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pour dûoemer les difiërens caractères des enfeus et leur mesurer les punitions suivant leurs forces respectives. Le père Haugoult se mit donc à raconter fort complaisamment les singuliers éyénemens qui allaient, le lendemain , nous valoir le plus extraordinaire des Nouveaux. Aussitôt, les jeux cessèrent. Tous les Petits arrivèrent en silence , et restèrent occupés à écouter l'aventure de ce Louis Lambert, trouvé, comme une aérolithe, par madame de Staél au coin d'un bois. M. Haugoult dut nous expliquer madame de Staël. Pendant cette soirée, elle me parut avoir dix pieds. Depuis, j'ai vu le tableau de Corinne, où Gérard Ta représentée et si grande et si belle ; mais la femme idéale rêvée par mon imagination la surpassait telleinent que la véritable madame de Staël a conMamment perdu dans mon esprit, même après la lecture du livre tout viril, intitulé : De f Allemagne. Mais alors Lambert fut une bien autre merveille! Après l'avoir examiné, M. Marescbal, le directeur des études, avait bésité , disait le père Haugoult , à le mettre chez les Grands; néanmoins, la faiblesse de Louis en latin l'avait foit rejeter en quatrième, sauf à lui de sauter une classe chaque année. Par exception, il devait être de l'académie ! Prokpudor! nous allions avoir l'honneur de compter , parmi les Petits , un habit décoré du ruban ronge que portaient les académiciens de Vendôme. Aux aca-
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démideiw étaient octroyés de bnllanâ privilèges :i]f dînaient souvent à la table du directeor, tenaient par an denx séances littéraires auxquelles nous assistions avec enthousiasme pour entendre leurs œuvres. Enfin, un académicien était un petit grand homme. Si chaque Yendômois veut être franc, il avouera que, plus tard, un véritable académicien de la Téri table Académie française lui a. paru bien moins étonnant que ne Tétait Tenfant gigantesque illustré par la croix et par le prestigieux ruban rouge, insigne de notre académie. Pour comprendre rimportance de cet honneur, il faut savoir qu'il était bien difficile d'appartenir à ce corps glorieux avant d'être parvenu en Seconde, puis^ que les académiciens étaient obligés de nous lire des contes en vers ou en prose, des morceaux lit* téraires, des épitres, des traités, des tragédies, des comédies , compositions interdites à l'intelligence des classes secondaires. J'ai long-temps gardé le souvenir d'un conte intitulé l'jàne vert, qui, je crois , est l'œuvre la plus saillante de cette acadé-* mie inconnue. Un Quatrième, être de l'académie ! Parmi nous serait cet enfant de quatorze ans, déjà poète, aimé de madame de Staël, un futur génie, nous disait le Père Haugoult, un sorcier, un gars capable de faire un thème ou one version pendant qu'on nous appdlerait &k classe, et d'ap^ prendre ses leçons en les lisant une seule fois.
Louis Lambert confondait toutes nos idées. Pois, la curiosité du Père Haugoult, l'impatience qu'il témoignait de Toir le Nouveau , attisaient encore nos imaginations enflammées.
— S'il a des pigeons, il n'aura pas de cabane, n n'y a plus de place. Tant pis ! disait l'un de nous qaiy depuis, a été grand agriculteur.
— Auprès de qui sera-t-il? demandait un autre.
— Oh! que je Toudrais être son faisant! s'écriait un exalté.
Être faisans constituait , dans notre langage collégial, un idiotisme assez difficile à traduire. Ce mot exprimait un partage fraternel des bi^as et des maux de notre Tic enfantine, une promiscuité d'intérêts fertile en brouilles et en raccommodemens, un pacte d'alliance ofFensiTC et défensiTC. Chose bizarre! jamais, de mon temps, je n'ai connu de frères qui fussent Faisans. L'homme ne vit que par les sentimens; et, peut-être, croitil appauvrir son existence en confondant une affection trouvée dans une affection naturelle*
L'impression que les discours du Père Haugoult firent sur moi pendant cette soirée est une des plus vives de mon en&nce , et je ne puis la comparer qu'à la lecture de Robinson Grusoé. Je dus, même plus tard , au ^souvenir de ces sensations prodigieuses, une remarque peut-être neuve sur les différens effets que produisent les mots dans
chaque entendement. î^ mot n'a rien d'absolu. Nous agissons plus sur lui qu'il n'agit sur nous. Sa force est en raison des images que nous ayons ac* quises et que nous groupons autour de loi. Maist l'étude de ce phénomène exige de larges développemens, hors de propos ici.
Ne pouTant pas dormir , j 'eus une longue discussion avec mon voisin de dortoir, sur l'être extraordinaire que nous deyions avoir parmi nous le lendemain. Ce voisin, naguère officier, maintenant écrivain à hautes vues philosophiques, fiarchou de Penhoên , n'a démenti ni sa prédestination , ni le hasard qui réunissait dans la même classe, sur le même banc et sous le même toit, les deux seuls écoliers de Vendôme dont Vendôme entende parler aujourd'hui. Le récent traducteur de Fitche, l'interprète et l'ami de M. Ballanche, était occupé déjà comme je l'étais moi-même de questions métaphysiques. 11 déraisonnait souvent avec moi sur Dieu, sur nous et sur la Nature. Il avait alors des prétentions au pyrrhonisme. Jaloux de soutenir son rôle , il nia les facultés de Lambert tandis qu'ayant nouvellement lu les enfans célèhresy je l'accablais de preuves en lui citant le petit Montcalm, Pic de la Mirandole, Pascal, enfin tous les cerveaux précoces, anomalies célèbres dans l'histoire de l'esprit humain , et les prédécesseurs de Lambert.
