes français. II. Prosateurs français, 2 vol. 1912. — G. Lanson, Manuel bibliographique de la littérature française moderne, IV^' partie, section 2, ch. xxv (et supplément).
|A littérature française est une chose vivante, et la I vie contient toujours des possibihtés qu'on ne peut prévoir. Je n'essaierai donc pas d'annoncer ce que notre littérature sera demain. Je me contenterai d'indiquer quelques conditions actuelles de la production littéraire qui paraissent de nature à en déterminer certains caractères, et quelques directions qui se laissent apercevoir, sans qu'on puisse affirmer quelle est celle qui l'emportera demain, m même s'il y en a une qui l'emportera : peut-être céderont-elles toutes la place à quelque chose qui ne se laisse pas encore discerner.
I. A consulter : Remy de Gourmcnt, Promenades littéraires, 5 vol. ; André Gide, Prétextes et Nouveaux Prétextes. — E. Gaubert et G. Caselh, La Nouvelle littérature U895-1905),\9Q6. — G.Lecarbcnnel etG. Vill.qrs,la littérature rwvvelle, 1905. — A.Mercereau, La littérature et let idées nouvelles, 1912. — J. Muller tij. Picard, Les tendances présentes de la Utiérature frcnçaise, 1913. — G. Duhan-.el, Les Pitles et la Pceiic, 1914. —
CONCLUSION
Un autre fait est apparent et incontesté : il n'y a plus d'écoles. Il n'y a pas une doctrine ni une technique qui rallie tous les auteurs, ni la majorité des auteurs, ni les meilleurs des auteurs, ni la majorité ou les meilleurs des jeunes. La liberté esthétique est une conquête assurée. Chacun se fait l'Art Poétique qu'il veut, et le réalise comme il veut. Sans doute le public n'accepte pas tout ; mais il ne refuse rien par principe. Peu lui importe à quelle doctrine ou à quelle technique se rapporte l'ouvrage qu'on lui présente ; il ne demande à la littérature que du plaisir. Qu'on lui plaise, il achète le livre ; et l'auteur est célèbre. Mais comment plaire au public? C'est le secret des maîtres.
Il n'y a plus d'écoles ; mais il y a des coteries, ou, comme on a dit, des « chapelles » ; il y en a vraiment trop. Après les décadents, les symbolistes, et l'école romane de Moréas, on a eu, simultanément ou successivement, l'humanisme, l'unanimisme, l'intégralisme, le naturisme, les paroxystes, les spiritualistes, les néo-classiques, l'impulsionisme, l'intimisme, le primitivisme, le futurisme, le régionalisme ^ ; on a eu les Loups et l'Abbaye de Créteil ; hier le cubisme, et aujourd'hui le dadaïsme ". J'en oublie probablement.
Les chapelles littéraires ont une tendance fâcheuse à pulluler. C'est une tentation permanente de se persuader qu'on a des idées à soi qui ne sont celles de personne ; qu'on détient à soi seul, avec ses amis, l'art de créer des chefs-d'œuvre et le modèle de la littérature de demain. On a vite fait de faire bande à part. D'ailleurs, il est moins malaisé de faire un manifeste qu'un poème ou un roman. On trouve plus aisément la formule de l'originalité qu'on veut avoir qu'on ne la réalise dans une œuvre.
Cependant il ne faut pas oublier qu'en France, souvent la critique ou la théorie ont précédé la création littéraire. Notre intelligence veut comprendre avant de faire. La multiplicité des manifestes est un signe que chacun cherche à voir clair dans son effort. Il reste néanmoins que les rédacteurs des manifestes paraissent obéir parfois au besoin, moins d'éclaircir leurs propres idées que de se distinguer des groupes voisins ; et l'on s'en distingue plus aisément par les mots que par la pensée.
Rien n'a plus donné à la littérature actuelle un caractère d'anarchie que la multiplicité de groupes et de programmes. La plupart des critiques et des écrivains ne se lassent pas de déplorer cette anarchie. Chaque groupe la ferait volontiers cesser en se chargeant du gouvernement de la littérature. J'avoue que cette anarchie ne m'effraie
