JADIS
EN S Y B £R î Ë, DE l'L'vI? RIME RIE VOLONTAIRE.
VOLTAIRE, ANE. JADIS POÈTE, a Titre d'un pamphlet contre Voltaire. {Bih\. Nat. Imp.) CL. HACHETTE.
Rescrît de l'empereur de la Chine. Toute sorte de prédicateurs hétéroclites viennent prêcher la bonne doctrine : ce sont les Cinquante d'une grande ville du nord, et le rabbin Akib, et le révérendissime père en Dieu Alexis, archevêque de Novgorod la Grande. Des morts sortent du tombeau : le licencié Dominico Zapata, rôti à Valladolid l'an de grâce 1631, pose aux docteurs de l'Eglise soixante-sept questions subversives de la foi. Nous assistons à un dîner du comte de Boulainvilliers ; nous entendons un gardien des capucins de Raguse donner ses instructions au frère Pediculoso qui part pour la Terre Sainte. Nous lisons des lettres « déistes » de Memmius à Cicéron. C'est un étrange défilé de gens de toute nation, de tout costume, de toute couleur, qui viennent déposer en faveur de la raison.
Paris, l'Europe sont inondés de petits livrets signés de noms connus ou inconnus, réels ou fantastiques : Dumarsais, Bolingbroke, Hume, Tamponet, docteur de Sorbonne, l'abbé Bigex, l'abbé Bazin et son neveu, les aumôniers du roi de Prusse, je ne sais combien d'auteurs inattendus, tous différents d'âge et de condition, encore que beaucoup soient d'Eglise, tous semblables de doctrine et d'esprit. Les malins, à certaines marques, ont vite fait de reconnaître « la fabrique de Ferney » : Voltaire nie comme un beau diable ; cela ne trompe personne, et amuse tout le monde. La brochure souvent est brûlée ; Voltaire est bien tranquille. Il sait que le gouvernement, qui ne peut rien contre lui et ne tient pas à pouvoir quelque chose, lui demande pour toute concession de ne pas s'avouer l'auteur des plus meurtrières brochures.
LES ENNEMIS DE VOLTAIRE. /H 0 Voltaire mit
souvent ce génie et cette puissance au service de ses passions personnelles. En faisant la guerre au profit de la raison et de l'humanité, il fit le pirate pour son compte. Chargé de tant d'affaires, il trouva toujours le temps de se colleter avec Pierre et Paul, grands ou petits, bons ou mauvais, gens à talent ou sans talent, qui avaient eu le malheur de choquer sa vanité ou d'éveiller sa jalousie. Ses démêlés avec le malin président de Brosses ^, propriétaire de Tournay, qui d'ailleurs l'avait « roulé » dans la transaction, sont une comédie : Voltaire s'est entêté à ne pas payer quelques voies de bois qu'il a prises ; et il veut que le président les paie. Ils échangèrent des lettres impertinentes, aigres, injurieuses ; le président dit avec esprit de dures vérités à Voltaire. Aussi ne fut-il qu' <' un misérable )^ ; et pour n'avoir pas voulu payer le bois dont son locataire s'était chauffé, il lui en coûta un fauteuil académique ; la rancune tenace du philosophe ameuta contre lui la secte encyclopédique.
Cette comédie se passait à huis clos ; mais en voici d'autres qui réjouirent dès ce temps-là le public. La satire du Pauvre Diable (1758) distribua impartialement de
1. Le président de Brosses (1709-1777). conseiller au parlement de Dijon, en 1730, président en 1741, premier président en 1775, a laissé d'excellentes Lettres familières écrites d'Italie en 1739 et 1740 (Paris, 1836 ; 4" éd., 1885). — A consulter : Foisset. Voltaire et le président de Brosses, \?>&'i .
LE PATRIARCHE DE FERNEY
LES ENNEIMIS^DE VOLTAIRE. ^ Le preWen( C/:ar/es Je Brosses, par Cochin; l'abbé Desfontaines, par Schmidi d'après Tocqué, et Le Franc de Pompigran, gravure anonyme-
(Bibl., Nat., Est.) CL. HACHETTE.
