A LONDRES
LETTRE SUR LES AVEUGLES. Titre a,wr>i.me de Téditkn de 1749. CL. HACIITIE.
rapidité images, idées, polissonneries, sciences, contes, métaphysique, rêves fous, hypothèses fécondes, divinations étonnantes. Au coin du feu dans son logis de la rue Taranne, au café de la Régence, à la Chevrette chez Mme d'Epinay, au Grandval chez le baron d'Holbach, Diderot était toujours prêt, toujours chauffant, partant sur un mot, sur un signe. Et quand il avait bien conté, disputé, crié, il lui restait du surplus qui ne s'était pas donné passage : il prenait la plume, et continuait la conversation tantôt avec le même interlocuteur, tantôt avec un autre ; il écrivait à Falconet ou à Mlle Volland. Et ces causeries et ces lettres, ce n'était que son tropplein qui s'écoulait. J'aurais dit que cela le délassait de ses livres, si ses livres l avaient lassé.
Mais il a écrit comme il parlait, facilement, gaiement, sans fatigue et sans relâche : cela purgeait son esprit, comme eût dit Aristote. Aussi ne peut-on parler ici de labeur artistique, de lente élaboration, de composition savante et réfléchie : toutes ces simagrées ne sont pas sa manière. Écrire ou parler est une fonction naturelle pour lui ; il n'y fait pas de façon, il se soulage, et il y a de l'impudeur vraiment dans son naturel étalé, dans son improvisation à bride abattue ; tous les endroits lui sont bons, et toutes les occasions. Il s'est attelé à V Encyclopédie, et comme il veut la mener à bon port, il baisse le ton. Rien ne nous permet mieux de mesurer l'énergie déployée par Diderot dans cette affaire, que ce miracle opéré en lui par le désir de réussir : il a tâché d'être décent, de ne rien lâcher sur le gouvernement ou la religion qui fît par trop scandale. Mais aussi comme la langue lui démangeait pendant qu'il travaillait si sagement ! comme cette besogne l'excitait ! Tout ce qu'il n'avait pas pu dire dans ses articles, il le jetait dans d'autres ouvrages ; ce n'était pas pour la gloire, ni pour le gain qu'il écrivait : c'était pour lui, pour évacuer sa pensée. Il publiait ses Pensées sur r Interprétation de la nature, ses drames, son Entretien d'un philosophe avec la maréchale de***, etc. ; mais son Rêve de Dalembert, son Supplément aux voyages de Bougainville, son Paradoxe sur le Comédien, sa Religieuse, son Jacques le Fataliste, son Neveu de Rameau, c'est-à-dire le meilleur et le pire, le plus caractéristique en tout cas de son œuvre, tout cela est resté enfoui dans ses papiers. C'était écrit ; il n'en fallait pas plus à Diderot, il avait tiré de son œuvre le plaisir qu'il en attendait. Avec la même indifférence, il semait de ses pages dans les livres de ses amis : un traité de clavecin de Bemetzrieder, une histoire de l'abbé Raynal, une gazette de Grimm, tout lui était bon ; l'essentiel, pour lui, c'était d'écrire ; y mettre son nom n'aurait rien ajouté à son plaisir ! Et, au bout de trente ans de cette effusion sans relâche, je ne garantis pas que Diderot ne soit pas mort avec le regret d'avoir gardé quelque chose d'inexprimé dans son esprit.
