‹ Histoire illustrée de la littérature françaiseChapitre 5 sur 364 · LA BRUYÈRE ET FÉNELON · texte numérisé non relu

LA BRUYÈRE ET FÉNELON

LA BRUYÈRE ; L'HOMME, a LES CARACTÈRES : COMPOSITION DU LIVRE. LA PEINTURE DE L'HOMME ET LA PEINTURE DE LA SOCIÉTÉ. L'ORIGINALITÉ DE LA BRUYÈRE: RÉALISME PITTORESQUE. EXPRESSION ARTISTIQUE. LE « PHILOSOPHE»: LE CHA- PITRE DE QUELQUES USAGES a FÉNELON : IL TIENT AU XVI I" SIÈCLE PAR LA FOI ET PAR L'ADMIRATION DES ANCIENS. DIVERS ÉCRITS. LES DIALOGUES SUR L'ÉLOQUENCE ET LA LETTRE A L'ACADÉMIE: LA CRITIQUE D'IMPRESSION. LE TÉLÉ- MAQUE. LA CORRESPONDANCE, a ESPRIT ET HUMEUR DE FÉNELON : AMOUR-PROPRE, AMBITION. AFFECTION. EXPANSION DE LA SENSIBILITÉ. SON ŒUVRE LITTÉRAIRE EXPRESSION DE SON INDIVIDUALITÉ. SÉDUCTION DU PERSONNAGE.

REVENONS au groupe des grands écrivains, aux disciples et adorateurs des anciens : chez les derniers venus, nous trouvons une complexité, une incohérence parfois qui annoncent des temps nouveaux ; il y a quelque chose dans La Bruyère et dans Fénelon, qui n'est pas du XVII^ siècle, et où nous pouvons reconnaître aujourd'hui une transition vers le XV!!!*".

LA BRUYÈRE. 0 0 Un seul fait nous intéresse dans la vie silencieuse de La Bruyère ^ : en 1684, l'amitié de Bossuet le fit entrer à l'hôtel de Condé, pour être précepteur du duc de Bourbon, à qui il enseigna l'histoire, la

1 . Biographie : Jean de la Bruyère, né à Paris, en 1645, d'une famille bourgeoise, étudie le droit, acquiert un office de tréscrier de France et généra! des finances en la généralité de Caen (1673), est recommandé par Bossuet au prince de Condé, qui le charge d'instruire ton petit-fils. Il entre à l'Académie en 1693. Il meurt le II mai 1696.

Éditions : Les Caractères de Théophraste, traduits du erer noce /es Caractères ou les

géographie, la littérature et la philosophie. Cette éducation terminée, La Bruyère resta dans la maison comme gentilhomme de M. le Duc. C'était une terrible race que ces Condé ; ils n'étaient pas faciles à vivre. Le grand Condé, avec sa face d'oiseau de proie et son âme de bandit féodal, avait des emportements qui faisaient trembler ; encore savait-il en réparer l'effet par l'irrésistible enveloppement d'une délicate séduction. Mais le duc d'Enghien, son fils, était « le fléau de son plus intime domestique » ; et son petit-fils, le duc de Bourbon, violent, hautain, avare, injuste, était un maître détestable et détesté : il était brutalement mystificateur, et prenait pour plastron les

Mu-urs decesiècle, Paris, Michallet. 1688 (réimprimé chez Jouaust, Paris, 1867): édit- 1689 ; 8'^ édit. 1694. Œuvres complètes, éd. Servois. Coll. des Grands Ecrivains. Hachette. 3vol. in-8. 1865-1868. — A consulter : Taine. Nouveaux Essais de critique el d'histoire- Prévost-Paradol, Moralistes français. Et. Allaire, La Bruyère dans la maison de Condé, 2 vol. 1886. Lange. La Bruyère critique des conditions et des institutions sociales, 1909.

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gens de son entourage. Dieu sait < e qu'endura cet moffensif et original Santeuil par la faveur de M. le Duc !

Mais ces Condé avaient tous quelque chose de supérieur dans l'esprit ; ils avaient de vastes connaissances, un goût exquis ; ils aimaient le talent sous toutes ses formes. J'imagine qu'ils rendirent la vie dure à La Bruyère, et qu'en même temps ils lui firent trouver impossible de vivre ailleurs. Surtout quel théâtre, quel champ d'observations que cet hôtel de Condé, que ce Chantilly, oij tout ce qui comptait en France défilait devant les yeux du philosophe et du peintre ! Si sa bonne fortune ne l'eût placé dans ce poste, La Bruyère n'aurait sans doute pas fait son livre. Les principaux éléments lui eussent manqué pour représenter les caractères et pour juger l'organisation de la société contemporaine. Et se fût-il reconnu luimême ; son humeur se serait-elle affirmée dans son livre par une si originale amertume, s'il ne se fût éprouvé au contact de ces princes ?

