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LE MARIAGE DE FIGARO
faire rire, qui semblaient tout neufs et tout-puissants. Sur tout cela, l'auteur, se souvenant de sa course romanesque au delà des Pyrénées, avait jeté le piquant des costumes espagnols, dont le contraste relevait le ragoût parisien du dialogue. Ce dialogue était la grande nouveauté, la grande surprise de la pièce : il en faisait une fête perpétuelle. C'est la perfection suprême de l'esprit de conversation : un pétillement de mots ingénieux, mordants, drôles, un éclat de tirades qui se déploient, un cliquetis de répliques qui s'opposent ; l'esprit en est empli, ébloui, étourdi, émerveillé. Tous les personnages sont de prodigieux causeurs, jusqu'à ce grave coquin de Basile. Mais il ne faut pas s'y tromper : cette verve de Beaumarchais n'est pas un jet naturel de belle humeur ; le jet est réglé, dirigé, dis persé, ramassé, par une réflexion très consciente qui calcule l'effet. Beaumarchais garde toujours la lucidité d'esprit du faiseur d'affaires : il administre posément sa fantaisie, son exubérance, sa griserie. Toutes ces riches accumulations de mots qui tombent dru comme grêle, ces brusques oppositions, ces trouvailles d'images délicieuses ou cocasses, ces bouquets ou ces fusées d'épigrammes, tout cela est préparé, mesuré, ajusté. Il recueille dans les rognures de son Barbier tout ce qui a prix, et le pique sur son Mariage. Par malheur, l'impatience de plaire, la rage de doubler l'effet lui ont parfois alourdi la main et fait forcer la dose. A examiner de près la qualité de ce style, on la trouve plus grosse et plus mêlée qu'elle ne paraît d'abord.
Beaucoup d'autres, avant et après Beaumarchais, ont usé de ce style à facettes, perpétuellement éclatant ou spirituel. Mais il y a mis son empreinte, la marque de sa personnalité. L'originale propriété de son esprit pourrait, je croîs, se définir par l'impertinence. Il y a dans les saillies de Beaumarchais, dans son dialogue, quelque chose de hardi, de provocant, de cinglant : c'est tantôt l'agressive polissonnerie du gamin à qui rien n'impose, tantôt le scepticisme ironique de l'homme d'affaires qui a vu les coulisses du monde, tantôt la clairvoyance hostile du parvenu qui s'est senti méprisé, et se venge. De tout cela se dégage un parfum d'universelle irrévérence, qui, se mêlant dans toutes les fantaisies, les gaietés, les folies de l'esprit de Beaumarchais, leur communique une saveur unique.
« LE MARIAGE DE FIGARO. " /2) J^J Le Mariage de Figaro fut présenté aux comédiens en 1781. Il fut joué le 27 avril 1 784. Pendant trois ans, le pouvoir refusa l'autorisation de jouer la pièce : cette résistance en décupla la portée. La « folle » comédie avait effrayé les censeurs ; le lieutenant de police, le garde des sceaux, le roi la déclarèrent impossible à jouer. Beaumarchais avait pour lui tous les esprits curieux, avides de plaisir, de nouveauté et de scandale, c'est-à-dire tout le public, la cour, le comte de Vaudreuil, la princesse de Lamballe, le comte d'Artois, la reine même. Il se lança avec une superbe confiance dans la lutte où la royauté le défiait. Il fut admirable d'activité, de persévérance, d'impudence. Ses mots, qu'on col-
FRONTISPICE DES MÉMOIRES DE BEAUMARCHAIS (1775). a Par Marillier. Dans les médaillons, scènes faisant allusion aux divers personnages que poursuivait Beaumarchais : Marin, Goezman, Mme Goezman, Le Jay. El au bas, le génie de l'Éloquence foudroyant la Ruse, la Trahison et laCatomnie.{Bii>^- Nat., Imp.) CL. hachette
portait, faisaient autant de mal qu'en aurait pu faire la pièce défendue. « Le roi ne veut pas qu'on la joue, disait-il, donc on la jouera. » On va la jouer sur le théâtre des Menus, quand un ordre du roi l'interdit. Mais Beaumarchais a sa revanche : le Mariage est joué chez le comte de Vaudreuil, à Gennevilliers, devant trois cents personnes de la cour(1783). Enfin, aprèsque sixcenseurs successifs y eurent passé, les comédiens eurent le droit de jouer la pièce dans leur nouvelle salle (l'Odéon actuel). Cette première représentation fut un délire général ; on s'écrasait aux portes du théâtre ; trois personnes y furent étouffées. Le public, surchauffé, fiévreux, débordait d'enthousiasme, applaudissait également à leur entrée dans la salle le bailli de Suffren et Mme Dugazon ^ Devant cet auditoire, tous les mots de la pièce portèrent : ce. fut un succès insolent, gonflé de scandale. L'auteur fouettait énergiquement et succès et scandale : il faisait servir la bienfaisance au succès de sa comédie, qu'il poussait vers la centième, mettant en avant aujourd'hui les pauvres mères nourrices, demain une veuve d'ouvrier du port Saint-Nicolas. Le Journal de Paris
l.Cf. le récit de cette représentation dans Porel et Monval. L'OJcon, Paris, 2 vol. in-8, 1876-1882. aut. 1.
