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Contrat social, I. IV, chap. VIII

3. Voir p. 214 et la citation de Mme de Staël p. 215 (note 2).

il reste qu'actuellement le problème de l'inégalité n'est plus politique, mais social, et tout entier contenu dans le régime de la propriété.

Rousseau a vu aussi de quels éléments psychologiques se compliquait le problème : d'un côté, mépris, insolence, élégance, supériorité intellectuelle ; de l'autre, envie, anTiCrtume, grossièreté, dégradation intellectuelle. Et ici apparaît la vérité profonde enfermée dans le paradoxe qu'il soutient contre les arts et les lettres. Les arts et les lettres, s'ils ne sont pas des agents de corruption, sont des facteurs importants de l'inégalité Ils mettent entre les deux portions de l'humanité une telle différence de culture, que les uns et les autres ne se sentent plus de la même nature. Leur influence va de pair avec celle des habitudes extérieures, des manières, des façons de vivre ; elle est pire encore, parce qu'elle crée chez les uns une réelle supériorité d'intelligence. Rousseau a raison : toutes les inégalités politiques et sociales sont peu sensibles, tant que l'égalité des mœurs et des esprits subsiste. Là où le noble, le chef, vivent de la même vie, ont les mêmes idées, la même âme que le vilain ou le sujet, le problème de l'inégalité ne se pose pas.

Mais il nous faut passer rapidement. J'effleurerai donc

MANUSCRIT DE L'EMILE, DE JEAN-JACQUES ROUSSEAU, avec corrections de

l'auteur, conservé à la Bibliothèque de la Chambre des Députés. CL. HACHETTE.

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seulement la Nouvelle Héloïse, et, négligeant tant de thèses suggestives, j'indiquerai seulement les vérités capitales du livre. Rien de plus profond, au point de vue de la vérité, de plus efficace, au point de vue de la moralité, que l'idée du renouvellement mtégral de l'être moral, sur laquelle pivote toute l'action du roman. Dans une crise douloureuse de sa conscience, Julie se relève de sa faute, purifie son âme, et la crée à nouveau : elle sort de l'église, où on la mène malgré elle, avec une volonté prête à l'effort moral. Dans la profondeur de son sens religieux, Rousseau a trouvé cette fois le sens psychologique, qu'il n'avait guère à l'ordinaire. A cette crise tient toute la vérité du caractère de Julie, si solide sous la phraséologie du temps : ses luttes, son progrès, ses rechutes, sa quiétude endolorie font une admirable histoire d'âme. L'autre vérité du livre, c'est la guerre déclarée au mensonge social : notre société vieillie vit d'une vie factice, elle s'est fait des sentiments, des jouissances, un honneur, une morale hors de la vérité ; ses préjugés autorisent le mépris de la vertu plutôt que des convenances. Et le pis est qu'après avoir demandé à l'homme le sacrifice de sa conscience, de sa pureté, de sa

LE PREMIER BAISER DE'L'AMOUR. a Gravure </c Le Mire, d'a/nh Craoclol po„r la première partie de la Nouvelle Héloïse, édition de 1761. (Bibl. Nat., Imp.) CL.HACHETIE.

droiture, elle ne lui tient pas la promesse de bonheur par où elle l'a séduit. C'était une pensée originale et haute d'essayer de fonder les relations de deux êtres unis par la société sur la franchise absolue de tous les deux, à l'égard de l'autre et à l'égard de soi-même.

L.'Émile, avec toutes les corrections qu'il nécessite, est le plus beau, le plus complet, le plus suggestif traité d'éducation qu'on ait écrit. Nous devrons y revenir, toutes les fois que nous voudrons organiser l'ensemble ou réformer une partie de l'éducation. La forme seule est raide, mécanique, artificielle : elle semble diviser l'âme et la vie en compartiments symétriques par des cloisons étanches qui ne laissent point de pénétration réciproque. Mais il ne faut pas s'arrêter à l'aspect du livre. L'idée première en est rigoureusement scientifique : si le développement de l'individu répète sommairement l'évolution de l'espèce, l'éducation de l'enfant doit reproduire largement le mouvement général de l'humanité. Et ainsi l'âge de la sensation précédera l'âge de la réflexion ; l'éducation physique précédera l'éducation intellectuelle ; d'abord on fortifiera le corps, on aiguisera les sens, et l'on n'exercera l'esprit qu'au service des sens et du corps : Émile sera un petit sauvage, robuste, adroit, rusé. L'intelligence aura son tour : mais on ne peut rien faire de mieux pour elle que de lui préparer d'abord de bons organes, qui puissent lui fournir toutes les impressions, exécuter toutes les actions dont elle aura besoin.