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J'étais alors moi-même passionné pour la lecture. Grâce à Penyie que mon père avait de me Toir à l'École Polytechnique, il payait pour moi des leçons particulières de mathématiques. Or, lïion répétiteur, bibliothécaire du collège , me laissait prendre des livres sans trop regarder ceux que j'emportais de la bibliothèque, lieu tranquille où, pendant les récréations, il me faisait venir pour me donner ses leçons. Je crois qu'il était ou peu habile ou fort occupé de quelque gr^ve en-* treprise , car il me permettait très volontiers de lire pendant le temps des répétitions et travaillait , je ne sais à quoi. Donc , en vertu d'un pacio tatcitement contenu entre nous deux, je ne me plaignais point de ne rien apprendre, et lui, se taisait sur mes emprunts de livres. Entraîné par cette intempestive paiision , je négligeais mes études pour composer des poèmes qui devaient , certes, inspirer peu d'espérances, si j'en juge par ce trop long vers, devenu célèbre parmi mes camarades , et qui commençait une épopée sur les incas :
Inca ! ô roi infortuBé et malheurenx !
Je fus surnommé h Poète en dérision de mes essais. Les moqueries ne me corrigèrent pas. Je
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rimainai toujours , malgré le sage conseil de M. Mareschal , notre directeur, qui tâcha de me guérir d'une manie malheureusement invétérée, en me racontant dans un apologue les malheurs d'une fauTctte tombée de son nid, pour avoir Toulu Toler avant que ses ailes ne fassent poussées. Je continuai mes lectures, je devins l'écolier le moins agissant, le plus paresseux, le plus contemplatif de la division des Petits, et, partant, le plus souvent puni.
Cette digression autobiographique doit faire comprendre la nature des réflexions dont je fus assailli à l'arrivée de Lambert. J'avais alors douze ans. J'éprouvai tout d'abord une vague sympathie pour un enfant dont je partageais presque le tempérament nerveux. J'allais donc rencontrer un compagnon de rêverie et de méditation. Sans savowr encore ce qu'était la gloire, je trouvais glorieux d'être le camarade d'un enfant dont madame de Staël avait déjà préparé l'immortalité. Louis Lambert me semblait un géant.
Le lendemain si attendu vint enfin. Un moment avant le déjeuner , nous entendimes dans la cour silencieuse le double pas de M. Mareschal et du Nouveau. Aussitôt toutes les têtes se tournèrent vers la pmrte de la classe. Le père Hangoult , qui partageait les tortures de notre curiosité , ne nous fit pas entendre le sifflement par lequel il impo-
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sait silence à nos murmures et nous rappelait au trayail. Nous vîmes alors ce fieimeux Nouyeau que M. Mareschal teoait par la main. Le régent descendit de sa chaire , et le directeur lui dit solennellement, suivant l'étiquette : — Monsieur, je vous amène Louis Lambert. Vous le mettrez avec les Quatrièmes. Il entrera demain en classe.
Puis, après avoir causé à voix basse avec le régent, il dit tout haut : — Où allez-vous le placer ?
II eût été fort injuste de déranger Tun de nous pour le Nouveau , et comme il n'y avait plus qu'un seul pupitre de libre, Louis Lambert vint l'occuper, près de moi, qui étais entré le dernier dans la classe.
Malgré le temps que nous avions encore à rester en étude , nous nous levâmes tous pour examiner Lambert. M. Mareschal entendit nos colloques, nous vit en insurrection , et dit en souriant avec cette bonté qui nous le rendait particulièrement cher : — Au moins , soyez sages et ne dérangez pas les autres classes.
Ces paroles nous mirent en récréation quelque temps avant l'heure du déjeuner, et nous vînmes tous environner Lambert , pendant que M. Mareschal se promena dans la cour avec le père Haugoult. Nous étions environ quatre-vingts diables, hardis comme des oiseaux de proie, Quoique nous
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eussions tous passé par le cruel moment de cette espèce de noviciat, nous ne faisions jamais grâce à un Noi^veiau des rires moqueurs , des interrogations, defi impertincQces qui se succédaient en semblable occiarrence, à la grande bonté du néopbyte, dont on essayait ainsi les mœurs , la force et le caractère. Lambert^ ou calme ou abasourdi, neréppi^dit à aucime de qos questions. Alors, l'un de nous ayant dit qu'il sortait sans dpute de Técole de Pythagore, un rire général éclata. I^ Nouveau fat sumonuné Pythagore pour toute ^ viq de collège. Cependant le regard perçant de L^mtiert, le dédain peint sur sa figure pour nos enfantillages en désaccord avec la nature de son esprit , l'attitude aisé^ dans laquelle il sut rester, sa force apparente , en barmonie avec son âge , imprimèrent un certain respect aux plus mauvais sujets d'entre nous. Quant à moi , j'étais près de lui , tout occupé à l'examiner , sans rien dire.