1. Quatre centres principaux : le félibrige provençal, le groupe toulousain, le groupe lorrain, le Beffroi de Lille.
2. 11 est inutile de définir un certain nombre de ces groupes ; leur étiquette est suffisamment explicite. L'intégralisme vise à l'expression intégrale de la vie, à l'aide de l'intuition : l'unanimisme replace l'individu dans la vie collective : tous en un. un en tous. Le futurisme prétend se passer des instruments d'analyse que sont la logique et la grammaire, et, sans souci d'enchaîner les mots en phrases intelligibles, vise à manifester par l'explosion successive des substantifs, des adjectifs et des verbes, la simultanéité riche et confuse des sensations dont la réalité extérieure nous assiège. Le dadaïsme, s'il est autre chose qu'une gaieté de jeunes gens, est une manière de lâcher les mots en liberté comme les poussent l'instant et l'instinct, et même d'abolir les mots comme moyens d'expression de la vitalité interne. Le cubisme, au contraire, serait une conception toute cérébrale, abstraite çt scientifique, de l'art, quiéllmrine la sensibilité dans tous les sens du mot : le plaisir, l'émotion, la sensation même, et les formes sensibles que construisent nos perceptions. Le cubisme d'une part, le futurisme et le dadaïsme de l'autre, se situent aux deux pôles de l'art. Le cubisme a surtout touché la sculpture et la peinture ; il a cependant trouvé des interprétations littéraires, d'ailleurs fort contestables.
point. Elle est le résultat naturel de la disparition du dogmatisme littéraire qui laisse à chaque écrivain la liberté de construire l'œuvre qui lui plaît et d'y mettre ce qu'il veut. L'unité ne peut donc plus être qu'une convergence des libres efforts, un consensus spontané ou réfléchi des individualités souveraines. On conçoit qu'une telle unité ne soit pas extérieurement toujours apparente, et qu elle ne se réalise que lentement.
Sans entrer dans le détail des idées et des formules de chaque groupe, on peut, sans trop de peine, distinguer, à travers la diversité des programmes, quelques tendances assez communes.
Les chapelles littéraires ont quelques avantages et beaucoup d'inconvénients.
Une chapelle n'est pas toujours un groupe bien homogène. Elle se forme un peu au hasard des camaraderies et des relations qui rassemblent, à Montmartre ou à Toulouse, au Quartier Latin ou à Lille, des jeunes gens de
IL PLEUT, 0 Poêsi ' de Guillaume Apollinaire, dans le volume intitulé Calligrammes. Une des manifestations de l'originalité des dernières écoles littéraires fut le bouleversement de la composition typographique ordinairement adoptée ; on se sotivient des complications typograihiqufs des Cahiers de la Quinzaine. (V, fig. page 404.) (Mercure de France. édit,)
ÉPOQUE CONTEMPORAINE
tempéraments très divers et d'aspirations contradictoires. Ils n'ont guère en commun que la passion des Lettres, l'amour de la gloire, le mépris du bon public, et la prétention d'apporter des techniques nouvelles qui dispensent de connaître les techniques éprouvées. On rejette volontiers les gloires incontestées que trop d'admirations banales ont comme défraîchies. On aime à donner son culte à un auteur rare, vivant ou mort, qui n'ait pas la tare d'un succès trop brillant, et dans l'ombre duquel on ne se sente pas transir.
Dans ces foyers concentrés et clos, les vocations s'exaltent. De beaux désintéressements arrivent à éclore, et parfois à durer : un pur dévouement aux choses éternelles, aux idées, à l'art. Les tentations vulgaires de l'industrie littéraire perdent de leur force ; la fîère conscience artistique du milieu fait pression sur les individus faibles qui se laisseraient aller à fabriquer les articles de grosse vente. La sensibilité esthétique s'affine. De la recherche commune sortent, ou peuvent sortir, des nouveautés heureuses ou fécondes. Le goût échappe à la tyrannie des bienséances mondaines comme à celle de la correction académique ; et l'on peut oser des effets qui n'ont pas encore été vus. En revanche, on est un peu trop porté dans ces chapelles à considérer comme un chefd'œuvre ce qui n'a que le mérite d'effarer le public et de scandaliser l'Académie.
Il s'y développe, par malheur, un esprit d'admiration mutuelle qui ne laisse presque aucune place à la critique sincère et aux conseils utiles, une habitude aussi de rivalité et de surenchère dans l'invention des fantaisies les plus bizarres. On se fait une habitude de chercher l'extraordinaire, l'exceptionnel, d'où l'on passe aisément à 1 excentrique ; on définit le beau par le rare et le singulier.
