‹ Histoire illustrée de la littérature françaiseChapitre 91 sur 364 · PES DL ■ 'R · texte numérisé non relu

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•1 M. cU Lescure. Paris. 2 vol.

marquis de Saint- Toynbee, Londres,

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LE MARIAGE DE FIGARO

elle a un dîner pour les artistes, un dîner pour les littérateurs. Ceux-ci avaient parfois d'inquiétantes conversations ; elle y coupait court d'un sec « Voilà qui est bien ». Mais cette bonne bourgeoise, esclave de la mode, s'estimait obligée d'ouvrir son salon à la philosophie : tant la philosophie était puissante alors.

Il y avait plusieurs maisons où elle se trouvait chez elle • chez Mme d'Épinay ^, chez le baron d'Holbach, qui encourageaient toutes les hardiesses, chez Mme Necker ^, une bonne et intelligente femme sous son air un peu gourmé d'institutrice protestante, chez Mme Suard, la dévote de Voltaire. Mais le plus célèbre et le plus influent des salons philosophiques fut celui de Mlle de Lespinasse , 1 ancienne lectrice de Mme du Deffand. Après leur brouille en 1 763, elle se retira dans son petit appartement de la rue de Bellechasse, où elle donnait à causer tous les jours. Dalembert, Turgot, Condillac, Condorcet, Suard, le duc de La Rochefoucauld, étaient ses amis particuliers et assidus. Une foule de grands seigneurs, tous les étrangers illustres la visitaient : mais il fallait, pour êtreaccueilli, être homme de progrès, détester le despotisme, adorer l'Angleterre et la liberté.

Dans les salons, cela se conçoit, domine l'influence encyclopédique et voltairienne ; Mme du Deffand écrit à Voltaire : « il n'y a que votre esprit qui me satisfasse «, et Mme de Choiseul le pense. Elles ne voient dans Rousseau qu'un charlatan et un rhéteur. Cependant Rousseau pénètre dans les âmes, en dépit de l'obstacle que lui oppose l'incurable esprit du monde. La plupart des esprits mêlent confusément, sans distinguer, Diderot, Voltaire, Rousseau, et se font un amalgame d'idées hétérogènes, dont l'unité réside dans la commune propriété de dissoudre l'état présent delà société. Dans ce mélange, la part de Rousseau est belle. Il a eu l'estime du marquis de Mirabeau : il sera le maître de son fîls, qu'il enivrera de ses principes et de son éloquence. Le premier acte d'écrivain et de penseur que fît Mme de Staël fut un hommage à Rousseau (1788). De son vivant même, Rousseau dirige des consciences ; ses lettres en font foi. Un abbé, une actrice de l'Opéra, une bourgeoise de province le consultent sur la façon et les moyens de régler leur vie. Des mères emmènent leurs poupons à l'Opéra, et s'étalent dans leur fonction grave de nourrices.

De Jean-Jacques surtout procède cet enthousiasme, cet attendrissement universels qui embellissent les derniers jours de l'ancien régime, et semblent fondre toutes les haines, tous les égoïsmes dans une commune ardeur de réforme et de philanthropie ; la vie mondaine devient plus

1. Mme de la Live d'Epinay (1726-1783), femme d'un fermier général, logea Jean- Jacques à l'Ermitage ; Grimm remplaça Rousseau dans son amitié. Elle eut une correspondance suivie avec Galiani quand celui-ci eut quitté la France.

À consulter : L. Perey et G. Maugras : La Jeunesse de Mme d'Epinay ; Lesdernières années de Mme d'Epinay, 2 vol. in-8, Paris, 1883.

2. Suzanne Curchod de Nasse (1739-1794) épousa Necker en 1764. — • Mme Suard, née Panckoucke (1750-1830), eut un salon très fréquenté par les encyclopédistes aux approches de la Révolution,

3. Mlle de Lespinasse (1732-1776), 11 faut noter le goût de cette âme passionnée pour la musique. — Editions : Lettres de Mlle de Lespinasse, éd. Asse, Paris, in-12 ; Lettres inédites de Mlle de Lespinasse à Dalanbert et Condorcet, publ. par Ch. Henry, Paris, Charavay, in-8. Marquis de Ségur, /u/re (fe I,e5pinas5e, 1906. * ■ 5 M -

4. Voir le petit tableau d'Olivier au Louvre, Une réunion chez le prince de Conti au Temple.

intime, moins cérémonieuse, élimine la représentation au profit du plaisir Le siècle tournera à l'idylle : notre beau monde traduira en sentiments et en pittoresque d'opéracomique le goût de l'innocence rustique et de la belle nature que lui aura inoculé Rousseau. Ce ne seront plus, au lieu de nos sévères jardins français, que parcs à l'anglaise, pelouses, perspectives adroitement ménagées, ponts rustiques, grottes artificielles, lacs et rivières d'ornement, montagnes en miniature couronnées de temples grecs dédiés à l'Amour ou à l'Amitié, propres bosquets dans l'ombre desquels se dérobe une statue sentimentale ou quelque autel symbolique. Marie-Antoinette, dans son cher Trianon, en robe de linon, en fichu de bergère, vaque aux travaux de sa laiterie, de sa bergerie. Une fraîcheur réelle de sentiment s'épanouit à travers toutes les niaiseries de ce rococo.

Mais à mesure que l'on sort du grand monde, et que l'on descend vers le peuple, les choses deviennent plus sérieuses. On ne joue plus avec le sentiment : il emplit l'âme, il la brûle. Là-haut les idées sont le divertissement des esprits : ici, elles en sont la nourriture, l'espérance ,* elles donnent une raison de vivre : ici. Voltaire perd, et Rousseau gagne. C'est Rousseau qui est le consolateur de toutes les âmes fières du Tiers État que l'inégalité a froissées : d'un Barnave, qui se souvient d'un affront fait à sa mère au théâtre par un gentilhomme, du temps qu'il était tout enfant, d'un Marat qui réfute Helvétius et Condillac, et qui commente le Contrat social dans les promenades publiques devant des auditeurs enthousiastes. Nous avons un témoin de cette prodigieuse pénétration de Rousseau jusqu'aux dernières limites de la bourgeoisie :

PORTRAIT ANONYME DE BEAUMARCHAIS, a Placé en tête <fes Mémoires (1775). (Bibl. Nat., Imp.) CL. HACHETTE,

LE DIX-HUITIEME SIÈCLE

PORTRAIT[DE[MADAME:ROLAND.'i> D'après Dvplessh-Eeriaux. iKM.Nat.. Est.)

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