ET NUNC ET SEMPER
DIIJICT^ ,
DICATUM.
Louis Lambert naqait à Montoire, petite ville du Vendômois, le 20 septembre 1797. Son père exploitait une tannerie de peu d'importance ^ et voulut d'abord &ire de son fils un tanneur. Le dégoût que cette profession causait à l'eniànt , et plus encore les dispositions extraordinaires qu'il manifestait prématurément pour l'étude, modifièrent un peu les idées du père. D'ailleurs, le tanneur et sa femme chérissaient Louis comme on chérit un fils unique, et ne le contraignaient en rien. Dès l'âge de cinq ans , l'Ancien et le Nouveau Testament étaient tombés entre ses mains, et ce livre où sont
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contenus tant de livres avait décidé de sa destinée. Son en&ntine imagination comprit-elle déjà la mystérieuse profondeur des Écritures ? Pouvaitelle déjà suivre TEsprit-Saint dans son vol à travers les mondes? S'éprit-elle seulement des romanesques attraits dont abondent ces poèmes tout orientaux ? Ou, dans sa première innocence, son ame sympathisa-t-elle avec le sublime religieux que des mains divines ont épanché du ciel dans ce livre ? Le reste de sa vie sera pour quelques lecteurs une réponse satisfaisante à ces conjectures. Un fait résulta de cette première lecture de la Bible. Louis allait par tout Montoire, y quêtant des livres qu'il obtenait à la faveur de ces séductions dont les enfans ont le secret et auxquelles on ne sait pas résister. En se livrant à ces études dont personne ne dirigeait le cours , Louis atteignit sa dixième année, k cette époque, les remplaçans étaient rares. Déjà, plusieurs familles riches les retenaient d'avance pour n'en pas manquer au moment du tirage. Le peu de fortune des pauvres tanneurs i^e leur permettant pas de pouvoir, un jour, acheter un homme à leur fils, ils virent dans l'état ecclésiastique un moyen de le sauver de la conscription, et l'envoyèrent, en 1807, chex son oncle maternel , curé de Mer, autre petite ville située sur la Loire , près de Blois.
Ce parti satisfaisait tout à la fois la passion de
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Louis pour la science et le désir qu^araient ses parens de ne pmnt l'exposer aux hasards de la guerre; pais, ses goûts studieux, sa précoce intelligence leur donnaient l'espoir de lui voir faire une grande fortune dans l'Église. Après être resté pendant euTÎron trois ans chet son oncle, Tieil oratorien asses instruit, Louis Lambert en sortit au commencement de 1 811 , pour entrer au collège de Yendôme, où il fut mis et entretenu aux frais de madame de Staël. Lambert dut la protection de cette femme célèbre au hasard ou sans doate à la Providence qui sait toujours applanir les Toies au génie délaissé. Mais, pour nous, dont les regards s'arrêtent à la superficie des choses humaines, les yicissitudes dont la vie des grands hommes nous offre tant d'exemples, ne semblent être que le résultat d'un phénomène tout physique j pour la plupart des biographes , la jeune tête d'un grand homme tranche sur une masse de figures enfantines comme la plante qui, par son éclat, attire dans les dhamps les yeux du botaniste. Cette comparaison pourrait s'appliquer à l'ayenture de Louis Lambert. H venait ordinairement passer dans la maison paternelle le temps que son oncle lui accordait pour ses vacances ; mais au lieu de s'y livrer, selon l'habitude des écoliers, aux douceurs de ce bon far niente dont nous sommes assei avides à tout âge, il emportait, dés le matin ,
du pain et des livres^ puis s'en allait lire et méditer au fond des bois qù il fuyait les remontrances de sa mère, à laquelle une étude aussi constante paraissait dangereuse. Admirable instinct de mère ! Dès ce temps , la lecture était déjà devenue chez Louis une espèce de faim que rien ne pouvait assouvir, n dévorait les livres de tout genre, et se repaissait indistinctement d'œuvres religieuses , d'histoire , de philosophie et de physique. Il m'a dit avoir, à cette époque, éprouvé d'incroyables délices en lisant des dictionnaires, à dé&ut d'autres ouvrages , et je l'ai cru volontiers. Quel écolier n'a pas, maintes fois, trouvé du plaisir à chercher le sens probable d'un substantif inconnu? li'analyse d'un mot, sa physionomie, son histoire, étaient, pour Lambert, l'occasion d'une longue rêverie ; mais ce n'était pas cette rêverie instinctive par laquelle un enfant s'habitue aux phénomènes de la vie, s'enbardit aux perceptions ou morales ou physiques; culture involontaire qui, plus tard, porte ses fruits en se développant et par l'entendement et par le caractère. Louis embrassait les faits , les expliquait, après en avoir recherché tout à la fois la cause et la fin avec une perspicacité sagace. Aussi, par un de ces jeux effrayans auxquels se plait parfois la nature, et qui justifiait la vérité de cette existence anormale , pouvait- il , dès l'âge de quatorze ans, émettre facilement des
idées dont je n'ai qne, long-temps après^ entièrement saisi la profondeur.
