‹ Histoire illustrée de la littérature françaiseChapitre 92 sur 364 · CL. HACHETTE · texte numérisé non relu

CL. HACHETTE

la fille d'un maître graveur pour bijoux, MllePhlipon, celle qui sera Mme Roland ^, s'en va rue Plàtrière avec sa bonne pour essayer de voir l'écrivain éloquent qu'elle adore, et se fait éconduire rudement par Thérèse Levasseur. Une amie lui fait cadeau des œuvres complètes de Jean-Jacques : elle passe la nuit à relire ces chefs-d'œuvre qu'elle connaît SI bien, et se retrouve au matin dans son fauteuil, baignée de larmes délicieuses. Et, toute sa vie, Mme Roland sera la femme selon Jean-Jacques, aussi bien dans sa façon de faire la lessive ou la vendange que dans ses plans de réforme et de gouvernement. Mirabeau, Mme de Staël, Marat, Mme Roi and, ces quatre noms nous font mesurer l'action effective de Rousseau.

Quelques événements indiquent à quel ton les esprits sont montés. Le " coup d'État Maupeou », qui supprime les Parlements, nous découvre jusque dans les cercles les plus aristocratiques une singulière exaltation de libéralisme politique. Nous avons des lettres de Mme d'Êpinay,

1. Marie- Jeanne Phlipon (1754-1793). fille d'un maître graveur pour bijoux, étuis et dessus de montre, épouse Roland en 1780. va habiter la province, revient à Paris en 1791 , et meurt sur l'échafaL-d le 8 nnv. 1793. — Éditions : Lettres autographes de Mme Roland adressées à Bancal des Issards. Paiis. in-80, 1835 ; Lettres aux demoiselles Cannet, Paris, 2 vol. in-8, 1841 ; Etude sur Mme Roland et s.^^ temps, suivie des lettres de Mme Roland à Buzot, par C. Daul-an, 1864 : Lettres de Mme Roland, p. p. Claude Perroud, 2 vol., 1900-1902, Mémoircs(\" éd. : Appel à l'impartiale postérité par la citoyenne Roland, publ. par Bosc, Paris, an III), éd.Pe-rcud, 2 vol. \ ^,Q'y ; Roland et Marie Phlipon, Lettres d'amour (1777-1780), p. p. Cl. Pe-rcud, 1909. Lettres, nouvelle série, p. p. Perroud,' 2.vol , 1913 et suiv.

2. Biographie : Pierre-Augustin Caron, né à Paris le 24 janvier 1732, fils d un horloger, applique d'abord son esprit d'invention à l'horlogerie. Il acquiert en 1755 une charge de contrôleur dans la maison du roi, devient maître de harpe de Mesdames filles de Louis XV, puis s'anoblit en achetant le titre de secrétaire du roi (1761). Pâris-Duverney I intéresse dans quelques affaires, notamment dans une exploitation de forêts en Touraine. Il achète l'office de lieutenant général des chasses au bailliage et capitainerie de la Varenne du Louvre. Il était allé en Espagne (1764) pour défendre une de ses sœurs abandonnée par un certain Clavijo : de cette aventure il tire son premier drame, '£i/^e'nie (1 767), suivi bientôt des Deux Amis (1770). Il s'était marié deux fois, avec deux veuves, en 1757 et en 1768, et les avait perdues après un an et' deux ans de mariage. En 1 770 commencent les procès qui vont lui donner la gloire : à propos de son règlement de comptes avec Pâris- Duverney, mort le 17 juillet 1770. le comte de la Blache, petit-neveu et héritier du vieux banquier, accuse Beaumarchais de faux et lui réclame 139 000 livres : il perd en première instance, gagne en appel,;! enfin, après cassation de l'arrêt d'appel, perd définitivement ; il est débouté, condamné sur tous les points, et en outre à des dommages-intérêts pour

de la comtesse d'Egmont et de Mme Feydeau de Mesmes, qui respirent la haine du despotisme, et presque de la royauté. Le mépris de Louis XV et de ses tristes enfants est plus profond chez de grandes dames comme Mmes d'Egmont et de Boufflers qui écrivent à un roi, que chez la petite bourgeoise, Mlle Phlipon. Mais il y a un jour où se ramassent dans une explosion unique tous les sentiments de toute nature, moraux, politiques, sociaux, que l'œuvre des philosophes avait développés dans les cœurs, joie de vivre, avidité de jouir, intense excitation de l'intelligence, haine et mépris du présent, des abus, des traditions, espoir et besoin d'au/re chose : ce jour de folie intellectuelle où toute la société de l'ancien régime applaudit aux idées dont elle va périr, c'est la première représentation du Mariage de Figaro (27 avril 1784).

