L'Orphelin de la Chine (1755) et Tancréde
2. Lettres de Memmius à Cicéron (1771) ; Histoire de Jenni. ou le Sage et l'Athée (1775).
3. Saùl (1763) : Examen important de milurd Bolingbroke (1767) ; Collection d'anciens évangiles (1769) : Dieu et les hommes (1769) ; la Bible enjin expliquée (1776) ; Un chrétien contre six juifs (1776), etc.
4. Conversation de l'intendant des menus avec l'abbé *** (1761) ; Olympie (1763) ; Traité sur la tolérancel.Mb'i) ; Questions de Zapata (1767) ; les Trois Empereurs en Sorbonne (\7b8) ; les Guèbres, ou la Tolérance (1769) ; le Cri du sang innocent (1775).
5 Les Singularités de la nature ( 1 768).
j-[re Littérature. T. II.
d usage par une critique plus scientifique, plus impartiale, qu'elle avait rendue possible.
Voltaire ne renonce pas, du reste, à juger la religion par ses effets, dont le plus odieux est l'intolérance Il poursuit l'intolérance soit dans le passé, quand il signale la rigueur absurde du dogme qui damne les meilleurs des païens, soit dans le présent, quand il dénonce les sottises, les cruautés qui s'autorisent du nom de la religion : excommunication des comédiens, condamnations de protestants, etc. Il fait des tragédies — fort mauvaises — mais qui mettent sous les yeux les conséquences du fanatisme.
La philosophie de Voltaire est toute pratique. Il poursuit la politique des résultats, il vise à convertir. Son objet est, non l'exposition seule, mais la prédication des vérités utiles à l'humanité. Les sciences ne l'occupent plus guère : on ne trouve, en plus de vingt ans, qu'un seul écrit dont elles fournissent le fond ^. La métaphysique ne tient pas davantage de place dans son œuvre : l'affirmation de Dieu, la négation de la Providence et du miracle, voilà toute la métaphysique de Voltaire ; ajoutez-y ce fameux dada que de longue date il a emprunté à Locke, que Dieu, tout-puissant, a bien pu attribuer à la matière la faculté de penser. Mais cette métaphysique est diffuse dans une infinité d'écrits, elle les soutient ou s'y implique. Pareillement, Voltaire n'explique pas sa politique par principes généraux ni raisonnements complets. Il ne procède pas par volumineux ouvrages, savants et méthodiques, qu on ouvre à dessein de s'instruire. Il attaque la distraction des courtisans, la légèreté des femmes : à tout ce monde intelligent qui aimerait tant à penser, à savoir, s'il n'avait pas tant peur de s'appliquer et de s'ennuyer, il offre de
- LE DIX-HUITIÊME SIÈCLE
LEVER DU PHILOSOPHE DE FERNEY. a Peinlure d'Huber. conservée au musée Carnavalet. Ce tableau fut gravé du vivant de Voltaire^ mais en exagérant le ridicule de la scène et en l'accompagnant de vers contre Voltaire. La gravure placée près de la fenêtre est l'estam.'}! de Carmontelle représentant ta famille Calas. CL. HACHETTE.
petits livrets édifiants, clairs, vifs, amusants, qui ne fatiguent point, qui retiennent, et qui déposent leur idée substantielle chez les plus frivoles. De Ferney viennent des catéchismes portatifs, aux titres caractéristiques : Dictionnaire philosophique ou la Raison par alphabet (1 764), Évangile de la Raison (1764), Recueil nécessaire (1768), puis, de 1770 à 1772, les neuf volumes de Questions sur r Encyclopédie, qui ramassent dans toute l'œuvre philosophique de Voltaire les pages les plus efficaces sur toutes les matières.