Louis était un enfant maigre et fluet , haut de quatre pieds et demi. Sa figure bâJée, ses mains brunies par le soleil paraissaient accuser une vigueur musculaire que, néanmoins, il n'avait pas à l'état normal. Aussi , deux mois après son entrée au collège, quand le séjour de la classe lui eut fait perdre sa coloration presque végétale , le vîmesnous devenir pâle et blanc comme une femme. Sa tète était d'une grosseur remarquable. Ses che-
reux, d'un beaa noir et bondés par masses, prêtaient nne grâce indicible à son front, dont les dimensions ayaient quelque cbose d'extraordinaire même ponr nous, fort insoncians, comme on peut le croire, des pronostics de la Grânologie. La beauté de ce front prophétique provenait surtout de la coupe extrêmement pure des deux arcades sous lesquelles brillaient ses yeux noirs , qui sem* blaient taillées dans de l'albâtre, et dont les lignes, par un attrait assez rare, se trouvaient d'un parallélisme parfait en se rejoignant à la naissance du nex. Mais il était difficile de songer à sa figure , d'ailleurs fort irrégulière, en voyant ses yeux, dont le regard possédait une magnifique variété d'expression et qui semblaient chacun doublés d'une ame. Tantôt clair et pénétrant à étonner, tantôt d'une douceur céleste , ce regard devenait terne, sans couleur, pour ainsi dire, dans les raomens où il se livrait à ses contemplations; et son œil ressemblait alors à une vitre d'où le soleil se serait retiré soudain après l'avoir illuminée. D en était de sa force, toute nerveuse, et de son flexible organe comme de son regard : même mobilité, mêmes caprices. Sa voix se disait douce comme la voix^ harmonieuse qui prononce un mot d'amour, au matin, dans un lit voluptueux; puis, elle était parfois pénible, incorrecte, raboteuse, s'il est permis d'employer ces mots, pour peindre des ef-
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fets nouTeanx, Quant à sa force halntadle, il était incapable de supporter la fatigue desmoindres jeux, et semblait éTidemment débile, infirme presque. Hais pendant les premiers jours de sonnoTiciat, un de nosmatadors s'étant moqué de cette maladive délicatesse qui le rendait impropre aux violensexerdces en TOgue dans le collège , Lambert prit ^ de ses deux mains et par le bout , une de nos ta* blés qui contenait douze grands pupitres encastrés sur deu^ rangs et en dos d'âne; puis il s'appuya contre la cbaire du régent, retint la table par ses pieds qu'il plaça sur la traverse d'en-bas, et dit : — Mette^TOus dix, et essayez de la &ire bouger.
J'étais là, je puis attester ce singulier témoignage de force, il fot impossible de lui arracher la taUe. Lambert semblait avoir le don d'appeler à lui, dans certains momens, des pouvoirs extraordinaires , et de rassembler toutes ses forces sur un point donné.
Mais les enfans, habitués aussi bien que les hommes, à jug^r de tout d'après leurs premières impressions, n'étudièrent Louis que pendant les premiers jours de son arrivée. Il démentit alors entièrement les prédictions de madame de Staël , en ne réalisant aucun des prodiges que nous attendions de lui. Puis, après un trimestre d'épreuve , il passa pour un écolier très ordinaire. Je fos donc seul admis a pénétrer dans cette ame
ai iOUIS LAnERT.
sublime , et pourquoi ne dirai-je pas divine ? Qu'y a-t-il de plus près de Dieu , que le génie dans un cœur d'en&nt? La conformité de nos goûts et de nos pensées nous rendit amis et Faisans. Notre fraternité devint si grande qu'on accola nos deux noms, et que l'un ne se prononçait pas sans l'autre. Pour appeler un de nous, nos camarades criaient : — Le Poèie-et-Pythagore ! C'était une mode d'écolier, une fantaisie qui ne s'appliquait pas seulement à nous deux. Il existait d'autres noms qui offraient Texemple d'un semblable mariage. Ainsi je demeurai pendant deux années l'ami de collège du pauvre Louis Lambert, et ma vie se trouva , durant cette époque, assez intimement unie à la sienne pour qu'il me soit possible aujourd'hui d'en écrire l'histoire intellectuelle. J'ai long-temps ignoré la poésie et les richesses cachées dans le cœur et sous le front de mon camarade, n a fallu que j'arrivasse à trente ans; que mes observations soient mûries et condensées ; que le jet d'une plus vive lumière les ait éclairées de nouveau pour que je comprisse toute la portée des phénomènes dont je fus alors l'inhabile témoin ; j'en ai joui sans m'en expliquer ni la grandeur , ni le mécanisme ; j'en ai même oublié quelques uns et ne me souviens que des plus saillans. Mais aujourd'hui, ma mémoire les a coordonnées, et je me suis initié à tous les secrets de cette tète fë-
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conde , en me reportant anx jours délicieux de notre jeune amitié. Le temps seul me fit donc pénétrer le sens des événemens et des faits qui abondent en eette vie inconnue^ comme en celle de tant d'autres hommes perdus pour la science.
Aussi cette histoire est-elle , dans l'expression et l'appréciation des choses , pleine d'anachronismes piorement moraux, qui, je crois, ne nuiront point à son genre d'intérêt.