Cette intense restitution de pensée était le résultat d'une active absorption ; sa puissante machine toujours sous pression et qui produisait un travail incessant devait
DIDEROT
être largement alimentée. Diderot n'est point un génie créateur, apte à tirer un monde de soi ; il est loin de Descartes, loin même de Rousseau. Cela l'oblige d'être un savant et un curieux. Émile Faguet l'a très bien dit, il est au courant d'une foule de choses dont la connaissance n'était pas commune en son temps. Quand on s'en tient aux faciles raisonnements de Locke, quand nos gens qui ne s'effraient guère reculent devant Spinoza, non pas devant la hardiesse, mais devant la profondeur de sa doctrine, et craignent de s'y casser la tête, Diderot, sans façon, sans fracas, s'assimile le dur, le grand système de Leibniz : et il n'y a pas d'autre raison, je le crois bien, qui lui ait donné en France la réputation d'être une tête allemande. Il a fait des mathématiques, il a fait de la physique, il a fait de l'histoire naturelle, il connaît les plus récentes hypothèses, les expériences les plus suggestives des sciences qui actuellement se constituent et s'étendent. Il connaît la peinture, la musique : je ne dis pas qu'il n'en raisonne un peu à tort et à travers ; mais jamais le défaut de connaissances précises ou techniques n'est la source de ses déviations de jugement. En littérature, il a la plus vaste lecture, il regarde l'étranger, et il sait le xvil® siècle. Il sait aussi beaucoup sur l'antiquité, et ce ne sont pas de vagues impressions d'une lecture rapide ; il voit le détail, il cherche l'exactitude ; s'il lit Horace, il le lit en philologue, en poète, en historien ; s'il lit Pline, il le lit toujours en philologue, mais aussi en peintre, en archéologue, en chimiste ; il prend chaque ouvrage du côté dont un homme de métier le prendrait, avant d'y appuyer ses rêveries personnelles.
Ainsi procède Diderot : sa fécondité n'est pas spontanée. Il a besoin qu'un choc du dehors mette en mouvement les tourbillons de sa pensée, il ne peut donner luimême la chiquenaude. Mais vienne la chiquenaude : voilà tout en branle ; la machine siffle, fume, crache, craque ; on est stupéfait de la disproportion de son action vertigineuse et de son infernal tapage avec le simple geste qui leur a donné naissance. Ainsi Diderot trouve dans Sterne une demi-page qui l'amuse : il part là-dessus, et déroule les trois cents pages de Jacques le Fataliste. Je ne sais s'il a jamais rien fait qui ne soit à l'occasion de quelque chose, et comme une immense réaction de son être contre une impression extérieure. Mais, dira-t-on, n'en est-il pas toujours ainsi? Non : car d'abord, chez Diderot, le choc n'est pas une émotion quelconque, un fait de son expérience, c'est le choc d'une pensée qui a essayé de se traduire par la parole ou l'art ; puis le détachement de la cause extérieure et de sa pensée interne ne se fait pas ; son œuvre, si vaste qu'elle soit, reste, si je puis dire, épinglée en marge du livre d'autrui ; Diderot est un étourdissant commentateur, plus intéressant souvent que son texte. Il excelle à refaire les livres d'autrui : il est incapable de les juger. Pendant qu'il a l'air d'écouter, il a pris le point de départ où l'a placé l'auteur, et il voyage pour son compte : quand vous avez fini, il vous dit le livre
LE TRIOMPHE DE LA RELIGION, a. Composition allégorique de Despalmais au sujet du mandement de l'archevêque de Paris du 29 janvier 1752 dans lequel celui-ci condamnait la thèse de l'abbé de Prades. Diderot, qui avait collaboré à cette thèse, rédigea un Appendice à /'Apologie que l abié de Prades, réSugié en Hollande, publia pour sa défense. (BIbl.
Nat., Est.) CL. HACHETTE.
qu'il aurait fait à votre place, et c'est sa façon d'entendre la critique. Dans la conversation, il est le même : de tout ce que vous lui dites en deux heures, il entend une chose, une seule ; il la prend, la travaille, la grandit ; votre toute petite pensée devient un gros système, et qui vous révolte parfois, ou vous épouvante. Voilà le mécanisme mental de Diderot : spontanéité médiocre, réactions prodigieuses.
