AVIS DE L'ÉDITEUR
Les récents décrets relatifs aux congrégations religieuses ont attiré vivement l'attention publique sur le célèbre ordre des Jésuites.
La présente « Histoire impartiale » n^est donc pas seulement une œuvre littéraire de grande valeur; elle constitue aussi un curieux document pour l'histoire politique de notre siècle. Elle n'était pas très répandue néanmoins, n'ayant été publiée, jusqu'à présent, que dans l'édition définitive des œuvres complètes d'Honoré de Balzac.
L'éditeur s'est donc décidé à en faire une réimpression spéciale, à la portée de tous ceux qui veulent connaître l'opiaion d'un écrivain aussi éminent sur ce que fut, à travers les siècles, la puissante Compagnie de Jésus.
C'est ici le cri de la vérité et de l'innocence. Cerutti, Apologie de l'InslUut.
Un ordre célèbre fut anéanti en 1773 par Clément XIV, souverain pontife. Cet ordre avait été dissous quelque temps auparavant, dans chaque État de l'Europe, par les différents rois. Les royaumes étaient alors gouvernés despotiquement; la société contre laquelle le pouvoir déployait ses rigueurs n'avait qu'un parti à prendre, celui d'obéir sans élever la voix. Condamné sans avoir été entendu, l'ordre des jésuites se résigna.
Ici, faisons observer qu'une société composée d'une multitude de personnes, liée à une foule d'intérêts, et possédant des biens immenses, forme un être politique bien autrement intéressant qu'un simple particulier, tel riche et influent qu'on puisse le supposer. Remarquons qu'alors on condamna cet être politique avec la plus grande injustice, au moins dans les formes; qu'on viola à son égard les droits les plus sacrés, regardés comme la base de toute législation humaine; que la Société enfin fut jugée sans avoir été appelée à comparaître et à présenter sa défense.
Les biens que la Société possédait lui avaient été librement donnes par diverses personnes; il était odieux de les lui retirer violemment. On pouvait la dissoudre, mais aucune autorité n'avait
le droit de lui ravir ses possessions. Soumise à cet acte exorbitant de despotisme, la Société a obéi passivement, sans avoir eu même le pouvoir de publier sa défense apologétique. La puissance, bq effet, qui anéantissait l'ordre, conséquente avec elle-même, ne devait pas laisser la parole à sa victime.
La situation de l'ordre et de ses persécuteurs n'avait pas changé lorsque la Révolution éclata. Dans ce grand mouvement des peuples, il fut d'autant plus impossible aux jésuites de se justifier, que les différentes assemblées législatives avaient détruit tous les ordres religieux, et que, d'ailleurs, la Société éparse ne formait plus un corps en état de se défendre.
Le premier effort que devaient faire les restes précieux de cette société célèbre, était donc d'obtenir le rétablissement de l'ordre. Une fois redevcnus un être, un corps, ils devaient tout tenter pour donner un essor vainqueur à la vérité, et rendre publique l'honorable histoire de leur ordre, qui partage avec celui des templiers la plus grande célébrité que les talents et les persécutions puissent acquérir à des religieux.
Mais le règne deBuonaparte était peu favorable à l'expression de la vérité historique : la liberté de la presse, comme toutes les autres libertés , existait de droit sans exister de fait, et le triomphe d'une force toute militaire offrait peu de chances de succès à un livre dans lequel la cause d'une société tant calomniée eût été plaidée avec chaleur. Napoléon, d'ailleurs, quand même il eût eu le dessein (comme plusieurs de ses actes semblent l'indiquer) de faire servir un jour l'enseignement de la Société de Jésus à la consolidation de sa dynastie, aurait, pour le moment, agi contre ses propres vœux et son intime conviction; il eût étouffé une tentative honorable et hardie, parce que les bases de son trône reposaient sur un terrain composé de trop d'éléments disparates, et que les différents partis révolutionnaires, qu'il essayait de contenir et de tromper, auraient manifesté trop hautement leurs craintes, à l'aspect d'une société qui forme le lien le plus durable des monarchies, et qui a de tout temps été le palladium de la couronne et de l'autel.
Le retour d'une dynastie auguste au trône de ses pères, l'établissement du système constitutionnel en Franco, et la liberté de
la presse, qu'il consacre, en tant que les opinions émises ne blessent aucune des lois de l'État, sont d'un favorable augure pour la Société de Jésus. Aujourd'hui donc, pour la première fois depuis cinquante ans, une voix ose s'élever en faveur de ce célèbre institut, et va proclamer la vérité.
Cet écrit ne s'adresse à aucun parti, à aucune opinion particulière; on le soumet à tous ceux qui ont le sens droit et le sentiment de l'équité naturelle. Tout ce que l'auteur demande à ses juges, c'est de quitter toute prévenlion, hostile ou favorable, de se former une opinion personnelle, sans adopter celle que les autres se sont faite, de s'en tenir à la voix de sa conscience, en méprisant celle du préjugé; c'est enfin de se souvenir que les éléments de cette histoire ont été puisés dans tous les écrits que l'esprit de parti et d'intolérance a fait naître contre les jésuites. Si la masse des faits rapportés par les ennemis de la Société forme une histoire tout à son avantage, nous aurons rempli notre tâche. Nous présenterons ces faits dans leur simplicité, notre éloquence sera la bonne foi, nous nous appuierons toujours sur des preuves évidentes, et notre écrit tout entier fera entendre aux âmes vertueuses le cri de l'innocence et la voix de la raison.
En H91, sous le règne de Ferdinand et d'Isabelle, et sous le pontificat d'Innocent VIII, Marine Senez, femme de don Bertrand, seigneur de Loyola, petit village de la province de Guipuscoa, mit au monde un fils, dernier de onze enfants. En l'honneur de la sainte Vierge, elle voulut accoucher dans une étable, et donna le jour à Ignace, le fondateur de la Société de Jésus.
Jusqu'à l'âge de vingt-neuf ans, le jeune Ignace, en proie à une imagination ardente, vécut à la cour et fit la guerre. En 1521, les Français assiégeaient Pampelune; il y court, et défend la ville, qui se rend malgré ses efforts; il se retire alors dans la citadelle, et reçoit, à l'assaut que les Français livrent pour l'emporter, des blessures si graves, qu'il est obligé de se faire transporter au château de Loyola. Les historiens avouent qu'il déploya en cette occasion la plus rare valeur, et l'un d'eux nous a conservé le détail de ses XXIII. 2
blessures. Il paraît qu'un boulet de canon lui avait cassé la jambe droite, et que, la trouvant mal remise, il consentit à une nouvelle fracture pour obtenir une parfaite guérison ; il restait après l'opération un os déplacé dans son genou : il le fit couper pour éviter jusqu'à une légère difformité.
Ces circonstances, assez indifférentes en elles-mêmes, annoncent cependant le grand caractère dont il né cessa depuis de donner des preuves. En effet, pendant le temps d'inaction que nécessitait la guérison de ses blessures, le jeune guerrier lut de saints livres qui furent pour lui comme une lumière céleste; tout à coup, ses idées changent, son âme s'enflamme, il est frappé de la beauté des vérités chrétiennes, elles pénètrent au fond de son cœur; son bouillant courage s'exerce sur la religion; dès ce moment, un enthousiasme naît en lui pour durer toute sa vie terrestre.
Un grand obstacle s'opposait à sa passion des choses saintes : il aimait avec ardeur une noble et vertueuse dame, il en était aimé; leurs cœurs étaient purs et leurs âmes également belles. Ignace de Loyola, jeune, courageux, beau, bien fait, plein de nobles qualités, et capable de mener à fin les plus grandes entreprises, va trouver sa belle maîtresse, lui expose en traits de feu sa vocation divine; bientôt, s'encourageant l'un l'autre à un sublime sacrifice, ils résolvent de mettre le monde entier entre eux; et Ignace de Loyola, se vouant à la sainte Vierge, fait vœu d'entreprendre un pèlerinage à la terre sainte.
C'est ainsi que le courage qui ne s'exerce que sur des souffrances physiques fut suivi, ou plutôt était accompagné, dans cette âme brûlante, du courage plus rare qui combat les plus vives affeclions. A ce moment de la vie de Loyola, nul homme ne peut lui refuser son admiration; déjà on entrevoit en lui le génie supérieur qui doit, à travers mille obstacles, fonder une institution immortelle.
Ces détails sont vrais; nulle imposture n'a pu les détruire; ils se trouvent rapportés même par les ennemis qui ont écrit sur cet homme célèbre, que l'Église se fit un devoir d'admettre au céleste collège des saints.
En 152!i, il avait rempli les obligations que lui imposait son vœu, et ce fut à son retour de Jérusalem que, reconnaissant combien son éducation imparfaite et négligée se trouvait peu en har-
monie avec le noble but qu'il se proposait, il commença à étudier dans les diverses universités d'Espagie. Soit qu'il trouvât l'enseignement vicieux, soit que les connaissances des professeurs espagnols ne fussent pas assez étendues pour son esprit vaste et son désir immodéré des sciences ecclésiastiques, il vint en France pour y continuer ses études. Il apporta à Paris un bagage considérable formé seulement de livres et d'écrits composés par lui. Ce fait est avéré, et répond suffisamment au reproche d'ignorance qu'on a affecté d'adresser au fondateur de la plus savante compagnie qui jamais ait paru en Europe. Un homme qui étudie avec ardeur, qui écrit, qui médite, et qui, après avoir suivi l'instruction des plus fameuses universités d'Espagne, vient encore en France dans le seul but de s'instruire, ne peut pas être un ignorant.
En 1533, saint Ignace s'attacha ses deux premiers disciples, Pierre Lefebvre et François Xavier, devenu depuis si célèbre. Loyola avait déjà fait des prosélytes, mais ils l'avaient abandonné. Alors il voulut fixer ses courageux disciples auprès de lui par des nœuds indissolubles. En 153Zj, le 15 août, il rassemble Lefebvre, François Xavier, Salmeron, Laines, son successeur, Rodriguès et Bobadilla, dans la chapelle de Montmartre, et, là, après une messe dite par Lefebvre, Ignace de Loyola, leur développant son noble dessein, fonda tacitement la célèbre Société de Jésus, et ils commencèrent par faire, à la face du ciel, et sous la puissante sauvegarde de la volonté humaine et divine, un double vœu de chasteté et de pauvreté.