Pendant les premiers mois de son séjour à Vendôme, Louis devint la proie d'une maladie dont les symptômes furent imperceptibles à l'œil de nos snrveiUans, et qui gêna nécessairement l'exercice de ses hautes facultés. Accoutumé au grand air , à l'indépendance d'une éducation laissée au hasard , caressé par les tendres soins d'un vieillard qui le chérissait , habitué à penser sous le soleil , i) lui fot bien difficile de se plier à la règle du collège, de marcher dans le rang, de vivre entre les quatre murs d'une salle où quatre-vingts jeunes gens étaient tous silencieux , assis sur un banc de bois, chacun devant son pupitre. Ses sens avaient une perfection qui leur donnait une exquise délicatesse, et tout souffrit chez lui de cette vie en commun. Les exhalaisons par lesquelles l'air était corrompu , mêlées à la senteur d'une classe toujours sale et encombrée des débris de nos déjeuners ou de nos goûters, affectèrent son odorat^ ce sens IV. 4
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qui , se trouvant en rapport plus direct et plus immédiat que les autres avec le système cérébral, doit causer, par ses altérations, de grands ébranlemensaux organes de la pensée. Outre ces causes de corruption atmosphérique, il y avait dans nos salles d'étude des baraques où chacun mettait son butin, et j'y ai souvent vu des pigeons tués pour les jours de fêtes, ou des mets dérobés au réfectoire. Enfin , nos salles contenaient encore une pierre immense où restaient en tout temps deux seaux pleins d'eau ^ espèce d'abreuvoir où nous allions tous les matins nous débarbouiller le visage et nous laver les mains, à tour de rôle, en présence du maître. De là , nous passions à une table où des femmes nous peignaient et nous pou-^ draient. Notre local n'étant nettoyé qu'une fois par jour, le matin avant notre réveil, il demeurait toujours malpropre; puis, malgré le nombre des fenêtres et la hauteur de la porte , l'air y était incessamment vicié par les émanations du lavoir , par la peignerie, par la baraque, et les mille iurdustries de chaque écolier, sans compter nos quatre-vingts corps entassés. Cette espèce d'Humus collégial , mêlé sans cesse à la boue que noos rapportions des cours, fermait un fumier d'une insupportable puanteur. La privation de l'air pur et parfumé des campagnes ou des bois dans lequel il avait jusqu'alors vécu, le changement de ses ha-
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bitiides, la discipline, tout contrista donc Lam~ bert. La tête toujours appuyée sur sa main gauche, dont il accoudait le bras sur son pupitre, il passait les heures d'étude à regarder dans la cour le feuillage des arbres, ou les nuages du ciel. Il semblait étudier ses leçons; mais en voyant sa plume immobile dans sa main, ou sa page toute blanche , le Bégent ]uî criait :
— \ùus ne faites rien , Lambert !
Ce : — Fou8 ne faites rien ! C'était un coup d'épingle qui le blessait au cœur. Puis, il ne connut pas le loisir des récréations. Il eut des pensum à écrire. Le pensum, punition dont le genre Tarie selon. les. coutumes^ de cha<{ue collège, consistait à Vendôme en un certain nombre de lignes copiées pendant les heures de récréation. Nous fûmes, Lambert et moi , si accablés de pensum , que nous n'ayons pas eu six jours de liberté durant nos deux années d'amitié. Sans les livres que nous tirions de la bibliothèque, et qui entretenaient la vie dans notre cerveau , ce système d'existence nous eût menés à un abrutissement complet. Le déjfaut d'exercice est fatal aux enfans. L'habitude de la représentation, prise dès le jeune âge, altère, dit- on, sensiblement la constitution des personnes royales quand elles ne corrigent pas les vices de leur destinée par les mœurs du champ de bataille, ou par les travaux de la chasse. Or, si les lois de
l'étiquette des cours, influent sur la modle et arrivent au point de féminiser le bassin ou bien d'en amollir les fibres cérébrales et d'en abâtardir ainsi la race, quelles lésions profondes, soit au physique, soit au moral, une privation continuelle d'air , de mouvement , de gaité, ne doit-elle pas produire chez les écoliers? Aussi le régime pénitentiaire observé dans les collèges exige-t-il l'attention des autorités- de l'enseignement publie, lorsqu'il s'y rencontrera des penseurs qui ne penseront pas exclusivement à eux.
Nous nous attirions le pensum de mille manières. Notre mémoire était si belle , que nous n'apprenions jamais nos leçons. Il nous suffisait d'entendre réciter à nos camarades les morceaux de * français, de latin ou de grammaire, pour les répéter à notre tour ; mais si , par malheur, le maître s'avisait d'intervertir les rangs et de nous interroger les premiers, souvent nous ignorions même en quoi consistait la leçon. Alors le pensum arrivait malgré nos plus habiles excuses. Enfin , nous attendions toujours au dernier moment pour faire nos devoirs. Avions-nous un livre à finir? Étions-nous plongés dans une rêverie? le devoir était oublié. Nouvelle source de pensum ! Combien de fois nos versions furent écrites pendant le temps que le premier chargé de les recueillir en entrant en classe, mettait à demander à chacun la sienne !