BEAUMARCHAIS, a a L'auteur de la pièce " est lui-même une des plus extraordinaires expressions du siècle. Dans un monde assujetti à la hiérarchie, où tous les compartiments sociaux subsistent encore, Beaumarchais nous fait assister au puissant et drolatique jaillissement de son individualité, qui passe par-dessus toutes les barrières et s'ouvre tous les mondes. Il part d'une boutique de la rue Saint-Denis ; et le voilà tour à tour horloger, musicien, officier de la maison du roi, gentilhomme, agent demipolicier demi-politique, homme de finance, négociant, homme de lettres : égal à toutes les affaires par son esprit, à toutes les conditions par son impertinence, emprisonné, calomnié, déshonoré, réhabilité, applaudi, populaire, illustré, envié, plaint, jamais sérieusement respecté, ni simplement considéré. C'est une nature complexe, agissante, sensible, joyeuse, courageuse, tapageuse, un mélange inimaginable de polissonnerie et de fierté, de rouerie et de générosité, de pufflsme et de candeur, de bouffonnerie et d'enthousiasme, l'original authentique de Figaro, mais un original plus intéressant, plus riche, plus sympathique enfin que la copie et plus estimable. Car Beaumarchais, en vrai fils de son siècle, trouva le secret d'unir l'excellence du cœur à l'immoralité foncière. Il eut la vraie bonté, la vraie sensibilité, celle qui ne s'évapore pas en phrases et en

raison de calomnie. Entre temps, Beaumarchais s'est mis sur les bras une affaire avec le duc de Chaulnes, qui l'a insulté, assommé, et qui, pour éviter un duel, le fait envoyer au For-I'Evèque. Il se fait un autre procès contre son rapporteur dans l'affaire La Blache, contre le conseiller Goezman (1773). Cependant il fait jouer son Barbier de Séville (1775), écrit son Mariage de Figaro, qui ne sera joué qu'en 1 784. Il court tous les chemins de l'Europe, chargé de missions secrètes en Angleterre, en Hollande, en Allemagne, pour procurer la suppression de pamphlets injurieux à Louis XV ou à Marie-Antoinette. Il entre en querelle avec les comédiens sur la question de ses droits d'auteur (1776), et provoque l'union des auteurs dramatiques pour la défense de leurs intérêts. II est à la tête de l'édition des œuvres de Voltaire qui se publie à KehI. Il se charge, avec l'assentiment et l'appui du ministère français, de fournir des armes aux insurgents américains, et reste, pour de fortes sommes, créancier des États-Unis. Après le succès du Mariage, il est mis pour quelques jours à Saint-Lazare, sans raison sérieuse, et relâché de même. Il entre dans une Compagnie des eaux de Paris, affaire qui le met aux prises avec Mirabeau ; puis il se lance en chevalier généreux dans l'affaire Kornman, où il ne retrouve pas le succès des Mémoires contie Goezman. II fait jouer en 1787 l'opéra philosophique de Tarare, en 1792 la Mère ccupatle. La Révolution le trouble, le dépasse, le ruine, le persécute : on le trouve chargé d'un achat de fusils en Hollande, puis emprisonné à l'Abbaye ; il est à la fois agent du comité de Salut public et traité comme émigré ; sa famille est arrêtée, ses biens confisqués. Il vit quelque temps à Hambourg, rentre en France en 17' 6, et meurt en 1799.

Éditions : Œuvres complètes, éd. Gudin de la Brenellerit Paris, 7 vol. iii-8. 1809. — A consulter : L. de Loménie, Beaumarchais et son temps, Paris, 1856, 2 vol. in-8. E.'.Lintilhac. Beaumarchais et ses oeuvres, Paris, 1884, in-8 ; Beaumarchais inédit (Rev. des Deux Moi des, 1" mars 1893); A. Hallays, Beaumarchais, Hichette, in-16, 1897.

LE MARIAGE DE FIGARO

larmes, qui est dans le cœur, arme le bras, délie la bourse : 11 fut le meilleur des fi!s> des frères, des pères. Il donnait son argent comme il le gagnait. Ce maître intrigant, ce hardi brasseur d'affaires, peu scrupuleux sur les moyens, fut mêlé dans bien des scandales, et n'y parut jamais que comme dupe : c'est cela qui le relève ; et il le savait bien, le drôle, il avait assez d'esprit pour cela.