On a coutume de critiquer les scènes machinées par le précepteur pour l'acquisition des idées morales et la formation de la raison ; on trouve un peu puérils les moyens sensibles par où Émile est conduit aux idées abstraites et aux notions scientifiques. Cependant de là encore on peut tirer d'excellentes vérités. Rousseau fait ici une très ingénieuse et, je crois, très juste application de la logique de Condillac : on peut le chicaner sur ses exemples, mais il serait à souhaiter souvent que nous prissions modèle sur lui. Ne pas se contenter de montrer l'objet, mais conduire l'enfant de la sensation brute à la notion réfléchie, à la connaissance abstraite ; l'exercer à débrouiller, analyser, interpréter ses impressions, il n'y a pas de meilleure méthode pour former de bons esprits. Quant aux expériences machinées, ici encore regardons plutôt le mécanisme en lui-même que les applications fournies par le tour d'esprit romanesque de Rousseau. L'expérience a été le grand maître de l'humanité ; et si l'enfant doit parcourir seul toutes les étapes de l'humanité, il faut l'abandonner aux leçons de l'expérience. Mais parmi les lenteurs, les mcohérences, les maladresses du hasard, il vivrait toute sa vie avant de s'être instruit. S'il est légitime de le faire bénéficier des expériences des hommes qui l'ont précédé, n est-il pas légitime aussi de régler, de diriger son expérience à lui, de l'aider à dégager des résultats plus rapides et plus certains? Dans l'éducation comme dans la science, et dans la morale comme dans la médecine, la substitution de l'expérimentation à

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

l'empirisme est un immense progrès. Il n'importe que l'enfant sache l'expérience combinée par le maître : si elle est simple, sérieuse, claire, concluante, l'enfant se laissera saisir par la vérité des choses mises sous ses yeux, et en tirera de bon cœur la conclusion pratique.

Enfin je suis tout à fait de l'avis d'Émile Faguet, qu'à de certains moments, dans les civilisations avancées, riches de chefs-d'œuvre littéraires, la meilleure maxime de pédagogie qu'on puisse donner, c'est d'écarter les livres. Fatalement l'acquisition du « savoir » tend à prendre dans l'éducation la place que doit tenir la formation du jugement et du caractère : il est bon qu'un Montaigne et un Rousseau nous remettent sous les yeux les fins essentielles de l'éducation. Nous finissons par oublier d'habituer l'enfant à penser, à force d'étaler devant lui les pensées des autres ; nous l'écœurons de littérature, et nous n'en faisons même pas un lettré.

La Profession de foi du vicaire savoyard est une partie intégrante de VÉmile. Il a paru bien bizarre que Rousseau attendît si tard pour parler de Dieu à son élève, tout à la fin de l'éducation. Et dans la forme absolue de son système, ce parti pris est injustifiable. Mais regardons la réalité des choses : ne faut-il pas attendre que l'enfant soit un homme, qu'il sache et comprenne déjà bien des choses, pour poser devant lui la question de croire et de ne pas croire? Alors seulement il pourra se faire librement sa croyance ou son incrédulité. Jusque-là il ira dans le sens de ses impressions d'enfance, de ses traditions de famille. Sans doute, pour le croyant des anciennes églises, la question est inutile, ou dangereuse. Mais, de plus en plus, pour notre âme nourrie de science, et à qui la science aura dit loyalement ses limites, il n'y aura pas de culture complète, si une fois au moins en la vie n'a été posé et résolu le problème religieux : et ce sera en effet l'acte final de l'éducation.

INFLUENCE DE ROUSSEAU, iz/^c/ Il nous reste à nous rendre compte de l'influence que Rousseau a exercée. Il a agi sur son siècle à la fois par ses idées et par son tempérament, et il a déterminé des mouvements considérables, soit dans la société, soit dans la littérature.

Nous avons vu déjà quelle trace profonde ont laissée ses doctrines politiques et sociales. A mesure que la Révolution usait les systèmes, dépassait Montesquieu et Voltaire, Rousseau émergeait. Il a gouverné avec Robespierre. Depuis plus d'un siècle, tous les progrès de la démocratie, égalité, suffrage universel, écrasement des minorités, revendications des partis extrêmes, qui seront peut-être la société de demain, la guerre à la richesse, à la propriété, toutes les conquêtes, toutes les agitations de la masse qui travaille et qui souffre ont été dans le sens de son œuvre.