— Souvent , me dit-il plus tard en me parlant de ses lectures, j'ai &it de délicieux voyages , embarqué sur un mot dans les abîmes du passé, comme un insecte qui flotte au gré d'un fleuve sur un brin d'herbe. Parti de la Grèce, j'arrivais à Rome et traversais l'étendue des âges modernes. Quel beau livre ne composerait-on pas en racon-> tant la vie et les aventures d'un mot? Sans doute il a reçu diverses impressions des événemens auxquels il a servi; puis, selon les lieux, il a réveillé des idées différentes; mais n'est-il pas plus grand encore à considérer sous le triple aspect de l'ame, du corps et du mouvement? A le regarder en luimême, abstraction faite de ses fonctions, de ses effets et de ses actes , n'y a-t-il pas de quoi tomber dans un océan de réflexions? La plupart des mots ne sont-ils pas teints de l'idée dont ils représentent extérieurement la vie? A quel génie sont-ils dus ? S'il faut une grande intelligence pour créer un mot, quel âge a donc là parole humaine? L'assemblage des lettres , leurs formes , la figure qu'elles donnent à un mot, dessinent exactement, selon le caractère de chaque peuple , les êtres inconnus dont nous avons souvenir. Qui nous expliquera philosophiquement la transition de la sensation à la pensée pure; de la pensée pure, au
verbe ; daTeri>e^ à son expression hiéroglyphique ; des hiéroglyphes, à Talphabet; de l'alphabet, à l'éloqnence écrite dont la beauté résidé dans une suite d'images idéales , classées par les rhéteim comme les hiéroglyphes de la pensée? L'antique peinture des idées humaines réduites en principes et configurées par les fondes les plus bicarrés de la zoologie, n'aurait-elle pas déterminé les premiers signes dont l'Orient s'est servi pour écrire ses langages? Puis n'aurait-elle pas traditionnellement laissé quelques vestiges dans nos langues modernes qui, toutes, se sont partagé les débris du verbe primitif des nations, verbe majestueux et sol^tnel; dont la majesté , dont la solennité déoroisaept à mesure que vieillissent les mondes ; dont les retentissemens si sonores dans la Bible hébraïque, si beaux encore dans la Grèce, s'affaiblissent à travers les progrès de nos civilisations successives? Est-ce a cet ancien Esprit que nous devons les mystères enfouis dans toute parole humaine?
N'existe-il pas, dans le mot vrai, une sorte de rectitude fantastique , et , dans le son bref qu'il exige , une vague image de la nudité , de la simplicité chaste du vrai en toute chose? Cette syllabe respire je ne sais quelle firaicheur ! J'ai pris, pour exemple , la formule d'une idée abstraite, ne voulant pas expliquer le problème par un mot qui le rendit trop facile à comprendre, comme cdui de
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TOL où tout parie aux sens. N'en est-^il pa» ainsi de chaque Terbe ? Tous sont empreints d'un Tivant pouvoir qu'ils tiennent de l'ame , et qu'ils lui restituent par lai mystères d'une action et d'une créatic»! merveilleuses entre la parole et la pensée. Ne dirait-HMi pas un amant qui puise sur les lèvres de sa maîtresse autant d'amour qu'il en communique? Par leur seule physionomie, les mots raniment dans notre cerveau les créatures dont ils sont les fentômes, le vêtement, le fourreau. Semblables à tous les étires, ils n'ont qu'une place où leura propriétés puissent pleinement agir et se développer. Mais ce sujet demanderait peut-être une scienee tout entière !
Et il haussait les épaules comme pour me dire : — Nous sorasoes et trop grands et trop petits !
