M. DCC. XXXI
Avec Approbation , & Privilège dn Roy^
qui ne prend jamais la vie au tragique, qui se relève et se console si vite de toutes ses disgrâces, toujours tourné vers l'avenir, jamais vers le passé, toujours en action, jamais rêveur ni contemplatif, que l'expérience mène rudement de la vanité puérile à l'égoïsme calculateur, et qui finit par s'élever assez tard à une solide encore qu un peu grosse moralité ; ce personnage-là, dit-on, c'est notre moyenne humanité. Il me semble qu'il faut prendre garde de trop louer l'idée philosophique qui a déterminé le caractère de Gil Blas, Ce n'est, si je puis dire, qu'un caractère à tiroirs. Lesage l'a fait assez vaste pour contenir toutes les aventures, assez souple pour relier les plus diverses. Si Gil Blas a tant d'équilibre et de ressort, c'est qu'une fois l'aventure achevée, heureuse ou malheureuse, l'auteur a hâte de l'engager dans une autre. Le personnage s'éparpille dans cette multiplicité d'incidents et d'actions. Gil Blas n'a pas, ou n'a qu'à un degré insuffisant, les deux conditions essentielles d'un caractère, la personnalité et l'identité. A sa définition, il manque ce qu'on appelle la différence : il n'a que le nom d'individuel ; autrement, il est tout le monde. Par suite, rien n'avertit, sauf le nom, que ce soit le même homme qui est dans la caverne des voleurs et dans le palais d'Olivarès : aucune nécessité psychologique ne lie les diverses aventures du personnage. Comme on peut en retrancher, on pourrait en ajouter indéfiniment.
La grande affaire de Lesage est de peindre les mœurs : son roman est une galerie de tableaux, souvent charmants et vrais. Son originalité est de noter toutes les choses extérieures par lesquelles les hommes se révèlent ; ce sont d'abord leurs actes, et leurs paroles, puis leur geste, leur physionomie, toute leur apparence physique, puis leurs habits et leur train de maison, leur logement, leurs meubles, leur repas ; c'est leur profession : Lesage, avant Diderot, n'oublie jamais de faire entrer la condition dans la composition du caractère. En un mot, Lesage est un réaliste, un des grands artistes que nous ayons en ce genre. Il est exquis de vérité pittoresque, en peignant le dîner d'un chanoine ou la figure d'une duègne. Il pousse plus avant dans la voie indiquée par La Bruyère : il recule les réalités intérieures et intelligibles, et il amène en pleine lumière les réalités sensibles. De là la médiocre profondeur de son observation psychologique : le réaliste qui s'attache à garder aux choses extérieures tous les accidents de leur individualité, est forcé de se tenir aux vérités moyennes de la vie de l'âme. Pour que ses peintures soient comprises, il faut qu'il soutienne la particularité physique par la généralité morale. Il se contente d'utiliser les vérités acquises, et qui sont du domaine commun.
Au réalisme de Lesage se rattache encore la médiocre élévation de son œuvre : il se dégage du livre une philosophie expérimentale, qui intéresse l'égoïsme dans la moralité, une sagesse terre à terre, d'autant plus vulgaire qu'elle est moins amère et plus riante. Lesage n'est pas de ceux que la vision du réel oppresse. Il voit nombre de coquins.
LA VIE DE MARIANNE. 0 Titre de Védithn originale (1731). (Bibl. Nat.. Imp ) CL. HACHETTE.
de fripons, de demi-coquins surtout et de fripons mitigés, parmi lesquels surnagent quelques honnêtes gens : il voit partout des instincts brutaux ou des vices raffinés, l'intérêt et le plaisir se disputant le monde, et ne laissant guère de place au désintéressement et à la vertu. II sait de quoi e^t fait ce qu'on appelle dans le monde un honnête homme, et il ne compose pas le sien d'éléments bien délicats. Et ainsi, jusque dans la conception morale que semble exprimer la dernière partie du roman, Lesage ne dépasse pas le possible et le réel : on ne saurait dire que Gil Blas soit un idéal ; il arrive à être à peu près la moyenne d'un honnête homme, après avoir été un peu au-dessous.
Une chose qu'il faut louer presque sans réserve chez Lesage, c'est le style, naturel jusqu'à la négligence, et pourtant plus travaillé qu'il ne semble d'abord, léger et fort tout à la fois, piquant, imprévu, abondant en traits, ayant le relief et le mordant du style dramatique. Ce style est d'un caractère à peu près constamment satirique : très rarement, il est tout à fait objectif. Mais la satire de Lesage est pittoresque ; elle est une peinture des hommes
LE DIX-HUITIEME SIECLE -
et de la vie; et c'est par là que Lesage est.au XVIII® siècle, le véritable héritier de Molière et de La Bruyère, à l'exclusion de tous ces auteurs de comédies qui ne savent que diriger des épigrammes pincées contre les mœurs sans les représenter au vif.