Quel homme n'admirerait l'étonnant spectacle que présente la réunion de sept hommes mus par une noble pensée, qui, s'adressant au Ciel, déposent sous la voûte d'une chapelle leurs désirs, leurs espérances mondaines, et se confondent dans un sentiment unique, celui du bonheur de leurs semblables! Ils se sacrifient à une œuvre perpétuelle de bienfaisance, pour laquelle ils n'espèrent ni biens, ni pouvoir, ni jouissances; ils s'attachent avec force à l'avenir, ne voyant de vie que dans le Ciel, et se contentent sur cette terre de ce bonheur intime que donne une conscience pure.
Que l'on s'appesantisse sur ce tableau, qu'on l'onvisage sous tous ses aspects : il n'a pas la brillante couleur qu'offre la pointure du dévouement militaire ou civil; mais, en songeant que les
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pieux fondateurs de la Société de Jésus n'entrevoyaient dans l'avenir que des travaux sans récompense, de longs voyages entrepris pour répandre la parole divine, un dévouement dont le martyre était le prix, on trouvera l'énergie humaine se déployant dans sa plus grande force, et la conception semblera si vaste, si puissante, si fixe, qu'on n'apercevra rien dans les choses humaines qui puisse être l'objet d'un tel effort. Il n'y a que la puissance divine, que le sentiment religieux, qui soient capables d'exalter ainsi Tàme de l'homme; les bienfaits que le Seigneur a promis ne sont pas de ce monde, et, de quelque côté que l'on jette les yeux, on est forcé de convenir que les illustres fondateurs de cette grande société n'étaient pas des hommes ordinaires.
S'il était permis à l'historien de répandre l'attrait séducteur des compositions de l'imagination sur des faits exactement rapportés par la chronologie, il exciterait facilement l'intérêt en faveur de ces sept reUgieux, jetant ainsi les fondements d'un empire par la force seule de leur volonté ; mais la vérité fuit les ornements : elle est nue, elle est sévère.
Trois disciples d'Ignace avaient des intérêts à régler en Espagne; Loyola exerçait un tel empire sur eux, qu'il leur enjoignit de l'attendre à Venise. Seul, il alla détacher ses trois plus célèbres disciples de tous les liens humains, et, en 1537, trois ans après le serment de Montmartre, ils étaient tous réunis à Venise. Déjà Laines avait attaché à la Société trois nouveaux membres qu'il présenta aux fondateurs.
Ce fut de Venise que saint Ignace de Loyola envoya une députation à Rome pour faire reconnaître et autoriser son ordre ; dès ce temps, il commença, aidé de ses disciples, à instruire la jeunesse.
Le mérite des hommes qu'Ignace avait choisis était tel, qu'avant même que la bulle d'institution parût, le roi de Portugal demanda à Ignace quelques-uns de ses disciples pour aller prêcher la foi aux Indes; c'est alors que le célèbre François Xavier entreprit la première mission.
Six ans après le serment de Montmartre, le pape Paul III, malgré la résistance des ordres établis qui s'opposaient puissamment à la création des jésuites, autorisa, par une bulle du 27 septembre 1540, l'institution de la Société, sous le nom de Compagnie de Jésus.
Le saint fondateur de cet ordre immortel avait dès longtemps parcouru les universités des différents royaumes, et, soit qu'il eût trouvé \q système d'enseignement incomplet, soit qu'il eût reconnu que les grandes idées morales et religieuses y manquaient, ou qu'il eût aperçu dans l'ensemble un défaut de pensée unique, de but élevé, il donna à son institut la mission sublime d'éclairer toute la terre, d'y répandre les arts, les sciences et les belles idées morales de christianisme.
Que l'on sépare un moment par la pensée, de la personne d'Ignace de Loyola, la qualité de fondateur de l'ordre des jésuites, qu'on le considère comme homme, on reconnaît un grand génie, un esprit supérieur qui ne peut rien enfanter que de noble et de grand. Gela est si vrai, que les écrivains qui, comme Pascal et d'Arnaud, combattirent sans ménagement l'ordre, n'ont jamais attaqué son fondateur.
Telle fut sans doute la pensée de ce grand homme à l'aspect de la variété et du peu d'unité de l'enseignement en Europe. Il vit que les corps subsistaient toujours, que rien ne pouvait détruire les masses, et qu'au milieu des nations il fallait créer une nation séparée de tous les intérêts, dont tous les êtres fussent réunis dans une pensée unique, dont toutes les volontés particulières concourussent à un but noble et utile. 11 décréta que ce but serait de conserver le flambeau sacré des arts, des sciences et des saines doctrines religieuses et morales. Ignace voulut faire tendre l'éducation humaine vers la perfection, et, pour atteindre ce but général, il fallait diriger chaque créature dans la route que ses talents l'appelaient à parcourir. Un corps animé d'un esprit immortel était seul capable d'exécuter un dessein qui demandait des siècles pour son achèvement. Ignace créa ce corps enseignant, et, tout en contractant l'obligation de prêcher la parole sainte chez tous les peuples, il fit régner sa pensée favorite dans son institut. Certes, Ignace de Loyola est un grand homme; et si, dans l'antiquité, un sage se fût présenté expliquant une entreprise aussi colossale, son nom n'eût jamais péri.
Ignace dut, dès l'abord, être effrayé par les obstacles qui lui allaient," être opposés dans tous les pays. Partout l'enseignement était entre les mains de divers coi'ps, et, s'il n'avait pas été animé
d'un courage plus qu'humain, et soutenu par une résolution divine, il eût renoncé à son œuvre de gloire ; mais cette entreprise portait le sceau de la Providence, elle devait réussir.
Le bref d'institution rendu, Ignace fut nommé tout d'une voix général de l'ordre, et sur-le-champ la Congrégation se répandit dans l'univers. Chaque membre, malgré cette dispersion, était toujours animé par la grande pensée qui restait, comme un flambeau, déposée dans le conseil de l'ordre. Tous agissaient avec une confiance et un dévouement sans bornes, parce que tous travaillaient pour le bonheur du monde et la gloire de la religion. Xavier part pour les Indes, et soumettra des régions entières à la foi ; Salmeron va en Angleterre, Bobadilla est appelé à la diète de Ratisbonne, seize jésuites se rendent à Paris. Déjà Laines a fondé deux collèges en Portugal, et l'Italie accueille le nouvel ordre. Partout enfin, les rois et les peuples, convaincus de l'utilité de cette belle institution, la reçoivent avec enthousiasme, et s'empressent d'en recueillir les fruits.
Maintenant, laissons saint Ignace appliqué à tracer les fameuses constitutions de sa Société, et ne nous occupons que de l'histoire des jésuites en France. En effet, les travaux de cet ordre, dans notre patrie, sont le seul objet de cet écrit; c'est l'histoire des jésuites français que nous avons entrepris d'écrire; ce sont les bienfaits que l'esprit de l'ordre a semés que nous voulons faire ressortir.
En 1534, Ignace avait fait son serment solennel à la chapelle de Montmartre; en 15/»2, c'est-à-dire huit ans après, il envoya seize jésuites à Paris. Il veut ainsi que la terre sur laquelle la Société a pris naissance participe la première aux bienfaits de sa noble institution. C'est à cette époque que commence l'histoire de la Compagnie de Jésus en France, et, dès lors, nous ne marcherons plus que de faits en faits, et c'est dans le récit des écrivains qui ont le plus violemment attaqué l'ordre que nous puiserons toujours ces faits, pour les combattre ou les exposer sous leur véritable aspect.
En 1542, la France était en guerre avec la plus grande partie de l'Europe, et notamment avec l'empereur Charles, roi d'Espagne. Or, parmi les seize jésuites qu'Ignace envoya à Paris, il s'en trouva
huit espagnols ; ils furent obligés, aux termes d'une ordonnance qui enjoignait aux sujets espagnols de quitter le royaume sous un bref délai, de retourner dans leur patrie. C'est cet événement qui a servi de base aux calomnies d'une foule d'auteurs qui ont prétendu que les jésuites avaient été chassés de France à leur apparition. La vérité est que les huit jésuites espagnols se retirèrent à Louvain, où ils ont fondé cette université devenue si célèbre, et que les huit autres restèrent à Paris.
Par sa bulle de 1540, le pape avait restreint le nombre des jésuites à soixante ; mais une nouvelle bulle, du 1^ mars de l'année suivante, laisse aux supérieurs la liberté d'admettre, sans restriction de nombre, tous ceux qu'ils jugeront nécessaire d'y appeler. Au concile de Trente, la Société paraît avec éclat, et reçoit les éloges de tous les prélats de la chrétienté réunis. Enfin, le mérite de la Société est tellement hors de doute, que déjà les grands, les papes veulent la combler de faveurs; et Lejay, l'un des premiers disciples d'Ignace, est nommé évêque. Sur-le-champ le fondateur fait révoquer la nomination, et défend à ses religieux d'accepter la moindre dignité ecclésiastique; il défend même aux jésuites de célébrer l'ofiQce divin, afin que rien ne puisse les détourner du noble but que se propose la Société.
Le célèbre Guillaume Duprat avait, dès ce temps, été frappé de l'utilité de la Compagnie de Jésus, et ce fut lui qui protégea son établissement en France. 11 était évêque de Clermont, et avait à Paris, rue de la Harpe, un hôtel vaste et propre à faire un collège ; il le donna à la Compagnie de Jésus.
C'est ici le lieu de peindre la situation morale de la France, et surtout de Paris. Depuis un temps immémorial, l'Université avait conquis d'immenses privilèges; elle formait un corps imposant et formidable dans l'État. Au milieu des troubles du règne de Charles VI, on la voit jouer un rôle, et ce corps tout-puissant fait juger Hugues Aubriot, prévôt de Paris, pour avoir porté la main sur deux étudiants.