La passion de Louis pour la lecture avait été d'ailleurs fort bien servie. Le curé de Mer possédait envircm deux à trois mille volumes, trésor qui lui avait peu coûté j car il provenait des pillages fiiits pendant la révolution dans les abbayes et les châteaux voisins. Le bonhomme , en sa qualité de prêtre assermenté, avait pu choisir, pour un moreeau de pain, suivant son expression, les meilleurs ouvrages parmi les collections précieuses qui fur^it alors vendues au poids. En trois ans, Louis Lambert s'était assimilé la substance de tous les livres qui , dans la bibliothèque de son oncle, mé*
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j'eusse été sur la hauteur du Santon. C'était un spectacle effrayant comme une page de l'Apocalypse!
Quand il employait ainsi toutes ses forces dans une lecture , il perdait eu quelque sorte la conscience de sa yie physique, et n'existait plus que par le jeu tout-puissant de ses (nrganes intérieurs, dont il avait constamment étendu la portée , en faisant, suivant son expression, reculer l^ espace devant lui. Mais je ne veux pas anticiper sur les phases intellectuelles de sa vie. J'ai déjà , malgré moi , interverti l'ordre dans lequel je dois dérouler l'histoire de cet homme qui transporta toute son action dans sa pensée, comme d'autres placent toute leur vie dans l'action.
Un grand penchant l'entraînait vers les ouvrages mystiques.
— Ahyêêus, ahysium, me disait*il. Notre esprit est un ahîme qui se plaitdans les ahimes! Ënfans, hommes , vieillards, nous sommes toujours friands de mystères, sous quelque forme qu'ils se présentent.
Cette prédilection lui fut fatale, s'il est permis, toutefois, de juger sa vie selon les lois ordinaires, et de toiser le bonheur d'autrui sur la mesure du nôtre, ou suivant les préjugés sociaux. Ce goût pour les choses du ciel, autre locution dont il se servait souvent, ce mens divinior était dû peut-être
à Tinfluence exercée sur son esprit par les premiers livres qu'il lut chez son oncle. Sainte Thérèse et madame Guyon lui continuèrent la Bible , eurent les prémices de son adulte intelligence, et rhabituèrent à ces vives réactions de Tame dont l'extase est tout à la fois et le moyen et le résultat. Mais cette étude , ce goût élevèrent son cœur, le purifièrent, Tennoblirent , lui donnèrent appétit de la nature divine , et l'instruisirent den délicatesses prescpie féminines qui deviennent instinctives chez les grands hommes. Leur sublime n'est peut-être que le besoin de dévouement qui distingue la femme , transporté dans les grandes choses. Grâce à ces premières impressions , Louis resta pur au collège. Cette noble virginité de sens eut nécessairement pour effet d'eiprichir la chaleur de son sang et d'agrandir ses facultés pensantes.
La baronne de Staël . bani^ie à quarante lieues de Paris , vint passer plusieurs qnoisdc son exil dans une terre située près de Vendôme. Un JQur, en se promenant, elle rencontra, sur la lisière de son parc, l'enfant du tanneur, presque en haillons, et absorbé par un livre. Ce livre était une traduction du Ciel et de i' Enfer, À cette époque, messieurs de Saint-llartin , de Gence et quelques autres écrivains français moitié allemands , étaient à peu près les seules pt^rsonnes qui , dans l'empire français , connussent le nom de Swedenborg. Étonnée, ma-
te LOUIS LAUBERT.
dame de Staël prit le liyrc avec cette brusquerie dont ses interrogation», ses regards, ses gestes n'étaient pas toujours exempts, et lançant un coup d'œil à Lambert : — Est-ce que tu comprends cela? lui dit-elle.
— * Priez-TQus Dieu? demanda l'enfiint.
— Mais... oui.
— Et le comprenex-vous?
La baronne resta muette pendant nn moment.
Puis, elle s'assit près de Lambert et ils causèrent ensemble. Malheureusement ma mémoire, quoique fort étendue , est loin d'être aussi fidèle que l'était celle de mon camarade, et j'ai tout oublié de cette conrersation, hormis les premiers mots.
