ACTIVITÉ PHILOSOPHIQUE DE VOLTAIRE
0 0 Alors, n'ayant plus rien à ménager puisqu'il n avait plus rien à craindre, sentant la nécessité de ne pas se laisser distancer par les yeunes, Voltaire s'épanouit, plus fort, plus actif, plus jeune à soixante ans passés qu'il n avait jamais été. Il ouvre toutes ses écluses et lâche toute sa pensée. L'extrême vieillesse est pour lui le temps de la pleine fécondité.
La littérature passe au second plan. Deux tragédies ^, le dur commentaire sur Corneille, un violent réquisitoire contre Shakespeare, voilà la part du poète. Le « vieux Suisse » des Délices, le patriarche de Ferney est avant tout un philosophe. Il se dit « le garçon de boutique » de V Encyclopédie : mais à son âge, avec son nom, sa fortune, son indépendance, offrir ses services, c'était se déclarer chef. Tout le monde le comprit ainsi, et les « frères » saluèrent avec joie le maître qui leur venait. A vrai dire, soldats et chefs n'allaient pas toujours du même pas ; le chef était le plus indiscipliné, tiraillant à sa fantaisie, et parfois sur ceux de son armée qui s'avançaient trop à son gré. Il prit très mal la profession d'athéisme que fit d'Holbach ^ ; et Diderot trouvait que le vénéré patriarche radotait un peu avec son Dieu rémunérateur et vengeur dont il ne voulait pas démordre. A l'ordinaire, on faisait bon ménage ; on s'entendait au moins sur les négations, sur les haines, et Voltaire, mettant son esprit endiablé au service de la cause, avait dans tous les « frères » des preneurs ardents de ses louanges ; il donnait de l'agrément à leurs idées, ils faisaient de la réclame à ses écrits.
Le point capital de la philosophie de Voltaire est toujours la guerre à la religion chrétienne. Mais la tactique change, les attaques deviennent plus directes et plus hardies. Le 5er/non des Cinquante (1762) inaugure cette nouvelle manière : dans toute une suite d'ouvrages importants ^, Voltaire ne nîet plus en cause les prêtres ou les croyants, mais la religion elle-même, la Bible, VEvangile. Utilisant avec son esprit aigu une érudition superficielle, mais étendue, il discute l'authenticité, la véracité des écrits révélés, l'exactitude des vulgates orthodoxes ; il fait de la philologie, de l'histoire ; et sa conclusion est que, quand les Livres saints ne seraient ni apocryphes, ni menteurs, ni falsifiés, ils devraient être rejetés comme immoraux et absurdes : la révélation est écartée, attendu que de pareilles fables répugnent à l'idée que la saine raison doit se faire de Dieu. C'est là par excellence la polémique voltairienne ; c'est à celle-là, non sans raison, que les générations suivantes, comme les contemporains, ont attaché le nom de l'homme ; c'est par elle qu'il a fait école, ou qu'il a été haï ; et c'est elle qui a été mise hors