‹ Histoire illustrée de la littérature françaiseChapitre 88 sur 364 · partie, lettre · texte numérisé non relu

partie, lettre

2. Nouvelle Héloïse, 4* partie, 1. 1 1 ; 5° partie, 1. 2 et 7.

D'un bout à l'autre de ce livre écrit en prose, la « préparation » ou, SI je puis dire, la « manutention " des réalités extérieures ou mentales est précisément la même que nous retrouverons chez les lyriques de notre siècle.

Comment se fait-il donc qu'un art réaliste puisse se réclamer aussi de Jean-Jacques, même de sa Nouvelle Héloïse, et surtout de ses Confessions?

Il est certain qu'il y a dans certaines parties de son œuvre une poésie domestique, telle que peut l'aimer un réalisme non pas « cruel », comme le nôtre s'est trop souvent piqué de l'être, mais sympathique au contraire à l'homme comme 1 ont été plus que nous les étrangers. Anglais, Russes, Norvégiens. Il a certainement passé quelque chose de Rousseau dans George Eliot. Rousseau peint avec attendrissement la simplicité de la vie de famille dans les classes moyennes, tout le tracas vulgaire et charmant du ménage, les tâches journalières de la maîtresse de maison et de son monde, la propreté, l'ordre, l'aisance large et hospitalière d'une maison bourgeoise ^, la gaieté des vendanges, l'intimité des veillées. Cet intérieur de Julie, cette maison champêtre, avec son pressoir, sa laiterie, ses noyers, sa basse-cour, toute cette vie bruyante et joyeuse, les coqs qui chantent, les bœufs qui mugissent, les chariots qu'on attelle, les ouvriers qui rentrent, voilà du réel, que Rousseau détaille complaisamment dans sa pittoresque familiarité. Une bonne partie des sujets d'estampes qu'il a indiqués pour l'illustration du roman sont des scènes de la vie bourgeoise, curieusement exactes bien que sentimentales. Il a souvent rêvé d'une « petite maison blanche aux contrevents verts », avec des vaches, un potager, une source ; voilà où son âme respirerait avec délices. Son séjour à l'Ermitage est une idylle réaliste, et les Confessions abondent en petites scènes du même goût, un dîner chez un paysan, le passage d'un gué, une cueillette de cerises : ce sont les faits les plus insignifiants de l'ordre commun, dont le sentiment de Rousseau fait des tableaux exquis.

Mais Jean-Jacques a été surtout un grand peintre de la

ARR1VÉE;DE JEAN-JACQUES ROUSSEAU AUXiCHAMPS-ÉLYSÉES. a'Gravure de Macret, d'après J.-M. Moreau, montrant Rousseau, accueilli au sortir de la barque de Charon, par les philosophes Platon, Diogène, Montaigne, etc. (Bibl. Nat., Est.) CL. HACHETTE.

j-jre Littérature. T. II.

nature. II en a rendu certains aspects avec puissance. Il avait en face d'elle la plus délicate sensibilité, et d'elle il a tiré les plus vives, les plus pures joies de son âme. Aussi l'a-t-il mise dans son œuvre à la place d'honneur ; et, dans le sens particulier où nous prenons ici le mot, on peut dire qu'il a ramené son siècle à la nature. Il lui a dit la splendeur des levers du soleil, la sérénité pénétrante des nuits d'été, la volupté des grasses prairies, le mystère des grands bois silencieux et sombres, toute cette fête des yeux et des oreilles pour laquelle s'associent la lumière, les feuillages, les Heurs, les oiseaux, les insectes, les souffles de l'air. Il a trouvé, pour peindre les paysages qu'il avait vus, une précision de termes qui est d'un artiste amoureux de la réalité des choses.

Il a découvert à nos Français la Suisse et les Alpes, les profondes vallées et les hautes montagnes ; tantôt il a peint les vastes perspectives, tantôt les paysages limités. II ne s'est pas élevé jusqu'aux glaciers : il a l'âme tendre et douce ; il aime la belle, non l'effrayante nature, il aime surtout la nature que son âme peut absorber ou contenir, celle qui la réjouit et ne l'écrase pas.