Là est le péril de délaisser les maîtres admirés de tous ; on abandonne en même temps Ls voies larges où les grands écrivains du passé ont trouvé l'immortalité. On s'éloigne de la vérité universelle, de la beauté simple, qui ne manquent leur effet sur aucun esprit délicat ; et 1 on va demander à de petits maîtres, artistes plus raffinés souvent, mais poètes moins humains, l'exemple d'une technique subtile à l'excès et d'une sensibilité orgueilleusement, insociablement personnelle. Tandis que Victor Hugo disait à son lecteur : « Quand je vous parle de moi, je vous parle de vous », on s'applique à faire sentir au public que l'écrivain qu'on est n'a rien de commun avec celui qui ht, ni avec aucun autre homme au monde.
Les chapelles littéraires sont fîères d'avoir coupé la communication avec le public. On y érige en maxime qu'un artiste ne peut plaire au public qu'en se dégradant, et qu'on trahit l'art en cherchant à mettre de l'intérêt dans une œuvre. Pour ne pas devenir le fournisseur servile des bas appétits de la foule, on renonce à satisfaire les
1. Loti. Farrère, Vedel, marins ; Estaunlé, ingénieur ; Mlle Bodève. employée de commerce, n'ont pas dû seulement à leurs professions des sujets, mais une mentalité, des développements et des réactions de sensibilité, en im mot une part de la qualité originale de leur talent.
besoins d'idéal et de beauté dont tout de même le grand public, plus ou moins confusément, est tourmenté. En dédaignant de travailler pour lui, on renonce à l'élever à SOI, et on le réduit à ne consommer que la production vulgaire dont on lui reproche de se contenter.
11 est, sans nul doute, excellent, du point de vue de la technique, que le littérateur se voue à la littérature, qu'il soit un professionnel. Uamateur est la peste de tous les arts ; il est à peu près incapable de créer une forme précise et serrée ; sa facture est presque inévitablement lâche. Chez les professionnels, au contraire, il n'est pas rare qu'on atteigne un degré élevé de perfection technique. La rançon de cet avantage, c'est que la spécialisation littéraire, comme toutes les spécialisations poussées trop loin, appauvrit et rétrécit l'esprit qui s'y enferme. 11 faut avouer qu'on trouve, chez un certain nombre de jeunes écrivains, qui sont de très habiles ouvriers, une fâcheuse pauvreté d idées et d'expériences qui fait que leurs ouvrages manquent d'humanité. Enfoncés dans le souci exclusif de leur métier, absorbés dans l'étude et dans la discussion entre camarades des problèmes de technique, ils n ont guère d'autre matière, le j'our où ils veulent faire un livre, que des amours d'étudiant, des plaisirs de rapin, des conversations de brasseries, et ce qu'ils ont pu voir de l'humanité par la fenêtre de leur chambre. Ils ne se doutent pas de l'accroissement d'expérience, de l'agrandissement d'intelligence qui résulteraient pour eux de faire autre chose que de la littérature, d'avoir une profession active qui les mêlerait au flot humain et qui ferait circuler en eux les passions et les ardeurs de la vie contemporaine ^. Malheureusement, ils sont contents de leur pauvreté, persuadés que l'art est tout entier dans la forme, et que la beauté formelle éclate plus triomphalement dans l'insignifiance de la matière.
Quelques écrivains d'extrême droite, catholiques et monarchistes; quelques écrivains d'extrême gauche, socialistes et révolutionnaires, sont seuls à ne pas pratiquer aujourd'hui la religion de l'arZ au-dessus de tout, et font servir sans scriipules leur talent à la diffusion de leurs doctrines mystiques ou sociales. Il est vrai qu'ils pré-
FAC-SIMILÉ D'UN AUTOGRAPHE DE FRANCIS JAMMES. a Extrait de l'ouvrage : Francis Jammcs et le sentiment de la nature, par Edmond Pilon. (Mercure de France, édit.)
C'e4Httu^ t' ^Uj ie\& Lu ou ^u^&Um iUuCtt/tG
CONCLUSION
tendent exprimer, et en effet le plus souvent ils expriment, dans leur littérature de parti, la nécessité intime de leur tempérament personnel. Ils ne reçoivent pas le mot d'ordre d'une autorité extérieure ; mais ils annoncent au monde le besoin profond de leur cœur dont ils font la loi du monde. Et ainsi l'art ne renie ni Charles Maurras ni Henri Barbusse.
