‹ Histoire illustrée de la littérature françaiseChapitre 36 sur 364 · CL. HACHETTE · texte numérisé non relu

CL. HACHETTE

à tout ce qu'un homme devrait refuser, pour garder Manon. Manon est une petite fille sans instinct moral, qui ne sait qu'aimer son chevalier. Il n'y a qu'une chose qu'elle ne puisse faire pour lui : c'est d'être pauvre, mal vêtue. Tout le roman est dans les révoltes de l'honneur chez l'homme, dans l'effort de la femme pour accorder l'amour et la coquetterie.

Autour du couple, mettons les convoitises des hommes qui ont de l'argent, la cupidité brutale d'un soldat ivrogne, joueur, escroc, frère de Manon, qui s'en fait l'exploiteur : nous aurons ce roman réel plutôt que réaliste, pathétique sans déclamation, expressif sans dessein pittoresque, et qui, malgré le sujet, malgré les héros, malgré les milieux, reste chaste ; l'auteur n'a eu aucune pensée brutale ou polissonne : il n'a vu que la puissance de la passion qu'il voulait peindre. La lecture de Manon Lescaut est plus innocente que celle du Paysan parvenu.

LE ROMAN PHILOSOPHIQUE. ^ /ci L'esprit philosophique ne manqua pas de s'emparer du roman et de

LE ROMAN

le faire servir aux intérêts de sa propagande. Pour gagner les gens du monde, aucun genre ne convenait mieux.

La recette du roman philosophique est assez simple : deux ingrédients, l'esquisse satirique des mœurs, la description polissonne de la volupté sensuelle, servent à masquer la thèse philosophique. On peut dire que Montesquieu dans ses Lettres persanes a créé le genre. L'Orient, Turquie, Perse, Inde, Chine, deviendra de plus en plus à la mode ; et nombre d'écrivains y placeront leur action romanesque ; on y trouve un double avantage : les mœurs orientales donnent toute liberté à l'imagination grivoise ; de plus, on est dispensé de peindre les mœurs avec exactitude.

Chaque philosophe met sur le roman l'empreinte de son tempérament comme de sa doctrine : Voltaire y porte son esprit mordant, sensé, léger, son ironie dissolvante et meurtrière, peu de sensibilité, peu de tirades ; il excelle à trouver les faits menus, secs et précis, qui font apparaître l'absurdité d'une opinion, Diderot pense, déclame, argumente, s'abandonne à son imagination fougueuse et cynique, verse pêle-mêle les vues ingénieuses profondes, fécondes, sur la littérature, la société, la morale, les effusions ardentes d'une sensibilité lyrique, les impiétés énormes et les obscénités froidement dégoûtantes. Saurin, Duclos, Marmontel, une foule d'autres font passer leur esprit aiguisé ou leur philosophie ronflante dans des récits, dont quelques-uns ont fait grand bruit en leur temps, et nous paraissent les plus ennuyeux de tous aujourd'hui. A l'imitation des philosophes, un érudit, l'abbé Barthélémy, se sert du roman pour vulgariser la connaissance de l'antiquité hellénique ; par malheur, la faiblesse de l'invention littéraire fait tort à la solidité de

PORTRAIT DE FLORIAN. a Gravure de Choquel, d'après Dequevauvitler. On remarquera que le portrait est accompagné d'armes en souvenir de Gonzalve, de Cordoue. d'une houlette à cause des ILgIoTues. et d'un oiseau, par allusion aux Fablet. (Bibl- Nat. Man.)

NUMA POMPILIUS DE FLORIAN. /a Frontispice de Quéverdo. gravé par Dambrun pour l'édition de 1786. (Bibl. Nat., Imp.) CL. HACHETTE.

l'érudition, à la probité des recherches, à l'intelligence des interprétations.

La Nouvelle Héloïse ^ est, avant tout, un roman philosophique : une foule de thèses sociales et morales sont posées, discutées, résolues dans des lettres particulières ; et le roman lui-même, dans l'ensemble de son développement, démontre une des thèses favorites de Jean- Jacques. Nous aurons à voir la place qu'il tient dans l'œuvre et le système du philosophe. Mais, au point de vue seulement du genre et de la forme d'art, la Nouvelle Héloïse est considérable. On a fait déjà des peintures de la vie intime et domestique : jamais on n'a représenté avec une gravité si sérieuse les occupations du ménage, les soins, les devons de la maîtresse de maison, les actes, les aspects de la vie du propriétaire. Il y a ici une intimité que le roman n'avait pas encore atteinte.