L'Université, ayant le monopole de l'instruction publique, avait de nombreux partisans, une puissance colossale, et se rattachait à mille liens privés et politiques; clic exerçait enfin à elle seule, par le respect qu'inspiraient ses savants et ses professeurs, la terrible
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puissance de la pensée et de l'opinion qu'elle faisait mouvoir à son gré ; elle tenait à la magistrature, dont les membres sortaient de son sein, comme au clergé, dont elle avait formé le moindre curé; son influence, sourde dans les moyens, était prodigieuse dans les effets; l'État, d'ailleurs, se trouvait dans les circonstances les plus difficiles : un schisme s'élevait, et la guerre grondait de toutes parts. C'est dans un tel moment que les jésuites arrivaient.
En 1554, la Compagnie, dans l'asile donné par Guillaume Diiprat, avait si fort éclipsé l'Université, que ce grand corps, soulevant toutes les haines, parce qu'il se sentait humilié par la supériorité des talents de la nouvelle société, rendit un décret contre les jésuites, décret auquel applaudirent tous les sectateurs de l'Université.
On ne peut comparer ce décret qu'à l'injure qu'un adversaire lancerait contre son compétiteur avant le jugement du tribunal; car l'Université était, dans sa propre cause, juge et partie; aussi, un homme impartial ne peut voir dans cet acte aucune marque d'improbation de la part de la nation, de la cour ou du clergé; c'est un effet de la défense d'un corps qui tombait de vétusté, et qui tremblait à l'aspect d'une jeune institution étincelante de talents.
Aussi, protégés par Guillaume Duprat, les jésuites se retirèrentils sur la paroisse de Saint-Germain des Prés, continuant paisiblement à semer les bienfaits de leur enseignement.
En 155G, Ignace mourut à Rome le 31 juillet, âgé de soixantecinq ans; et, si à cette époque il n'y avait pas encore à Paris, lieu de son serment, patrie de son ordre, un collège établi, il eut du moins la consolation de voir la Société répandue sur toute la terre, poliçant .es Indes, catéchisant la Chine, l'Amérique, le Japon, éclipsant les corps enseignants de l'Europe, et comptant cent collèges, sans y comprendre les noviciats, les maisons professes et les missions. L'Europe avait reçu avec acclamation et reconnaissance une institution favorable à la consolidation de toutes les idées religieuses, bienfaisantes et monarchiques; enfin, le monde vit un grand homme dans Ignace, l'Église y vit un saint, et le canonisa par la suite. Laines, celui de ses disciples qui avait le plus le génie de son maître, fut choisi pour son successeur.
En France, le roi Henri li avait assuré aux jésuites sa royale
protection, et l'on remarquera que déjà l'utilité des jésuites était devenue si évidente, que l'ordre triomphait de l'Université. La mort du roi vint empêcher les jésuites de profiter de la faveur qu'il leur accordait. Enfin, en 1560, toute la cour, le haut clergé, le roi François II, l'administration entière, frappés de la grande pensée qui dirigeait cet ordre, et du noble but auquel il tendait, ordonnont cinq fois au Parlement d'enregistrer les lettres patentes qui autorisent l'enseignement de la Société; cinq fois le Parlement déclare que les constitutions de l'ordre sont contraires aux libertés de l'Église gallicane, et bientôt la mort de François II vient encore retarder le triomphe de l'institut.
Arrêtons-nous un peu à cette époque. Huit jésuites viennent en France en 15/i2; et, en 1560, c'est-à-dire dans l'espace de dix-huit années, sous l'administration changeante de trois rois, ils avaient réussi à intéresser à leur ordre tout TÉtat, et la seule objection que leurs ennemis acharnés purent opposer à l'établissemeni de leur ordre, fut que ses constitutions étaient contraires aux libertés de l'Église gallicane. Le Parlement, cependant, avait sanctionné le concordat de François P^ qui venait de ruiner l'É^^lise gallicane, défendue avec tant d'opiniâtreté par saint Louis lui-même.
On le demande à tout homme de bonne foi, quel talent n'a-t-il pas fallu déployer dans l'instruction, quel génie la Société ne dutelle pas faire briller, ou plutôt, de quelle utilité n'était-elle pas, puisqu'elle put, à travers tant d'obstacles, parvenir à ce résultat? Les mœurs devaient être irréprochables, l'enseignement supérieur, les sujets distingués, la puissance, les biens, nuls : tout gisait dans la force du système d'instruction même, et l'on ne lui opposait qu'un prétexte vain, comme on le verra lorsque nous analyserons ces fameuses constitutions.
Le célèbre Duprat, un des plus grands politiques du temps, avait laissé cinq cent mille livres à la Société, au cas où elle serait reçue en France. Forte de ses institutions, la Société demande au Parlement de prononcer; le Parlement renvoie à l'évêque de Paris, qui enfin, vaincu par l'ascendant d'une vérité si supérieure, consent à la réception, tout en renvoyant la décision suprême de l'afTaire à la célèbre assemblée que l'on a nommée Colloque de Poissy. Laines accourut à cette assemblée du clergé français, et là obtint que la
Société serait définitivement reconnue. En 156.'i, les Pères ouvrirent à Paris leur collège, avec cette inscription : Collège de la Compagnie de Jénts de Ckrmont.
Qu'on réfléchisse aux obstacles que présentait la France; et qu'après les avoir récapitulés, on songe que ce collège s'ouvrit vingt-deux ans après l'arrivée des huit jésuites, on sera forcé de convenir qu'il a fallu une véritable supériorité dans tous les genres chez cette sainte compagnie. iMais à peine ce collège fut-il ouvert, que l'Université, citant les jésuites à son tribunal, leur fit subir un examen; et, trouvant que leurs talents étaient trop hors do comparaison avec ceux de ses propres professeurs, défendit aux écoliers d'assister aux leçons des jésuites. Alors, le Père Pigenal, recteur au collège de Clermont, présenta à l'Université une requête pleine de sens et de modération, demandant à être admis dans le sein de l'Université.
A cette époque, le Parlement, le clergé et l'État, après avoir reconnu l'utilité de la Compagnie, la laissent se débattre avec l'Université, sans intervenir; c'est assez dire qu'ils abandonnent le faible au fort. La Société tente les voies de conciliation, fait les propositions les plus naturelles et les plus justes, et ne recueille jamais pour réponse que l'injure, parce qu'elle a raison, et que sa science porte ombrage à son ennemie.
Croirait-on que cette requête, si naturelle et si polie, que cette demande modeste à la fois et généreuse, alluma le fameux procès dans lequel plaidèrent Dumoulin, Etienne Pasquier et Versoris! ce dernier avait entrepris la cause sainte. La discussion dura deux audiences; et l'Université, toute-puissante, avait fait conclure le procureur général à l'expulsion de ses adversaires. Le Parlement appointa les parties, c'est-à-dire laissa les jésuites continuer leurs leçons.
Cet arrêt est remarquable : la matière a été discutée pendant deux audiences; les hommes les plus célèbres du temps ont exposé les faits, plaidé pour et contre, et le Parlement, cet antique conservateur de la chose publique, malgré ses préventions, admet la Société.
Lorsque, dans un État, deux corps aussi considérables que l'Université et la Société de Jésus plaident ensemble, par cette raisoa
même que les corps sont difficiles à détruire, il faut s'attendre à des combats, à des inculpations injurieuses, et c'est surtout l'influence de l'Université qu'il faut toujours avoir devant les yeux, lorsqu'on examine l'histoire de l'établissement des jésuites en France, pour y rapporter tout ce qui arrive de malheureux à cet admirable institut ; mais il triomphe toujours des obstacles, car il semble que son fondateur lui ait légué à toujours, et ses pensées nobles et utiles, et cette énergie espagnole qui marche au but avec constance, sans s'écarter de la voie qu'elle s'est tracée.
Dévoués à l'autel, et à l'autel catholique, comme à la monarchie, il faut considérer les jésuites obligés de donner leur assentiment à tout ce qui s'entreprend dans l'intérêt de la grande et belle cause du trône et de l'autel; ainsi, lors des troubles suscités par les calvinistes, ils furent dans la nécessité de subir la conséquence de leur position et de suivre le torrent. Leurs adversaires n'ont pas manqué de rejeter sur eux le blâme que mérite une foule d'événements politiques de cette malheureuse époque, tandis que, forcés de complaire au pouvoir, ils marchaient en paix vers le but de leur institution, sans être les complices de ces événements autrement que par leur impassibilité. S'ils s'étaient interposés entre la cour et les calvinistes, on leur aurait reproché de se mêler des affaires de l'État, et, alors que leur sagesse les a préservés de ce piège, on les accuse de leur inaction. Étrange effet de la partialité humaine, qui argue à mal de toute espèce de conduite, de ceux qui sont l'objet de l'envie !
Ils commençaient, en effet, à donner de vives inquiétudes à l'Université; car Charles IX et son conseil, frappés des avantages que présentait un corps religieux chargé de l'instruction publique, reconnaissant que ce corps, par ses principes et ses talents, ne formerait que des générations savantes, chrétiennes et monarchiques, et pourrait opposer une barrière bien plus puissante au calvinisme que l'Université, composée de laïques, sans unité d'esprit et de vues, puisqu'ils avaient chacun des intérêts particuliers, permit, en 1570, à la Société, de recueillir toutes les donations qu'on lui contestait, et de recevoir, à l'avenir, toutes celles qui lui seraient faites. Dès lors, la Société fut embarrassée des dons et des bénéfices dont on la combla; et certes, la situation de
la France, dans un pareil temps, détruit toute inculpation de séduction. Les offrandes furent tellement volontaires, que la jalouse Université, qui décriait la Société par toute sorte de moyens, ne s'est jamais élevée contre les donations que lui firent une foule de maisons puissantes; car alors l'aristocratie française était frappée des avantages que présentait une telle institution. Ce furent le cardinal de Bourbon, le roi, les princes, qui s'empressèrent de protéger la noble conception du saint Espagnol, et toutes les villes de France, qui n'avaient pas de collèges, sollicitèrent, comme on le voit dans les mémoires du temps, l'avantage de posséder dans leur sein l'enseignement des Pères de Jésus. A Poitiers, c'est la ville qui leur donne un collège. Besançon et Verdun les supplien* de venir s'établir dans leurs murs. Enfin, en 1578, le cardinal de Bourbon sollicite une bulle du pape, qui leur accorde la suprématie sur toutes les universités.