La Bruyère est un bourgeois de Pans : un libre esprit, sans préjugé de caste ni respect traditionnel, très peu révolutionnaire, mais satirique et frondeur, peu porté à l'indulgence envers les puissants et les puissances : un esprit indépendant, ayant horreur de tous les engagements, qui, pour ne pas diminuer sa liberté, a renoncé à tous les biens, à la fortune, aux emplois, même à la famille ; car une femme, des enfants, rendent le renoncement difficile : a-t-on le droit de se passer de tout pour eux, comme pour soi?

C'est donc un philosophe que La Bruyère : mais à voir la fière et ombrageuse sensibilité qui perce dans son livre, on se demande s'il est aussi détaché qu'il veut l'être. Il a renoncé à tout, au prix où tout s'obtenait : par flatterie, bassesse, intrigue. Mais il en veut aux grands, de mettre la fortune à ce prix. Il souffre de voir son mérite sans emploi : il y a en lui un ambitieux honnête, qui s'irrite

d'être contraint de faire à son honneur le sacrifice de son ambition. Voilà la plaie incurable de La Bruyère, la source secrète de son chagrin, de sa misanthropie, de ses colères contre les grands qui ne préviennent pas le talent, contre la société qui ne fait pas de place au mérite personnel. Cependant il reste auprès des princes, où il a tant souffert de la moquerie, et plus encore de l'indifférence. Il reste, et il veut plaire : il s'évertue gauchement, lourdement, sans aisance, comme ses contemporains l'ont remarqué ; il a la mauvaise grâce d'un homme fier, qui fait effort pour plaire et manifeste si sensiblement son intime humiliation qu'il en perd tout le bénéfice.

L'action lui étant interdite, il se rejeta sur la pensée et sur l'art. Il publia à la fin de 1687 ses Caractères, qui eurent un grand succès, succès de scandale autant que d'estime.

LE LIVRE DES «CARACTÈRES ». £f a La Bruyère a mis son œuvre sous le couvert des anciens, en faisant précéder ses Caractères d'une traduction de ceux de Théophraste. Mais elle a des origines plus modernes et tout immédiates. Rappelons-nous le goût de la société polie pour les maximes, d'où était sorti le livre de La Rochefoucauld : et rappelons le goût de la même société pour les portraits, d'où était sorti le Recueil de Mademoiselle, en 1659, et qui, dans les romans ou comédies, et jusque dans les sermons du siècle, mit tant de descriptions de caractères individuels. Maximes et portraits sont une sensible manifestation du goût du siècle pour l'exacte vérité ; ce sont deux genres faits pour la notation précise de la réalité, d'où l'invention romanesque, dramatique, poétique est exclue, où l'art littéraire s'approche autant qu'il est possible de l'expression scientifique.

Or, des maximes et des portraits, c'est tout le livre de La Bruyère : il a repris la forme de La Rochefoucauld ; et

LE DIX-SEPTIEME SIECLE

il a dégagé, isolé le portrait, en lui donnant sa forme d'art et sa valeur philosophique. Sa véritable originalité éclate dans le portrait : c'est là qu'il est sans rival. Il l'a bien senti : car, dans les sept éditions qu'il a données luimême de son livre après la première, depuis la quatrième surtout, il a multiplié les portraits, qui d'abord étaient assez peu nombreux.

Les réflexions générales de La Bruyère sont bien audessous des maximes de La Rochefoucauld, des pensées de Pascal, même des saillies de Montaigne. La Bruyère n'est pas un esprit profond ; il n'a pas un point de vue original et personnel d'où il regarde les actions humaines. En un mot, il n'a pas de système. C'est une garantie d'impartialité ordinaire, de vérité moyenne : il évite ainsi les grandes erreurs et les grandes découvertes.