Et ce même homme a été le vrai restaurateur de la religion : hier encore on pouvait s'en étonner ; mais nous savons aujourd'hui qu'il n'y a pas d'incompatibilité entre le socialisme et l'idée chrétienne. Le théisme de Robes-

LA CONFIANCE DES^BELLES AM^. a FiguredeGravelot.gravéeparChoffard.t>ouT la quatrième partie de la Nouvelle Héloîse, e'A/ion (ic776/. (Bibl. Nal., Imp.) CL. HACHETTE.

pierre, le culte de 1' « Être Suprême la reconnaissance légale de l'immortalité de l'âme, c'est le Contrat social tout pur. Mais c'était chimère d'espérer faire vivre la religion civile. Le réveil du sentiment religieux ne pouvait se faire qu'au profit d'une religion traditionnelle.

Jean-Jacques nous apparaît aussi comme le restaurateur de la morale. Il a très bien senti qu'il était prématuré d'essayer de fonder une morale indépendante de l'idée de Dieu ; et il a repris son point d'appui sur la religion. Il a rendu aux hommes le respect d'eux-mêmes, le souci de la perfection intérieure. Mais, de plus, il a tenté une réforme sociale de la plus grande conséquence. La famille se dissolvait : il a travaillé à la resserrer. Il a prêché la sainteté du mariage, le devoir réciproque des époux. On riait de l'adultère, il a osé en faire une grosse affaire. Les enfants étaient élevés hors de la présence des parents, sans affection, sans soin, sans surveillance. Il a rappris aux mères à aimer, à se donner : il en a fait des nourrices. Il a dicté aux pères comme aux mères leur devoir : il leur a proposé l'éducation des êtres qui leur devaient la vie et en qui repo-

LE DIX-HUITIEME SIECLE

MASQUE MDRFJAIRS DE ROUSSEAU, par Houdon. a Gravure de Lavigne. (Bibl. Nat., Est.) CL. HACHETTE.

sait la destinée de l'humanité future comme une matière de graves soucis et de constante attention. Il a mis le bonheur dans la vie de famille, sérieuse et tendre. Les autres philosophes prenaient aisément leur parti de toutes les atteintes que la mode et les mœurs donnaient à l'éternelle morale; c'est l'honneur de Jean-Jacques d'avoir jeté les hauts cris.

Rousseau s'est défié de la raison, il a donné cours à son sentiment. Il a fondé toute sa politique, toute sa religion, toute sa morale sur l'instinct et l'émotion. Et ce qu'il était, il a aidé le public à le devenir. Il a aidé les âmes de nos Français à opérer une conversion dont ils avaient le besoin et qu'ils n'arrivaient pas à faire : rassasiés de raisonnement, d'abstraction et d'analyse, desséchés, vidés par un excès de vie intellectuelle, ils ont senti revivre leur cœur au contact du cœur de Rousseau ; ils ont demandé au sentiment les certitudes et les jouissances, que l'intelligence n'était pas capable de leur donner.

Rousseau, certes, est un sentimental et un mystique ; mais il n'a pas accepté d'autorité extérieure, et il n'attribuait de pouvoir ou de droit à sa conscience, à son émotion, à son intuition religieuse qu'autant que sa raison y consentait. C'était sa raison qui disait à sa raison de plier dans certains cas. P. -M. Masson a écrit un beau et fort livre sur la religion de J.-J. Rousseau. II y aurait aussi pour un homme de talent un beau et fort livre à écrire sur le rationalisme de Rousseau. Car il reste rationaliste jusque dans son mysticisme.

Mais il a rouvert la porte à des gens qui n'admettaient pas plus la souveraineté du sentiment que la souveraineté de la raison, et ployaient tout l'esprit sous une autorité extérieure.

Avec Jean-Jacques, notre littérature refait en sens inverse le chemin qu'elle avait parcouru depuis le XVI*^ siècle : du lyrisme elle avait passé à l'éloquence, et de l'éloquence à l'abstraction scientifique. Rousseau la ramène

à l'éloquence, et dans l'éloquence même il fait éclore des germes de lyrisme.

C'est un merveilleux orateur, comme il n'y en a pas eu depuis Bossuet. Il a la logique serrée, impérieuse, qui pousse le raisonnement aux dernières et plus surprenantes conséquences, et nous impose les conclusions qui nous révoltent. Mais cette logique n'a pas la froideur de l'argumentation scientifique. Les objets auxquels elle s'applique ne sont pas, d'abord, susceptibles de preuve rigoureuse ; les faits y échappent à la vérification, les principes à la démonstration. Et puis, ils sont objets de foi et d'amour. De là l'émotion, la passion ; elle enveloppe le raisonnement, elle est le véhicule de la persuasion. Cette flamme, cette fougue font la puissance de Jean-Jacques : il est notre grand, notre unique sermonnaire du XVIII® siècle. Il a la phrase oratoire, ample, résonnante, qu'il faut lire ou entendre lire à haute voix ; et voilà la première fois que nous avons à faire cette remarque sur un écrivain du XVIII® siècle. Notre goût fait aujourd'hui quelques réserves : il y a trop de tension, trop d'élan, trop d'effusion ; l'émotion est trop complaisamment projetée au dehors, filée ou soufflée. C'est la mode du siècle, et Rousseau n y a pas échappé. Cependant, dans l'ensemble, son éloquence est sincère et chaude, son style est d'une matière solide et d'un beau timbre. Rousseau n'est pas un improvisateur ; les phrases s'arrangent lentement dans sa tête : il travaille, corrige, polit avec un soin d'artiste qui achève de le mettre à part parmi ses contemporains.

