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CHAPITRE III MONTESQUIEU

LES LETTRES PERSANES. PEINTURE SUPERFICIELLE DES MŒURS : RÉFLEXIONS GRAVES SUR LE GOUVERNEMENT, a LES CONSIDÉRATIONS : MONTESQUinj ET BOSSUET. DÉFAUTS DU LIVRE: SA PORTÉE PHILOSOPHIQUE, a L'ESPRIT' DES LOIS: COL- LECTION ET CHAOS' D-ÉTUDES, DE RECHERCHES, D'IDÉES. ÉLÉMENTS ET ACCROISSEMENTS DE LA PENSÉE'DE MONTESQUIEU CONTRADICTION DU POINTDE VUE PHYSIQUE ET DE LA THÉORIE POLITIQUE. TÉMÉRITÉ DES DÉTERMINATIONS ET DES'GÉNÉ- RALISATIONS, HARDIESSE PHILOSOPHIQUE ET POLITIQUE DU LIVRE. INFLUENCE DE MONTESQUIEU.

AU moment où Voltaire se fixe aux Délices, et va / \ commencer une nouvelle vie, Montesquieu disparaît (1755). Il n'avait pas fait autant de tapage que Voltaire, il s'était moins agité : mais il avait fait plus de besogne, au point de vue de la philosophie du siècle. Rien à cette date, dans l'œuvre de Voltaire, ne saurait contrepeser les Lettres persanes, les Considérations sur les Romains, et VEsprtt des Lois : il y a là une raison qui sait démolir et construire, un esprit qui peut guider son siècle quand Voltaire en est encore à faire des niches au gouvernement, et à faire partir des fusées pour l'amusement des badauds.

I . Biographie : CIiarles-Louis de Secondât, né à la Brède, près de Bordeaux, le 18 Janvier 1689, étudia chez les Oratoriens à Juilly, fut reçu, en 1714, conseiller au parlement de Bordeaux, se maria en I7I5, prit, en 1716, la charge de président et le nom de Montesquieu que lui légua un oncle. II vint à Paris à trente-trois ans, après le succès de ses Lettres persanes, fut reçu à TAcadémie en 1 728, voyagea ensuite en Allemagne, en Autriche, en Hongrie, en Italie, en Suisse, en Hollande, en Angleterre, où il resta près de deux ans (1729-1731). II mourut le 10 février 1755.

Editions : Lettres persanes, 1721, in-I2, Amsterdam et Cologne ; Considérations sur les causes de la grandeur et de la décadence des Romaitis, Amsterdam, 1734, in- 12 (anonyme) ; De l'esprit des Lois, Genève, 1748, 2 vol. in-4 (sans nom d'auteur) ; Paris, Huart, 1750,

LES « LETTRES PERSANES ». ^ ^ Les Lettres persanes^ parurent en 1721, avec le succès que pouvaient avoir, sous la Régence, de vives satires entrecoupées de descriptions voluptueuses. Lorsqu'on sut que l'auteur était un président à mortier du parlement de Bordeaux, la légèreté du livre parut plus amusante encore par le contraste qu'elle faisait avec la gravité de la profession du magistrat. Le fin Gascon n'était pas sans avoir prévu la chose.

L'Asie était à la mode à la fin du XVll*^ siècle. On avait lu avec curiosité les récits de Bernier, de Chardin, de Tavernier. La traduction des Mille et une Nuits, que Galland

3 vol. in-12. Œuvres complètes, éd. Richer, 1758 ; éd. de Laboulaye, Paris, Garnier, 1875. 1879, 7 vol. in-8. Deux Opuscules de Montesquieu, publ. par le baron de Montesquieu, Bordeaux et Paris, 1891, in-4 ; Mélanges inédits de Montesquieu, par le même, Bordeaux et Paris, 1892, in-4; Voyages de Montesquieu, par \e même, ibid,, 1895-1896, 2 vol. in-4. Pensées et fragments 1899, in-4. Correspondance, p. p. Gebelin et Morize, 2 v. in-8, 1914.

