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Pour !':rv!r de Supplément Lo.tres Peifauîics.
A COLOGNE, Chez Pierre Marteau»
M, Dec, XXXI.
tation des textes. Il les commente en juriste, qui n'a pas à les mfirmer, à les corriger, à les rectifier ; il les tient pour établis, authentiques, véridiques ; il se borne à en définir le sens et marquer les conséquences.
On pourrait signaler de graves lacunes dans l'ouvrage de^Montesquieu : l'absence complète de l'étude financière et économique, l'oubli constant de la religion romaine. Or les Romains étaient à la fois le plus pratique, le plus intéressé des peuples, et le plus religieux. Pour ne parler que de la religion, la Cité antique a fait éclater l'insuffisance de l'œuvre de Montesquieu.
C'est encore un défaut des Considérations — et une fâcheuse tendance du génie de l'auteur — que cet amour des généralisations qui conduit à ériger témérairement en lois des phénomènes aperçus une fois dans l'histoire. Ainsi Montesquieu pose ces étranges maximes : qu'un Etat déchiré par la guerre civile menace la liberté des autres, et qu'il se forme toujours de grands hommes dans les guerres civiles. Vérités de fait et d'occasion, mais non pas constantes et universelles, ni surtout nécessaires : les propositions contradictoires sont aussi vraies et aussi souvent vérifiées.
Jamais Montesquieu n'a su composer : sa pensée procède par saillies, non par développement continu. Cela se reconnaît dans la médiocre composition de son livre. Les chapitres y sont des cadres artificiels, des formes, où il réunit autour d'une idée centrale une collection de traits éclatants ou de pensées profondes.
Les Considérations sont une œuvre considérable. Cette étude de l'histoire romaine est une œuvre de philosophie rationnelle et laïque : elle n'a devant elle que l'œuvre de Bossuet, toute théologique. Pour la première fois, la doctrine de la Providence directrice est rejetée de l'histoire, et la raison des faits est cherchée dans les faits mêmes, dans le rapport des antécédents et des conséquents. L'histoire est traitée par la méthode des sciences physiques : aucune intelligence n'est supposée conduire le peuple romain vers un but, et pourtant les choses ne vont pas au hasard ; le développement de la puissance romaine, sa décadence ensuite se font nécessairement, logiquement, chaque état passager contenant l'état suivant, que le jeu naturel des circonstances se charge de dégager. Quelques faits constants et généraux, ou intérieurs, tels que l'âme du peuple et ses instincts primordiaux, ou extérieurs, tels que des institutions et des constitutions, donnent les directions et les formes principales de l'évolution historique ^.
Les Considérations de Montesquieu élargissent notablement le domaine de la littérature. Tout à l'heure Fontenelle offrait de l'astronomie aux dames : aujourd'hui Montesquieu leur fait goûter des réflexions sur l'histoire. Il ne s'agit encore que de l'histoire romaine, sujet classique, heu commun de l'éloquence et de la tragédie du siècle précédent : mais la forme est loin d'être oratoire ou dra-
1 . La conclusion philosophique du livre, M. Barckhausen l'a bien montré, c'est que Rome a décliné et péri pour avoir fait la conquête du monde. Gînclusion qui rejoint celle du Charles XII de Voltaire.
LETTRES D'UNE TURQUE A PARIS, a Un des nombreux ouvrages publiés à Timitalion des Lettres persanes. // a peur auteur Sainte-Foix . (Bibl. Nat., Imp.) CL. HACHETTE.
matique. C'est le plus ardu et le moins captivant de l'histoire que Montesquieu présente d'emblée : l'explication scientifique des faits, la philosophie. Et par la gravité de ses Considérations il fraye la voie aux plus sévères études de V Esprit des Lois.
L' « ESPRIT DES LOIS k a/ /et L'Esprit des Lois fut publié en 17'i8. Ce qui s'offre à nous sous ce titre, c'est tout Montesquieu, toutes ses connaissances et toutes ses idées, historiques, économiques, politiques, religieuses, sociales, à propos d'une étude comparative de toutes les législations. \J Esprit des Lois est pour Montesquieu ce que les Essais sont pour Montaigne : toute la différence est que l'étude de Montaigne, c'est l'homme moral et les ressorts spirituels ; celle de Montesquieu, l'homme social et la mécanique législative. Chacun cause à perte de vue sur son sujet. « Ce grand livre, dit Émile Faguet, est moins un livre qu'une existence... Il y a là non seulement vingt ans de travail, mais véritablement une vie intellectuelle tout entière.... » Ce que la lecture de V Esprit des Lois permettait
j-jrc Littérature. T. II.
