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Une des circonstances les plus bizarres de cette dispute, c'est que ce fut pour faire recevoir cette bulle au Parlement que Louis XIV y vint lui-même, et il ordonna, de concert avec Mazarin, que dans chaque évêché l'on signât le formulaire.
Nous n'insisterons pas sur la querelle dont nous venons de donner l'origine; seulement, nous dirons que les jésuites furent toujours vainqueurs, et proclamés tels par le pape, par le roi, par le clergé et par la France ; que cette lutte eut des suites fâcheuses, en ce qu'elle exila du royaume le célèbre Arnaud, et fut cause de plusieurs ordres violents qui vinrent de Louis XIV, fatigué d'une dispute théologique aussi longue. On imputa aux jésuites les mesures du gouvernement, mais le fait est qu'ils demeurèrent tranquilles et appuyés par tout ce que le grand siècle comptait d'illustre et de célèbre. Les jansénistes, dont Louis XIV ne put anéantir le parti, furent, à la mort d'Arnaud, en 1694, abandonnés par tous les hommes de talent et de sens. Pendant cette brillante époque, qui fut leur ouvrage, les jésuites devinrent tellement puissants et considérés, que ce haut degré de gloire leur attira la jalousie que leur portèrent, dans le siècle suivant, tous les ordres religieux.
Alors, la Société correspondait de Goa à Paris, de Paris à Pékin, du Japon au royaume de Siam, de Siam en Russie, de Russie en Hollande, de Hollande en Amérique, d'Amérique en Espagne; enfin, elle était le lien du globe, et réunissait dans son sein toutes les lumières, toutes les sciences, tous les moyens utiles. Elle servait la civilisation plus puissamment que les plus belles institutions qui aient jamais été créées. Les missionnaires portaient partout, même en Ethiopie, le flambeau préservateur de la morale chrétienne, et leur zèle était tel, que les barbares les regardaient comme des dieux bienfaisants. En 1702 parut le livre du Père Quesnel, qui renouvelait le système de Jansénius, et sur-le-champ Innocent XI lança la fameuse bulle Unigenitus, qui foudroya de nouveau l'hérésie gallicane.
Malgré l'envie de noircir les jésuites dans l'opinion publique, aucun auteur ne les a accusés d'avoir sollicité la révocation de l'édit de Nantes. En effet, Louis XIV était convaincu qu'il fallait, dans l'État, unité de croyance et unité de gouvernement; aus-^l.
tous les historiens ont senti que la mesure de la révocation partait trop évidemment de l'esprit du gouvernement royal, pour que l'on pût rejeter ce que cette mesuré eut d'odieux dans l'exécution sur les jésuites. Mais nous irons plus loin, et, dans le fait, les jésuites ont dû applaudir à cet acte, parce qu'il était juste. Quand un gouvernement admet un principe, il doit en vouloir les conséquences; et, si quelque écrivain eût reproché à la Compagnie une sorte de coopération à cette mesure, et l'eût accusée du malheur des protestants, nous lui répondrions ici que, lorsque, dans des temps plus récents, la France s'est soulevée contre ses rois, et a fait périr une grande partie de la noblesse française, il fut reconnu qu'il fallait tout sacrifier pour maintenir les principes. Les jésuites avaient en vue le triomphe de la religion catholique ; ils connaissaient les maux de la France, causés par les auteurs de l'hérésie, et ils auraient dû demander la révocation; c'est une tache à leur gloire, si aucun auteur ne les a accusés d'y avoir pris part. Là, pour la première fois, ils ont manqué à leur mandat.
Louis XIV, avant sa mort, vit renaître les querelles des jansénistes; mais il avait élevé, avec la Compagnie de Jésus, la plus puissante barrière qu'un gouvernement vraiment monarchique puisse opposer aux révolutions; la Compagnie formait le ciment d'un monument inébranlable. Hélas! il s'est bientôt écroulé, alors qu'elle a été détruite.