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LE DIX-HUITEME SIÈCLE
M"' OLIVIER. 0 Rôle de Chérubin dans le Mariage de Figaro. Portrait dessiné par Lemire aîné et gravé par Massol appartient à M' Lanson.
relevait vertement ce mélange de chanté et de réclame : Beaumarchais répondait, et derrière le gazetier il atteignait le comte de Provence, frère du roi. Cela lui faisait d'abord passer six jours à Saint-Lazare, et rendait ensuite le ministère plus coulant avec lui sur leurs règlements de comptes. Et surtout cela soutenait la comédie.
Le Barbier est une œuvre plus délicate, plus parfaite. Mais le Mariage est plus puissant, plus original. Les réminiscences abondent encore, mais fondues et perdues dans l'invention personnelle. L'action est touffue, pressée, d'un mouvement haletant et lent à la fois, avec beaucoup de trépidation et de piétinement. Toute sorte de tons et de couleurs, la comédie, la farce, le drame, la satire se succèdent et se heurtent ; nous sommes cahotés de Scarron à Marivaux, de Diderot à Voltaire \ et sur cette incohérente profusion de tous les effets et moyens scéniques surnage toujours la personnalité de l'auteur.
Tout le Barbier se retrouve dans le Mariage, mais singulièrement monté de ton. Bartholo passe au second plan, et va rejoindre Basile, toujours grave et toujours plat, Marceline, l'aigre duègne, d'où sortira bizarrement « la plus bonne des mères », Antoine, l'ivrogne têtu et sentencieux, Bndoison, le sot immense et profond. L'action s'engage ICI entre Rosine, le comte et Figaro, auxquels s'ajoutent
1. Voici les principaux ouvrages auxquels Beaumarchais a fait des emprunts : Scarron, la Précaution inutile; Molière, George Dandin ; Sedaine, la Gageure imprévue; Rochon
Suzanne et Chérubin : le comte, un mari décent d'ancien régime, détaché de sa femme, et jaloux pourtant, parce que, l'amour n'étant qu'un accident, l'amour-propre est le fond de sa nature, libertin blasé qui répète avec toutes les femmes la comédie du sentiment, par habitude et par curiosité ; la comtesse, une charmante femme qui a tenu toutes les promesses de Rosine, encore amoureuse de son mari, mais en train de devenir amoureuse de l'amour, parce qu'elle approche de la trentaine, parce qu'elle est délaissée, parce qu'elle s'ennuie, toute disposée déjà par de troublantes rêveries aux expériences dangereuses, et glissant langoureusement du marrainage à l'adultère. Suzanne fait contraste avec la mélancolique douceur de la comtesse : « riante, verdissante », pétillante, joyeusement élancée de toute sa nature vers l'amour et vers le plaisir. Chérubin est l'enfant en voie de passer homme, qui ne connaît pas la femme, et que la pensée de la femme obsède, tout bouillant de désirs effrontés et timides. Mais le héros de la comédie, c'est Figaro, le sémillant barbier, un Figaro singulièrement élargi et grandi. Il n'est plus serviteur des amoureux ; l'amoureux, c'est lui : le mariage qu'il procure, c'est le sien ; et dans cette affaire, les subalternes, les comparses, ce sont ses maîtres. 11 travaille pour lui ; il traite d'égal avec le comte, qui s'est fait son rival, il lui rend menace pour menace, crainte pour crainte. Aussi est-il superbe d'entrain, d'audace, et d'effronterie.