Cette rencontre était de nature à viTcmeiit frapper madame de Staël. Cependant, à son retour au château, elle en parla peu, malgré le bespin d'expansion, qui, chez elle, dégénérait en loquacité^ mais elle parut fortement préoccupée. La seule personne encore yiyante qui ait gardé le souvenir de cette ayentureet que je questionnai récemmeni afin de recueillir le peu de paroles alors échappées à madame de Staël , retrouva même difficilement dans sa mémoire ce mot dit par la baronne , à propos de Lambert : — Cest un vrai voyant,
Louis n'ayant pas justifié aux yeux des gens du monde les belles espérances qu'il avait fait concevoir à sa protectrice , la prédilection passagère dont
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il devint l'objet fat considérée comme un caprice de femme, comme une de ces fantaisies particulières aux artistes. Madame de Staël Toulut arracher Louis Lambert à l'empereur et à PËglise, pour le rendre à la noble destinée qui , disait-elle, l'attendait. Elle en faisait déjà quelque nouveau Moïse sauvé des eaux. Elle chargea donc , avant son départ, l'un de ses amis, M. de Gorbigny, alors préfet à Blois, démettre, en temps utile, son Moïse au collège de Vendôme; puis, elle l'oublia probablement. Entré, à l'âge de quatorze ans, au coH^enoement de 1811, Lambert dut sortir de Vendôme vers la fin de 1814, après avoir achevé sa philosophie. Je doute que , pendant ce temps, il ait jamais reçu le moindre souvenir de sa bienfaitrice , si toutefois ce fut un bienfait de payer durant trois années la pension d'un enfant sans songer à son avenir après l'avoir détourné d'une carrière où peut-être eût-il trouvé le bonheur. Cependant il est juste de dire que les circonstances de l'époque et le caractère de Louis Lambert peuvent largement absoudre madame de Staël et de son insouciance et de sa générosité. La personne choisie pour lui servir d'intermédiaire dans ses relations avec l'enfant , quitta Blois au moment où il sortait du collège. Or, les événemens politiques qui survinrent alors justifièrent assez l'indifl^nce de ce personnage pour le protégé de la ba-
IS LOUIS iÂHBERT.
ronno. Elle n'entendit pins parler de son petit Moïse. Cent louis donnés par elle à M. de Gorbigny, qni, je crois, mourut lui-même en 1812 , n'étaient pas une somme assez importante pour réveiller les souvenirs de madame de Staël dont Famé exaltée rencontra sapâtnre, et dont tous les intérêts furent vivement mis en jeu pendant les péripéties des années 1814et 1815. Louis Lambert se trouvait à cette époque et trop pauvre et trop fier pour aller à la recherche de sa bien&iirîce^ qui voyageait à travers toute l'Europe. Cependant^ il vint à pied de Blois à Paris, dans l'intention de la voir, mais il y arriva malheureusement le jour où la baronne mourut. Deux lettres écrites par Lambert étaient restées sans réponse. Le souvenir des bonnes intentions de madame de Staël pour Louis n'est donc demeuré que dans quelques jeunes mémoires, frappées, oomme le fut la mienne, par le merveilleux de cette histoire. Il faut même avoir été dans notre collège pour' comprendre et l'effet que produisait ordinairement sur nos esprits enfantins Tannonce d'un Nouveau , et l'impression particulière que l'aventure tonte vendemoise de Lambert devait nous causer.
Ici , quelques renseignemens sur les lois primitives de notre Institution , jadis moitié mititaire et moitié religieuse, deviennent nécessaires pour expliquer parfaitement la nouvelle vie que Lambert
allait y mener. Avant la réyolution, Tordre des Oratoriens, Toué, comme celui de Jésus, à l'éducation publique , et qui lui succéda dans quelques maisons , possédait plusieurs établissemens provindaux dont les plus célèbres étaient les collèges de yendôme , de Toumon , de La Flèche , de Pont-le- Yoy , de Sorrèze et de Juilly. Celui de Vendôme , ainsi que les autres, élevait, je crois, un certain nombre de cadets destinés à servir dans l'armée. L'abolition des corps enseignans, décrétée par la convention, influa très peu sur l'Institution de Vendôme. La première crise passée, le collège recourra ses bâtimens. Quelques Oratoriens disséminés aux environs y revinrent , et le rétablirent en lui conservant son ancienne règle , ses habitudes, ses usages et ses mœurs qui lui prêtaient une phyôonomie à laquelle je n'ai rien pu comparer dans aucun des lycées où je suis allé après ma sortie de Vendôme.