A cette époque, nulle société n'avait, dans le monde, rendu de plus éminents services aux sciences et aux arts. Mathias Ricci était à la Chine, et étudiait toute la science des lettrés, leur langue et leurs mœurs; Possevin florissait en Pologne; les Indes, le Brésil, les Açores, le Japon, tout le globe connu était parcouru par eux ; ils avaient formé un foyer de sciences et de découvertes, qui a puissamment contribué à l'accroissement des connaissances humaines. L'écrivain le plus acharné contre la Société est forcé de convenir qu'alors le Parlement tolérait les jésuites, à cause du mérite personnel des révérends Pères, et il cite entre autres le savant Père Maldonat, qui mourut en 1583.
Aussi ce fut vers ce temps que l'on a chargé la Société d'une multitude de crimes; le meurtre du prince d'Orange, par Balthasar Gérard, les desseins de Salcède, de Parry, de Jaurejuey, leur sont imputés; et les calomniateurs n'ont oublié qu'une seule chose, c'est d'appuyer leurs récits et leurs inculpations sur quelques apparences raisonnables. Ces accusations tombent d'elles-mêmes, car les collèges oii ces scélérats ont étudié, n'étaient pas des collèges de la Compagnie, et presque tous sont des jeunes gens élevés dans une autre communion. Guillaume Parry était protestant, Salcède n'était pas catholique, et Jaurejuey, âgé de dix-huit ans, n'avait jamais pu connaître de jésuite : aussi cette dernière accusation
est-elle appuyée sur des ouï-dire. Ce fat en allant au supplice qu'il écrivit qu'on lui avait annoncé qu'il irait au Ciel. Mais le Vieux de la Montagne, promettant le Ciel, était-il jésuite?
Les esprits judicieux, les hommes célèbres qui ont été opposés aux jésuites, n'ont jamais adopté ces fables grossières. Pascal n'attaquait pas la Société sur de semblables rêveries; et, en effet, qu'en serait-il revenu à la Société, de faire assassiner les souverains? car il faut au moins raisonner sur cette étrange proposition; et, après en avoir appelé au sens et à l'esprit de chacun, nous renverrons une fois pour toutes à cet article de notie histoire.
Supposons qu'une société ait l'intention d'arriver au gouvernement du monde, en assassinant les souverains contraires à ses desseins : d'abord, il faudra les tuer tous les uns après les autres, car, à l'exception de quelques jeunes princes, qu'une semblable société pourrait élever, et de quelques rois qu'elle parviendrait à circonvenir, il est certain qu'aucun monarque ne voudrait subir le joug d'une société semblable; ainsi, nul doute que la Société n'ait une énorme suite d'assassinats à exécuter en perspective. Et que l'on remarque bien que nous prenons l'assertion de nos adversaires dans tonte sa latitude, car ils ont accusé les jésuites de vouloir la mort de tous les souverains. Nous ne citerons pas les auteurs de cette accusation, cette tâche seule fournirait un livre; les pièces sur ce sujet composent une bibliothèque entière. Les inculpations sont si publiques, si audacieuscnient renouvelées, qu'elles sont devenues populaires. C'est dans ce sens qu'il est devenu important de les détruire.
Quel homme calme et réfléchi se refusera à reconnaître l'absurdité d'une pareille entreprise, et son impossibilité? Il suffirait du meurtre d'un roi pour révéler les principes qui feraient agir les meurtriers; au second assassinat, on reconnaîtrait le but, les auteurs, les maximes ; il suffirait alors d'une ordonnance dans chaque royaume pour bannir sans retour la Société. La preuve, c'est que les jésuites ont été détruits par de simples coups d'État. La supposition d'un projet d'usurpation pourrait s'admettre à l'égard d'un seul royaume, mais on a accusé les jésuites du meurtre des princes protestants comme de celui des princes catholiques.
Enfin, supposons que les directeurs d'une semblable entreprise restassent toujours inconnus, dans quel but cette entreprise seraitelle faite? Nous n'en apercevons d'autre que le gouvernement despotique de la terre. Un tel projet serait chimérique, car un tel joug serait brisé aussitôt que connu. Qui voudrait le supporter? Les peuples, les grands, les rois? Le temps est passé où l'on pouvait admettre la théocratie comme forme de gouvernement, et il n'y a pas un seul ecclésiastique qui ne le sache.
Maintenant, on conviendra qu'il serait ridicule de prêter à l'assassinat des rois le but du monopole de l'enseignement dans l'univers, ou la direction des consciences ; car, dans l'un ou l'autre cas, la volonté souveraine expire aussitôt qu'elle a un air de violence à l'égard du sujet. Aucune puissance au monde ne peut changer la volonté d'un père, d'un époux; les citoyens sont libres de ne pas envoyer leurs enfants au collège, comme d'empêcher leurs femmes d'aller au confessionnal des jésuites. La Compagnie entreprend de remplir les obligations des deux ministères qui réclament le plus de confiance de la part des sujets. Il ne dépend d'elle d'attirer la confiance que par les talents, le savoir et la piété. Avec le préjugé dominant, ce sont les deux seules parties politiques pour lesquelles l'intrigue ne puisse rien.
Mais une autre objection, à laquelle ceux qui ont prêté aux jésuites l'intention de gouverner, n'ont nullement songé, c'est l'inaptitude des membres de l'ordre à jouir du pouvoir. Les hommes, en général, n'aiment le pouvoir qu'autant qu'il leur procure ce qu'ils appellent le bonheur. Le but de l'homme en particulier est son plus grand bien-être; par conséquent, l'envahissement du pouvoir annonce l'envie de briller, l'ambition de s'élever au-dessus des hommes, le désir de célébrité, la conscience de sa force, et la volonté de faire sentir ostensiblement sa supériorité à ses semblables. Or, les jésuites, par l'esprit de leur institut et l'ordre formel de Loyola, ne doivent accepter aucune dignité mondaine ni ecclésiastique ; ils ne doivent jamais rien posséder personnellement, et, par conséquent, leur pouvoir aurait nécessairement été caché, leur influence tacite, ce qui est en contradiction avec la volonté qu'on leur prête. Que l'on songe avec sang-froid à ces incohérences morales dans les désirs et la jouissance, et l'on con-
viendra de l'absurdité des accusations auxquelles l'ordre est en butto, au moins sur ce chef important.
Pour peu que l'on ait la moindre connaissance des constitutions de l'ordre des jésuites, on verra que, si le but de gouverner le monde avait été la pensée intime de cette société, et qu'elle y fût parvenue, l'Europe n'aurait, sous leur domination, pu former qu'une seule république, dont le souverain aurait été soumis à l'élection.
Ce simple exposé des conséquences qu'on prêtait gratuitement à cette utile compagnie, suffit pour couvrir de honte les auteurs de ces rêves délirants; et la nécessité d'assassiner les rois pour fonder des collèges est une accusation plus ridicule encore que coupable. D'ordinaire, à de grands effets on suppose de grandes causes, et si, après avoir examiné les motifs de ces crimes horribles, on n'en trouve aucun à peu près raisonnable, on est forcé de parcourir les motifs secondaires, et alors on tombe dans le ridicule.
Il nous reste maintenant encore à réfuter l'objection qu'on peut faire, en prétendant que leur intention était d'amasser de grands biens.
A cela nous répondrons que l'ordre était essentiellement un ordre mendiant; qu'il ne pouvait rien posséder, et qu'il n'a jamais rien possédé. En effet, la Compagnie avait formé deux distinctions, qu'on lui a à tort reprochées, et qui n'étaient que la conséquence de ses doubles fonctions. Il existait des maisons professes, qui n'avaient aucune propriété, et c'était la réunion de ces maisons professes qui constituait l'ordre d'Ignace de Loyola.
Dans cette situation, lorsque des jésuites appelés par une ville, un royaume ou un souverain, sortaient de leurs maisons professes pour aller enseigner au dehors les particuliers, l'État, le souverain ou de nobles personnages, leur donnaient un local, une maison, des revenus, pour subvenir aux besoins du collège qu'ils fondaient. Or les jésuites, et c'est là leur plus bel éloge, avaient été appelés dans tous les royaumes, ils dirigeaient l'instruction dans toutes les villes ; ils paraissaient donc posséder des biens immenses, tandis que ces biens, donnés par les fondateurs des collèges, servaient, dans le fait, à défrayer l'administration entière de l'instruction publique.
32 ESSAIS ET MÉLANGl^S/.
Que l'on joigne à cela les maisons ])rofesses dont le local, le bâtiment, devaient nécessairement appartenir à la Compagnie, ainsi que celles destinées au noviciat, et Ton aura une idée claire des propriétés des jésuites.
Mais, après avoir donné ces éclaircissements, qui ne seront pas inutiles pour rendre facile à l'homme impartial la connaissance de leurs célèbres constitutions, quand nous en viendrons là, poursuivons les adversaires de l'ordre dans tous leurs retranchements, parcourons tous les terrains sur lesquels ils ont appelé la malheureuse Compagnie, qu'ils ont calomniée avec une nouvelle ardeur, alors qu'elle n'était plus en état de se défendre.
Après avoir supposé que l'intention des Pères de Jésus était de gouverner, supposons-leur le but de s'enrichir. Mais ici on trouvera de plus grandes difficultés encore.