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Mais aux difficultés morales que Lambert éprouyait à s'acclimater dans le collège^ se joignit encore un apprentissage non moins rude, et par lequel nous avions passé tous, celui des douleurs corporelles qui, pour nous, yariaient à l'infini. Chez les enfans, la délicatesse de l'épiderme exige des soins minutieux surtout en hiver, où, constamment emportés par mille causes , ils quittent l'atmosphère glaciale d'une cour boueuse , pour la chaude température des classes. Aussi , faute des attentions maternelles dont les Nimveaux se trouvaient tout à coup privés, les Petits et les Minimes étaient-ils dévorés d'engelures et de crevasses si douloureuses que ces maux nécessitaient pendant le déjeuner, un pansement particulier, mais très imparfait à cause du grand nombre de mains , de pieds , de talons endoloris. D'ailleurs , beaucoup d'enfans étaient obligés de préférer le mal au remède. Ne leur fallait-il pas souvent choisir entre leurs devoirs à terminer, les plaisirs de la glissoire, et le lever d'un appareil insouciamment mis, plus insouciamment gardé? Puis, les mœurs du collège avaient amené la mode de se moquer des pauvres chétifs qui allaient au pansement. C'était à qui ferait sauter les guenilles dont l'infirmière leur enveloppait les mains. Donc, en hiver, plusieurs d'entre nous , les doigts et les pieds demi-morts, tout rongés de douleurs, étaient
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.peu disposés à travailler parce quHls souffraient , et punis parce qu'ils ne travaillaient pas. Trop souvent dupe des maladies artificielles , le Père ne tenait aucun compte des maux réels. Moyennant le prix delà pension, les élèves étaient entretenus aux frais du collège dont l'administration avait coutume de passer un marché pour la chaussure et l'hahillement ; de là, cette inspection hebdomadaire dont j'ai déjà parlé. Mais ce mode excellent pour l'administrateur, a toujours de tristes résultats pour l'administré. Malheur au Petit qui contractait la mauvaise habitude d'éculer, de déchirer ses souliers ou d'en user prématurément les semelles, soit par un vice de marche, soit en les déchiquetant pendant les heures d'étude pour obéir au besoin d'action qu'éprouvent les enfans. Durant tout l'hiver, celui-là n'allait pas en promenade sans de vives souffrances. D'abord^ la douleur de ses engelures se réveiUait atroce autant qu'un accès de goutte. Puis, les agrafes et les ficelles destinées à retenir le soulier partaient, ou les talons éculés empêchaientla maudite chaussure d'adhérer aux pieds de l'enfant; il était alors forcé de la traîner péniblement dans les chemins glacés où, parfois, il lui fallait la disputer aux terres argileuses du Vendômois. Enfin, l'eau, la neige y entraient souvent par une décousure inaperçue , par un béquet mal mis , et le pied se gon-
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fiait. Sur soixante enfans, il ne s'en rencontrait pas dix qui cheminassent sans quelque torture particulière. Néanmoins^ ils suivaient le gros de la troupe entraînés parla marche , comme les hommes sont poussés dans la vie par la yie. Combien de ibis un généreux enfant pleura de rage, tout en trouvant un reste d'énergie pour aller en avant ou pour revenir au bercail malgré ses peines , tant à cet âge l'ame encore neuve redoute et le rire et la compassion, deux genres de moquerie. Au collège, ainsi que dans la société, le fort méprise déjà le faiUe, sans savoir en quoi consiste la véritable force. Ce n'était rien encore. Double mal , double chagrin. Point de gants aux mains. Si, par hasard, les parens , l'infirmière ou le directeur en disaient donner aux plus délicats d'entre nous, les loustics ou les grands de la classe, mettaient les gants sur le poêle, s'amusaient à les dessécher, à les gripper; puis, s'ils échappaient aux fureteurs, ils se mouillaient, se recroquevillaient, faute de soin. Bref, il n'y avait pas de gants possibles. Les gants étaient un privilège, et les enfans veulent être égaux. Ces différons^ genres de douleur assaillirent Louis Lambert. Semblable à tous les hommes méditatifs qui, dans le calme de leurs rêveries , contractent l'habitude de quelque mouvement machinal , il avait la manie déjouer avec ses souliers, et les détruisait en peu de temps. Puis son teint de femme , la
