‹ Histoire illustrée de la littérature françaiseChapitre 65 sur 364 · Enlrelicn d'un philosophe avec la maréchale de · texte numérisé non relu

Enlrelicn d'un philosophe avec la maréchale de

2. Cependant le Neveu de Rameau atteste un efîort de Diderot pour séparer'"sa morale de la nature du simple abandon à l'instinct, et pour écarter l'interprétation qui lâcherait

tde Diderot. Qu'est-ce donc que la vertu? Elle tient en un mot : c'est la bienfaisance. Tout ce qui est utile à l'humanité est bien ; tout ce qui est nuisible à l'humanité est mal ; ce qui ne fait ni bien ni mal à personne est indifférent ; que je mente, que je me grise, ou pis, qu'importe, si ces actes sont sans effets, sans prolongements funestes au dehors? Et si, de mon mensonge, ou de mon ivrognerie, il sort un bien pour quelqu'un, j'ai bien fait d'être menteur ou ivrogne. La nature de Diderot l'a sauvé des vices qui avilissent ; pauvre, indépendant, généreux, sans convoitise et sans platitude, il est assez honnête homme pour arriver à faire une sorte de morale avec son instinct. Il s'appuie sur le respect, le culte de la nature, c est-à-dire des phénomènes, car elle n'en est que la collection. Aussi ne peut-il s'empêcher d'admirer, presque d'aimer ce superbe jaillissement d'énergies naturelles, d'appétits, qu'offre le neveu de Rameau : il tombe d'accord avec lui que « le point important est que vous et moi nous soyons, et que nous soyons vous et moi : que tout aille d'ailleurs comme 11 pourra ^ ».

La nature, enfin, pour Diderot, c'est la science. Il en a conçu la méthode, les directions, les résultats. Mais ce mot de nature se détermine pour Diderot dans un sens bien moderne. II n'y aperçoit plus cette nature intérieure que le XVII® siècle étudiait surtout, dont Descartes croyait l'existence plus assurée et la connaissance plus facile que de la nature extérieure. Toutes ses impulsions, à lui, lui I viennent du dehors ; sa philosophie, et celle de son temps, [ lui dit que toutes ses idées lui sont venues par ses sens : 1 il est naturel que la nature extérieure, et les sciences qui I s'y appliquent, soient l'objet de son étude. Dès le milieu 1 du siècle, il annonce, bien témérairement, que le règne [des mathématiques est fini : mais il annonce, par une sûre 'divination, que le règne des sciences naturelles va commencer. Physiologie, physique, c'est de ce côté-là qu'il appelle les jeunes gens, non sans emphase ; mais son geste de charlatan souligne des idées de savant. Avec Diderot, le rapport de la philosophie et des sciences semble se renverser : la philosophie renonce à leur imposer ses systèmes, et elle attend leurs découvertes pour en extraire une conception générale de l'univers. La philosophie de Diderot, |dans ses parties caractéristiques, est vraiment une philosophie de la nature : ce qu'il tire de Leibniz, ce sent ces prin- .cipesde raison suffisante, de moindre action, de continuité, que l'étude scientifique du monde organisé et inorganique suppose et vérifie constamment ; et c'est lui d'abord qui, , avant Helvétius, avant d'Holbach, remet l'homme dans la nature, et réduit les sciences morales aux sciences naturelles.

[ L'ART DE DIDEROT. ^ ^ Son art est en harmonie avec son tempérament et avec sa philosophie. Je ne parle pas de l'exécution, souvent lâchée, précipitée, la perfec-

/ les erptlits et les passit rs de l'individu en pleine liberté dans la vie sociale. Et personne I n'a plus moralisé que lui.

PORTRAIT DE DIDEROT par FRAGONARD

Cette peintare pleine dévie semble traduire le portrait que Diderot a tracé de lui-même : " La tête d'an Langrois est sur ses épaules comme un coq au haut d'un clocher : elle n'est jamais fixe dans un point ( Collection delà Comtesse Pastré.) et. bachbim.) tu xiil

DIDEROT

LE FILS INGRA T OU LA MALÉDICTION PA TERNELLE ET LE MAUVAIS FILS PUNI, a Deux tahkcux de Greuze exposés au Sakn de 1765 et que Diderc t loua longuement. Du premier il dit : " Celte esquisse, très belle, n'approche pourtant pas, à mon gré, de celle qui suit », et du second • « Cela est beau, très beau, sublime tout, tout " et des deux : « Du reste, ces deux morceaux sont, à mon sens, des chefs-d'œuvre de composition, point d'attitudes tourmentées ni recherchées ; les actions vraies qui conviennent à la peinture et dans ce dernier surtout un intérêt violent, bien un et bien général. Avec tout cela le goût est si méprisable, si petit, que peut-être ces deux esquisses ne seront jamais peintes ; et que, si elles sont peintes. Boucher aura plus tôt vendu cinquante de ses indécentes et plates marionnettes que Greuze ces deux sublimes tableaux ». (Musée du Louvre). CL. HACHETTE.

Hie LiTTÉlATURE. T. II.