En effet, le concile de Trente accorda aux ordres mendiants la faculté d'acquérir des biens, mais sur-le-champ le capitaine général des jésuites se leva, et renonça à la face du concile à cette faculté, qu'il qualifia d'injurieuse à saint Ignace ; et l'ordre avait alors vingt années d'existence, il était admis dans toute l'Europe, avait des collèges fondés partout, il se trouvait au concile de Trente en face de ses ennemis, et nul ne se leva pour reprocher aux jésuites les fondations de leurs collèges. Ils étaient cependant devant la chrétienté, devant leurs juges, et aucune voix accusatrice ne se fit entendre; loin dû là, ils reçurent alors les marques de bonté de tout le clergé de l'Europe, gui ne faisait cette motion que pour eux.
Voyons donc si les jésuites, en assassinant les rois, avaient pour but de s'enrichir : d'abord, un jésuite ne pouvait rien posséder personnellement, et cette remarque est essentielle, car, pendant l'espace de deux cents ans, les ennemis de l'ordre n'ont pas pu citer l'exemple d'un jésuite possesseur de quelque bien. Ainsi donc, ils ne pouvaient acquérir des richesses que dans le but de rendre leur Société puissante ; ils ne travaillaient que pour le corps entier, pour l'être politique qui formait la Compagnie de Jésus. Mais à l'instant même ce but fut atteint, car à chaque maison de noviciat, à chaque maison professe, à chaque collège que la Compagnie élevait, les maisons professes et de noviciat leur étaient données,
et les collèges fonde's. On ne peut donc plus supposer d'autre intention que celle d'avoir, dans chaque maison, un revenu tel que les différents jésuites qui la dirigeaient eussent la jouissance de certains plaisirs de la vie. Mais a-t-on jamais reproché aux jésuites la somptuosité ou la dissolution? Ces accusations n'ont pourtant pas été épargnées à certains ordres mendiants, et aux bénédictins, les plus riches particuliers de l'Europe.
Le plus riche collège des jésuites était doté plus faiblement que le dernier couvent, que la plus mince abbaye de l'ordre le plus pauvre. Aussi cette grande richesse pouvait-elle être vraie dans un sens : c'est-à-dire que la réunion de tous les collèges et de toutes les maisons de l'ordre formait une masse imposante de propriétés, puisque l'ordre remplissait l'Europe ; mais chaque maison en particulier était essentiellement pauvre. Le public n'a envisagé que la masse, et n'a jamais voulu expliquer, ni distinguer, parce que la haine ne calcule pas, ne réfléchit jamais, et se refuse au langage de la raison.
Ainsi donc, l'assassinat des rois par les jésuites est une de ces inculpations que les ennemis des grands corps ne manquent pas de répandre, et que l'opinion a adoptée sans examen. A l'époque où nous nous sommes arrêté de l'histoire de la Société en France, l'Université, l'éterneUe antagoniste des révérends Pères, leur avait la première imputé ce crime, par l'organe de ses adhérents; et l'on verra plus tard l'effet de cette sourde inimitié. Aujourd'hui qu'il est loisible de réfléchir, que l'on se forme des opinions sur des faits, serait-il encore permis de donner à l'ordre des jésuites un but criminel et impolitique qu'il n'eut jamais? On peut, nous le savons, opposer le Paraguay; mais, lorsque nous en viendrons a cette partie de l'histoire des jésuites, nous ne reculerons pas devant le système politique donné par la Compagnie à cet État, car il restera le plus beau monument que puisse offrir l'institut de Loyola. Faisons observer, avant d'abandonner ce sujet, que la haine et l'esprit de parti furent si aveugles dans leurs prétentions, qu'un écrivain, dans sa rage de faire périr les souverains par la main des jésuites, leur reprocha la mort de « Batthori, roi de Pologne, qui, ayant établi les jésuites à Riga, occasionna, parmi le peuple, une révolte qui abrégea ses jours ».
xxiii. 3
Nous avons laissé la Compagnie, en 1583, florissant au sein de la France, qui l'accueille avec reconnaissance, et devenue l'espoir du parti catholique, qui voit en elle la barrière la plus forte à opposer au calvinisme.
Ici, il faut que le lecteur se reporte à ces temps malheureux où l'état de la France, partagée en deux factions qui avaient juré la mort l'une de l'autre, ne laissait pas l'honnête homme libre de se garantir des excès de l'un des deux partis. Il n'était pas permis d'être indifférent : il fallait, dans cette terrible guerre civile, être huguenot ou catholique. Qu'on se souvienne aussi que le gouvernement était catholique; que le pouvoir avait regardé l'ordre de Jésus comme une autorité politique et religieuse, en l'opposant au calvinisme, et Ton verra la position véritable de la Compagnie, position dont il fallait subir toutes les conséquences. Il faut, pour juger une semblable époque, oublier que l'on est Français du xix« siècle, et voir les Français de 1590 jurant la mort du parti calviniste, qui voulait détruire la foi de nos pères, le catholicisme pur, qui fit donner à la France le nom glorieux de fille aînée de l'Église.
Alors, les jésuites furent forcés d'entrer avec toute l'Église dans la Ligue, et de solliciter, avec tous les autres ordres, l'excommunication de Henri IV, de tous les princes et fauteurs de son parti. Le fameux jésuite Mathieu fut envoyé à Rome, et montra combien la Société savait remplir ses obligations, en obtenant cette célèbre bulle que lança Sixte-Quint, et en formant la Ligue.
Qu'il nous soit permis de faire remarquer au lecteur avec quelle impartialité nous poursuivons cette histoire fidèle. Ici, nous rapportons une circonstance qui rend la Société impopulaire ; car, en général, la Ligue n'a pas été bien traitée par les historiens, et c'est à juste titre, puisqu'elle combattait Henri IV, le plus aimé, le plus grand roi de la France.
Mais aussi, il faut voir les choses telles qu'elles sont : le trône français était essentiellement catholique, Henri IV était protestant : par le fait seul de son avénemant, le catholicisme était perdu, la France devenait protestante. L'ordre des jésuites ne faisait que remplir son divin mandat en s'opposant au règne de Henri IV, et cette vérité est si exacte, que le monarque fut forcé d'abjurer pour
régner. On verra bientôt la conséquence de l'opposition nécessaire de la Compagnie.
Voici une époque qui a été un arsenal pour les détracteurs de la Société. On a prétendu que les jésuites étaient dès lors, dans le gouvernement de la France, moteurs et directeurs. Ceci est de toute fausseté : les jésuites alors combattirent, comme Is pouvaient combattre, en parole, pour la religion ; ils ne firent en cela que suivre l'exemple donné par tout le clergé français.
On a prétendu qu'ils avaient été seuls dans leur opposition. Ils ont, au contraire, moins fait que les autres ordres. En voici une grande preuve.
En 1589, Jacques Clément, de Vordre des dominicains, assassina Henri III. Cet assassinat, selon un seul écrivain contemporain (l'auteur du Journal de Henri III), est attribué à l'influence des jésuites. Qu'il soit permis d'exposer les plus simples raisonnements qui doivent frapper un esprit juste et impartial. Il est bien démontré que Jacques Clément était dominicain. Le plus simple étudiant sait qu'alors Philippe II voulait régner en France. On sait aussi que l'ordre le plus redouté, et le plus influent de l'Espagne, est Tordre de Saint-Dominique. Les dominicains étaient les ennemis des jésuites, et en possession, depuis longtemps, du terrible tribunal de l'inquisition. Ces dominicains étaient, en France, les agents de Philippe II ; ils espéraient établir dans ce royaume un tribunal semblable à celui qu'ils avaient élevé en Espagne: et ce fut dans un de leurs couvents, à Paris, qu'on soutint que Henri III, ayant fait assassiner le duc de Guise, était un meurtrier et méritait d'être puni. Enfin, depuis que l'histoire a éclairci tous les doutes, on sait que les séductions de la vindicative duchesse de Montpensier furent les plus puissants arguments sur l'àme du régiciJe, et cependant on persista à attribuer ce crime affreux aux jésuites !
La Ligue avoue Jacques Clément; elle adopte son crime. Une foule Je religieux exaltés publient des apologies de l'assassinat, le pape même approuve le meurtre d'un roi ; les jésuites seuls, parmi tous les ordres, gardent un profond silence ; dès ce moment, le pape Sixte-Quint les menace de sa haine, et leur voue une inimitié qui ne finit qu'avec sa vie.
On a fait, clans le temps, un crime aux jésuites de ces apologies, publiées par des moines étrangers à leur institution. Chacun sait, aujourd'hui, qu'il n'y avait en Europe d'assez hardi pour soutenir la proposition du régicide, que cet ordre, qui déclara Philippe coupable envers l'inquisition, et ne lui épargna le supplice que lorsqu'il consentit à faire tirer, en expiation, quelques gouttes de son sang.
En 1593, Henri IV converti commence son règne. Une grande animosité régnait en France contre les jésuites. En effet, Sully, resté protestant, avait un trop grand génie pour ne pas avoir aperçu l'esprit de l'institut, et le parti huguenot, dont il était membre, connaissait les efforts de la Société en faveur de la Ligue, qui avait eu, dans le principe, pour objet de soutenir la religion catholique.
La destruction de l'ordre devint la pensée dominante du gouvernement; car les jésuites, fidèles champions de la religion, devaient naturellement porter trop d'ombrage aux calvinistes, cornpagnons de Henri IV, qui occupaient déjà toutes les charges et tous les emplois du gouvernement. L'édit de Nantes était une conception arrêtée à l'avance parmi ceux qui tenaient les rênes de l'État, et Henri IV, pour ne donner aucun soupçon sur la sincérité de sa conversion, rendit hommage à l'importanco des jésuites, par rapport au catholicisme, un choisissant dans leur congrégation le Père Cotton pour son confesseur.
D'un autre côté, la haine de l'Université contre les jésuites n'avait rien perdu de son intensité ; elle ne laissait échapper aucune occasion de leur nuire. C'est ainsi que la tentative de Pierre Barrière sur Henri IV leur fut imputée, tandis que l'histoire a conservé le nom du curé qui était le directeur de ce soldat Orléanais, et certes, Christophe Aubry, curé de Saint-André des Arcs, n'éîait rien moins que jésuite.