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peaii de son yisage, ses lèvres se gerçaient au moindre froid. Ses mains si molles, si blanches devenaient rouges et turgides. Il s'enrhumait constamment. Louis fut donc enveloppé de souffrances jusqu'à ce qu'il eut accoutumé sa vie aux mœurs vendômoises. Instruit à la longue par la cruelle expérience des maux , force lui fat de songer à ses affaires, pour me servir d'une expression toute collégiale. Il lui fallut prendre soin de sa baraque, de son pupitre, de ses habits, de ses souliers; ne perdre ni son encre, ni ses li« vres, ni ses cahiers, ni ses plumes; enfin, penser à ces mille détails de notre existence enfantine dont s'occupaient avec une rectitude commerciale ces esprits égoïstes et médiocres auxquels appartenaient infailliblement les prix d'excellence ou de bonne conduite, mais dont ne devait pas se soucier un enfant plein d'avenir, qui , sous le joug d'une imagination brillante, s'abandonnait avec amour au torrent de ses pensées. Ce n'est pas tout, n existe une lutte continuelle entre les maîtres et les écoliers, lutte sans trêve à laquelle rien n'est comparable dans la société , si ce n'est le combat de l'opposition contre le ministère dans un gouvernement représentatif Mais les journalistes et les orateurs de l'opposition sont peut-être moins prompts a profiter d'un avantage , moins durs à reprocher un tort, moins âpres dans leurs moque-
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ries que ne le sont les enfans envers les gens chargés de les régenter. A ce métier, la patience échapperait même anx anges. Il n'en fant donc pas trop Toaloir à nn panTre préfet d'études, peu payé, partant peu sagace, d'être parfois injuste ou de s'emporter. Sans cesse épié par une multitude de regards moqueurs, euTironné de pièges, il se yenge quelquefois des torts qu'il se donne sur des eoÊins trop prompts à les apercevoir. Sauf les grandes malices dont elle constituait la punition naturelle, la férule était à Vendôme, Vultima ra^ tio Pairum. Aux devoirs oubliés , aux leçons mal sues, aux incartades vulgaires, le pensum suffisait. Mais l'amour-propre offensé parlait chez le maître par sa férule. Parmi les souf&ances physiques auxquelles nous étions soumis, la plus vWe était ^ certes, celle que nous causait cette palette de cuir, épaisse d'environ deux doigts, appliquée sur nos faibles mains de toute la force, de toute la colère du régent. Pour recevoir cette correction classique, le coupable se mettait à genoux au milieu delà salle. Il fallait se lever de son banc, aller s'agenouiller près de la chaire , et subir les regards curieux, souvent moqueurs, de tous nos camarades. Aux âmes tendres, ces préparatifs étaient donc un double supplice, presque semblable au trajet du Palais à la Grève que disait jadis un condamné vers l'échafand. Selon les ca-
racières, les uns criaient en pleurant à chaudes larmes, avant ou après la fërule^ les autres en acceptaient la douleur d'un air stoiquej mais, en l'attendant, les plus forts pouyaient à peine réprimer la convulsion de leur visage. Louis Lambert fut accablé de férules, et les dut à l'exercice d'une faculté de sa nature dont il ignorait l'existence. Lorsqu'il était violemment tiré d'une méditation par le — Vous ne faites rien! du régent, il lui arrivait souvent, à son insu d'abord, de lancer à cet homme un regard empreint de je ne sais quel mépris sauvage, tout chargé de pensée. Cette oeillade causait , sans doute , ime commotion électrique, insupportable au maître, qui, blessé par cette silencieuse épigramme, voulut désapprendre à l'écolier ce regard rutilant. La première fois que le Père se formalisa de ce dédaigneux rayonnement qui l'atteignait comme un éclair, il dit cette phrase dont je me suis souvenu : — Si vous me regardez encore ainsi, Lambert, vous allez recevoir une férule. A ces mots, tous les nez furent en l'air, tous les yeux épièrent alternativement et le maître et Louis. L'apostrophe était si sotte que l'enfant accabla le Père d'un coup d'œil foudroyant. De là vint entre le régent et Lambert une querelle qui se vida par une certaine quantité de férules : ainsi lui fut révélé le pouvoir oppresseur de son œil.
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Ce pauvre poète si nerveusement constitué , souvent vaporeux autant qu'une femme , dominé par une m^ancolie chronique^ tout malade de son génie comme une jeune fille l'est de cet amour qu'elle appelle et qu'eUe ignore; cet enfant, si fort et si faible, déplanté par Ck)rinne de ses belles campagnes pour entrer dans le moule d'uncoUége auquel chaqueintelligence, chaque corps doit, malgré sa portée, malgré son tempérament, s'adapter à la règle, à l'uniforme, comme l'or s'arrondit en pièce sous le coup du balancier; Louis Lambert souffrit donc par tous les points où la douleur a prise sur l'ame et sur la chair. Attaché sur un banc à la glèbe de sonpupitre, frappé par la férule, frappé par la maladie , affecté dans tous ses sens , pressé par une ceinture de maux, tout le contraignit d'abandonner son enveloppe aux mille tyrannies du collège. Semblable aux martyrs qui souriaient au milieu des suplices , il se réfugia dans lescieuxque lui entr'ouvrait sa pensée. Peut-être, cette vie tout intérieure aida-t-elle à lui faire entrevoir les mystères auxquels il eut tant de foi.