Mais, d'une façon générale, la doctrine de l'art pour Vart n'est plus contestée, si l'on entend par là que le but de l'écrivain, comme celui du peintre, du sculpteur et du musicien, est de créer une œuvre belle, et que ni l'intérêt social, ni la morale, ni même la vérité, n'ont rien à exiger de l'artiste ^ au détriment de la beauté. A la condition d'être sincère, il a le droit de faire ce qu'il veut ; et, dans la sincérité artistique s'inclut, plus facilement encore que la dévotion doctrinaire, le jeu capricieux de la fantaisie.
Dans ce culte farouche de l'art, quelques écrivains s'imaginent que, l'art moral étant une chose en soi odieuse, l'immoralité, par elle-même, confère à l'œuvre un caractère d'art. D'autres ne font pas de différence entre travailler sur commande, livrer à volonté, selon les partis au pouvoir, de la poésie nationale ou antipatriotique, religieuse ou athée, — ce que jamais le véritable artiste évidemment ne doit faire, — et saisir en soi-même, vivantes ou brûlantes, pour les éterniser par l'art, les émotions et les passions collectives de leur temps ou de leur pays. Il y a tel jeune poète qui s'est demandé si la Patrie pouvait être un objet de poésie. Elle ne l'est pas évidemment pour celui qui se pose cette question ; mais le même ne doutait pas que les menus accidents de sa sentimentalité égoïste, et tous les spasmes de ses nerfs, ne fussent la digne matière de l'art éternel.
Quels que soient les abus et les erreurs, il semble bien que l'on s'achemine vers une solution juste et large du principe excellent de l'indépendance de l'art.
Le moment présent est encore dominé par le grand fait littéraire qui s'est produit au début du XIX^ siècle : le romantisme. Jamais on n'a été mieux placé qu aujourd'hui pour se rendre compte de l'ampleur de ce mouvement dont les conséquences ne sont pas encore épuisées.
Les écrivains qui aiment à réfléchir sur la littérature sont assez généralement d'accord pour remarquer que la lutte entre le principe romantique et le principe classique se continue toujours ; ils se sentent obligés à se déclarer pour l'un ou pour l'autre, ou pour la conciliation des deux. Ceux qui créent une œuvre sans se soucier de théorie nous donnent occasion de faire à leur sujet la même constatation.
Il faut avouer que le romantisme est fortement combattu. Il passe à tout instant de mauvais quarts d'heure dans les manifestes et les revues des jeunes. On lui dit son fait avec une aimable ingratitude où il entre une certaine Ignorance de l'histoire, mais aussi le sentiment naïf que
I. En tant qu'artiste, bien entendu. Je veux dire que, comme homme, il a une obligation envers la société, le bien, et la vérité, qui a la priorité sur toute autre.
PORTRAIT DE FRANCIS JAMMES. a D'après une photographie. {Extrait de l'ouvrage: Francis Jammes et le Sentiment de la nature, par Edmond Pilon. Mercure de France, édit.)
les biens apportés par 1 art romantique étant désormais assurés et faisant partie du domaine public, on n'a plus besoin de lui. Les plus violents détracteurs du romantisme sont quelquefois des écrivains d'un tempérament purement romantique, c'est-à-dire oii la sensibilité et l'imagination tyrannisent absolument la raison.
Le romantisme, d'ailleurs, un romantisme renouvelé et moderne, n'est pas sans avoir d'honorables représentants. Sans parler des excentriques qui poussent à l'extrême le principe subjectif du lyrisme, il est de beaux poètes qui s'appliquent à cultiver la frénésie et ne veulent rien communiquer de leur vie intérieure qui ne soit un paroxysme.
Quelques critiques de sang-froid, ou suffisamment avertis de l'histoire, se refusent à honnir le romantisme d'où ils voient bien que tout le XIX*" siècle est sorti. Ils comprennent qu'en finir avec le romantisme, si l'on y réussissait, ce serait risquer d'en finir avec la poésie.
De l'autre côté, on trouve des critiques classiques et traditionalistes qui, comme Charles Maurras et ses disciples, proclament la primauté de la raison en littérature et en art, ou qui, avec Julien Benda, dénoncent le besoin romantique d'émotion comme le principe de corruption de la littérature contemporaine, et qui n'admettent l'émotion dans l'œuvre littéraire qu'intellectualisée, dépouillée de sa violence selon eux inesthétique, et convertie en une
j-jre Littérature. T. II.
HPOQUE CONTEMPORAINE
Idée qui, tout en gardant la chaleur de l'état originel, pourra devenir objet de contemplation sereine.
En général, les œuvres sont moins intransigeantes, moins pures, plus composites que les doctrines. Pourtant parmi les doctrines se rencontrent des efforts très raisonnables de fusion et de synthèse.