La querelle pour la bulle Unigenitus continua pendant le règne de Louis XV; mais l'on n'aperçoit, pendant toute la durée de ce règne, rien d'important dans les affaires religieuses de la France, si ce n'est le refus d'enterrer les personnes qui ne reconnaissaient pas les constitutions ou la bulle Unigenitus. Les jésuites, bien vus dans tout le royaume, établis partout, sont en butte à la haine et à la jalousie des corps et des ordres. Alors, on fait paraître contre eux les livres les plus infâmes, on s'adresse à toutes les passions et aux plus vils intérêts.
Nous donnerons ici une idée de ce que peut la haine, en rapportant quelques-unes des accusations dirigées contre eux. L'auteur le plus modéré, parmi ceux qui l'attaquent, raconte de cet ordre célèbre des traits auxquels tout homme raisonnable refusera d'ajouter foi, car il est imoossiblê d'y croire par la nature même
52 ESSAIS ET MÉLANGEAS.
des faits. On leur impute l'assassinat d'un maçon, afin de ne lui pas payer un salaire de dix pistoles. Plus bas, c'est un vol de cent francs à une malheureuse ouvrière; ailleurs, ils pillent les familles les plus pauvres, en profitant de l'accès que leur donne leur sacré ministère; ils envoient des millions, et chargent des navires pour leur compte; il n'y a pas un crime prévu par les lois dont on ne les charge; et cette société, que tant d'écrivains représentent comme une puissance formidable qui gouverne les rois, qui leur dicte des lois, qui les dirige, qui a une police, des agents auprès de toutes les familles, de tous les seigneurs; ce vaste État poisédant des richesses immenses, tombe, malgré toute sa puissance, et se dissout par le fait d'une simple ordonnance de 1764-
Ainsi, les souverains de l'Europe et de l'Amérique, ceux qui, admis dans le conseil de tous les rois, connaissaient leurs décisions avant qu'elles fussent rendues, sont détrônés par une ordonnance, eux qui, pour des principes et de petits intérêts, avaient, dit-on, fait agir des puissances et troublé toute une nation.
Neuf ans après, une bulle de Clément XIV détruisit l'institut de Loyola.
Nous avons tracé à grands traits l'histoire des jésuites en Franco, depuis leur arrivée jusqu'à leur dissolution. Maintenant, nous allons examiner les causes de leur chute, ce qu'on leur a reproché en dernier lieu, et cet examen nous fournira l'occasion de dévoile!' le génie que Loyola avait déployé dans ses fameuses constitutions, et de faire voir quels services l'institut a rendus à la France.
On accusa les jésuites de vouloir saisir le pouvoir et gouverner l'Europe. Sur ce chef, nous avons déjà répondu; nous ajouterons cependant ici une nouvelle observation : c'est qu'en Espagne, où les jésuites étaient tout-puissants, ils ne firent jamais une seule tentative pour s'emparer de l'inquisition, qui était le seul moyen d'arriver au pouvoir en ce pays. Ils laissèrent toujours ce sacré tribunal à l'ordre de Saint-Dominique, et se contentèrent d'instruire la jeunesse.
On a dit que les banqueroutes de Lavalette et de Lisbonne avaient ouvert les yeux sur les friponneries, l'ambition et le commerce des jésuites. Mais, sur cet autre grief, avant de répondre sérieusement, nous prierons les détracteurs de s'accorder et de
dire comment le capitaine des jésuites, qui fait banqueroute en la personne de Lavalette, peut gratuitement se déshonorer, tandis qu'on lui oppose d'un autre côté de recevoir dans la personne de ses provinciaux des galions chargés d'or, du chocolat, qui n'est autre chose que de l'or en barre recouvert d'une couche de cacao; enfin, comment il se fait qu'un ordre, que l'on dissout parce qu'il est riche, soit aussi dissous parce qu'il est banqueroutier et pauvre.