Mais cette éloquence n'a tant de prise sur les âmes que par ce qu'elle enveloppe et communique d'émotion lyrique. Si la caractéristique du romantisme est d'être lyrique, et si l'essence du lyrisme est l'individualisme, nous voyons du même coup d'oij sort le lyrisme de Rousseau, et comment le romantisme y a en quelque sorte sa source. Ce grand orateur, au lieu de chercher dans la raison universelle les matières de son raisonnement, les extrait de son moi le plus intime et le plus singulier : il transpose en arguments, en systèmes toutes les passions, toutes les vibrations de son cœur. Il serait facile de dégager des écrits de Rousseau les thèmes éternels du lyrisme : à l'occasion de sa vie, il agite tous les problèmes de la destinée humaine, il ressent toutes les inquiétudes métaphysiques que les hasards de l'existence font surgir au fond des cœurs. En laïcisant la religion, il laïcise du même coup l'inspiration lyrique, jusque-là presque enfermée chez nous dans la méditation religieuse. Son roman de la Nouvelle Hélo'ùe est tout à fait lyrique de conception et d'exécution. Julie et Saint-Preux, c'est Mme d'Houdetot et Jean-Jacques ; mais c'est aussi une jeune fille, un jeune homme quelconque, ce sont moins des caractères, que des états d'âme très généraux. « Un jeune homme d'une figure ordinaire, rien de distingué ; seulement une physionomie sensible et intéressante >>, une jeune fille <• blonde ; une physionomie douce, tendre, modeste, enchanteresse », voilà les figures, et voilà les caractères. Et leurs amours se

JEAN- JACQUES ROUSSEAU

LES DERNIERS MOMENTS DE ROUSSEAU, a Gravure de Gultemberg. d'après Moreau le Jeune. Rousseau demande à Thérèse de lui ouvrir la fenêtre « afin qu'il ait le bonheur de voir encore une fois la verdure ». (Bibl. Nat., Est.) CL. HACHETTE.

développent en émotions poétiques plutôt qu'en analyses psychologiques : rien de plus édifiant à cet égard que la promenade à la retraite de Meillerie ^ ; les impressions des deux amants sur ce lac, parmi ces rochers qui ont été témoins de leur passion maintenant assagie, épuisée, toujours délicieuse, cette joie mêlée d'un sentiment mélancolique de l'irréparable écoulement des choses et de l'être, c'est le thème, et plus que le thème, du Lac de Lamartine. Diderot nous offrait quelques saillies : mais ici dans cette lettre, Rousseau a écrit d'un bout à l'autre l'un des plus émouvants poèmes d'amour que nous ayons en notre langue, le poème des souvenirs et des regrets.

Rousseau, on le sait, fut incurablement romanesque. Mais cette forme romanesque de son âme, c'est un subjectivisme effréné, qui le rend incapable de s'asservir à aucune réalité, de la regarder de sang-froid pour la rendre telle quelle. Rousseau s'assimile tout le monde extérieur, il voit tout selon son humeur du moment, et il ne cherche pas à saisir l'objet à travers sa sensation : il ne peut présenter que cette sensation même. Il a noté que la nature changeait avec lui, c'est-à-dire que, restant la même, elle lui apparaissait différente lorsqu'il n'était plus le même : et ainsi il a été un grand docteur de relativité. Mais cette tyrannie de la sensation personnelle fait une nature de poète ; et les Confessions où Rousseau a prétendu faire l'histoire de sa vie sont un pur poème, par la perpétuelle transfiguration du réel. Lamartine n'a pas été plus impuissant à se raconter exactement que Rousseau ne l'est dans les Confessions. On l'y surprend à chaque page en flagrant délit de mensonge, je dis de mensonge et non pas d'erreur ; et le livre, à tout prendre, est d'une brûlante sincérité. C'est que cette sincérité ne tient pas aux faits, elle est dans l'émotion même qui les altère ou les suppose : avec des débris incomplets de réalité, des traces confuses de sentiments, Rousseau reconstruit le poème de son existence. Jamais âme n'a plus superbement joui d'elle-même, par une étrange et illimitée puissance d'objectiver toutes les représentations qu'elle excitait tumultueusement en elle.

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