Dans cette vertigineuse existence, les succès littéraires sont de courts épisodes. Le hasard d'un procès, un incident ridicule révèlent au public le génie de Beaumarchais, que ses médiocres drames n'avaient pas fait percer. L'affaire La Blache venait en appel devant le Parlement Maupeou (1773) : le rapporteur était le conseiller Goezman, mari d'une assez jolie femme qui aimait les cadeaux. Beaumarchais donna donc cent louis, une montre enrichie de diamants, et il ajouta quinze louis qu'on lui demandait pour le secrétaire. Malgré ces raisons, Goezman conclut contre lui : la dame alors restitua les cent louis et la montre, mais, par une fantaisie bizarre, elle s'obstina à retenir les quinze louis du secrétaire, à qui elle ne les avait pas remis. Beaumarchais réclame ; Mme Goezman nie d'avoir reçu les quinze louis. Beaumarchais se fâche ; le conseiller apprend l'affaire, essaie de faire mettre le plaignant à la Bastille par lettre de cachet, et, n'y ayant pu réussir, lui intente un procès en tentative de corruption et calomnie.

Beaumarchais est alors dans une situation critique : il sort à peine du For-l'Évêque ; l'arrêt d'appel dans l'affaire La Blache l'a condamné ; ce n'est pas la ruine, c'est l'infamie, puisqu'il ne peut perdre son procès sans être reconnu pour faussaire. Il semblait un homme fini : il se relève par quatre merveilleux Memoire5,qui sont des chefsd'œuvre d'adresse et d'audace, de dialectique, d'ironie, de toutes les sortes d'esprit. Je ne veux pas écraser cel é jolie chose sous le souvenir des Provinciales : la disproportion est trop forte, et la gaieté des Mémoires a plus de mousse que de corps ; ils manquent par trop d'intérêt universel et humain. Beaumarchais a pris le public par son faible, par l'amour des personnalités, de la satire anecdotique et individuelle. C'est là, mieux que dans ses deux larmoyants drames, que son génie dramatique se révèle. Il invente des dialogues qui sont d'un excellent style de comédie. Surtout quand il raconte ses confrontations avec Mme Goezman, une jolie petite sotte, étourdie, impudente, menteuse, frivole au point de ne pas se douter de l'importance morale de l'escroquerie qu'elle s'est permise, se fâchant dès que son adversaire lui rive son clou ou la force à se couper, soudain radoucie par un madrigal dont elle ne sent pas la secrète impertinence : ces scènes sont charmantes, et d'une irrésistible drôlerie. D'autre part, il n'y a pas de satire plus ingénieuse, plus cinglante que la prière à r« Être des êtres», lorsque le malheureux plaideur lui demande précisément les plats et maladroits adversaires que sa Providence lui a donnés. L'effet des Mémoires fut immense. Collé, qui n'a pas le tempérament admiratif, fait de l'auteur à la fois un Horace, un Juvénal, un Fénelon,

un Démosthène. Beaumarchais fut blâmé par le tribunal, c'est-à-dire dégradé de ses droits civils : mais l'opinion publique lui fit un véritable triomphe. Il avait eu la chance de venir à point : on lui savait un gré infini d'avoir été si amusant contre les juges du chancelier Maupeou, et les nouveaux Conseils en restèrent absolument déconsidérés.

« LE BARBIER DE SÉVILLE. " 0 Quand éclata l'affaire Goezman, Beaumarchais avait une pièce reçue à la Comédie-Française : c'était le Barbier de Séville, parade écrite pour la société d'Etioles, puis opéra-comique, et enfin comédie en quatre actes. Dans le succès de ses Mémoires, enivré d'être l'homme qui occupe tout Paris, il étire sa pièce en cinq actes, il y verse toute sorte d'épigrammes et de bouffonneries ; il en met tant, que la pièce tombe, le 27 février 1775 : rapidement il retranche toute cette végétation parasite, et la pièce, ramenée à ses quatre actes, se'relève. Il avait pris un vieux sujet, le sujet pour

LE BARBIER DE SÉVILLE. a Première page del'édiUon originalef 1775) . Celle édilion esl accompagnée d'une Lettre modérée sur la chute et la critique du Barbier de Séville, (Bibl. Nat., Imp.) CL. HACHETTE

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