POUR SERVIR A L'HISTOIRE
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LE DIX-HUITIËME SIECLE
Sophie avait de prise sur les nobles âmes : c'est Vauvenargues, mort en 1747 ^.
Le marquis de Vauvenargues était capitaine au régiment du roi. Il fit la rude campagne de Bohême, qui ruina sa santé, et donna sa démission en 1743 ^. Il n'avait pas assez de naissance pour se passer de protecteurs, de fortune ou d'intrigue : et ces trois moyens de parvenir lui faisaient défaut. L'ambition, pourtant, le dévorait, une ambition héroïque, née du sentiment de sa valeur et du désir de la faire servir au bien public. Il renonça à l'espoir de devenir un jour capitaine de grenadiers, et sollicita un poste diplomatique. Mais il n'avait pas la platitude banale du solliciteur : il demandait de façon à honorer le ministre qui l'eût nommé. Le ministre ne le nomma pas. N'ayant plus d'espoir d'être employé, réduit bientôt après à l'inaction par la maladie, alors l'ambition qui bout en lui prend un autre cours, et tend à la gloire par d'autres efforts. Les lettres apparaissent à Vauvenargues non seulement comme une consolation de son impuissance, mais comme une promesse d'immortalité. Il mourut trop tôt pour avoir eu le temps d'être autre chose qu'un amateur, ne laissant que quelques écrits d'un talent inégal et peu mûr, des Discours, des Caractères, des Réflexions, que complète son émouvante correspondance avec le marquis de Mirabeau et Fauris de Saint-Vincent.
Vauvenargues n'est pas un moraliste détaché qui observe les hommes pour les peindre. Jusqu'à la fin, l'action fut son but. Il n'écrit que pour occuper son loisir, tromper son impatience ; et quand il doit se dire qu'il n'y a pas de rôle pour lui en ce monde, il écrit le rôle qu'il ne jouera pas : c'est un rêve d'action que toute sa littérature développe. Il regarde le monde et la vie, comme un capitaine étudie son terrain. Ce qui remplit ses ouvrages, ce sont ses désirs, ses aspirations, ses inclinations, ses dégoûts, ses haines, ses idées de gloire et de combat ; ce sont des confidences échappées dans la fièvre de l'ennui ou le désespoir
CARICATURE SUR LA MORT DE L'ABBÉ DESFONTAINES. l'un des plus acharnés adversaires de Voltaire (12 décembre 1745). (Bibl. Nat., Est.) CL. HACHETTE.
de l'impuissance. Cette âme tendre, fière, ferme, généreuse, ambitieuse, n'a jamais parlé que d'elle-même, ou des autres par rapport à elle-même, et pour déterminer l'action qui lui donnerait prise sur eux.
Il y a en lui une force révolutionnaire et romantique. II a cinquante ans trop tôt la fièvre d'action et d'ambition qui a fait les Hoche et les Barnave. Cinquante ans avant que naquît Stendhal, il a le culte de l'énergie, il préfère la grande âme capable de crime à la nauséabonde vertu des braves gens qui respectent le Code. 11 aime à inventer des caractères de séditieux, de conspirateurs, d'ambitieux, où il introduit sa sensibilité, comme Byron se mettra dans le Giaour ou dans Manfred.
Vauvenargues fut un homme de son temps : il eut pour Voltaire une admiration qui toucha profondément le philosophe, étonné d'abord d'avoir fait la conquête d'un capitaine d'infanterie, saisi bientôt de ce qu'il y avait d'intelligence, d'activité, d'énergie dans ce jeune homme, et découvrant peu à peu toute la noblesse de cette âme. Plus jeune que Voltaire de vingt ans, Vauvenargues lui imposa le respect. En revanche, son hommage fut pour Voltaire la première aurore de cette popularité qui aboutit à l'apothéose de 1778 : il n'allait pas seulement au poète, il allait au philosophe, au précepteur et au bienfaiteur de l'humanité.