Aussitôt que Henri IV entra dans Paris, en 1594, l'Univeruté se hâta de présenter une requête contre la Compagnie de Jésu">, lui imputant le refus de prier pour le roi, et renouvelant contre elle toutes les charges qu'elle alléguait depuis son établissement dans le royaume ; sa requête est un vaste résumé de ce grand débat entre les deux corps ennemis.
Ce fut cotte môme année qu'eut lieu la tentative de Jean Ghâtel, l'un de leurs écoliers, contre la vie de Henri IV.
Ici, nous invoquerons encore la raison et ses notions les plus simples. Comment veut- on qu'une société attaquée dans ses droits, dans son existence, qu'une société qui plaide devant le Parlement une cause gagnée cent fois, aille soudoyer un assassin pour tuer le prince, aille risquer un assassinat dont le succès est incertain, la honte assurée? On accuse la Société d'être toute-puissante par ses menées secrètes : ou elle n'est pas puissante par ses menées, car, alors, elle aurait triomphé sans assassiner le roi; ou elle est impuissante, et son assassinat devenait inutile.
Ce crime monstrueux était, d'ailleurs, tellement impolitique, tellement hors de saison, tellement absurde, qu'il ne peut mériter aucune croyance. Conçoit-on une société entière sollicitant un crime? Les hommes réunis ont-ils jamais eu la pensée d'un crime bas et isolé ? Une association peut conspirer, inventer une machination coupable, mais alors elle a un but avoué, c'est d'affranchir la patrie ou de rendre la Hberté à un peuple opprimé; mais une société religieuse, illustrée jusqu'à ce jour par ses vertus, complotant le plus lâche attentat, dans le seul but de se perdre, de se couvrir d'ignominie, la chose est impossible, surtout alors que la Société était surveillée par une foule d'ennemis.
A la nouvelle de l'assassinat, un grand cri s'éleva, l'accusation fut unanime ; peut-être cette ardeur de l'accusation pourrait-elle faire penser que cet attentat avait été habilement dirigé, et qu'une politique machiavélique en avait fait choisir l'instrument au sein même de la Société ; à l'instant, les jésuites furent bannis du royaume, et persécutés cruellement par leurs ennemis, l'Université, le calvinisme, et leurs adhérents.
Leur exil se prolongea pendant cinq années; mais, de temps à autre, Henri IV, juste et loyal, ouvrait les yeux, malgré les efforts de ses courtisans. En IGOO, une voix éloquente se fit entendre en faveur de l'ordre; le bon Henri l'écouta, et permit à la Société de revenir tacitement. Mais les preuves arrivaient en foule, l'innocence des jésuites triomphait; on reconnaissait chaque jour l'absurdité des inculpations. En 1604, Henri obligea le Parlement à enregistrer les lettres qui rappelaient l'ordre, et, l'année suivante, on
détruisit la pyramide que la fureur du moment avait fait élever sur la place qu'avait occupée la maison du père de Jean Châtel; et, par ordre du roi, on y substitua une fontaine.
Or, nous le demandons, quelles preuves d'innocence n'a-t-il pas fallu produire pour qu'une pyramide, un monument sur lequel était gravé l'arrêt du Parlement, fût abattu? Certes, si le gouvernement ne s'était pas reconnu entraîné dans de fausses préventions, la pyramide eût subsisté malgré le rappel, qui n'eût été alors qu'un effet de la bonté du souverain; mais Henri IV va plus loin : pour compenser les peines et l'injustice de leur exil, il leur accorde et fonde le célèbre collège de la Flèche, y joint des pensions, leur signe des lettres patentes, pour établir et fonder de nouveaux collèges dans les villes de France qui en manquent, et les rétablir dans tous les collèges usurpés pendant l'exil de la Société.
Cette conduite n'est-elle pas, en grand, la même que tint le prince à l'égard de Sully faussement accusé?
Enfin, Henri IV est au nombre des souverains qui sollicitèrent le pape Paul V de canoniser Ignace de Loyola. Durant le cours de l'année 1609, et au commencement de 1610, il combla les jésuites d'honneurs et de biens, et leur accorda même son intime confiance.
Le 14 mai, Ravaillac assassine le roi : on ne manque pas de regarder les jésuites comme les instigateurs de ce nouvel attentat ; mais alors les circonstances étaient changées. On les avait accusés du meurtre de Henri, lorsqu'ils étaient sur le point de tout perdre; leur innocence avait été depuis reconnue; maintenant, on les accuse de sa mort, alors qu'ils ont reçu plus de grâces et de bienfaits de lui, en deux années, que de tous les souverains qui les avaient protégés tour à tour. L'accusation était si monstrueuse, si invraisemblable, que la cour et la France leur confient la garde du cœur héroïque de l'infortuné monarque : quel spectacle plus touchant et plus propre à faire éclater leur innocence, que celui du calviniste Sully, venant chez les jésuites pleurer la mort de son roi et honorer le cœur dont ces religieux étaient les sacrés dépositaires!
Ce fut alors que Louis XIII et la reine mère leur accordèrent en France la direction de l'instruction publique, par des lettres
patentes auxquelles s'opposèrent en vain la Sorbonne et l'Université.
On croira difficilement qu'il s'est rencontré des écrivains qui n'ont pas eu honte de prétendre que les assassinats successifs de deux rois et le bouleversement de la France n'eurent lieu qu'à l'instigation de quelques jésuites qu'ils représentent sans crédit, et dont l'unique but était de donner des leçons au collège de Glermont; est-ce à de semblables motifs qu'il faut attribuer de si grands malheurs, à une époque où la France renfermait tant d'éléments de discorde? n'en fallait-il pas plutôt chercher la cause dans le cœur des hommes aigris par les guerres civiles, exaltés par les querelles de religion? Mais cessons de parler de ces inculpations, elles sont désormais trop absurdes, et se détruisent d'elles-mêmes.
Nous ne tracerons plus qu'un résumé rapide des faits, car l'intérêt de cette histoire devient dès ce moment puissant, et croît toujours jusqu'au dénoi!iment imprévu qui vient tout à coup frapper la Société.
Pendant longues années, l'Université, obligée de recevoir lés jésuites, ne conteste plus de fait (car elle conteste toujours en droit) leur établissement ; elle leur fait cependant une longue guerre sur leurs principes, leurs discours et leur mode d'enseignement; elle suscite contre eux un homme célèbre dans ce temps, mais dont le nom est ignoré de nos jours. Richer attaque les jésuites, et les combat jusqu'à ce qu'un homme dont nous aurons bientôt occasion de parler vienne mettre fin à ces disputes scandaleuses.
La discussion ne roulait que sur la doctrine et ce qu'on appelait les prétentions des jésuites; aussi ce grand débat eut-il la destinée de tous les combats que se livrent des corps constitués, quels qu'ils soient. On commence par réclamer l'anéantissement de l'un ou de l'autre, et, lorsque plus tard on est forcé de vivre ensemble, on a recours pour se nuire aux arguties.
L'histoire de la dispute de Richer contre les jésuites est une dos choses les plus curieuses du règne de Louis XllI. Elle dura longtemps, et ne roulait que sur les doctrines. Aujourd'hui, ces matières ont si peu d'intérêt , que nous nous contenterons d'esquisser rapidement l'objet du différend.
Saint Ignace, en instituant la Société, n'avait pas eu en vue le bonheur de tel ou tel peuple; il considéra la grande famille humaine dans son ensemble, et, son ordre devant être soumis à des lois pour pouvoir subsister, il avait eu le soin, en traçant ses mémorables constitutions, de les coordonner d'une manière générale avec l'esprit des lois des différents royaumes. Ces constitutions étaient assez étendues dans leurs divisions pour pouvoir s'allier à tous les gouvernements.
Quelque vaste que fût le génie de Pascal et d'Arnaud, ces grands hommes n'entrèrent pas dans la pensée de l'homme étonnant qui conçut l'institut, et ils trouvèrent, dans la nature des constitutions et dans la facilité avec laquelle elles s'adaptaient à tous les modes de pouvoir, des raisons auxquelles ils prêtèrent un tour comique, qui ne prouve rien, sinon que le sublime et le ridicule sont voisins en tout.
Ignace, embrassant par la pensée tous les gouvernements de la terre, avait été forcé de créer un ordre qui, comme une véritable république, eût ses lois, son chef, ses administrateurs, sa marche, sa police, son gouvernement, et fût enfin semblable à un véritable vaisseau flottant librement sur les mers. A cette nouvelle manière d'envisager la Société, l'esprit humain trouve encore de nouvelles raisons d'admirer Loyola : fidèle à ses pensées, il ne voit d'autre chef que le pape, dont la juridiction puisse embrasser le monde; et c'était une conception ordonnée par la nature même de ses institutions, puisqu'elles tendaient à répandre le christianisme, ainsi que les arts et les sciences qui marchent à sa suite avec les belles idées morales: or, le pape étant le chef de l'Église et le vicaire de Dieu sur la terre, il était d'avance désigné comme le point central, le monarque de la Société.
Ignace fut d'autant plus porté à tout rapporter au pape, qu'il aperçut, par un don spécial des grands esprits, que ce chef serait tout à fait dénué d'influence sur la Société; qu'il pourrait, comme un monarque constitutionnel, tout pour le bien, rien pour le mal; qu'il serait une étoile fixe, brillante il est vrai, mais sans chaleur ; qu'il conservait bien le pouvoir de détruire la Société, mais quel pontife pourrait avoir la pensée de détruire un tel ordre?
Alors, Ignace créa un capitaine général qui était réellement le
souverain de la Société, et, dès lors, elle conquit des privilèges qui la rendirent indépendante de toutes les juridictions.