Notre indépendance, nos occupations illicites , notre fainéantise apparente , l'engourdissement dans lequel nous restions, nos punitions con* stantes, notre répugnance pour nos devoirs et nos pensum ^ nous valurent la réputation incontestée d'être des enfans lâches et incorrigibles. Nos mai-
très nous méprisèrent, et nous tombâmes également dans le plus af&eux discrédit auprès de nos camarades auxquels nous cachions nos études de contrebande par crainte de leurs moqueries. Cette double mésestime, injuste chez lés Pères, était im sentiment naturel chez nos condisciples. Nous ne savions ni jouer à la balle , ni courir , ni monter sur les échasses. Au jour d'amnistie, ou quand, par hasard , nous obtenions un instant de liberté, nous ne partagions aucun de leurs goûts. Étrangers à leurs plaisirs / nous restions seuls mélancoliquement assis sous quelque aii>re de la cour. Alors, lePoète-et-Pythagore étaient une exception, une vie en dehors de la vie commune. L'instinct si pénétrant , l'amour-propre si délicat des écoliers leur faisait pressentir en nous des esprits situés plus haut ou plus bas que ne l'étaient les leurs. De là , chez les uns , haine pour notre muette aristocratie ; et chez les autres , mépris pour notre inutilité. Ces sentimens étaient entre nous, à notre insu, peut-être; et peut-être, ne les ai-je devinés qu'aujourd'hui. Nous vivions donc exactement comme deux rats tapis dans le coin de la salle où étaient nos pupitres , également retenus là durant les heures d'étude et pendant celles des récréations. Cette situation excentrique dut nous mettre et nous mit en état de guerre avec tout le collège. Presque toujours oubliés, nous demeu^
lions là, tranquilles, heureux à demi, semblables à deux T^étations, à deux omemens qui eussent manqué à l'harmonie de la salle. Mais, parfois, les plus taquins de nos camarades nous insultaient pour manifester abusivement leur force, et nous répondions par un mépris qui, souvent, faisait rouer de coups le Poète-ét-Pythagore.
La nostalgie de Lambert dura plusieurs mois.
Je ne sais rien qui puisse peindre la mélancolie à laquelle il fut en proie. Louis m'a. gâté bien des chefe-d'œuvres. Ayant joué tous deux le rôle du Lépreux de la Valléed Aoste, nous avions éprouvé les sentimens exprimés dans le livre de M. de Maistre, avant de les lire traduits par cette éloquente plume. Or , un ouvrage peut retracer les souvoiirs de l'enfance, mais il ne luttera jamais contre eux avec avantage. Les soupirs de Lambert m'ont appris des hymnes de tristesse bien plus éloquentes que ne le sont les plus belles pages de René. Mais aussi , peut-être n'est-il pas de comparaison entre les souffrances que cause une passion réprouvée à tort ou à raison par nos lois , et les douleurs d'un pauvre enfant aspirant après la splendeur du soleil, la rosée des valons et la liberté. René n'est l'esclave que d'un désir , Louis Lambert était toute une ame esclave. A talent égal , le sentiment le plus touchant ou fondé sur les désijrs les plus vrais parce qu'ils sont les plus IV. 6
purs , doit surpasser les lamentations factices du génie. Après être resté long-temps à contempler le feuillage d'un des tilleuls de la cour , Louis ne me disait qu'un mot^ mais ce mot annonçait une immense rêyerie.
— Heureusement pour moi, s'écria-t-il un jour, il se rencontre de bons momens pendant lesquels il me semble que les murs de la classe sont tombés et que je suis ailleurs, dans les champs ! Quel plaisir de se laisser aller au cours de sa pensée, comme un oiseau à toute la portée de son toI !
— Pourquoi la couleur verte est-elle si prodiguée dans la nature ? me demandait-il. Pourquoi y existe- t-il si peu de lignes droites? Pourquoi l'homme dans ses œuvres emploie-t-il si rarement les courbes ?
Ces paroles trahissent une longue course faite à travers les espaces. Certes , il avait revu des paysages entiers, ou respiré le parfum des forêts. Il était, vivante et sublime élégie, toujours silencieux, résigné; toujours soufirant sans pouvoir dire : — Je souffre ! H lui fallait le monde pour pâture, et cet aigle se trouvait entre quatre murailles étroites et sales. Aussi, sa vie devint-elle, dans la plus large acception de ce terme, une vie idéale. Plein de mépris pour les études presque inutiles auxquelles nous étions condamnés , il marchait dans sa route aérienne, complètement
détaché des choses qui noas entouraient. Obéissant au besoin d'imitation qui domine les enfans^ je tachai de conformer mon existence à la sienne y et il m'inspira d'autant mieux sa passion pour l'espèce de sommeil dans lequel les contemplations profondes plongent le corps, que j'étais plus jeune et plus impressible. Nous nous habituâmes, comme deux amans, à penser ensemble, et à nous communiquer toutes nos rêTeries. Déjà , ses sensations intuitives avaient cette acuiesse qui doit appartenir aux perceptions intellectuelles des grands poètes et les faire souvent approcher de la folie. — Sens-tu, comme moi, me demanda-t-il un jour , s'accomplir en toi , malgré toi , de fantasques souffirances? Si, par exemple, je pense vivement à l'effet que produirait la lame de mon canif en entrant dans ma chair, j'y ressens tout à coup une douleur aiguë comme si je m'étais réellement coupé ^ il n'y a de moins que le sang. Mais cette sensation arrive et me surprend comme un bruit soudain qui troublerait un profond silence. Une idée causer des souffrances physiques ! Hein , qu'en dis-tu?
Quand il exprimait des réflexions si ténues , nous tombions tous deux dans une rêverie naïve, nous mettant à rechercher en nous les indescriptibles phénomènes relatifs à la génération de la pensée dont il espérait saisir les moindres développemens.
fia LOUIS LAMBERT.
et pouvoir décrire ud jour l'appareil inconnu. Puis après des discussions , souvent mêlées d'enfantillage , un regard jaillissait des yeux flamboyans de Lambert ; il me serrait la main , et il sortait de son ame un mot par lequel il tachait de se résumer.