larges volées de bois vert sur les épaules de tous les ennemis du « vieux Suisse », ennemis philosophiques, poétiques, personnels, jansénistes, jésuites, parlementaires, comique larmoyant, Gresset, Trublet, Pompignan, Desfontaines, Fréron, Chaumeix : que sais-je? toute la kyrielle défilait dans un mouvement endiablé et des attitudes drolatiques. C'était encore de la littérature, et de la meilleure : Voltaire se gâtera plus tard, par l'excès d'injure et de violence. Il fit pleuvoir sur la tête de l'honnête Pompignan une grêle de facéties, il l'inonda de ridicule : le crime du pauvre homme était de ne pas aimer la philosophie que Voltaire aimait. Pendant vingt ans, c'est son délassement, sa joie, son remède, de prendre par les oreilles, et de fustiger publiquement ou Pompignan, ou Fréron, ou Nonotte, ou Patouillet. Un coupable lui rappelle les autres ; et sur chaque grief nouveau il repasse toutes ses vieilles rancunes. « En vérité, disait Grimm après lecture des Honnêtetés littéraires, M. de Voltaire est bien bon de se chamailler avec un tas de polissons et de maroufles que personne ne connaît. '>
Le pis pour Voltaire, c'est que ces « polissons » et ces « maroufles " n'étaient pas les seuls objets de sa colérique humeur. Elle ne respectait pas les plus vraies gloires du siècle, elle les démolissait à coups d'ironies et d'épigrammes : Voltaire eut la petitesse d'être gêné par la grandeur de Montesquieu. L'écrivain était mort, l'œuvre restait. Voltaire s'y cassa les dents. Un beau jour circulèrent des dialogues « traduits de l'anglais ^ », qui démontraient que y Esprit des Lois est un <■<■ labyrinthe sans fil, un recueil de saillies », un livre plein de fausses citations, où l'auteur prenait presque toujours son imagination pour sa mémoire », Une autre fois ^, le pauvre chevalier de Chastellux se voyait élevé au-dessus de Montesquieu ; il fallait que Condorcet agacé avertît charitablement Voltaire du ridicule de cette comparaison, et qu'il y avait des réputations auxquelles on ne pouvait toucher.
2. Article paru dans le Journal de politique et de littérature, t. Il, p. 85-87, 1777 ; Commentaire sur l'Esprit des Lois, 1778. Le chevalier de Chastellux avait publié en 1772 un livre de la Félicité publique (2' éd., 1776). ^ 3. Dans les Lettres écrites de la Montagne.
Voltaire n'eut pas plus de bonheur avec Buffon. Ses petits mots perfides n'amoindrirent pas VHistoire naturelle, et il ne parut pas à son avantage quand il entreprit une lutte ouverte : il essaya de résister à l'une des plus belles hypothèses de Buffon, qui voyait dans les coquillages et les poissons trouvés au haut des Alpes une preuve du séjour des eaux de la mer en des temps reculés ; il s'entêta à soutenir un propos qu'il avait lâché étourdiment avant les travaux de Buffon. Il avait supposé que les coquillages étaient tombés des chapeaux des pèlerins qui revenaient de la Terre sainte, et que les arêtes de poissons étaient les restes de leur déjeuner. Il ne se rencontra pas, par malheur, dans le siècle un autre Voltaire pour faire sur cette grotesque invention une autre Diatribe du docteur Akakia.
Avec Jean-Jacques Rousseau, les premières relations furent cordiales : Jean-Jacques s'inclinait devant Voltaire, et Voltaire cajolait Jean-Jacques. Mais l'un avait trop de vanité, l'autre trop d'orgueil. Rousseau réservait jalousement son indépendance, alors qu'il avait à se faire pardonner son talent. Il écrivit contre les idées de Voltaire : il réfuta dans une lettre le Poème sur le désastre de Lisbonne.
Il écrivit contre Dalembert, qui voulait qu'on ouvrît un théâtre à Genève, et son ouvrage eut le malheur d'exciter l'austérité genevoise : il fut pour quelque chose dans les tracasseries qui forcèrent Voltaire de transporter à Ferney son théâtre et son domicile. Puis Jean-Jacques se brouilla avec Diderot, avec les Encyclopédistes. Maisce qui fit déborder la coupe, c'est qu'il se permit quelqué part ^ d'écrire que Voltaire était l'auteur du Sermon des Cinquante. Voltaire éclata comme si Rousseau eût amassé des fagots pour le brûler. Il riposta en accusant Rousseau d'avoir mis ses enfants à l'hôpital Et dès lors il n'y eut pas de mépris, d'injure, de diffamation qu'il ne versât sur Rousseau. Il fit contre lui tout un poème héroï-comique,
4. Dans le Sentiment des citoyens (1764). Cet odieux pamphlet se termine par cette phrase : " 11 faut lui apprendre que, si on châtie légèrerrent un romancier impie, on punit capitalement un vil séditieux ». Voltaire prend le masque et le style d'un pasteur fanatique ; il en parodie le zèle intolérant : mais bien des lecteurs ont pris et prendront cette conclusion au sérieux.