Une autre accusation est fondée sur leur gouvernement du Paraguay. Ici, nous en appellerons à la bonne foi de tous ceux qui connaissent les Lettres édifiantes. A-t-il jamais paru dans l'univers une plus belle preuve que la religion chrétienne, fidèlement observée, mène un État au bonheur? Quelle âme n'a tressailli de joie et de plaisir aux descriptions enchantées de ce véritable Éden? Qui ne se souvient toujours des scènes attendrissantes que l'on a consacrées, de l'ordre, de l'ensemble, de la régularité qui régnent dans les états du Paraguay? Jamais hommes ne se sont plus concilié l'amour d'autres hommes ! Quel touchant spectacle que celui de ces prêtres de Dieu, courant à travers les incultes forêts d'un monde nouveau, pour rassembler des hommes errants, les civiliser, et leur faire goûte les voluptés de la prière, les joies célestes de la religion! On les suit à travers les forêts primordiales, combattant les animaux féroces, conjurant tous les obstacles, à l'aide de la croix. L'imagination sourit à ces Pères, laissant leurs robes en lambeaux sur les arbustes, étanchant leur soif dans des ruisseaux inconnus, se nourrissant de racines, de fruits sauvages, et prêchant aux hommes, par des signes entendus du cœur, une religion qui ne parle qu'amour et concorde; les touchants et frais tableaux que présentent ces prédications au désert ; ces huttes naissantes, ces sociétés au berceau, se gravent dans la mémoire, comme des sensations de l'enfance y gardent une fraîcheur céleste ; et l'on vénère à la fois, dans les missionnaires du Paraguay, des apôtres et des législ?teurs.
Dans quel but ces grands hommes ignorés, ces Pères simples et bons allaient-ils gravir des montagnes, franchir des torrents, souffrir la faim et la fatigue? serait-ce pour de l'or ou pour l'amour
54 ESSAIS ET iMÉ LANGES.^
du pouvoir? Il serait assez singulier que les jésuites se fussont donné, pour acquérir ces deux fragiles biens, plus de peines qu'ils ne devaient recueillir de jouissances. Au surplus, la Société n'a jamais retiré d'argent de son gouvernement du Paraguay, et la plupart des jésuites y sont morts sans fortune, et sans avoir été en état de fonder des établissements assez considérables pour qu'o'n pût leur donner même un nom. Le bonheur de la race Immaine et l'avantage de ceux auxquels ils faisaient goûter les fruits de la civilisation, voilà le seul but de leurs efforts ; et quiconque lira les Lettres édifiantes verra que les jésuites ont légué au inonde un bel exemple de vertueuse grandeur, et qu'ils ont placé dans l'histoire du nouveau monde un épisode consolant pour l'humanité. Au Paraguay, ils ne sont pas à justifier, ils sont admirables.
l\ous n'apercevons plus d'autre reproche que la nature même de leur ordre et de leurs constitutions. Les différents souverains ont été, dit-on, effrayés de cet esprit essentiellement dominateur et envahissant, qui animait la Société.
En France, leurs grands biens ont excité l'envie; supprimés en 1764, ils ont laissé à d'autres mains le soin d'élever la génération. En 1793, le roi a été jugé et condamné à mort par la génération qu'instruisirent leurs successeurs.
Parcourons donc les célèbres constitutions d'un ordre qui fut le lien du monde, et que son fondateur avait créé pour garantir la famille humaine de toutes les sanglantes révolutions qui la déchirent, et pour être la sauvegarde des trônes, comme le palladium de la religion.
La première inculpation qu'on ait faite à la Compagnie sur ses constitutions, c'est qu'elle les tenait secrètes, et cependant elles ont été imprimées seize fois; et les auteurs qui reprochent cette discrétion sur les constitutions de l'ordre, les citent textuellement l
Le plus grave reproche fait à Tordre repose sur les privilèges que lui créent les institutions, et cependant ils ont été confirmés par toutes les autorités civiles et religieuses, le pape et les parlements.