LE DIX-HUITIËME SIÈCLE
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MANUSCRIT AUTOGRAPHE DE MONTESQUIEU, a Une page des Pensées. (Archives de la Gironde.) CL. HACHETTE.
à Êmile Faguet de deviner, la publication des Œuvres inédites de Montesquieu en fournil la démonstration. Les principaux passages des opuscules que l'on vient d'imprimer pour la première fois sont allés se fondre dans le grand ouvrage, et y former ici un alinéa, ailleurs un chapitre. L'auteur a utilisé pour son Esprit des Lois toutes les études partielles qu'il avait en portefeuille.
Montesquieu est un esprit actif qui a toujours étudié, qui, par suite, s'est élargi, enrichi, mais aussi modifié, qui a découvert des points de vue nouveaux, changé son orientation : sa vie intellectuelle comprend plusieurs périodes distinctes. Chacune de ces périodes a laissé son dépôt dans l'Esprit des Lois ; des pensées hétérogènes, qui appartiennent à des états d'esprit différents, y forment comme des couches superposées, et d'autres fois se pénètrent, s'enchevêtrent, s'amalgament. De là la peine qu on éprouve toujours à prendre une vue d'ensemble de l'Esprit des Lois.
La difficulté est accrue par la division de l'ouvrage, par cet extrême morcellement qui multiplie les chapitres dans les livres, les alinéas dans les chapitres : dans cette composition, établie pour soulager l'esprit du lecteur mondain par la fréquence des pauses et des reposoirs, se révèle aussi la brusquerie pétulante et nerveuse de l'esprit de l'auteur, sautant d'idée en idée, et supprimant, à la fois
par théorie et par tempérament, les idées intermédiaires. Le résultat est que le livre est presque impossible à dominer.
Ce n'est pas qu on n y trouve un ordre. J'en ai désespéré jadis. Cependant, M. Barckhausen et moi-même, de deux points de vue différents ^, nous sommes arrivés à dessiner à peu près de la même façon le plan du livre. Montesquieu part des idées simples ; il pose d'abord des définitions a priori ; il étudie les diverses formes de gouvernement dans l'abstrait et les fonctions fondamentales du gouvernement dans leur essence, abstraction faite du temps et du lieu ; puis il introduit la notion de l'espace, et il analyse les effets que la position dans l'espace peut avoir pour les sociétés (climat, terrain, commerce, religion, etc.). Puis il pose la notion du temps et, dans les derniers livres, il développe quelques exemples de la variation des lois, de leur évolution historique dans un même pays. Il y a aussi, à la fin de l'ouvrage, un livre destiné à éclairer l'application, le passage de la théorie à la pratique.
Incontestablement, il y a du désordre et du décousu dans l'Esprit des Lois : les derniers livres, de l'aveu de l'auteur, ont été ajoutés après coup à l'ouvrage. Cependant l'ensemble est construit sur un plan méthodique et rationnel. Dans chaque livre, une fois les principes posés, les divers chapitres sont comme des théorèmes où des cas et des problèmes sont ramenés aux vérités précédemment établies.
J'inclinerais d'ailleurs à croire que la méthode déductive a été surtout pour Montesquieu une méthode d exposition et un procédé de vérification et de confirmation. Il me paraît avoir, dans ses recherches, employé surtout la méthode d'observation : il a étudié les cas particuliers, puis généralisé ; sa pensée induit d'abord tout ce qui dans son livre est déduit.
Quoi qu'il en soit, que j'aie raison ou tort de trouver avec M. Barckhausen, dans l'Esprit des Lois, un ordre que jadis avec beaucoup d'autres je n'apercevais pas, le meilleur moyen de simplifier et d'éclaircir sera de dissoudre l'unité de l'ouvrage, de refaire en sens inverse le travail de Montesquieu, et de prendre l'une après l'autre les diverses tendances, et les périodes successives de son activité intellectuelle, selon qu'elles affleurent ou s'étalent dans l'Esprit des Lois. Cette détermination ne pourra se faire complètement que lorsque toutes les œuvres inédites auront paru. Mais on peut déjà l'esquisser.