Avant Rousseau la nature n'avait guère tenu de place dans la littérature. Il l'y établit en souveraine : elle y devient objet d'étude et d'expression ^. C'est l'indice d'un grave changement : c'est fini de la littérature psychologique. Tant que l'homme seul était la matière du livre, on le prenait par le dedans : maintenant la nature partage avec lui l'attention de l'écrivain, et il s'ensuit que, le pre-

nant avec la nature, on le prend dans la nature, c'est-à-dire par le dehors. La littérature sera donc pittoresque désormais plutôt que psychologique : même pour décrire l'âme, elle regardera le corps. Rousseau voit Julie blonde, et Claire brune ; qu'on change la couleur des cheveux de ces femmes, toute la conception du roman est brouillée. Cet'e forme de vision artistique est étroitement dépendante du sentiment de la nature : car celui qui s'arrête à noter les formes des choses extérieures, les fines impressions qu'elles apportent à l'âme, est un homme en qui la sensation prévaut sur l'intelligence, un homme au moins qui n'estime pas l'activité des sens inférieure en dignité à celle de l'esprit. Ainsi la représentation du monde sensible devient la fin immédiate du travail littéraire, de préférence au monde intelligible, qui s'exprimera lui-même à travers le premier et en relation avec lui.

L'imagination de Rousseau, qui déforme tout, n'a point, en somme, déformé la nature. Il a romancé les faits de sa vie, les sentiments de son cœur, il a romancé sa vision de la société : il a représenté fidèlement la nature. C'est qu'elle le satisfaisait pleinement : elle n'avait besoin que d'être, pour lui donner des jouissances : ici, par conséquent, sa sensation coïncidait toujours avec l'objet, et la diversité de ses sensations successives ne faisait l'effet que d'un changement d'éclairage.

Par le lyrisme et par le pittoresque, Rousseau rétablit l'art dans notre littérature : ces émotions qu'il rend, ces tableaux qu'il peint, cela n'est plus soumis à la loi du

I M, D. Mornet a montré que le mouvement qui ramène la société à la nature était antérieur à Rousseau. Le premier, il a traduit puissamment en expressions littéraires les aspirations et les goûts qui déjà modifiaient les habitudes pratiques de la vie. Mais surtout le premier, avec une intensité extraordinaire, il a lié la nature à l'âme, il a projeté dans ses

paysages tous les frissons et les transports de sa sensibilité. Il a exprimé et amplifié ses états de conscience par ses tableaux du monde extérieur. 11 a créé en un mot le paysage sentimental.

JEAN-JACQUES ROUSSEAU -

vrai ; tout cela doit s'ordonner selon la loi du beau, du caractère esthétique. Les moyens s'approprient à la fin ; le style algébrique n'est plus de mise, il faut que par-dessus les valeurs intelligibles il recharge les valeurs sensibles : on s'achemine ainsi à une révolution dans la langue^.

1. Sur le rythme cie la phrase dans la Nouvelle Héloïse, voyez G. Lanson, L'Art de la Prose.

Tout se mêle encore dans Rousseau, le moi et la nature, l'abstraction et la sensation, la logique et la passion, l'éloquence, le roman, la poésie, la philosophie, la peinture. Il nous prend par toutes nos facultés : en politique, en morale, dans la poésie, dans le roman, on le trouve partout, à l'entrée de toutes les avenues du temps présent.

LES ARMES DE GENÈVE, « D'argent à une demi-aigle éployée de sable, parti de gueules à une ciel d'argent posée en bal ». Gravure deFokke Pour le Discours sur l'origine et les (on- ^ déments de l'inégalité parmi les hommes (1735). (Bibl. Nat., Est.) CL. HACHETTE.

LE DIX-HUITIÈME SIÈCLE

LE TEMPLE DE MEREVILLE. IS F abrique élevée dans'vn parc à l'anglaise, ce temple esl ta copie de celui de la Sibylle à Tivoli et dorme bien le type de la décoration des parcs au XVIIl' dkcle, oit l'on mêlait le goût de la nature à celui de t'aniiqmté. Gravure de Perdoux, d'après Constant Bourgeois. (BibL Nat., Imp.) CL. HACHETTE.

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