Les constitutions de l'ordre sont divisées en quatre grandes parties : les règles, qui concernent le choix à faire des sujets; les
conslitutions proprement dites, qui régissent la Société ; les règles spéciales, qui dirigent chaque membre dans l'emploi qu'on lui confie ; et les déclarations, qui sont en quelque sorte le commentaire explicatif des trois premières parties, et en forment la jurisprudence. Tels sont les éléments dont Ignace a composé son institut. Cet institut avait, comme nous l'avons dit, pour but l'enseignement. Or, Loyola institua des maisons de noviciat dans lesquelles seraient placés les sujets qui se proposeraient pour entrer dans la Compagnie, et ces maisons, sous la direction des membres les plus célèbres des jésuites, étaient les plus remarquables. C'était dans ces espèces de séminaires que l'on étudiait les qualités des aspirants, leur savoir ; d'habiles maîtres s'occupaient, d'après le caractère, les talents de chaque novice, à indiquer à la Société l'emploi que l'on pouvait en faire. Comme il y avait une foule d'aspirants, et que les Pères étaient en possession de l'enseignement public, ils n'envoyaient à leurs maisons de noviciat que les jeunes gens les plus distingués, les plus actifs, les plus remarquables dans leurs études, en sorte que les sujets admis dans leurs maisons de noviciat avaient déjà été l'objet d'un choix; et c'était dans cette réunion des jeunes gens les plus recommandables par leurs lumières et leurs talents qu'ils choisissaient les plus éminents pour en faire des jésuites. Lorsque chacun avait été apprécié, on le destinait à briller dans la partie à laquelle l'appelait sa vocation reconnue. Les gens adroits étaient envoyés dans les contrées lointaines pour négocier auprès des souverains les intérêts de la Société; les savants allaient enseigner dans les collèges; les hommes profondément religieux étaient destinés aux maisons professes. Toutes les qualités étaient classées et mises à profit, et chacun ayant sa route de prédilection en partage, il était impossible de ne pas obtenir des succès en tout. De là venait cette grande supériorité de Tordre, cette harmonie dans les desseins, cette homogénéité, cet ensemble dans l'exécution. Ce grand corps n'avait qu'une âme, qu'une voix.
Les maisons professes étaient l'asile de la prière, renfermaient îes jésuites qui dirigeaient les consciences et vaquaient au divin sacerdoce; ces maisons ne possédaient jamais rien. Elles s'occupaient des sciences, de la controverse, des missions, et ce sont les
maisous professes qui ont fourni ces fameux missionnaires de la Chine, du Japon et du Paraguay. Elles formaient à elles seules la moitié de l'ordre.
Enfin, les collèges richement dotés, pour pouvoir répandre les bienfaits de leur enseignement, ne recevaient jamais, pour professeurs et pour recteurs, que les savants les plus distingués dans chaque partie de la science. C'est ainsi que l'ordre est parvenu à cette supériorité d'enseignement qui a donné tant de grands génies à la France. C'est à la Société de Jésus que nous avons dû la suprématie de notre littérature. Tant que cette illustre société des révérends Pères a subsisté, notre gloire littéraire a été comme un astre brillant, qui n'a fait que déchoir depuis leur retraite, et leurs élèves sont restés sans successeurs.
Pour rappeler les éminents services de l'enseignement des jésuites, il suffit d'énumérer les professeurs, les philosophes, les orateurs, les savants, les mathématiciens, les historiens, qui dirigèrent leurs collèges.
Mais venez déposer vous-mêmes dans votre cause, savants qui préparâtes un siècle de gloire. La postérité, pour qui vous avez tant fait, ne récusera pas votre témoignage. Apparaissez pour vous défendre, Bouhours, Vavasseur, Rapin, la Rue, Jouvency, Frison, Vanière, Le Fèvre, Fotard, Porée, Brumoy, Desbillons, Lieutaud, Gouy, Renaud, Laborde, Delingendre, Texier, la Colombière, Bourdaloue. Cheminais, Ségueri, Giroust, Bretonneau, Lombard, Dufay, La Pesse, Pallu, Cuny, Segaud, Perusseau, de Neuville, Grisset, Le Chapelain, Petau, Sirmond, Vitry, Hardouin, Sicard, Berthier, Brothier, Guldin, Tacquet, Deschales, Fournier, Grégoire de Saint- Vincent, Schall, la Loubère, Hôte, Maire, Pezenas, Beraud, Bougeant, Turselin, Daniel, Duhalde, Lecomte, d'Orléans, Verjus, Charlevoix, Duchène, Maldonat, Tirin, Tolet. Levez-vous aussi, grands hommes de guerre, dont ils formèrent l'esprit et le cœur : Bourbon, Condé, Conti, Bouillon, Rohan, Soubise, Luxembourg, Villars, Montmorency, Duras, Brancas, Grammont, Boufflers, Richelieu, Nivernois, Mortemart, d'Estrées, Broglie, Clioiseul, Beauveau, Créqui. Faites entendre votre éloquente voix, ornements de l'Église sortis de leur sein : la Rochefoucauld, Polignac, Fléchier, Bossuet, Fénelon, Huet, Bissy, Mably, Fleury, Tencin, Rochechouart, de