Prenons Charles de Secondât de la Brède en 1716, au moment oij son oncle le baron de Montesquieu lui transmet avec son nom sa charge de président à mortier au parlement de Bordeaux.
Les excellents Oratoriens qui l'ont instruit à Juilly lui ont découvert la riche source d'énergie morale qui jaillit pendant toute la durée des antiquités grecque et romaine ; les grands ouvrages de l'esprit, les coups d'héroïsme dans
1. Cf. G. Lanson, De l'influence de Descaries sur la littéralure française (Revue de Mélapliysique, juillet 1896); Le déterminisme historique et l'idéalisme social dans I Esprit des Lois (Ibid., 1916) ; Barckhausen, Montesquieu, ses idées, etc.
MONTESQUIEU
l'action politique ont ravi l'imagination du jeune Gascon, dont le bon sens aiguisé goûte ce qu'il y a toujours de pratique et de mesuré dans les traits les plus étonnants de l'antiquité. Ses propres études, une fois qu'il aura échappé au collège, l'affermiront dans sa passion pour l'histoire ancienne, et particulièrement pour l'histoire romaine : car, peu touché de l'art, c'est des mœurs, des caractères, des actions, de l'histoire par conséquent, qu'il s'éprend. La forme antique, qui lui plaît et qu'il essaie d'imiter, c'est une forme révélatrice d'un caractère antique, de la gravité simple et de la sublimité habituelle. Ce Montesquieu-là n'a pas grand'chose à voir dans l'Esprit des Lois ^ : après s'être répandu en plusieurs opuscules, il s'est épuisé dans les Considérations.
De la nature, le jeune magistrat tenait une certaine sensualité que les mœurs contemporaines développèrent en polissonnerie intellectuelle. Après s'être donné toute liberté dans les scènes orientales des Lettres persanes, Montesquieu sera calmé par l'âge, la gravité professionnelle, le soin de sa considération. Mais il aimera toujours à disserter, sans rire, avec érudition sur des matières scabreuses ; il aura plaisir, dans V Esprit des Lois, à noter les lois et les coutumes qui blessent le plus nos idées de la morale et de la pudeur, à relever toutes les convenances physiques ou politiques qui peuvent les justifier. Ce n'est presque rien dans l'ampleur du livre : et pour nous c'est moins que rien. Mais, en ce temps-là, cela faisait lire l'ouvrage.
J'en dirai autant du bel esprit de Montesquieu. Jamais il ne dépouilla tout à fait l'académicien de province, qui excelle à parer des lieux communs d'intentions fines ou malignes. Et il y avait aussi en lui un causeur brillant, coquet, ne voulant pas en société lâcher un mot qui ne fût une saillie ou une pensée. Ainsi l'habitude de penser par épigrammes ou par sentences passe chez lui en nature. De là ce style à facettes, brillanté, enjolivé, que Buffon blâmait ; de là ces comparaisons cherchées, ces pointes imprévues, qui faisaient dire à Mme du Deffand que cet Esprit des Lois était de l'esprit sur les lois. Cela encore était un appât pour le commun des courtisans et des femmes.
Mais venons aux origines des parties essentielles et solides de l'ouvrage. Pendant les dix ans qu'il garda son office de magistrat, Montesquieu se dégoûta du métier de juge, et s'intéressa à la science du droit. La procédure et les formes, les procès particuliers l'ennuyèrent ; les principes généraux et les sources historiques du droit captivèrent son attention. L'idée première des recherches qui occupèrent une bonne partie de sa vie vint de là et la forme définitive de son esprit en resta déterminée : Montesquieu sera toujours un juriste ; toutes ses idées historiques, ses vues politiques, ses conceptions philosophiques revêtiront des formes juridiques. L.'Esprit des Lois se terminera par cinq livres qui sont une œuvre rigoureusement technique d'érudition juridique ; ce sont, dit le titre, « des