En second lieu, la nature fait ici son entrée. Lesage, Marivaux ont représenté des milieux : mais ils n'y ont cherché que l'homme, ils y ont relevé tous les indices

Cf plusbas.l. IV, chap.V.

- LE DIX-HUITIEME SIECLE

'■- //Cf.,

LETTRE DE FLORIAN àu 28 janvier 1790. (Bibl. Nat..Mss.) cl. hachette.

caractéristiques d'une vie ou d'une société. Rousseau fait place à la nature pour elle-mênne : il la montre en face de l'homme, autour de l'homme, douce ou triste à ses sens ; il en fait le cadre et l'accompagnement des souffrances et des joies humaines, qui y ressortiront plus puissantes ^.

La composition se serre, devient plus logique, partant plus vraie, puisque la liaison des phénomènes est un élément fondamental de notre croyance à la réalité des choses. Rousseau nous développe une vie. Lesage et Marivaux l'ont fait sans doute ; mais Lesage nous donnait une collection d'épisodes, Marivaux une suite d'aventures : Rousseau nous fait assister à l'évolution des consciences. Si peu psychologue qu'il soit, il dépasse ici le psychologue Marivaux. Enfin, parmi tant de romans philosophiques, la Nouvelle Héloïse a un caractère particulier : c'est la première fois qu'un romancier exerce à ce titre la fonction de directeur de conscience ; et par là Rousseau découvre à ses successeurs une puissance nouvelle du genre.

Sous l'influence de Rousseau, à qui on laissera comme toujours ce qu'il a de meilleur, le roman se fera sensible à outrance, et se remplira de bavardage humanitaire. Restif de la Bretonne ^ délaye les idées du maître dans des œuvres aussi vulgaires que nombreuses ; il n'appartient presque plus à la littérature, et je ne le nommerais pas sans le réalisme intime et sérieux de quelques parties de Monsieur Nicolas. Et tandis que Florian dévie vers la fade idylle ^ le goût des tableaux rustiques éveillé par Rousseau, Bernardin de Saint-Pierre offre une nature inconnue et lointaine à la curiosité de ses contemporains : avec Paul et Virginie, nous le verrons, commence à s'opérer une révolution esthétique.

1. Cf. D. Mornet, Le Sentiment de la nature en France de J.-J. Rousseau à Bernardin de Saint-Pierre, 1907.

2. Reslif de la Bretonne (1734-1806), ouvrier à l'Imprimerie Royale : Paysan perverti, 4 vol. in-12, 1776 ; Monsieur Nicolas, ou le Cœur humain dévoilé, 16 vol. in-12, 1796-

3. Le chevalier de Florian (1755-1794), page du duc de Penthièvre, puis officier de dragons : Calatée, 1783 ; Numa Pompilius, 1786 ; Estelle, 1788 ; Gonzalve de Cordoue, 1791 ; l'ahles, 1792. Œuvres, Paiis, 1820-1824, éd. stéréotype, 20 vol. in-18. — A consulter : L. Claretie, Florian (Classiques populaires), Lecène et Oudin, 1888.

LA DESOLATION DES FILLES DE JOIE, a Estampe satirique anonyme à propos des mesures prises contre les prostituées en 1778. (Bibl. Nat., Est.) CL. HACHETTE.

UN RETARDATAIRE : SAINT-SIMON

LOUIS XIV RECEVANT LE SERMENT DU MARQUIS DE DANGEAU COMME GRAND-MAITRE DES ORDRES DE NOTRE-DAME DU MONT CARMEL ET DE CELUI DE SAINT-LAZARE RÉUNIS (\(>93).£) Tableau d'Antoine Pezay, au Musée de Versailles, nom montrant une de ces cérémonies de cour comme Saint-Simon en note à chaque page. Cette prestation de serment eut lieu dans l'ancienne chapelle du château, située sur l'emplacement du salon d'Hercule. CL. HACHiTTE.

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