Luynes, Languet, Belzunce. Vous aussi, illustres interprètes des lois, plaidez la cause de la justice : Lamoignon, Séguier, Pontchartrain, Bignon, Novion, d'Argenson, de Mesuas, Talon, Le Jay, d'Aligre, d'Ormesson, Portail, Le Brett, Potier, Bouhier, Montesquieu, Maupeou, Pelletier, Amelot, Nicolaï, Mole, Hénault. Et vous» grands hommes, dont les noms immortels sont l'honneur des lettres et des sciences, faites rendre hommage à vos instituteurs; que votre gloire rejaillisse sur leur front : Juste-Lipse, Régis» Descartes, Cassini, Varignon, Malézieux, Tournefort, Corneille, Rousseau, Molière, Crébillon, Fontenellè, la Monnoie, Méran » Buffon, d'Olivet, Gresset, Pompignan, la Condamine, Voltaire ^
La France était couverte des collèges dirigés par les jésuites, partout leurs élèves obtenaient la supériorité, et Bayle disait que le seul collège de Louis-le-Grand avait vu sortir de son sein plus d'auteurs célèbres que toutes les universités du royaume ensemble. Telles étaient les brillantes générations de génies que devait enfanter le plan d'études dressé d'après l'ordre d'Aquaviva par les plus fameux jésuites, plan d'études que le célèbre Bacon a signalé comme le plus grand chef-d'œuvre de la science, et qui fit révolution dans l'univers savant; l'ouvrage de Rollin, qui n'en est que l'abrégé, a obtenu les plus honorables suffrages. Le plan d'études était digne d'être en rapport avec l'institut lui-même, et renfermait de si heureuses pensées pour l'éducation et le choix des sujets, que l'École polytechnique et l'École normale ne furent que l'application de la constitution de l'ordre d'Ignace à deux branches de sciences, les sciences mathématiques et celles de l'enseignement; et ces deux écoles étaient deux espèces de maison de noviciat.
Ils ont été nobles et beaux, les fruits de la pensée du grand Loyola. La France a recueilli dans toutes les parties des connaissances humaines, dans la guerre, dans la diplomatie, dans l'admi-
1. A quelques exceptions près, tous les hommes illustres des deux derniers siècles ont reçu leur éducation dans les collèges des jésuites. Le nombre des grands hommes sortis de leurs écoles est tel, que l'espace nous manquerait pour les citer tous. Dans cette courte nomenclature, nous n'avons pas même songé à faire un choix. Nous avons cité sans ordre les premiers dont les noms se sont présentés à notre mémoire.
nistfation, dans les lettres, une moisson de gloire qui a fait donner au temps qui s'est écoulé entre la naissance de Descartes, élève des jésuites, et la mort de Voltaire, leur élève aussi, le nom de grand siècle; et certes, la pente du xix« siècle vers la perfection des sciences vient du mouvement imprimé à l'Europe par cette société, que l'Europe a, dans son injustice, dissoute et calomniée.
On vient de parcourir les constitutions; que l'on examine les fonctions qu'elles assignaient aux membres de l'ordre. Cliaquc maison avait un supérieur, et, dans tout l'univers, les maisons étaient classées par provinces. A la tête de chaque province, qui renfermait un certain nombre de maisons, était un provincial ayant sous ses ordres une infinité d'autres oCTiciers chargés des détails qu'entraîne toujours une vaste surveillance. La réunion des provinciaux formait un imposant conseil que présidait le général. Tout dans le gouvernement des jésuites était éligible, et cet ordre est le seul qui ainsi réalisa le gouvernement constitutionnel dans toute la pureté de ses brillantes théories; jamais aucun gouvernement n'a mieux défendu ses sujets, ne les a plus spécialement protégés, et n'a eu des lois plus directes, plus justes, plus sages. On y reconnaît la liberté si ardemment désirée par les hommes, et dans cet institut chaque membre, s'exerçant dans la sphère favorite à laquelle la nature l'a destiné, résout favorablement le problème de la vie : servant l'État, le genre humain, le ciel; heureux, protégé, tranquille, sa vie est un jour plein, sans nuages, et plus serein le soir que celui de tous les autres hommes.