Une sorte d'impatience l'a saisi : d'autres se contentent encore de publier leur pensée, il veut réaliser la sienne, et voilà pourquoi il fait une propagande effrénée. Voilà pourquoi aussi il limite si nettement, et si modérément au fond, son effort. Sauf la religion qu'il combat à outrance, parce qu'il ne voit pas de compromis possible entre l'Église et la raison, il ne prétend pas changer les bases actuelles de la société. Bourgeois anobli, propriétaire, capitaliste, il est très conservateur ^ ; ni la royauté absolue, ni l'inégalité sociale ne lui semblent incompatibles avec le progrès. Au lieu de tout jeter à bas pour tout réédifier, il ne touche qu'à certaines parties de l'édifice, aux unes d'abord, puis aux autres ; et c'est en ramassant chaque fois toute sa verve, toute sa popularité sur un détail de
L En ce sens qu'il n'attaque pas certaines institutions. Cependant son effort ne va pas à conserver, mais à détruire : il est opportuniste plus que conservateur ; et si l'on faisait la somme de tous les changements qu'il a demandés, on se trouverait en présence d'une France toute renouvelée : l'ancien régime aurait disparu par toutes ces menues retouches.
l'organisation sociale, sur un cas particulier d'injustice ou d'oppression, qu'il rend son action efficace.
Sa défiance des systèmes, ses tendances aristocratiques, son bon sens, tout concourt à lui faire adopter une politique opportuniste, comme nous dirions, et réaliste. Voyons les choses dont les petits livrets envolés de Ferney entretiennent le public : ce sont les événements du jour, ceux où apparaît quelque abus, quelque vice social, quelque effet des vieux préjugés et de la tradition oppressive ou fanatique. Voltaire s'en empare, non pour en raisonner ; il crée un mouvement d'opinion pour produire un résultat, pour faire triompher la raison dans le règlement définitif de l'affaire, et, s'il se peut, par une mesure générale qui réponde de l'avenir. Un habitant du pays de Gex a procès contre son curé : Voltaire dit son mot. On condamne un méchant mémoire d'avocat qui réclamait contre l'excommunication des Comédiens ; Voltaire lance une satire contre le féroce préjugé (1761). Calas, à Toulouse, est roué comme assassin de son fils, qui s'est pendu : des juges catholiques ont cru sans preuve que ce calviniste avait mieux aimé tuer son propre enfant que de le laisser convertir. Voltaire ramasse un faisceau de pièces originales, d'où l'innocence de la victime ressort (1762) ; il reçoit chez lui les restes de la malheureuse famille ; il fait reviser le jugement ; pendant trois ans c'est sa principale affaire, et il finit par arracher la réhabilitation de Calas. C'est l'occasion pour lui d'écrire un Traité sur la Tolérance (1763) : mais ce livre même n'est qu'un moyen de frapper l'opinion et les juges. Cependant un autre protestant, Sirven, est accusé aussi d'avoir fait périr sa fille, une faible d'esprit, qui, elle aussi, s'était tuée : Calas réhabihté, Voltaire s'occupe de Sirven (1765).
Ces affaires lui ont révélé les vices de la procédure judiciaire, l'abus absurde et féroce de la question : elles le mènent à réclamer la réforme de l'administration de la justice, et il écrit (1766) le commentaire du livre des Délits et des Peines que l'Italien Beccaria avait publié. Le chevalier de la Barre est roué à Arras en 1 766 pour avoir chanté des chansons impies et mutilé un crucifix : Voltaire élève la voix en 1 768 ; il recueille un des camarades de La
VUE DE LA CHAPELLE DE FERNEY. Gravure de Le Bas, d'après Brandoin. Sur te fronton de ta chapelle on lit la fameuse inscription Deo erexit Voltaire. CL. hachette.
LE PATRIARCHE DE FERNEY
LES ADIEUX DE CALAS A SA FAMILLE, a Gravure de Chodowiecki- (Bibl. Nat.. Est.) CL. HACHETTE.