LE NEVEU DE RAMEAU, a Frontispice de l'édition traduite par M. de Saur, d'après la version faite par Cœthe (1821). M. Monval ayant, en 1891, trouvé, chez un bouquiniste, une mise au net autographe de cet ouvrage, le véritable texte lut alors publié. (Bibl. Nat., Imp.) CL. HACHETTE.

tion du travail ne se rencontre guère chez lui. J'entends par son art les intentions d'art qu'il exprime.

Donc, il y aura d'abord chez Diderot un art naturaliste, expressif de la vie telle qu'elle est, des êtres tels qu'on les voit. Sollicité comme il était par la nature extérieure, il la reçoit, et la rend, comme mécaniquement, avec une merveilleuse sûreté. Lisez la Correspondance, et voyez tous ces tableaux, toutes ces anecdotes dont elle est semée. Lisez le Neveu de Rameau, le chef-d'œuvre le plus égal que Diderot ait composé. Cette excentrique et puissante figure s'enlève avec un relief, une netteté incroyables : profil, accent, gestes, grimaces, changements instantanés de ton, de posture, l'identité foncière et toutes les formes mobiles qui la déguisent, tout est noté dans l'étourdissant dialogue de Diderot. Il y a mis beaucoup du sien, sans doute, et il a prêté de ses idées au personnage ; je ne pense pas que le vrai Rameau fut un bohème aussi profond. Mais, avec un instinct étonnant d'art objectif, tout ce qui était sien s'est incorporé à la substance du personnage original dont la vision intérieure guidait sa plume. Dès qu'il conte, il voit ; figures, mouvements, locaux et accessoires, tout est dans son œil, vient sous sa plume ; et son conte est une suite d'estampes.

Mais les estampes ont des légendes, et ces légendes sont romantiques : tout au moins Diderot tend au romantisme.

De la nature, il respecte surtout sa nature ; et pourvu qu'il soit, et quil soit lui, il ne lui chaut du reste. Le Neveu de Rameau est un heureux accident : ailleurs le subjectif se mêle à l'objectif ; aux impressions de la nature extérieure se superposent, s'enchevêtrent, s'accrochent les élans, les enthousiasmes, les indignations de Denis Diderot, toute une individualité effrénée, bruyante, encombrante. Déjà il porte en lui les germes du lyrisme romantique. En voici la preuve dans deux phrases :

« Le pinson, l'alouette, la linotte, le serin jasent et babillent tant que le jour dure. Le soleil couché, ils fourrent leur tête sous l'aile, et les voilà endormis. C'est alors que le génie prend sa lampe et l'allume, et que l'oiseau solitaire, sauvage, inappnvoisable, brun et triste de plumage, ouvre son gosier, commence son chant, fait retentir le bocage et rompt mélodieusement le silence et les ténèbres de la nuit^. » Ne voilà-t-il pas déjà du Chateaubriand?

« Le premier serment que se firent deux êtres de chair, ce fut au pied d'un rocher qui tombait en poussière ; ils attestèrent de leur constance un ciel qui n'est pas un instant le même ; tout passait en eux, autour d'eux, et ils croyaient leurs cœurs affranchis de vicissitudes. 0 enfants ! toujours enfants ! » Et ce sont textuellement deux strophes de Musset. Mais le plus curieux, c'est d'aller chercher ce jet de lyrisme où il s'est produit, dans Jacques le Fataliste. Au milieu de la réaliste histoire de Mme de la Pommeraye, tout d'un coup une déchirure se fait dans l'écorce du récit ; une poussée de sentiment jette ces cinq lignes brûlantes, dont nul personnage, ni l'auteur même n'endosse la responsabilité ; aussitôt tout se calme ; et deux minutes après nous buttons sur une énorme polissonnerie. Voilà l'incohérence de Diderot. Il y a de tout dans son style : analyse, synthèse, idée, sensation, hallucination, réalisme, romantisme ; c'est un monde grouillant, qui n'a pas toujours la beauté, qui du moins a souvent la vie.

Cela nous mène à une autre considération : c'est la substitution chez Diderot d'un idéal nouveau à l'idéal classique. Et elle se fait encore, parce qu'il est l'homme de la nature. La nature n'a cure de la beauté, de ce que les hommes conviennent d'appeler ainsi. La nature n'a souci que de la vie : voilà ce qui est beau, naturellement beau. Les formes de la vie et l'activité de la vie, c'est cela que l'artiste doit s'attacher à rendre : plus ces formes auront de particularité, plus cette activité sera intense, et plus il y aura de beauté dans l'être. Le caractère (et non la régularité, la noblesse, la généralité, éléments classiques de la beauté) doit être l'objet de l'imitation, de l'expression littéraires. C'était l'orientation que déjà Lesage, Marivaux, Prévost avaient donnée au roman : mais jamais cette nouvelle esthétique ne s'était aussi puissamment dégagée que dans le Neveu de Rameau.

LES « SALONS » DE DIDEROT. ^ ^ Il faut dire un mot des fameux 5û/orîs de Diderot (1765, 1766, 1767).

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