Ce fut là le point sur lequel insistèrent tous les ennemis des jésuites, et voilà sur quoi se fonda la dispute de P.icher et l'objet de son long combat. Il soutint que les doctrines des jésuites tendaient à tout soumettre à un chef autre que le roi, à transporter à Rome toutes les consciences, à créer des opinions d'indépendance contraires aux libertés de l'Église gallicane; il prétendit que les jésuites aliéneraient l'esprit de la jeunesse. « Tous les ecclésiastiques, disait-il, sent soumis, en France, à la juridiction des évoques ; les évêques sont nommés par les chapitres et seulement agréés par le pape, sur leur présentation, au lieu que les jésuites, ne reconnaissant que leur ordre et ses constitutions, ne se soumettent en rien à la discipline de l'Église gallicane. De là, poursuivait-il, vient leur insolence contre les rois, à l'obéissance desquels ils se sont soustraits, et c'est dans cet esprit qu'ils puisent leurs doctrines perniciauses. »
Richer, un des hommes les plus courageux et les plus instruits de son temps, est un de ces caractères que l'on doit admirer, même lorsqu'ils se trouvent dans les rangs ennemis : c'était un homme de mœurs irréprochables, d'un grand talent, inflexible; il croyait combattre pour sa patrie et pour de saines maximes, il ne recula devant aucune des conséquences de ses principes, et, avec une conviclion digne d'une meilleure cause, attaqua l'autorité du pape, sans crainte comme sans ménagements.
Une fois que l'ordre de Loyola vit que Richer s'adressait au pape, il jugea que son adversaire s'était attiré à lui-même un assez puissant ennemi, et les révérends Pères, sans s'immiscer dans ce débat, travaillèrent en silence à fonder les éléments de cet enseignement célèbre qui fut la base la plus solide du siècle de gloire de la France, et qui devait procurer à la patrie cette époque remarquable dont le mouvement vers la perfection fut si grand et si rapide, que les effets s'en font encore sentir aujourd'hui.
Ils cherchaient dans toutes les parties les sujets les plus savants et les plus précieux, pour en former des professeurs ; ils thésaurisaient la science, et poussaient les lettres vers la perfection, avec une action prodigieuse. Leur manière de procéder était telle-
ment exacte et supérieure, que, lorsque, dans ces derniers temps, au milieu de la tourmente révolutionnaire, un grand génie voulut créer la fameuse École polytechnique, il ne fit que copier, pour une science, ce que Loyola avait fait pour toutes les sciences, pour les arts, la morale et la religion.
En 1614, aux états généraux assemblés, le clergé demanda que le concile de Trente, où les principes de l'ordre des jésuites étaient triomphants, fût reçu dans la France, pour terminer les disputes élevées par Richer; on s'y refusa; mais aussi, dans cette solennelle assemblée de la nation, l'Université fit entendre vainement ses plaintes sur l'établissement colossal des jésuites, qu'elle ne put détruire; leur institut fut ainsi admis sans aucune difficulté p.ir la nation entière. Les états généraux avaient l'intime conviction de l'utilité de la Compagnie; ils avaient ressenti dans toutes les parties du royaume les bienfaits d'une institution qui, possédant l'enseigaeniGut, pouvait resserrer les liens d'une nation, lui donner une dh'eclion sage et éclairée ; cette assemblée enfin comprit le sublime plan de Loyola.
Alors, en France régnait cette querelle excitée par le concile de Trente. Le clergé entier voulait en faire adopter les principes, et le Parlement s'y refusait; quoique le concile de Trente donnât gain de cause aux institutions tant attaquées et si controversées des jésuites, ils ne prirent aucun parti dans cette querelle, et laissèrent Richer attaquer, non plus leur Société, mais le pape, le clergé français, et le concile le plus œcuménique qui se soit tenu dans la chrétienté.
Pendant les années qui s'écoulèrent depuis 16U jusqu'à 1630, ils ne s'occupèrent que de l'établissement de leur Société par toute la France, puisque toute la France l'avait approuvée par l'organe des états généraux. Il n'y eut pas de ville un peu considérable qui ne possédât un collège de la Compagnie de Jésus; partout ils s'établirent sans rencontrer aucune difficulté, ni de la part des habitants, ni de celle des autorités. Quelques auteurs, animés par un esprit de haine et de mauvaise foi, leur ont fait un crime de certaines discussions qu'entraînèrent des achats, et ont tenté de faire envisager comme des marques de réprobation divers procès qu'occasionnèrent les constructions et les
donations de leurs collèges; si un particulier veut du arbitrage pour le jardin qu'il cède, ou si des héritiers contestent une donation, on prétend que c'est une preuve de mécontentement de la population d'une province, et Ton a ramassé avec tant d'ardeur ces procès purement civils et inhérents à la propriété, que Ton en a publié un gros livre? nous avons été forcés de le consulter, mus que nous étions par le sentiment de notre devoir et l'obligation de l'impartialité, et nous avons reconnu, après longues recherches, que les auteurs tiraient induction contre les jésuites précisément des faits les plus à leur avantage. C'est ainsi qu'à Quimper-Gorentin, le parlement de Rennes les autorisant à bâtir un collège, les révérends Pères choisissent un terrain; mais les maisons dépendent d'un fief appartenant à l'évêché, il s'élève un procès sur la question de savoir si un fief ecclésiastique peut s'aliéner. Le lecteur voit assez que la question est purement de droit, et que la décision importe seulement à l'évêché et à l'État; on leur fait cependant un crime de ce procès indépendant de leur cause, on en conclut que la ville les rejette, tandis que c'est le parlement de la province qui les appelle et les engage à bâtir un collège à Quimper!
C'est ainsi que tous les adversaires des jésuites ont écrit contre eux, et c'est en dénaturant tous les faits que leurs ennemis sont parvenus à les rendre l'objet de l'animosité de ceux qui adoptent le jugement de la foule, sans se donner la peine d'examiner la vérité d'une grave accusation.
Cependant, malgré cette prétendue répugnance, les jésuites s'établissaient partout, et dans chaque cité ils étaient accueillis avec reconnaissance : c'est ainsi qu'ils arrivèrent jusqu'en 1630, année qui vit finir la querelle de Richer et de la Compagnie, par un do ces actes de despotisme que Richelieu ne craignait pas de frapper. Ce grand ministre, fatigué de la dispute et de l'animosité qu'elle avait établie entre les corps les plus influents, mande chez lui le vieux et inflexible Richer; il dîne avec le savant, puis lui présente une rétractation de ses doctrines en lui disant : « C'est aujourd'hui qu'il faut mourir ou vous rétracter. » Le vieillard étonné signe sous le poignard de deux assassins que le cardinal avait fait paraître.
Cette scène singulière est peu digne, nous l'avouons, du grand cardinal, surtout si on songe au mérite, à Tâge et au caractère du vieillard vénérable et courageux qu'il força au parjure; cette action ferait tort à la Compagnie de Jésus, si pareille chose n'avait pas eu lieu plus d'une fois dans la vie du cardinal; mais tout le monde sait qu'il termina ainsi une foule de querelles, de combats et de disputes, et que, pour acheter le repos de la France, il ne craignit pas de teindre l'échafaud du sang d'un Montmorency.
Ce fut donc par ce coup d'État que Richelieu donna gain dé cause à l'institut et à la doctrine de la Société des jésuites, qui, dès lors triompha avec modestie, et se livra sans contrainte à l'enseignement de la France. La grande âme du cardinal était certes à la hauteur de celle de Loyola; il y a une certaine coïncidence dans quelques-unes de leurs qualités, et le grand ministre avait, du premier coup d'oeil, deviné le but de l'institution de saint Ignace : il y avait vu la gloire de la France littéraire et monarchique; aussi protégea-t-il de tout son pouvoir les efforts de la Société.
Sept ans après, en 1637, Louis XIII, examinant les droits régaliens, donna lieu à M. Pavillon, évêque d'Alet, de soutenir les droits de son Église. Nous remarquerons cette circonstance, parce qu'elle suscita des querelles célèbres sous Louis XIV.
En 1639, les héritiers de Jansénius, évêque d'Ypres, firent paraître le fameux livre qui devait être l'objet des querelles de tout un siècle. Ce livre contenait des propositions contraires aux doctrines des jésuites, doctrines que Richelieu avait pris tant de soin de consacrer. Depuis longtemps, l'Université, cédant à l'a-cendant de la supériorité des jésuites, laissait la docte comi)agnie exercer en paix, dans toute la France, son utile ministère, et répandre les bienfaits d'un enseignement dont le but était la perfection des sciences et la gloire de la France. Déjà les fruits s'en faisaient sentir, et cependant il avait fallu un siècle, et la protection puissante de Richelieu, pour faire participer la France aux avantages de l'institution de Loyola.
Nous venons de tracer succinctement, mais sans omettre aucune circonstance, l'histoire de l'établissement des jésuites; et, tandis que, reconnus et tranquilles, ils travaillent avec modestie à la
gloire du royaume qui les vénère, occupons-nous, avant de passer au siècle important de Louis XIV, d'examiner leurs doctrines et leurs écrits, tant calomniés. Ce n'est qu'au moment de leur destruction, sous Louis XV, que nous parlerons de leurs fameuses constitutions. Nous aurons ainsi fait parcourir au lecteur l'histoire des jésuites en France, d'abord sous le rapport politique, en racontant les difficultés de leur établissement, ensuite sous le rapport moral, en examinant les, doctrines, et enfin dans leurs rapports avec le monde, au moyen de leurs constitutions et de leur mode d'enseignement. Ainsi, en arrivant au terme de cette histoire, on aura envisagé l'ancienne société sous toutes ses faces, et parcouru toutes les objections. L'histoire sera complète plus qu'aucune autre, et seule elle sera vraie.
La Société formait un véritable État au sein de tous les États de l'Europe ; elle devait, par conséquent, subir les destinées de toute institution qui s'appuie sur les hommes. Ainsi, avant d'entrer dans le détail des querelles sur le livre de Jansénius et la bulle Unigenitiis, querelle qui dura pendant tout le siècle de Louis XIV, et créa le parti si célèbre des jansénistes, — querelle que personne ne comprit dans le temps, et que la postérité pouvait seule éclaircir, — il faut tracer l'histoire succincte des opinions religieuses de la Société de Jésus.