Barre, le jeune d'Etallonde ; il le fait instruire, recevoir au service du roi de Prusse, et travaille en 1775 à le faire réhabiliter/. Puis ce sera la veuve Montbailli (1770), le comte de Morangiès (1773), deux victimes de la justice inégalement intéressantes. Enfin ce sera Lalli, pour la mémoire duquel il écrira ses Fragments sur l'Inde : il donnera son appui au fils de la victime, et l'un des derniers billets qu'il écrira sera pour se réjouir de l'arrêt qui réhabilite le malheureux général. Par la bruyante publicité qu'il donnait à toutes les erreurs de la justice, Voltaire contribua plus que personne à la réforme de la procédure ; il fit éclater à tous les yeux les vices du système, il les rendit intolérables. A ses vieux griefs contre les Parlements jansénistes s'ajoutait une haine humanitaire contre les traditions surannées de ces corps, contre leur légèreté, leur présomption, contre leur égoïste indifférence, et la préférence qu'ils donnaient à leurs intérêts collectifs sur l'intérêt de la justice ou des particuliers : aussi applaudit-il des deux mains au coup d'État de Maupeou, à l'institution des nouveaux Conseils qui promettaient une justice plus rapide, plus sûre, plus humaine. Il fit une tragédie, les Lois de Minos (1773), sur la suppression des Parlements. Cependant il écrivait dans son roman de V Ingénu (1767)
1. Relation de la mort du chevalier de la Barre (1768) ; le Cri du sang innocent (1775).
contre les lettres de cachet, question actuelle, s'il en fut, d'un bout à l'autre du siècle. Il attaquait dans l'Homme aux quarante écus (1768) les chimères d'un économiste ; mais il en prenait occasion d'indiquer l'abus des dîmes, de réclamer la suppression des couvents. Il plaidait pour ses voisins les serfs des chanoines de Saint-Claude (1770). Il appuyait les réformes de Turgot ; il applaudissait au libre commerce des blés. Il sollicitait, obtenait la suppression des douanes qui affamaient son petit pays de Gex (1776).
Voltaire est un journaliste de génie : agir sur l'opinion qui agit sur le pouvoir, dans un pays où le pouvoir est faible et l'opinion forte, c'est tout le système du journalisme contemporain ; et c'est Voltaire qui l'a créé. Il a l'opinion en main ; il en joue, il lui fait rendre tous les effets qu'il veut. Il tient les hommes de son temps par le charme de son esprit, par la surprise aussi ; il tient leur intelligence, leur curiosité toujours en éveil, toujours dans l'attente de ce qui peut venir du côté de Ferney. Et il en vient toujours du nouveau, toujours de l'imprévu.
Voltaire excelle à mettre en scène ses idées, à les habiller d'un costume qui plaise, qui amuse, qui attire l'attention. C'est le naïf Candide et la tendre Cunégonde, flanqués du docteur Pangloss et du philosophe Martin, qui viennent jeter à bas l'optimisme et la Providence : une série de petits
LE DIX-HUITIEME SIECLE
faits, secs, nets, coupants, choisis et présentés avec une terrible sûreté de coup d'œil, anéantissent insensiblement dans l'esprit du lecteur la croyance qui console du mal. Ou bien c'est un Huron que le caprice du patriarche jette au travers de notre société, et qui, se heurtant à nos institutions et à nos mœurs, cahoté, tiraillé, ahuri, baptisé, emprisonné, aimé, trompé, nous insinue l'impression qu'il n'y a pas grand'chose chez nous qui aille selon la raison. Un autre jour, le philosophe se souvient qu'il est l'héritier de Racine : il dresse ses tréteaux, habille ses marionnettes, et lance des Grecs, des Guèbres, des Crétois à l'assaut de l'Eglise et des Parlements ; ou bien il arrange en farce indécente sa critique biblique : Saiil et David détruisent l'idée d'une révélation. Mais le théâtre et le roman, ce sont de trop grands genres, des ouvrages de temps et de patience : il faudra bien six jours pour faire Olympie.
Les moyens ordinaires de Voltaire, c'est ce qu'il appelle les rogatons, les petits pâtés, les brochures de quelques pages. Aujourd'hui s'abat sur Pans une Conversation de l'Intendant des menus avec l'abbé Grizel ; demain, un