Le collège est situé au milieu de la ville, et sur la petite rivière du Loir , qui en baigne les bâtimens principaux. 11 forme une assez vaste enceinte soigneusement close, où sont enfermés tous les établissemens nécessaires à une institution de ce genre; une chapelle , un théâtre, une infirmerie, une boulangerie , des jardins, des cours d'eau. Ce collège, le plus célèbre foyer d'instruction qu'il y ait au centre de la France, est alimenté par plu-
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sieurs provinces , et même par nos colonies. L'éloignement ne permet donc pas aux parens d'y venir souvent voir leurs enfans. D'ailleurs, la règle interdisait les vacances externes. Une fois entrés , les élèves ne sortaient du collège qu'à la fin de leurs études. Sauf les promenades faites extérieurement sous la conduite des Pères , tout avait été calculé pour donner à cette maison les avantagés de la discipline conventuelle. De mon temps, le correcteur était encore un vivant souvenir. La classique férule de cuir y jouait avec honneur son terrible rôle. Les punitions jadis inventées par la Compagnie de Jésus et qui avaient un caractère aussi enrayant pour le moral que pour le physique, étaient restées dans l'intégrité de l'ancien programme. Les lettres aux parens étaient obligatoires à certains jours , aussi bien que la confession; ainsi, nos péchés et nos sentimens se trouvaient en coupe réglée. Tout portait l'empreinte de l'uniforme monastique. Je me rappelle , entre autres vestiges de l'ancien Institut, l'inspection que nous subissions tous les dimanches. Nous étions en grande tenue, rangés comme des soldats, attendant les deux directeurs, qui, suivis des fournisseurs et des maiires, nous examinaient sous le triple rapport du costume, de l'hygiène et du moral.
Les deux ou trois cents élèves que pouvait loger
le collège étaient divisés , suivant l'ancienne coutome, en quatre sections, nommées : les Minimes, les Petits y les Moyens et les Grands, La division des Minimes embrassait les classes désignées soum le nom de huitième et septième ; celle des Petits, la sixiètne , la cinquième et la quatrième, celle des Moyens, la troisième et la seconde; enfin celle des Grands, XdirhéUmque , Xbl philosophie, les mathémo' tiques spéciales, la physique et la chimie. Chacun de ces collèges particuliers possédait son bâtiment, ses classes et sa cour dans un grand terrain commun sur lequel les salles d'étude avaient toutes leur sortie , et qui aboutissait au réfectoire. Ce réfectoire, digne d'un ancien Ordre religieux , contenait tous les écoliers. Contrairement à la règle des autres corps enseignans, nous pouvions y parler en mangeant. Cette tolérance oratorienne nqus permettait de faire des échanges de plat selon nos goûts, et ce commerce gastronomique est constamment resté l'un des plus vifs plaisirs de. notre vie collégiale. Si un Moyen placé en tète de sa table préferait une portion de pois rouges à sondéssert, car nous en avions du dessert, la proposition suivante passait do bouche en bouche : --*- Un dessert pour d0s pois ! jusqu'à ce qu'un gourmand l'eût acceptée. Alors celui-ci d'envoyer sa portion de pois qui allait de main en main jusqu'au demandeur dont le dessert arrivait par la même
voie. Jamais il n'y avait d'erreur. Si plusieurs demandes étaient semblables, chacune portait son numéro , et l'on disait : Premiers pois pour premier dessert! Les tables étant très longues, notre trafic perpétuel mettait tout en mouvement , et nous parlions , nous mangions avec une volubilité sans exemple. Aussi, le bavardage de trois cents jeunes gens , les allées et venues des domestiques occupés à changer les assiettes , servir les plats et donner le pain, l'inspection des directeurs, &isaient-ils du réfectoire de Vendôme un spectacle unique en son genre, et dont s'étonnaient toujours les visiteurs.