LE DIX-HUITIEME SIECLE
VOLTAIRE A SA TABLE DE TRAVAIL.' 0 Statuette de pâte colorée contemporaine , . de l'écrivain, conservée au musée Carnavalet. CL. HACHETTE.
la Guerre civile de Genève ^ ; il excita sous main les Genevois contre lui. En même temps, il se chamaillait avec les ennemis qui poursuivaient Rousseau, le professeur Claparède, le pasteur Jacob Vernet, l'archevêque d'Auch Montillet : tant leurs causes étaient liées, indépendamment de leurs différends personnels.
Voltaire perdit plus qu'il ne gagna dans ces polémiques ; une certaine mésestime s'insinua dans l'admiration qu'il inspirait et il donna lieu, même à des gens qui tenaient de lui toutes leurs idées, de mépriser sa personne absolument.
LE CULTE DE VOLTAIRE, jif 0 Les écrits imprimés de Voltaire ne nous donnent qu'un des aspects, un des moyens de sa prodigieuse influence : par eux s'exerce sa souveraineté sur le public. Mais il agit aussi par sa correspondance. La dernière édition complète de ses œuvres contientplusdedixmillelettres, dontles trois quarts appartiennent aux vingt-cinq dernières années de sa vie. Cette vaste correspondance est le chef-d'œuvre de Voltaire ; si l'on veut l'avoir tout entier, et toujours le plus pur et le meilleur, il faut le chercher là, et non ailleurs. C'est un charme de l'entendre causer librement, avec son infatigable curiosité, son universelle intelligence, avec son esprit pétillant, ce don étonnant qu'il a de saisir des rapports
inattendus, ingénieux ou cocasses, avec ses passions aussi toujours bouillonnantes et débordantes, qui ne laissent pas un instant refroidir les choses sous sa plume. La correspondance de Voltaire est un des plus immenses répertoires d'idées que jamais homme ait constitués : elle est en cela l'image de son œuvre ; il n'est pas une branche de la culture humaine, pas un ordre d'activité, qui n'ait fourni matière aux rapides investigations de sa pensée. A chacun de ses correspondants, il parlait des choses de son état, de sa condition, de son ressort.
Or la liste des correspondants de Voltaire, c'est le monde en raccourci. Anglais, Espagnols, Italiens, Suisses, Allemands, Russes, rois, impératrices, ministres, maréchaux, grands seigneurs, magistrats, poètes, mathématiciens, négociants, ministres protestants, prêtres catholiques, cardinaux, femmes du monde, comédiennes : quel est l'échantillon de l'humanité qui manque à la collection? il n'y manque même pas un pape. En se faisant tout à tous. Voltaire n'oublie pas ses fins essentielles : il fait servir à la propagation de sa doctrine les relations qui flattent sa vanité. Il cajole, caresse, endoctrine, échauffe tous ses correspondants ; il leur inocule la philosophie. Il donne à la France le spectacle de la faveur dont il jouit à l'étranger : il a repris dès 1757 une correspondance amicale avec le roi de Prusse ; à partir de 1 763, il échange des lettres avec Catherine II ; il n'importe que les deux souverains se servent un peu de lui en politiques, pour mettre par son moyen l'opinion de leur côté ; le public qui croit voir Voltaire traiter d'égal à égal avec les deux grandes puissances du temps, juge la petitesse du ministère français, qui le tient en exil loin de Paris ; il en prend du mépris pour le gouvernement, et du respect pour la philosophie.
Enfin le défilé incessant des voyageurs qui portent leurs hommages à Ferney achève de consacrer la gloire et la souveraineté de Voltaire. On en sort amusé, étourdi, et ravi. Sa personne et sa maison offrent tous les contrastes. On le voit mourant, enveloppé dans sa robe de chambre, coiffé de son bonnet de nuit, l'instant d'après se démenant, criant, se disputant avec sa nièce la grosse Mme Denis, s'emportant contre Jean-Jacques ou le président de Brosses qu'un maladroit a nommés, se moquant du Père Adam, un jésuite qu'il a recueilli, disant des douceurs aux dames, à condition qu'elles soient parées et spirituelles,
AUTOGRAPHE DE VOLTAIRE 0 Ces quelques ligne-, 0 t été tracées trois mois avant sa mort, au début de son dernier séjcur à Paiis. (Bibl. Kat., Mss.) CL. HACHETTE.
LE PATRIARCHE DE FERNEY
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