Irréligieux sans tapage et sans raillerie, déiste avec gravité, Vauvenargues ne connaît d'immortalité que celle de la gloire, et, comme il l'a dit, les hommes, la vie présente sont l'unique fin de ses actions. Optimiste malgré les déboires de sa vie, il croit à la bonté de la nature ; il estime qu au total l'effort de l'humanité tend au bien. Agir est la fin de l'homme, et le prix de bien agir est donné par l'estime des hommes et de la postérité. Mais l'idée originale de Vauvenargues, où se résume toute sa philosophie, c'est le respect des passions. Lui qui a l'air d'un stoïcien, il n'y a pas de doctrine qu'il combatte plus énergiquement que Vataraxie stoïcienne. 11 ne se contente pas d'aimer la nature dans ses instincts, qui sont les guides de l'action : il l'aime dans ses passions, où il voit les agents, les ressorts de l'action. 11 ne cesse de répéter que les passions qui sont en nous donnent la mesure de notre énergie morale, et que tout le secret de la vertu est de savoir utiliser, diriger, canaliser ces forces naturelles.
Vauvenargues n'a pas eu d'action sur ses contemporains, dont trois ou quatre seulement, Mirabeau, Voltaire, Marmontel, l'ont connu Mais, tel que ses écrits nous le montrent, nous pouvons l'employer à remplir l'espace qui sépare Jean- Jacques de Fénelon. C'est lui, en effet, lui surtout, dans la première moitié du XVlll*' siècle, qui, par la nature tendre et passionnée de son âme, par le
1. Œuvres, éd. Gilbert, 2 vol. in-8, Paris. 1857. — A consulter : Prévost-Paradol, Les Moralistes français ; Vinet, ouvr. cité, t. 1 : Paléologue, Vauvenargues, in-16.
États de service (Archives de la guerre. Registre des Capitaines d'infanterie, Régiment du Roi) : " Lieutenant en second, 1 5 mars 1 735 ; — lieutenant, 22 mai 1 735 ; — capitaine. 23 août 1 742 : — a abandonné, 1 744. »
2. Ni levolume in-12 publié en 1746 par Vauvenargues, ni la seconde édition, donnée en 1747 par les abbés Trublet et Seguy, ne firent grand bruit. II se passera cinquante ans avant que le public revienne à Vauvenargues.
LA LUTTE PHILOSOPHIQUE
PORTRAIT DE D'AGUESSEAU. 0 Gravure anonyme PORTRAIT DE ROLLIN. a Graoare de Raoenel. d'après (Bibl. Nat., Est.) CL. HACHETTE. Coypel. (Bibl. Nat., Est.) CL. HACHETTE.
PORTRAIT DE VAUVENARGUES. a Graoare de Ch. Colin. (Bibl. Nat., Est.) CL. HACHETTE.
rôle qu'il assigne dans la vie au sentiment, à la passion, semble continuer Fénelon et annoncer Rousseau ; et l'on pourrait dire que son rôle a été de déchristianiser les idées, les tendances de Fénelon. Cependant il faut bien entendre que je n'établis pas là une transmission d'influences, mais seulement des affinités de nature.
LA LUTTE PHILOSOPHIQUE. ^ ^ Deux journaux firent une guerre acharnée à la philosophie : les Nouvelles Ecclésiastiques parlaient au nom du jansénisme; le Journal de Trévoux était l'organe des jésuites. C'était des deux côtés, sous des formes plus âpres ou plus doucereuses, même étroitesse d'esprit, même inintelligence des besoins intellectuels du temps, même indigence de talent et d'éloquence, que ne compensaient pas suffisamment la violence et la malignité. Les évêques intervenaient de leur personne, et par leurs mandements tâchaient de barrer la route aux mauvaises doctrines : mais l'épiscopat n'avait plus de Bossuet ni même de Massillon ; et Le Franc de Pompignan, l'honnête évêque du Puy, Montazet, l'académique archevêque de Lyon, Beaumont, l'intempérant archevêque de Paris, ajoutez-y tous les Boyer, les Languet, les Montillet, ne pesaient pas, à eux tous, le poids des seuls Voltaire et Rousseau.