Pour adoucir notre vie, privée de toute communication avec le dehors et sevrée des caresses de la famille, les pères nous permettaient encore d'avoir des pigeons et des jardins. Or , nos deux ou trois cents cabanes, un millier de pigeons nichés autour de notre mur d'enceinte et une trentaine de jardins formaient un coup d'œil encore plus curieux que ne l'était celui de nos repas. Mais il serait trop fastidieux de raconter toutes les particularités qui font du collège de Vendôme un établissement à part, et fertile en souvenirs pour ceux dont l'enfance s'y est écoulée. Qui de nous ne se rappelle encore avec délices, malgré les amertumes de la science , les bizarreries de cette vie. claustrale! C'étaient les friandises achetées en
fravde, durant no» promenades, la permission de jouer aux cartes^ celle d'établir des représentations théâtrales pendant les yacances, maraude et libertésnécessitées par notre solitude. Puis, encore notre musique militaire, dernier vestige des Cadets, notre académie, notre chapelain, nos Pères professeurs. Enfin, les jeux particuliers défendus ou permis : la cavalerie de nos échâsses, les longues glissoires faites en hiver, le tapage de nos galoches gauloises, et surtout le commerce introduit par la boutique établie dans l'intérieur de nos cours. Cette boutique était tenue par une espèce de maitre Jacques auquel grands et petits pouvaient demander, suivant son prospectus, boêtes, échâsses, outils, pigecHis ciavattés, pattus, livres de messes (article rarement vendu), canifs, papiers, plumes, crayons, encre de toutes les couleurs, balles, billes^ le monde entier des fantaisies merveilleuses de Feufance, et qui comprenait même la sauce des pigeons que nous avions à tuer^ enfin jusqu'aux poteries où nous conservions le riz de notre souper pour le dqeuner du lendemain. Qui de nous est assez malheureux pour avoir oublié ses battemens de oœur à l'aspect de ce magasin périodiquement ouvert pendant les récréations du dimanche , et où nous allions à tour de rôle dépenser la somme qui nous était fittribuée, mais où la modicité de la pensîoR accordée par nos parens à nos menus plat-
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êirsj nous obligeait à feire un choix entre tons les objets qui exerçaient de si yiyes séductions sur nos âmes juvéniles? La jeune épouse à laquelle, durant les premiers jours de miel , son mari remet douze fois dans Tannée, une bourse d'or, le joli budget de ses caprices, a-t-elle rêyé jamais autant d'acquisitions diverses dont chacune absorbe toute la somme, que chacun de nous n'en a médité la veille des premiers dimanches du mois? Pour six francs, nous possédions , pendant une nuit, l'universalité des biens de l'inépuisable boutique; et, durant la messe, nous ne chantions pas un répons qui ne brouillât nos secrets calculs. Qui de nous enfin peut se souvenir d'avoir eu quelques sous à dépenser le second dimanche? Enfin qui n'a pas obéi , par avance, aux lois sociales, en plaignant, en secourant , en méprisant les Parias que l'avarice ou le malheur paternel laissaient sans argent? Mœurs enfantines vraiment originales!
Certes, si l'on veut se représenter l'isolement de ce grand collège avec ses bâtimens monastiques, au milieu d'une petite ville, et les quatre parcs dans lesquels nous étions hiérarchiquement casés , l'on aura une idée de tout l'intérêt que devait nous offirir l'arrivée d'un Nouveau, véritable passager survenu dans un navire. Jamais jeune duchesse présentée k la cour, n'y fut aussi malicieusement critiquée que ne l'était le nouveau
débarqué par tous les écoliers de sa division. Ordinairement, pendant la récréation du soir, avant )a prière , les flatteurs, habitués à causer avec ce-* lui des deux Pères chargés de nous garder une semaône chacun à leur tour et qui se trouvait alors en fonctions, entendaient les premiers ces paroles authentiques:— Yous aurez demain un Nouveau.
Tout à coup ce cri : — Un Nouveau ! un Nouveau ! retentissait dans les cours. Alors , nous accourions tous pour nous grouper autour du régent, qui , bientôt , était rudement interrogé.
— D'où venait-il ? Gomment se nommait-il ? En quelle classe serait-il? etc.
Or, l'arrivée de Louis Lambert fut le texte d'un conte digne des Mille et une Nuits, J'étais alors en Quatrième chez les Petits. Nous avions pour régens deux hommes. auxquels nous donnions, par tradition, le nom de Pères, quoique ce fussent des séculiers. En effet, de mon temps, il n'existait plus à Vendôme que quatre véritables Oratoriens auxquels ce titre appartint légitimement. En 1814, ils quittèrent le collège, qui s'était insensiblement sécularisé, et se réfugièrent auprès des autels, dans les presbytères de campagne, à l'exemple du curé de Mer.
. Le Père Haugoult, le régent de semaine, était
im assez bon homme ; mais dépourvu de hautes
connaissances, il manquait de ce tact si nécessaire