Dans cette société, on ne sait qui le plus admirer de l'œuvre ou du créateur. Il règne dans les moyens, les effets, les hommes et lés choses, une si heureuse harmonie, que l'on est tenté de croire que ce plan sublime fut dévoilé par une grâce du Ciel à Loyola, qui attribua cette lumière spéciale à la sainte Vierge, à laquelle il s'était voué.
Pénétré de l'importance de cette subordination qui forme le lien le plus sur des institutions, Loyola fit tout pour que la pensée qui devait animer comme une âme céleste le corps qu'il créa, fût éternelle. Dans ses constitutions, il a tracé à chacun ses devoirs, et c'est au même but qu'il ramène toujours l'attention du professeur dans ses collèges, du préfet dans ses maisons de noviciat, du rec-
teur dans ses maisons professes, du provincial daiis son inspection.
Nous renverrons, au surplus, tous les lecteurs que cette histoire fidèle aura intéressés à l'ordre célèbre d'Ignace, et qui désireraient connaître en détail les constitutions, à l'ouvrage d'un homme qui s'est acquis une grande réputation. Le jésuite Cerutti a composé une apologie de l'institut, dans laquelle il est entré dans les détails les plus minutieux; là, toutes les accusations sont réfutées directement avec ce talent supérieur dont, depuis, l'auteur fit un si fatal usage. Nous n'entreprendrons pas ici de remplir une tâche dont il s'est acquitté avec tant de soins et de succès.
Achevons donc de tracer l'histoire de la Société de Jésus, et, sans nous laisser décourager par les malheurs que nous aurons bientôt à décrire, poursuivons l'entreprise que la néceseité d'assurer le triomphe de la vérité nous commande.
Une des plus fortes charges portées contre les jésuites était leur obéissance passive au général de l'ordre. On le peignait semblable au Vieux de la Montagne, entouré de tout le luxe et l'appareil du pouvoir royal, environné de gardes, de ministres, ayant son conseil d'État, ses trésors. Ce général était à vie, et saint Ignace commande à son égard l'obéissance aveugle du bâton et du cadavre. Qu'il nous soit permis de tracer le portrait de celui qui régnait lors de la dissolution de la Compagnie; nous empruntons ici les paroles et le récit d'un témoin oculaire :
« Seul, isolé, presque toujours occupé à écrire, le général des jésuites n'a pas seulement du feu dans sa chambre pendant l'hiver, à peine un brasier échauffe son antichambre dans les plus grands froids; quelques chaises antiques, quelques livres pieux, quelques estampes, quelques tableaux, ce sont tous ses meubles; un cabinet pour travailler, une chapelle pour dire la messe, ce sont tous ses appartements; quand il va à l'audience du pape, ou rendre quelque visite à des cardinaux, un seigneur veut bien lui prêter un carrosse; une chaise à deux est en réserve pour la villégiature de Castel-Gandolfo, c'est là tout son équipage; il a la première place marquée au réfectoire, c'est la seule distinction qu'il y obtienne; il n'a ni fonds, ni revenus, ni mense particulière, ni pension annuelle : aussi n'a-t-il ni domesticiues à payer, ni maison à entretenir, ni aucune sorte de dépense à faire; deux frères pour le
servir, quatre secrétaires pour répondre aux lettres, un assistant de chaque nation pour l'aider de ses conseils, un admoniteur qui €st témoin de sa conduite, et qui est témoin de ses démarches, c'est tout son cortège. Il n'a d'autres distinctions, d'autres décorations, d'autres considérations, que celles que lui assurent dans son ordre le respect pour son autorité, l'amour qu'on a pour sa personne, et la vénération qu'on doit à ses vertus. »
Voilà ce puissant monarque dont la volonté était si fort à craindre, dit-on, et chacun de ses prédécesseurs lui a plus ou moins ressemblé. On a, d'ailleurs, peu compté de généraux, et Loyola, Laines, Borgia, Aquaviva, Yittelleschi, et trois ou quatre autres dont les vies sont connues, forment la terrible succession des généraux qui ont gouverné les jésuites. Tous furent des savants recommandables, des hommes doux et paisibles, conservateurs des saines vérités morales et religieuses.
