‹ Histoire illustrée de la littérature françaiseChapitre 34 sur 364 · CL. HACHETTE · texte numérisé non relu

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aventures est réduit, et toutes les aventures aident le personnage à se caractériser. Ni la personnalité, ni l'identité ne font défaut à Marianne et à Jacob. Marianne est une petite personne, honnête d'instinct, fine d'esprit, sensible, vaniteuse, coquette : un type féminin, mais une femme. Et Jacob est un Champenois rusé sous des formes naïves, âpre au gain, sous sa ronde bonhomie, patient, énergique, sensé, d'une grosse probité sans délicatesse, exploitant sans scrupule les vices qu'il méprise. C'est un homme, lui aussi, ce n'est plus l'humanité.

Comme Gil Blas, Marianne et Jacob sont chargés de nous montrer les milieux qu'ils traversent, l'une d'enfant trouvée devenant demoiselle de boutique, mise au couvent, lancée dans le monde, s'acheminant à un riche mariage ; l'autre, de laquais s'élevant à la condition de fermier général. Ces deux existences, la dernière surtout, répondent mieux que celle de Gil Blas aux conditions de la vie réelle, et par conséquent à celles du roman réaliste.

La peinture de mœurs, chez Marivaux, est d'une précision très poussée. L'intérieur des demoiselles Habert, dans le Paysan parvenu, est un délicieux tableau, d'où se dégage une discrète ironie : il y a là des demi-teintes, un demi-jour assoupi, dont l'effet est exquis. Plus violente est, dans la Vie de Marianne, la peinture de la boutique de Mme Dutour. Mme Dutour, bruyante, indiscrète, sans tact, colère, foncièrement bonne et serviable, est un type populaire merveilleusement attrapé : sa dispute avec le fiacre est d'une intensité brutale, d'une vérité canaille qui n'ont pas été dépassées. Le réalisme de Marivaux est bien plus objectif que celui de Lesage : la satire s'y enveloppe, jusqu'à disparaître dans l'expression impersonnelle.

Mais, tel que Marivaux nous est apparu dans son théâtre, il est aisé de deviner que la peinture des mœurs et des milieux ne l'occupera pas seule dans ses romans. Ce sont en effet des pièces d'analyse psychologique, des études de mécanisme mental d'une infinie délicatesse, où la minutie des relevés aboutit parfois, surtout dans la Vie de Marianne, à une prolixité fatigante. Pour se donner carrière avec vraisemblance, Marivaux a adopté la forme de l'autobiographie. Jacob est plus simple, aussi s'analyse-t-il moins : mais Marianne, dans sa petite personne, est infiniment compliquée. Elle nous explique par le menu, délicieusement, ce qu'il y a de rouerie native dans l'innocence d'une ingénue, et ce qui, dans une bonne nature, peut s'épanouir de férocité coquette : lisez la scène de la première messe où Marianne, en toilette, fixe l'admiration des hommes et la jalousie des femmes. Comme elle lit en elle-même, Marianne est fine à déchiffrer les autres : elle fait des portraits, qui feraient honneur à un psychologue ; il y a bien du cailietage féminin dans l'abondance de son développement, mais bien de la précision fine sous le cailletage. Marivaux, qui n'aime pas les dévots, démonte leurs manèges d'une

\. Cf. chap. II, 1, et la note l.p. 49.

LE ROMAN

main impitoyable : tout le patelinage de M. de Climal, ses ruses pour venir à bout de Marianne, ses précautions pour assurer et son honneur et sa conscience, tout cela est peint de main de maître. C'eot peut-être, depuis Tartufe, le seul hypocrite qu'on ait réussi à mettre debout. Dans le Paysan parvenu, rien de plus comiquement humain que la façon dont l'affection pour un beau garçon s'insinue chez une vieille fille dévote.

Le roman de Marivaux, dans ces analyses, reste toujours plus près de la réalité que son théâtre. Sans doute, la liberté des mœurs du XVIH'' siècle ne s'y représente pas expressément, et Marivaux — c'est du reste à son honneur — ne tient pas lieu de Crébillon fils ou de Laclos ^. Cependant l'immoralité foncière du temps se trahit dans son roman par le même parfum de sensualité que nous avons senti dans son théâtre ; mais ici il est plus âpre et plus fort. Marianne est une jolie fille qui fera son chemin par sa figure, qui le sait, qui le veut. C'est pis encore pour Jacob : les femmes font la fortune de ce laquais. On ne sent pas une réserve de l'auteur sur ces moyens de parvenir.

Marivaux, dans l'ensemble de la littérature européenne, fait la transition d'Addison à Richardson. C'est bien l'homme qui a essayé d'acclimater en France le journal moral à l'imitation du Spectateur : Marianne et Jacob sont d'infatigables moralisateurs. Ils ne nous font pas grâce d'une des conclusions de leur expérience. D'autre part, Marivaux a été chez nous un des fondateurs de la sensibilité littéraire : la satire se retire devant l'attendrissement ; surtout dans la Vie de Marianne, le touchant, le pathétique abondent ; l'héroïne est un cœur sensible, et toutes les pages importantes de sa vie sont trempées de larmes. Seulement, chez Marivaux, ce n'est pas un jeu, une rhétorique : c'est la pente de sa nature et de son talent.