LES IDÉES DE DIDEROT. 0 Encyclopédie à part, Diderot n'est guère moins considérable dans le XVIII^ siècle que Voltaire et Rousseau. Avant Rousseau, et quand Voltaire était encore tout ligoté de préjugés, de vanités, d'ambitions mondaines, Diderot s'était franchement déclaré l'homme de la nature. Et voici ce que la nature était pour lui.
Elle était — elle fut du moins de bonne heure — l'athéisme. Dieu n'est pas dans la nature. Il ne saurait y être, et on n'y a que faire de lui. Le monde est un vaste billard, où une infinité de billes roulent, se croisent, se choquent, formant un inextricable réseau de mouvements nécessaires, qui ne s'épuisent jamais. Mais la morale?
LE DIX-HUITIÊME SIECLE
Elle n'en souffrira pas. « Ne pensez-vous pas qu'on peu être si heureusement né qu'on trouve un grand plaisir à faire le bien ? — Je le pense. — Qu'on peut avoir reçu une excellente éducation, qui fortifie le penchant naturel à la bienfaisance? — Assurément. — Et que, dans un âge plus avancé, l'expérience nous ait convaincus qu'à tout prendre, il vaut mieux, pour son bonheur dans ce monde, être un honnête homme qu'un coquin ^? » Instinct, éducation, expérience : voilà qui suffit pour la morale. Être vertueux pour aller en paradis, c'est prêter à Dieu à la petite semaine ; et le malheur est que le prêteur donne des crocodiles empaillés, non de bonnes espèces ; car la vertu des sacristies, c est d'aller à la messe, de ne point toucher aux vases sacrés ; l'amour du prochain vient après. La religion, qui punit le sacrilège plus que l'adultère, est immorale ; elle laisse, pour des pratiques, subsister toute la corruption du monde. Elle est source de crimes, fanatisme, guerres, supplices, etc. : c'est acheter trop cher un fondement de la morale, qui ne fonde rien du tout. Dieu existe ou n'existe pas ; s'il existe, il n'existe pas dans la nature ; nous n'avons pas à en tenir compte. Il n'existe pas pour nous ; si nous disons un peu imprudemment qu'il n'existe pas du tout, il n'y a pas grand mal à cela. Qu'un beau jour, hors de la vie, nous nous trouvions face à face avec lui, dans son monde, eh bien, Dieu n'est pas assez mauvais diable pour nous en vouloir de l'avoir nié, quand nous n'avions aucune raison de l'affirmer.
La nature, en second lieu, pour Diderot, c'est le contraire de la société. Tous les maux, tous les vices de l'homme, viennent de la société, qui a inventé la religion, les puissances, les distinctions, la hiérarchie, la richesse, c'est-à-dire l'oppression des uns, la tyrannie des autres, de la corruption et de la misère pour tous, — qui a inventé surtout la morale. Car voilà la caractéristique de Diderot : hardiment, crûment, tantôt cynique et souvent profond, il s'attaque à la morale. Elle n'est qu'une institution sociale, d'autant plus haïssable que sa contrainte hypocrite s'exerce par le dedans : sous le nom de morale, on instruit les enfants à s'interdire quelques plaisirs légitimes qui résultent des fonctions naturelles.
C'est le naturalisme de Rabelais, celui de Panurge et de frère Jean, qui reparaît chez Diderot, dans ces êtres qu'il a choisis et faits conformes à son idéal, dans le Neveu de Rameau et dans Jacques le Fataliste. Il supprime toutes les vertus, chrétiennes, stoïciennes, mondaines même, qui n'ont rapport qu'à l'individu, et sont fondées sur le respect de soi-même. Chasteté, pudeur, sobriété, réserve, dignité, sincérité : sottises que tout cela, préjugés et gênes de la société. Le scrupule, la délicatesse sur les moyens sont des grimaces absurdes, quand on est assuré de son intention, et qu'on la sait bonne : voyez le curieux dialogue, Est-il bon? est-il méchant? un des chefs-d'œuvre