Le Parlement n'avait guère plus de force conservatrice que l'épiscopat : le zèle aveugle de ses magistrats le discréditait sans sauver la religion ni la société ; les Gilbert de Voisins, les Omer de Fleury, les Séguier, toujours prêts à requérir contre les Lettres anglaises, V Encyclopédie, le Bélisaire, VÉmile, comme contre l'inoculation, le jésuitisme et l'ultramontanisme, avilirent leur compagnie par le ridicule qui s'attache aux violences impuissantes ; ils décuplèrent la puissance des œuvres qu'ils faisaient brûler au pied du grand escalier de leur palais. Il y avait aussi les ministres et le roi : des lettres de cachet envoyaient à la Bastille, à Vincennes, au For-
l'Évêque, Voltaire, Diderot, Marmontel, Morellet, Beaumarchais : douces et commodes prisons qui donnaient à peu de frais la gloire du martyre! L'autorité se détruisait par ses inconséquences : on cajolait aujourd'hui celui qu'hier on emprisonnait.
Enfin, toutes les forces qui devaient concourir à la défense de l'ordre religieux et politique étaient divisées : les jansénistes tiraient sur les jésuites, le Parlement faisait échec à la royauté ; dans ces discordes, il était rare que les philosophes n'eussent pas quelqu'un avec eux. Voltaire avait la joie de voir des Actes du clergé, qui le prenaient à partie, brûlés par arrêt du Parlement (1764) : ces actes choquaient aussi le jansénisme de nos magistrats, Choiseul flattait les philosophes en s'appuyant sur les Parlements, et liguait pour un moment l'irréligion rationaliste avec le fanatisme janséniste contre les jésuites. Un peu plus tard, les Parlements trouvaient Voltaire contre eux du côté du ministère. Nombre de prélats grands seigneurs se désintéressaient de la défense de l'Eglise, coquetaient avec ses ennemis, dont l'esprit amusait leur esprit, tandis que d'autres ne songeaient qu'à jouir de la liberté du siècle. Souvent, d'autre part, les intentions oppressives du pouvoir civil étaient neutralisées par la politesse des agents, qui semblaient s'excuser de faire leur devoir par la façon dont ils le faisaient : des lieutenants de police, des commis de ministère, des censeurs royaux, des intendants, des avocats généraux, des conseillers de Parlement étaient gagnés aux idées des philosophes, se faisaient protecteurs de leurs personnes, atténuaient le danger de leurs publications. Un Malesherbes à la direction de la librairie, c'était presque la liberté de la presse ^.
Autour des organes officiels et des corps constitués, une foule d'individus faisaient la guerre de partisans : en général, ils déployèrent plus d'anlmosité que de talent.
1. A connilter : Brunetière, Éludes critiques, t. II ; les Correspondances et les Mémoires du' temps ; Mémoires de Marmontel. Correspondance de Voltaire, etc.
^ LE DIX-HUITIEME SIECLE
LES AUTEURS DE L'ENCYCLOPÉDIE 0 GravuredeSainI- Aubin' groupant, autour des portraits de d'Alembert et de Diderot, les médaillons de leurs principaux collaborateurs : Voltaire, Rousseau, Condorcet, Marmontel, Roland, Dauhenton, etc. (Bibl. Nat., Est.)