Il ne faut pas se laisser abuser par le dernier chapitre, une collection de réflexions et de raisonnements philosophiques, où La Bruyère mêle Platon, Descartes et Pascal dans un vague spiritualisme chrétien. Ce chapitre, sincère évidemment, mais sans personnalité, et qui ne contient

UNE CLEF MANUSCRITE DES CARACTÈRES, CONSERVÉE A LA BIBLIO- THÈQUE DE L'ARSENAL. Û Dans la préface de son discours à l'Académie La Bruyère proteste contre ceux qui « donnent au public de longues listes ou, comme ils les appellent, des clefs : fausses clefs qui leur sont aussi inutiles qu'elles sont in/'urieuses aux personnes dont les noms s'y voient déchiffrés, et à l'écrivain qui en est ta cause, quoique innocente. « (BibI, de l'Arsenal). Cl.. HACHETTE.

que le reflet des pensées des autres, n'est pas une conclusion où tout l'ouvrage aboutisse. Il masque, au contraire, le manque de conclusion et de vues générales. De plus, avec le chapitre du Souverain placé au milieu du volume, il est destiné à désarmer les pouvoirs temporel et spirituel, à servir de passeport pour l'indépendante franchise de l'observatiop dans le reste des Caractères.

11 n'y a pas à nier qu'il y ait un certain ordre dans la disposition du volume. Un chapitre d'introduction, où l'auteur explique sa doctrine littéraire ; puis neuf chapitres de description des diverses classes de la société : le mérite personnel, d'abord, parce qu'il n'a pas de place marquée dans la hiérarchie ; puis le monde proprement dit, étudié dans ses principaux éléments et occupations, les Femmes avec le Cœur et la Conversation ; les classes maintenant, gens de finance, bourgeois et robins, courtisans et grands ; enfin l'État, les ministres et le roi. Viennent alors deux chapitres généraux : l'Homme, les Jugements ; la Mode nous ramène aux travers particuliers du siècle ; l'étude de quelques usages découvre les abus radicaux de la société. Enfin, le chapitre de la Chaire nous explique l'état de cette prédication chrétienne qui a la charge des âmes et la direction morale du siècle ; et le chapitre des Esprits forts combat le libertinage. Il y a bien dans tout cela une certaine suite ; de même que, dans chaque chapitre, les jugements et les portraits se groupent, se distribuent selon les objets auxquels ils s'appliquent.

Mais cet ordre n'est pas dans l'invention, il n'existe que dans le classement. Les Caractères ont été faits au jour le jour ; ce sont des notes prises devant la réalité. Quand son portefeuille a été assez rempli, l'auteur a classé ses notes sous différents titres, trouvés après coup. Ce décousu de la composition a son avantage : La Bruyère dit tout ce qu'il voit, les nuances les plus voisines, les contradictions les plus flagrantes ; cela ne l'embarrasse pas, puisqu'il juxtapose sans fondre.

Sa peinture de l'homme est juste, un peu banale ; c'est l'homme de Montaigne, de La Rochefoucauld et de Pascal : égoïste, léger, inconstant, toujours en deçà et au delà du vrai, prenant pour raison sa fantaisie, son habitude et son intérêt, incapable d'un sentiment profond et durable, plus capable d'un grand effort d'un instant que d'une vertu moyenne et constante, allant aux belles actions par vanité, ou par fortune, soumis à la mode dans ses mœurs, dans ses idées comme dans son vêtement.

Plus serrée et plus personnelle est la peinture de la société. La Bruyère la voit fondée sur la naissance, idolâtre de l'argent, dont il annonce le règne ; les femmes coquettes, menteuses, perfides, êtres d'instinct, meilleures ou pires que les hommes, dominant dans les salons, et y imposant l'esprit futile et banal, attirant autour d'elles l'essaim des fats et des ridicules ; les financiers, partis de bas, durs, sans scrupules comme sans pitié, méprisables absolument ; la ville, rentiers, marchands, magistrats, commençant à échanger les fortes vertus bourgeoises pour les airs et les

Oju -/it^i^a^. infi/u/c.

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vices de la cour ; la cour, abjection et superbe, férocité et politesse, où le mobile est l'unique intérêt ; les grands, extraits de la cour dont ils manifestent le vice dans sa plus pure et naturelle malice, sans âme, sans esprit, tout à l'orgueil et au plaisir, bien pires que le peuple ; le souverain — mais ici La Bruyère ne voit plus. Il ne pouvait pas voir. Il peint un idéal.

Rien en somme ne manque que ce qui s est trouvé en dehors de son observation : la province, sur laquelle il n'a qu'une page, injuste et insuffisante ; le peuple des villes, qu'il ne soupçonne pas; le paysan, dont il devine la dure condition, parce qu'il en a aperçu la silhouette courbée sur la terre, et dont il ne pénètre pas le caractère, parce qu'il n'a pas eu de contact, parce qu'il n'a pas vécu avec lui.

Plus la matière de l'observation est, pour ainsi dire, à fleur de sol, plus elle s'éloigne de l'idéale abstraction et s'approche de la réalité concrète et sensible, et mieux La Bruyère sait voir et rendre. Il atteint mieux l'homme

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