Enfin, les privilèges dont jouissaient les jésuites, et auxquels on reproche d'avoir choqué tant d'intérêts, se divisent en privilèges abrogés, dont ils n'ont jamais joui en France, privilèges communs à tous les religieux, dont ils profitaient comme toutes les autres communautés, et privilèges accordés à l'ordre et admis en d'autres pays, sans l'être en France, et qui pour les jésuites français étaient comme non avenus. Ces privilèges sont contenus dans quatorze bulles accordées par différents papes, et reconnues en France par les parlements, dans les clauses qui n'étaient pas contraires à l'esprit de l'Église et de la monarchie françaises.
Nous ne voyons donc rien dans ces privilèges qui ait pu causer la chute de cet ordre important. Les services qu'il avait rendus ont été oubliés par toutes les nations, et ce fut ce même ordre quî avait soutenu le saint-siège en tant d'occasions délicates, qui essuya les rigueurs de la bulle de Clément XIV.
Les éternels ennemis des jésuites avaient, depuis quelque temps, redoublé la fureur de leurs attaques; peu scrupuleux sur le choix des moyens, ils ne cherchaient que le succès, qui à leurs yeux justifiait tout. Un nouveau débat s'engagea devant les parlements du royaume, et, cette fois, les adversaires des jésuites, ayant de jongue main préparé leurs moyens d'attaque, furent certains du succès. La cause de l'ordre trouva cependant des défenseurs.
Quelques parlements, un nombre considérable d'évêques, une grande partie de la nation, se prononcèrent en leur faveur. Mais on soumit aux parlements un recueil d'assertions, compilé à la hâte par quelques prêtres jansénistes; il fut mal vérifié par des magistrats peu propres à ce travail; quoique plein de citations fausses, de passages tronqués, de malentendus, d'objections prises dans les réponses; ce livre monstrueux, au moyen duquel on surprit la bonne foi de la justice, passa pour le recueil de la morale et de la règle de conduite de la Société.
A cette époque, un attentat affreux compromit les jours d'un souverain bien-aimé. Damiens, qui assassina le roi, avait servi chez les jésuites, comme chez des personnes du parti opposé; il n'en fallut pas davantage pour animer l'ardeur des jansénistes. Les interrogatoires du criminel ont été imprimés; là, il est facile de voir qu'il ne dit pas un mot à la charge des Pères : on fît planer cependant sur eux un horrible soupçon, et, sans les interroger, on les chargea du crime.
L'assassinat du roi de Portugal, arrivé l'année suivante, servit de prétexte à la haine du ministre Garvalho, qui surprit à son prince un ordre d'expulsion des jésuites, ordre qu'il fît aussitôt exécuter avec rigueur.
Louis XV, fatigué des sollicitations du parti janséniste, et de la longue discussion qu'entraînait une procédure que les ennemis de l'ordre d'Ignace étaient parvenus à faire porter devant le Parlement, réunit à Paris l'assemblée des évoques, et les consulta sur l'institut des jésuites. Quarante d'entre eux, ne suivant que la voix de leur conscience, et sans tenir compte de l'opinion personnelle du prince, reconnurent l'éminente utilité de la Société, et donnèrent les plus grands éloges à son institut. Six furent d'avis de modifier les constitutions à certains égards; un seul, l'évêque de Soissons, déclara l'institut et l'ordre également dangereux. L'opinion absolue de l'évêque de Soissons obtint peu de partisans : chacun savait que ce prélat, ennemi personnel de l'ordre des jésuites, s'était depuis longtemps déclaré chef du parti janséniste.
Le roi, convaincu par l'opinion favorable des évêques, rendit donc un édit qui devait terminer toute cette affaire; il ordonnait que l'ordre subsisterait; on exigeait seulement qu'il modifiât à
quelques égards ses constitutions. Cet édit, porté au Parlement pour y être enregistré, éprouva de la part des membres de cette cour, pour la plupart des jansénistes, une vive opposition ; ils firent des remontrances, et ces remontrances eurent plus de succès que les ennemis de l'ordre eux-mêmes ne pouvaient en espérer. Le roi, occupé du soin des affaires de l'État, peut-être aussi trop livré à ses plaisirs particuliers, retira son édit sans répondre au Parlement.