D'inoffensifs savants, Larcher, Foncemagne, Guénée, purent avoir raison sur des points particuliers, sans avoir d'influence sur le mouvement général des esprits. Desfontaines, dans ses Observations, Fréron, dans son Année littéraire, s'accrochèrent presque au seul Voltaire, y usèrent ce qu'ils avaient d'esprit, de sens, d'honnêteté même, sans autre résultat que de l'amener à s'avilir un peu dans des polémiques injurieuses. Le président Hénault, homme de confiance de la dévote reine, ménageait les philosophes sans les aimer, et ils le ménageaient en s'en défiant. L'excellent Pompignan, le poète, ne réussit qu'à se faire donner un ridicule immortel, universel. Celui qui eut le plus de talent, qui marqua inexorablement toutes les petitesses des philosophes dans ses acres satires, Gilbert, obtint la faveur de la cour, des pensions, un nom littéraire qui n'est pas encore oublié : il n'eut aucune prise sur l'esprit public. Palissot, médiocre auteur et assez plat personnage, fit plus de bruit, ayant agi par le théâtre : instrument d'une pieuse coterie, il fit jouer en mai 1760 ses Philosophes, où Diderot, Rousseau, Mme Geoffrin étaient personnellement ridicuHsés, où Helvétius, Duclos étaient attaqués dans leurs œuvres. Ce fut une grande clameur dans le camp philosophique : mais Palissot avait eu l'adresse de cajoler Voltaire, qui vit avec indulgence
les coups pleuvoir à côté de lui, sur ses amis et leurs doctrines. Il leur offrit seulement la consolation de se venger sur Fréron et d'applaudir dans VÉcossaise des personnalités plus injurieuses que celle de Palissot.
L'année 1 760, avec ses deux grandes journées théâtrales, marque le moment où la lutte est le plus envenimée. Le parti philosophique s'est organisé, discipliné ; il a ses chefs, ses mots d'ordre, il manœuvre d'ensemble, docilement ; opposant intolérance à intolérance, fanatisme à fanatisme, exclusif, étroit, violent, comme les adversaires qu'il combat, il a pris pied à l'Académie française avec Dalembert, qui peu à peu l'y installe, et la lui asservit. Enfin la grande machine qui devait faire triompher la raison, V Encyclopédie, se construisait ^. Suspendue pendant dix-huit mois après l'apparition des deux premiers volumes, puis reprise et menée avec ardeur, la publication de V Encyclopédie venait d'être arrêtée de nouveau par le Parlement (1757): l'un des deux directeurs de l'entreprise, Dalembert, ami de son repos, s'effrayait, se retirait ; ni Diderot ni Voltaire ne pouvaient le faire revenir sur sa décision. Diderot s'entêtait : il forçait au bout de huit ans les résistances de l'autorité (1765), remettait l'édition en bon train avec une permission tacite, intéressait à l'entreprise Mme de Pompadour, Richelieu, Bernis, Choiseul, Malesherbes, Turgot, atténuait l'effet fâcheux de la désertion de son collaborateur, abattait à lui seul une effrayante besogne, écrivait, commandait, arrachait les articles nécessaires, et finissait par vaincre. Le dernier volume de l'Encyclopédie paraissait en 1772 : les tables et les additions étaient achevées en 1780. En peu de temps l'édition était enlevée en France et contrefaite à l'étranger.
L idée première, comme le succès final, était due à Diderot. Des libraires avaient pensé à une publication sur le modèle de V Encyclopédie anglaise de Chambers : mais ce fut Did erot qui conçut l'efficacité philosophique de
I entreprise. Il marqua dans son prospectus, qu'en réduisant sous la forme de dictionnaire tout ce qui concerne les sciences et les arts, il s'agissait de faire sentir les secours mutuels qu'ils se prêtent, d'user de ces secours pour en rendre les principes plus sûrs et leurs conséquences plus claires ; d'indiquer les liaisons éloignées ou prochaines des êtres qui composent la nature, et qui ont occupé les hommes,... de former un tableau général des efforts de l'esprit humain dans tous les genres et dans tous les siècles».
II croyait que la vraie philosophie » était assez développée pour mener à bien cette vaste entreprise.
N'ayant point encore une grande notoriété, il s'associa un mathématicien déjà illustre, membre de l'Académie des sciences, Dalembert, qui, dans une Préface fameuse, donna une classification des sciences, avec une vue d'ensemble de leur genèse successive et de leurs principaux progrès. Mais deux hommes ne suffisaient pas encore : Diderot fit appel à toutes les bonnes volontés, à toutes les