Chargée du précieux dépôt des doctrines chrétiennes, elle éprouve les mêmes malheurs que la justice humaine, qui, chargée de conserver les principes du droit civil, du droit des gens et du droit des nations, voit soutenir par les avocats et les magistrats les opinions les plus contraires, bien qu'elles sortent d'un principe unique. Ce malheur est inévitable, parce que ces deux dépôts sacrés, tenant à tout ce que la pensée humaine a de plus subtil, appartenant aux intérêts les plus chers, ceux de la religion et ceux des fortunes particulières, il est impossible que la controverse ne s'établisse pas là oij il y a intérêts divers. Ainsi, nous reconnaîtrons que le célèbre Pascal et le fameux Arnaud eurent parfois raison dans leurs écrits. Pascal, d'ailleurs, attaquant les jésuites par l'arme la plus puissante et la plus acérée, la plaisanterie, obtint un succès populaire.
Débutant avec une telle franchise dans l'histoire des ancrellcs
pour les doctrines, nous manifestons assez la résolution de ne pas chercher, comme les écrivains qui ont embrassé l'un ou l'autre parti avec ardeur, à dénaturer les faits, et à en imposer à l'opinion,
Nous avons eu soin de faire remarquer plusieurs fois les reproches sur lesquels les ennemis de la Société se fondaient pour ia repousser. Parmi les objections produites devant les parlements à plusieurs reprises, on insistait surtout sur celles puisées uans les doctrines de la Compagnie, qui enseignaient l'obéissance que les rois devaient au pape. Nous avons remarqué aussi que la Société était devenue très-considérable, qu'elle s'était consacrée à la propagation de la foi, à l'enseignement, à la garde des vérités chrétiennes et à la direction des consciences.
Or, il arriva que, dans le sein même de cette nouibreuse et savante compagnie, il s'éleva des opinions diverses. Ici, qu'il nous soit permis de faire observer que jamais souverain, après avoir proclamé des lois, n'a exigé de ses cours et tribunaux l'uniformité des décisions, et qu'à plus forte raison, dans les matières, encore plus délicates que la jurisprudence, que les jésuites avaient à controverser, il n'est pas étonnant qu'il arrivât des dissidences dans les opinions de la Société.
Alors, on vit paraître de singuliers livres dans lesquels, en effet, l'on soutenait le pouvoir du pape, chef suprême de la Société. Beaucoup de jésuites écrivirent dans ce sens, en donnant la plus grande extension à leurs opinions. Cependant, Loyola avait fait une règle à son institut de se conformer au génie des nations. « La charité, disent ses constitutions, et la prudence exigent que, dans tout ce qui n'intéresse ni la foi ni les mœurs, on se conforme aux idées de la nation où l'on vit (166). »
La Société se conforma aux doctrines françaises, par les ordres de ses généraux, fidèles conservateurs de l'esprit de saint Ignace: îiais les détracteurs de la Société, sans faire mention de cette obéissance, parlèrent des livres, qui restèrent, et déposèrent contre ja Société.
Alors, dans le temps que la doctrine du tyrannicide avait infecté tout l'État, des religieux de l'ordre en furent gagnés; mais à l'instant même un décret d'Aqaaviva, quatrième général de l'ordre, défendit, sous les peines les plus sévères, qu'on publiât aucun livre
OÙ l'on traiterait de l'autorité du souverain pontife sur les princes, ou du tyrarmicide, à moins que l'ouvrage n'eût été examiné et approuvé à Rome.
Un autre décret de Vittelleschi défendit de traiter désormais du pouvoir des papes et des rois, afin de couper racine à toutes les plaintes et à tous les scandales.
Ce dernier décret commandait le silence, et il fut exécuté; le décret était tellement sage, que Richelieu n'en publia pas d'autre pour faire taire les différents ordres religieux et l'Université de Paris.
Ainsi, sur le point le plus important, et celui qui a le plus excité de clameurs, la Société a choisi le parti le plus sage; elle a été prise pour modèle par Richelieu, et l'on doit admirer la sagesse de la police d'un tel corps; certes, si la faute a existé, elle a été surle-champ effacée. Voilà pour un chef d'accusation.
La direction des consciences vit aussi éclorê des disputes de morale. Les Escobar, les Tamburin, firent, ainsi que Sanchez et autres, des distinctions subtiles; Pascal en tire un grand avantage; mais à cela, la Société peut répondre que ces jésuites étaient des jésuites étrangers, qu'ils n'appartenaient pas à la congrégation française, qu'ils étaient Espagnols, d'un pays où ces subtilités plaisaient; que, conformément à l'esprit de la Société, ils se pliaient aux habitudes de la nation pour mieux l'instruire; et, un siècle plus tard, les livres si censurés n'auraient plus été lus et estimés.
En France, l'on ne trouve parmi les jésuites que le Père Hardouin et le Père Berruyer dont les opinions fussent toutes paradoxales; ces deux Pères sont même devenus célèbres; ils sont uniques dans l'ordre des jésuites français, et encore leurs paradoxes ne roulent-ils que sur les sciences, les faits, l'histoire ou le dogme. Ils n'ont rien de ce qui répugne à certains esprits, et ils ne sont que le produit de l'excessive liberté que réclament les sciences dans leur développement. Ces exagérations rationnelles sont la suite de l'ardeur que la Société mettait à découvrir la vérité dans toutes les parties de la science.
Au reste, on mettra ces légers inconvénients de la marche de l'esprit humain, qui se trouvent parmi les savants de toutes le3
époques, en balance avec les fruits que l'enseignement a donnés; et l'homme impartial jugera.
Maintenant, nous arrivons à la partie des doctrines qui regarde les dogmes et les mystères de la religion, nous atteignons les célèbres disputes sur la grâce, sur la communion, le livre de Jansénius, et la bulle qui en fut le résultat.
Ce fut sous le ministère du cardinal Mazarin que commença cette guerre de principes chrétiens, qui avaient rapport aux exercices de la plus haute dévotion.
Jansénius, évêque d'Ypres, ne fut connu de personne, pas même des jésuites; il fit un livre, en imposant à ses héritiers l'obligation de l'imprimer. Il paraît que ce livre contenait des assertions contraires à l'unité de doctrine que les jésuites voulaient établir dans la chrétienté. Personne n'a jamais lu le livre, qui fut déféré, par un exemplaire de l'édition originale, au pape Innocent X ; ce pape condamna les propositions par une bulle, depuis devenue célèbre. Ces propositions (on ne les trouve nulle part) établissaient que l'on ne devait approcher que très-discrètement des sacrements, et surtout de la communion, parce que, lorsqu'il était en état de grâce, un chrétien devait s'y maintenir. Voilà ce que les jansénistes appelèrent la grâce efficace. Les jésuites, au contraire, prétendaient que l'on ne saurait trop user de la communion, et, développant ce principe, ils furent accusés de protéger le relâchement de la discipline ecclésiastique, au moyen de leur grâce suffisante. De là vint que les jansénistes affectèrent une si grande rigidité dans les mœurs et les manières; ce furent les puritains du christianisme. Qui jamais eût pensé que cette simple discussion de doctrine allumerait en France une guerre de religion, qui, si elle ne fut pas suivie de combat, n'en fut pas moins cruelle et funeste? Après cette explication, nous pouvons reprendre le cours de l'histoire de la Société, où maintenant tout marchera de pair.
Lorsque le pape eut rendu, en 1653, sa bulle, il fallut la faire recevoir et consacrer en France. Le cardinal Mazarin convoqua une assemblée du clergé; après un mûr examen de la bulle, e£ des livres de Jansénius, la bulle est reçue à la pluralité des voix.
Jusqu'ici, rien ne semblait devoir troubler la tranquillité de l'Église gallicane: mais, l'année suivante, M. de Marca, archevêque
do Toulouse, qui n'était pas jésuite, dressant un formulaire qui devait servir de règle de foi, et dans lequel les propositions de Jansénius étaient condamnées, s'imagina de le faire signer et recevoir par tout le clergé.
Jansénius obtint alors une célébrité étonnante, et devint, après sa mort, le chef d'un schisme en France. Les jésuites furent regardés comme les seuls orthodoxes par le gouvernement et le clergé, et sous le nom de jansénistes on désigna les ennemis de la religion et de l'État. Bientôt, par cela même que les jansénistes formaient une opposition, tous les mécontents, les frondeurs, devinrent jansénistes, et, sous le règne du monarque le plus absolu, il se forma un parti formidable, qui ne batailla que sur les doctrines religieuses.
Nous avons signalé plus haut l'évéque d'Alet, qui défendait certains droits dans son diocèse contre le gouvernement; bientôt il devint janséniste; autour de la bannière qu'il leva se rassemblèrent tous les ennemis des jésuites. Pendant ce temps, la Compagnie triomphante faisait profiter la France, et l'enseignait. Quelques nobles esprits, frappés de voir Jansénius condamné sous l'influence d'une société célèbre, malgré le peu de justice d'une cause condamnée par le pape, le clergé et le gouvernement, entreprennent de le défendre par esprit d'opposition. Alors, en 1656, Pascal, Arnaud, et la communauté de Port-Royal, lancent des écrits sur la grâce, et attaquent les jésuites.
Pour la première fois, les révérends Pères eurent à contempler des adversaires pleins de talent, et, comme Richer, dignes d'eux. Cette lutte fut plus profitable que l'on ne pense à la France, car ce fut un motif de plus pour l'institut de redoubler de zèle et d'efforts, en offrant à la France des sujets brillants, dans tous les genres, sortis de ses collèges ; on verra, en effet, plus tard, que c'est aux jésuites que la France fut redevable de tous ses grands hommes. La présence d'ennemis puis ants et redoutables était un aiguillon qui les encourageait au bien. Ce fut cette année que parurent les Provinciales, livre immortel plutôt comme monument d'éloquence et de comique que comme l'œuvre d'un génie impartial; mais, cette année aussi, le nouveau pape, Alexandre Vil, condamna, par une nouvelle bulle, Jansénius et ses adhérents.