On ne peut qu'être très frappé du respect que des écrivains comme Remy de Gourmont et André Gide témoignent à la tradition, et des points d'attache multiples et solides que leur pensée et leur œuvre y conservent. Dans les enquêtes qui se sont faites entre 1900 et 1914,1a préoccupation de la synthèse était très sensible.
Assurément, ce mot de synthèse recouvre assez souvent des notions un peu confuses, parfois même contradictoires.
Cependant, je me hasarderais à dire que la synthèse cherchée par beaucoup de jeunes appartenant à des groupes très différents, consiste principalement en ceci:
On rejette les limitations et les exclusions absolues des systèmes.
On comprend que la littérature doit exprimer l'individu, le moi du créateur, mais par cet individu et dans ce moi, le plus possible de la vie sociale et collective, le plus possible de la vie universelle. On cherche le juste point où s'équilibreront dans une expression, à la fois personnelle et générale, les nécessités contradictoires qui font le tourment de l'écrivain. La poésie est l'art de communiquer « cette partie de notre vie qui semble incommunicable » (G. Duhamel). Il faut que le premier lecteur venu, pourvu seulement d'une âme humaine, se reconnaisse dans notre œuvre, et il faut qu'elle lui apporte, en même temps,
TÊTE D'OR, DE PAUL CLAUDEL, a Gravure sur hois de Max Dethomas pour la première partie de cet ouvrage (Société littéraire de France, édit.)
l'impression d'être en présence d'une âme unique. L.e problème du style est de même ordre : parler une langue assez commune pour être entendue de tous, assez personnelle pour donner la sensation de n'avoir jamais encore été entendue.
Les meilleurs représentants de la jeune critique ne renient aucun des grands mouvements de notre littérature, classicisme, romantisme, naturalisme, Parnasse, symbolisme : chaque école a manifesté un état de la sensibilité française, un aspect de l'art et du beau. Le travail de trois ou quatre siècles ne saurait être perdu. On ne rejette pas le passé en réalisant le présent et en préparant l'avenir. On rêve d'une littérature assez large pour n'exclure aucune vérité ni aucune beauté.
Beaucoup se refusent à choisir entre la logique et la poésie, entre l'idée et l'émotion. Ce qui est condamné, c'est le relâchement de la forme, le sophisme esthétique que puisque < le cœur seul est poète \ l'art est inutile :
Vive le mélodrame où Margot a pleuré.
C'est aussi Véloquence, employée trop souvent comme substitut de la poésie ou comme multiplicateur de l'effet. On est d'accord sur la nécessité d'une technique précise, sur ce que nulle inspiration n'est dispensée de se créer la forme qui l'exprime en perfection : la pensée ne s'achève que lorsqu'elle a trouvé son expression ; les défauts de la forme sont des défauts du fond.
On paraît revenu dans beaucoup de groupes du goût de l'obscur, de l'incohérent, de l'excessif. On estime les qualités de clarté, d'ordre, de mesure, d'équilibre qui sont les qualités classiques ; mais on imagine un art plus souple, plus complexe, plus subtil, plus riche que celui des classiques ; un art, où toutes les richesses de l'inspiration lyrique, romantique ou symboliste, seront reçues, et qui, en satisfaisant la raison par ses belles proportions, demeurera essentiellement poétique. On ne renonce point au réalisme, mais aux exclusions que prononçait le réalisme ; on admet l'idéalisme, mais à la condition qu'il cesse d exiger la déformation du réel, et tous les fades mensonges dont il a été le prétexte. On rêve d'unir art, idée, émotion, réalité, poésie, dans une harmonie digne des Grecs, qui, plus que jamais, demeurent les guides. On laisse les Latins, ces admirables maîtres de rhétorique; on est un peu las de la rhétorique. C'est vers les Grecs que vont les meilleurs des jeunes écrivains d'aujourd hui Ceux mêmes qui les connaissent le moins se dirigent inconsciemment vers l'idéal de l'hellénisme.
Il y a eu un moment où l'on pouvait craindre que la littérature française ne désertât sa plus ancienne et authentique tradition et ne renonçât à donner l'impression d'une intelligence tout appliquée à traduire le monde en idées claires. La philosophie d'Henri Bergson, à mon avis mal entendue, a fait des ravages dans certains cerveaux de littérateurs ; ils y ont compris que l'intelligence était une qualité inférieure et vulgaire, et ils se sont attachés de tout
CONCLUSION