Manon Lescaut est une contemporaine de Marianne et de Jacob. L'histoire de Manon est la seule œuvre qui subsiste de l'abbé Prévost ^. Inutile de raconter la vie décousue, inquiète, désordonnée de l'écrivain. Son œuvre, vaste et improvisée, sent la copie entassée pour vivre : ce sont des compilations historiques et géographiques, des romans romanesques, parfois sombres et mélodramatiques, toujours sentimentaux et moralisateurs à outrance. L'abbé Prévost fut un des plus actifs vulgarisateurs de la littérature anglaise. Dans son journal le Pour et le Contre, suivant l'exemple des journaux littéraires rédigés par les réfugiés de Hollande, il s'occupe beaucoup de l'.^ngleterre ; c'est lui qui plus tard met

1. Contes dialogues de Crébillon jils, Paris, Quantin, in-8, 1879 ; Claude-Prosper Jolyot de Crébillon, fils du poète tragique (1707-1777). — Choderlos de Laclos (1741-1803). L-es Liaisons dangereuses, 4vol. in-12, 1782. — A consulter : F. Caussy, Laclos, 1905. — Crébillon fils et Laclos sont deux hommes de talent. Les Liaisons dangereuses sont un chefd'œuvre d'analyse.

2. A. -F. Prévost d'Exilés (1697-1763), novice chez les Jésuites, volontaire à l'armée, revient aux Jésuites, retourne à l'armée, fait profession et reçoit la prêtrise chez les Bénédictins de la Réforme de Saint-Maur, qui l'emploient à enseigner, à prêcher, puis, à Saint-Germain-des-Pré s, au travail de la Gallia Christania. Il s'enfuit en 1728 en Angleterre, en Hollande, de là rentre en France en 1734, avec la protection du prince de Conti, dont il devient aumônier. Son premier roman commença à paraître en 1728 : Mémoires

HISTOIRE DU CHEVALIER DES GRIEUX. a Gravure de Gravelot pour l'édition de 1753. (Bibl. Nat., Imp.) CL. HACHETTE.

en français Paméla (1742) et Clarisse Harloioe (1751).

11 fut aussi peut-être l'écrivain qui traduisit le mieux les premières langueurs romantiques de l'âme française. 11 faut s'arrêter à son œuvre et la regarder de près quand on étudie les origines nationales du romantisme ^.

Dans son abondante production, malgré l'intérêt de certaines peintures de mœurs et de certaines parties de sentiment, il n'y a vraiment que Manon Lescaut qui compte. Ce petit chef-d'œuvre fut écrit en dehors de toute influence anglaise, plusieurs années avant que Richardson eût publié Paméla. C'est une œuvre de sincérité échappée à un faiseur, qui oublia ce jour-là ses habitudes de diffusion larmoyante et prêcheuse. Prévost a fait cette simple histoire avec quelques souvenirs de sa vie orageuse : il l'a contée rapidement, sans dissertations et sans gros effets, avec un naturel qui donne la sensation de la vie même.

Et pourtant cet ouvrage contient quelque chose de

et aventures d'un homme de qualité qui s'est retiré du monde, autobiographie romancée : puis en 1731, Cléveland ; en 1735, le Doyen de Killerine. l^'Histoire du chevalier Des Gricux et de Manon Lescaut parut en 1 731, pet. in-12 (7'^ vol.desMém. d'un homme de qualité). Le journal le Pour et le Contre parut de 1733 à 1740, 20 vol. in-12. Prévost rédigea aussi le Journal étranger en 1755. — Éditions : Œuvres choisies, Paris, 1783 et suiv., 54 vol. in-18 ; 1810 et suiv., 55 vol. in-8. — A consulter : H. Harrisse, l'Abbé Prévost, histoire de sa vie et de ses œuvres, Paris, 1896, in-18. V. Schrader, L'Allé Prévost, sa vie, ses romans, 1899.

3. B. WOODBBIDCE, Romantic lendendes in the novels of the abbé Prévost (Public of theMod. Lang. Ass. 191 1).

y[Te Littérature. T. II.

LE DIX-HUITIÈME SIÈCLE

rare dans la vie, et que le roman avait rejeté depuis Mme de la Fayette comme une pure idée de roman : il y a une grande passion, une passion qui absorbe deux êtres, dévorant leurs âmes et leurs existences. Mais les circonstances de cette passion, les actes des êtres qui en sont possédés, font de cette rare passion une réalité. La passion n'est pas ici quelque chose de mystérieux, de magique, qui élève l'homme au-dessus de l'humanité, qui l'affranchisse des conditions communes de l'existence : la passion, pure et souveraine, est aux prises avec les petitesses des caractères et les misères de la vie. Les nécessités intérieures et extérieures font qu'elle dégrade et Manon et Des Grieux, précisément par son irrésistible puissance. Leur dignité, leur honneur leur commandent de se séparer : ils s'aiment tant qu'ils s'avilissent par la persistance de leur amour. Des Grieux consent à tout.

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