La tournure que prirent dans l'année 1762 les affaires politiques de la France, la perte de ses colonies enlevées par les Anglais, la ruine de la marine et du commerce, donnèrent de graves inquiétudes au gouvernement. Un ministère immoral imagina, pour détourner l'attention du public, d'immoler à l'opinion une grande victime : les jésuites furent sacrifiés, et, le 6 août 1762, le Parlement condamna leur ordre. Les vœux furent déclarés abusifs, les jésuites sécularisés et dissous, leurs biens aliénés et vendus ; et les membres de la Société furent chassés sans autre forme de procès.
C'est alors que l'on put juger de la différence qui existait entre l'esprit des jésuites et celui dont étaient animés leurs ennemis. La persécution exercée par ces derniers fut terrible; l'âge, le malheur, la misère, rien ne trouva grâce devant eux : ils ordonnèrent aux jésuites de quitter le royaume soii^ huitaine, à moins qu'ils ne renonçassent par serment à l'institut.
Les jésuites avaient été modestes dans la fortune, ils furent soumis et résignés dans l'adversité. Ces hommes tant calomniés, que l'on représentait dans une foule d'écrits comme disposés à se jouer de la religion et de la sainteté des promesses, refusèrent tous de prêter le serment qu'on exigeait d'eux; ils répondirent ainsi à ces accusations de restrictions mentales, de détours et de manque de foi : il fallut quitter le royaume. En vain plusieurs représentèrent leur âge, leurs infirmités, les services qu'ils avaient rendus, aucune requête ne fut admise, et la rigueur avec laquelle on exécuta l'arrêt fut cruelle comme l'arrêt lui-même.
Les ennemis des jésuites n'étaient pas encore satisfaits ; c'était peu pour leur implacable animosité d'avoir chassé l'ordre, d'avoir dépouillé ses membres, de s'être emparés de ses biens : il fallait obtenir sa dissolution entière, sa ruine totale.
HISTOIRE îxMPARTIALE DES JÉSUITES. 63
Les rapports les plus faux, les assertions les plus exagérées, furent adressées au pape Clément XIV; on mit en jeu le dol, l'obsession, toutes les ruses de la politique. On stipula, avec les ministres auxquels le souverain pontife accordait sa confiance, des conventions qui deviendraient exécutoires après l'abolition de l'ordre : Avignon, Bénévent, Ponte-Gorvo, anciens domaines du saint-siége, devaient rentrer sous sa domination ; on remarque, en effet, que ses possessions furent restituées à Clément XIV, immédiatement après qu'il eut obtempéré aux volontés des rois de France, d'Espagne et de Portugal.
A Dieu ne plaise que nous voulions induire de ces faits que Clément XIV, intimidé par les menaces des souverains, ou séduit par leurs promesses, se soit laissé arracher un bref dont l'injustice lui était connue. Les vertus du successeur de saint Pierre permettent-elles une semblable pensée? La conduite des ennemis de l'ordre fut plus adroite auprès de lui : ils commencèrent par noircir l'ordre dans son esprit; les premières impressions qu'y laissa la calomnie se fortifièrent lorsque le chef de l'Église vit les jésuites rejetés du sein des trois États catholiques. On lui fit alors envisager le salut de l'Église comme dépendant de la suppression de l'ordre de Loyola, et ce fut dans un esprit d'amour pour la religion et de sollicitude pour les peuples, qu'il lança cette bulle célèbre où l'on remarque toutefois, à travers une extrême rigueur, l'expression de tendresse et de regret d'un père qui se croit forcé de punir ses fils chéris.
Nous croyons devoir rapporter ici cette bulle en entier et textuellement, malgré l'exagération des accusations qu'elle relate, parce que les écrivains qui ont attaqué la Compagnie n'ont jamais manqué de se faire une arme puissante de la bulle, en ayant soin, toutefois, de supprimer les passages dans lesquels on accorde de justes éloges aux antécédents de l'institut, et de rendre plus acérés encore les reproches dont on raccablc.