Une sensualité inquiète émane de toute la pièce. L'argent, l'intérêt y ont leurs rôles, mais secondaires : ce qu'on se dispute, c'est l'amour. Depuis la duègne ridée jusqu'à la petite niaise de Fanchon, la commune affaire de tous les personnages, c'est la chasse au plaisir ; une ardeur fiévreuse les emporte tous. Mais tandis que la maturité mélancolique de la comtesse et l'acre précocité de Chérubin se rapprochent, tandis que la dépravation invétérée du comte le promène de tous côtés, parmi ces déviations et ces perversités, cet intrigant Figaro et sa gaillarde Suzanne représentent la robuste, la saine, la droite nature, ils courent honnêtement sur le grand chemin du mariage. Leur couple, autant que le peut faire l'auteur, est chargé des intérêts de la morale, pour la honte de la noblesse et pour la gloire du Tiers état.
Et cela nous conduit à examiner le sens politique de la pièce. Il y avait dans le Barbier quelques épigrammes : mais ici toute la comédie est une effrontée dérision de l'ordre établi. Le comte Almaviva met la justice au service de ses caprices amoureux : à travers son grand air, sa dignité de façade, on l'aperçoit immoral et berné. Figaro se dresse devant lui, ayant le mérite, le droit, l'honnêteté relative : il a même la popularité, grand signe des temps. Dans ce Figaro, Beaumarchais a mis tous ses instincts de révolte ; par la bouche de Figaro, il verse le ridicule sur tout ce qui soutenait l'ancien régime : no-
de Chabannes, Heureusement ; Vadé, le Trompeur trompé ; Favart, Ninette à la cour ; Marivaux, la Fausse Suivante ; Voltaire, le Droit du Seigneur, etc. (cf. Lintilhac).
LE MARIAGE DE FIGARO
blesse, justice, autorité, diplomatie ; il fait une revendication insolente des libertés de penser, de parler et d'écrire, il réclame contre l'inégalité sociale ; d'un côté, la nullité et la jouissance ; de l'autre, le mérite et la peine. « Parce que vous êtes un grand seigneur, vous vous croyez un grand génie vous vous êtes donné la peine de naître rien de plus;... tandis que moi, morbleu ! » Lui, morbleu ! n'avait-il pas aussi tous les goûts pour jouir?
Beaumarchais n'a pas inventé une idée : il n'est qu'un écho : il ne fait que recueillir la quintessence des doctrines encyclopédiques, ramasser les aspirations du public, aiguiser en mots coupants ce que tout le monde pense. Il lâche ses épigrammes meurtrières contre les privilèges et les privilégiés : même dans ce fameux monologue, qui ne sert de rien à la pièce et sans lequel la pièce perdrait sa valeur, Figaro fait le procès à la société avec une amertume d'ironie, une âpreté de colère, qui donnent à l'explosion
LA FOLLE JOURNÉE OU LE MARIAGE DE FIGARO, a Titre dt l'édition originale de 1785. (Bibl. Nat. Imp.) CL. HACHETTE.
UNE SCÈNE DU PREMIER ACTE DU MARIAGE DE FIGARO, a Gravure de Lienard, d'après Saint -Quentin, peur l'édiiicn de 1785. (Bibl. Nat., Imp.) CL. HACHETTE.
de ses rancunes personnelles une singulière ampleur.
Le public prit Figaro comme Beaumarchais le lui donnait, pour le défenseur de la liberté contre le despotisme, de l'égalité contre les privilèges. De là l'enthousiasme universel qui l'accueillit, et pour achever de donner sa signification à ce succès unique, les privilégiés eux-mêmes, qui remplissaient la salle le 27 avril 1784, furent les plus bruyants, les plus forcenés dans leurs applaudissements. Ils révélaient leur impuissance : une société est perdue quand elle n'a plus foi en son droit, et se moque des principes qui la soutiennent. Si bien qu'à distance, Figaro nous paraît le représentant de l'esprit révolutionnaire, et son monologue semble annoncer les cahiers de 1789. Mais prenons garde: le drôle est-il bien qualifié pour représenter le laborieux, l'honnête Tiers état? et les hommes, la nation de 1789, ne pourraient-ils s'estimer calomniés par le rapprochement? En vérité, ce que représente Figaro, c'est le monde des faiseurs de tout ordre, hommes d'Etat, littérateurs ou financiers, ambitieux, intelligents, effrontés, qui courent à l'assaut des places et à la conquête de l'argent : je ne vois pas qu'il travaille véritablement pour le peuple. Son monologue se résume en un énergique :