FORCE ET DIFFUSION DE LA PHILOSOPHIE
£f jSt \-.si défense est faible : on peut trouver aux philosophes bien des faiblesses, et leurs personnes comme leurs
LA LUTTE PHILOSOPHIQUE
doctrines sont loin d'être inattaquables ; mais il suffit, pour les grandir, de les comparer à leurs adversaires. Encore, au début du siècle, avait-on Rollin ^ et Daguesseau -.
C'est un piètre historien que Rollin, et c'est un médiocre orateur que Daguesseau. Mais au moms ce sont des caractères, ce sont deux grands honnêtes gens, avec leur esprit étroit et obstiné ; ils savent souffrir pour le bien. Ils forceront l'estime du parti philosophique : d'autant qu'ils sont trop justes, trop modérés, trop scrupuleux pour être dangereux. Et, contre leur vouloir, tous les deux servent les causes qu'ils abhorrent. Daguesseau, gallican, janséniste, parlementaire, respectueux de la souveraineté royale, fait éclater par sa longue disgrâce, par son exil, l'inutilité de la modération : la moralité de cette noble vie, c'est qu'il n'y a plus de milieu entre la révolte et la servitude, et que le despotisme ombrageux des ministres ne tolère même pas la simple indépendance. Pour Rollin, dans ces histoires anciennes qu'il conte à la jeunesse, il y a du moins une chose que ce vieux martyr du jansénisme, ce doux révolté qui se fit chasser de son collège, casser du rectorat, exclure des assemblées de l'Université, plutôt que d'accepter l'abominable bulle, il y a une chose qu'il voit dans l'antiquité, et il la fait voir, sans se douter combien elle est subversive de l'ordre établi : c'est la raide énergie des âmes, le sacrifice volontaire et répété des intérêts, des affections, des existences à une idée de patrie, de liberté ou de vertu. Le cours d'histoire du bon Rollin, avec sa candide inintelligence du passé et son absence de critique, est un cours de morale républicaine ; il insinue dans les âmes des sentiments, un besoin d'action libre et généreuse, qui à la longue leur rendront l'ordre social insupportable. L'honnête Université, offrant Plutarque et Tite-Live à l'admiration des jeunes gens destinés à vivre dans une monarchie absolue, a cultivé en toute simplicité de cœur les ferments révolutionnaires dont la puissance apparaîtra après 1789.
Quand Rollin et Daguesseau ont disparu, je cherche ce qui pourra opposer une résistance aux philosophes : je ne trouve rien. Tout ce qui a l'esprit ouvert et généreux
1. Charles Rollin (1661-1741), recteur de l'Université en 1694, puis principal du collège de Beauvais, destitué en 1702 pour jansénisme, écrivit dans sa vieillesse le Traité des Etudes (1726. 4 vol. in-12), l'Histoire ancienne (1730 et suiv., 12 vol. in-12) et l'Histoire romaine (1738, 9 vol. in-12). Si les écrivains se classaient selon l'honnêteté, il faudrait le mettre au premier rang : mais si notre affaire n'est pas de décerner des prix de vertu, nous devons nous contenter d'un rapide et respectueux salut. — A consulter :Vinet, ouv. cité. t. I. Ferté, Rollin, sa vie, ses œuvres, etc., 1902.
2. H. -F. Daguesseau (1668-1751). chancelier, fut exilé en 1718 pour avoir combattu le système de Law, rappelé en 1720, exilé de nouveau en 1722, et ne reprit les sceaux qu'en 1737. Œuvres complètes, 1759-1790, 13 vol. in-4 ; Lettres inédites, Paris, 1823, 2'vol. in-8.
3. Le marquis d'Argenson (1694-1757), esprit original et libéral, a écrit des Coraidérattnns sur le gouvernement ancien et présent de la France (Amsterdam, 1764). 11 a laissé des Mémoires (édit. Rathery, SocdeTf-fist. de France, 9 vol. in-8, 1859-1867). — La Chalotais (1701-1785), procureur général au parlement de Bretagne, a laissé des Comptes rendus des constitutions des Jésuites (1761-1762), im Essai d'éducation nationale (1763) et un Exposé justificatif {\766-]76'7) contre le duc d'Aiguillon, gouverneur de la province, qui l'avait fait emprisonner dans la citadelle de Saint-Malo. Lettres de La Chalotais au duc d'Aiguillon, par H. Carré, 1892.
4. Victor de Riquetti, marquis de Mirabeau (1715-1789), consacra au bien public tout le temps qu'il n'employait pas à écraser les siens. Sa Théorie de l'impôt le fit mettre à Vincennes en 1760, puis exiler dans ses terres. Il publia en 1756 l'Ami des hommes, ou Traité de la population (in-4, 6 part., ou 8 vol. in-12). — A consulter : Loménie, Les Mirabeau, t. I et II, 1889, in-8. Lucas-Mont igny. Mémoires biographiques, littéraires et tmlitiques de Mirabeau, écrits par lui-même, par son père, par son oncle et par son fils adoptif, Paris, 1834, 8 vol. in-8.
est entamé par leurs doctrines, séduit au moins par quelque portion de leur idéal. Des hommes tels que le ministre d Argenson '\ le magistrat La Chalotais, ne sont pas des philosophes : ils travaillent à côté d'eux et dans le même sens. Regardez cet original et puissant marquis de Mirabeau ^ : je le nomme d'autant plus volontiers qu'il a des parties de grand écrivain, dans son style âpre, tourmenté, obscur, débordant d'imagination et de passion. Ce gentilhomme qui abhorre les « philosophicailleries modernes >, qui fait de la religion la base de la société, qui sollicite du despotisme royal des lettres de cachet contre fils, femmes et filles, cet homme de vieille roche, ce dur, cet intraitable féodal est l'ennemi des prêtres, des commis, des financiers, des courtisans, fait des avances à Jean- Jacques, bénit Quesnay, ne rêve que progrès, améliorations sociales, bonheur du peuple, et se fait mettre à Vincennes pour le libéralisme de sa théorie de l'impôt.
Un autre témoin des tendances de l'esprit public nous instruit combien, dès la première moitié du siècle, la philo-
TITRE DES NOUVELLES] ECCLÉSIASTIQUES, journal qui. pour le compte des Jansénistes, luttait contre la philosophie. (Bibl. Nat., Imp.) CL. HACHETTE.