A consulter : Sorel, Montesquieu (Coll. des Gr. Ecriv. fi'.), Paris, 1887. r..guet, XVIII' sièc/e. Vinet, ouv. cité. F. Brunetière, Éludes critiques, 4' série. Durckheim. Quid Secundatus politicœ scientics contulerit, Bordeaux, 1892. Barckhausen, Montesquieu, l'Esprit des lois et les archives de la Brède, 1 904 ; Montesquieu, ses idées et ses œuvres d'après les papiers de la Brède, 1907. J. Oudin, Montesquieu, 1913.

donna en 1708, avait déposé dans les esprits toute sorte d'images des mœurs et des coutumes orientales. L opposition de ce monde au nôtre sautait aux yeux : de là à choisir un Oriental pour critique de nos travers et de nos préjugés, il n'y avait qu'un pas ; et^Du Fresny donna, en 1707, les Amusements sérieux et comiques d'un Siamois. Telle est l'origine de la fiction du livre de Montesquieu. Il suppose deux Persans, Usbek et Rica, qui viennent en Europe, à Paris, dans les dernières années de Louis XIV. Mais ils reçoivent des nouvelles de leurs pays, de leurs familles ; et l'on conçoit comment peut là-dessus s'exercer l'imagination d'un jeune Français sous la Régence, avec quelle curiosité libertine il mettra en scène la vie oisive et voluptueuse du sérail, des femmes très blanches surveillées par des eunuques très noirs, des passions ardentes, des jalousies féroces, des désirs enragés. Mais ce n'est là qu'un ornement. L'essentiel, dans le livre, ce sent les impressions des deux Orientaux jetés au travers de notre civilisation. Tout les étonnera, les choquera : je dis tout, sans distinction, pêle-mêle ; et la confusion innée à l'esprit de l'auteur y trouvera son compte. Les plus superficielles peintures s'entremêleront aux plus graves études.

Le superficiel, c'est la critique des mœurs. La Bruyère était moins profond que Molière, Lesage moins profond que La Bruyère : Montesquieu est plus loin de Lesage que Lesage ne l'est de Molière. C'est un peintre de mœurs charmant, délicat, ingénieux ; c'est un maître écrivain, qui excelle à mettre en scène, comiquement, un travers, un préjugé : mais son observation a la portée du Français à Londres de Boissy, et du Cercle de Poinsinet. Montesquieu est tout juste apte à railler la curiosité frivole des badauds parisiens, la brillante banalité des conversations mondaines, à noter que les femmes sont coquettes, et les diverses formes de fatuité qui se rencontrent dans le monde. Il n'y a pas ombre de pénétration psychologique dans les Lettres persanes.

Mais elles ont des parties graves : Montesquieu a l'habitude de se mettre tout entier dans chacun de ses livres ; il ne sait pas réserver une partie de sa pensée. Aussi trouvera-t-on dans ce léger pamphlet des réfîexions, qui contiennent en puissance VEsprit des Lois. Quand la satire sociale se substitue à la satire des mœurs mondaines, le ton se fait plus âpre ; Montesquieu développe, et cette fois avec la supériorité de son génie, ce qui était seulement en germe dans quelques parties du livre de La Bruyère. Il est vrai qu'il a reçu l'instruction des événements : il a vu s'achever le long et lourd règne de Louis XIV, il écrit dans le fort de la réaction qui suivit la mort du grand Roi ; et il y aide, pour son compte, de tout son cœur. II fait le procès à tout le régime. Il a des mots écrasants pour les financiers, dont le corps, fait-il dire à son Persan, se recrute parmi celui des laquais. Il signale l'abus des privilèges de la noblesse ; il flétrit l'avidité insatiable des courtisans. Il dit son mot sur les affaires actuelles, sur le système de Law, dont il fait la

- MONTESQUIEU

BUSTE DE MONTESQUIEU, a Par J.-B. Lcmoyne (Musée de Bordeaux.).

critique. Mais il s'attaque surtout au despotisme de Louis XIV, qu'il hait autant que Saint-Simon ; il expose comment la monarchie dégénère en république ou en despotisme ; il esquisse déjà sa fameuse théorie des pouvoirs intermédiaires. Il remonte, pour nous instruire, jusqu'à l'origine des sociétés ; et, suivant sa fantaisie, il nous développe une sorte de mythe à la façon de Platon, qui est comme le rêve d'une intelligence raisonnable et optimiste. Il conte l'histoire des Troglodytes, qui se sont détruits en s'abandonnant aux instincts naturels. Deux familles avaient échappé ; elles fondent un nouveau peuple dont la prospérité sera assise sur les vertus domestiques et militaires, et sur la religion.

Ce mot de religion ne doit pas nous tromper sur la pensée de Montesquieu. Elle est pour lui une institution comme les autres ; c'est une partie de la police. Il est foncièrement irréligieux ; il ne comprend pas plus le christianisme que l'islamisme. Le principe intérieur de la religion lui échappe, comme au reste le principe de l'art et de la poésie.

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