— Penser^ c'est voir ! me dit-il un jour, emporté pai* une de mes objections sur le principe de notre organisation. Toute science humaine repose sur la déduction qui est une vision lente , par laquelle on descend de la cause à l'effet, par laquelle on remonte de l'effet à la cause ^ ou, dans une plus large expression , toute poésie , comme toute œuvre d'art, procède d'une rapide vision des choses.
n était spiritualiste. Mais , j'osais le contredire en m'armant de ses observations même , et considérer l'intelligence comme un produit tout physique. Ses études sur la substance de la pensée lui faisaient accepter avec une sorte d'orgueil la vie de privations à laquelle nous condamnaient et notre paresse et notre dédain pour nos devoirs. Il avait une certaine conscience de sa valeur q[ui le soutenait dans ses élucubrations. Avec quelle douceur je sentais son ame réagir sur la mienne ! Que de fois nous sommes restés assis sur notre banc, occupés tous deux à lire un livre, nous oubliant réciproquement sans nous quitter , mais nous sachant tous deux là, plongés dans un océan d'idées
comme deux poissons qui nagent dans les mêmes eaux ! Notre Tie était donc toute végétatiTe en apparence, mais nous existions par le cœur et par le cervean. Les sentimens, les pensées étaient les seuls éyénemens de notre vie scholaire.
Lambert exerça sur mon imagination une influence dont je me ressens encore aujourd'hui. J'écontais ayidement ses récits empreints de ce merveilleux qui fait dévorer avec tant de délices , aux enfans comme aux hommes ^ les contes où le Trai affecte les formes les plus absurdes. Sa passion pour les mystères et la crédulité naturelle au jeune âge nous entraînaient souvent à parler du ciel et de l'enfer. Louis tâchait alors, en m'expliquant Swedenborg , de me faire partager ses croyances relatives aux anges. Dans ses raisonnei&ens même les plus faux, se rencontraient toujours des observations étonnantes sur la puissance de l'homme, et qui imprimaient à sa parole ces teintes de vérité sans lesquelles rien n'est possible dans aucun art. Puis, la fin romanesque dont il dotait la destinée humaine était de nature à caresser le penchant qui porte les imaginations vierges à s'al>andonner aux croyances. N'est-ce pas durant leur jeunesse que les peuples enfantent leurs dogmes , leurs idoles? Et les êtres surnaturels sous lesquels ils tremblent ne sont-ils pas la personnification de leurs sentimens, de leurs besoins agrandis! Ce qui
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me reste aujourd'hui dans la mémoire des couYersations pleines de poésie que nous eûmes , Lambert et moi, sur le Suédois, dont j'ai lu depuis les œuvres par curiosité, peut se réduire à ce précis.
n y aurait en nous deux créatures distinctes. Selon SM^edenborg, l'ange serait l'individu chez lequel l'être intérieur réussit à triompher de l'être extérieur. Un homme veut-il obéir à sa vocation d'ange? Dès que la pensée lui démontre sa double existence , il doit tendre à nourrir la frêle et exquise nature de l'ange qui est en lui. Si , faute d'avoir une vue translucide de sa destinée , il fait prédominer l'action corporelle au lieu de corroborer sa vie intellectuelle , toutes ses forces passent dans le jeu de ses sens extérieurs, et l'ange périt lentement par cette matérialisation des deux natures. Dans le cas contraire , s'il substante son intérieur des essences qui lui sont propres , l'ame l'emporte sur la matière, et tâche à s'en séparer. Alors, quand leur séparation arrive sous cette forme que nous appelons la mort, l'ange, assez puissant pour se dégager de son enveloppe , demeure , et commence sa vraie vie. Les individualités infinies qui différencient les hommes ne peuvent s'expliquer que par cette double existence. Elles la font comprendre et la démontrent. En effet , la distance qui se trouve entre un homme dont l'intelligence
inerte le condamne à une apparente stupidité et celui que l'exercice de sa Yue intérieure a doué d'une force quelconque, doit nous faire supposer qu'il peut exister, entre les gens de génie et d'autres êtres ; la même distance qui sépare les aveugles des Toyans. Cette pensée qui étend indéfiniment la création , donne en quelque sorte la clef des cieux. En apparence confondues ici-bas, les créatures y sont, suivant la perfection de leur é(re nUérieur^ partagées en sphères distinctes, dont les mœurs et le langage sont étrangers les uns aux autres. Dans le monde invisible comme dans le monde réel, si quelque habitant des régions inférieures arrive, sans en être digne, à un cercle supérieur, non seulement il n'en comprend ni les habitudes, ni les discours, mais encore sa pré tence y paralyse et les voix et les cœurs. Dans sa divine comédie, Dante a peut-être eu quelque légère intuition de ces sphères qui commencent dans le monde des douleurs et s'élèvent par un mouvement armillaire, jusques dans les cieux. La doctrine de Swedenborg serait donc l'ouvrage d'un esprit lucide qui aurait enregistré les innombrables phénomènes par lesquels les anges se révèlent au milieu des hommes
Cette doctrine qae je m'efforce aujourd'hui de résumer en lui donnant un sens logique , m'était présentée par Lambert avec toutes les séductions
s» LOUIS LAHBERT.
du mystère^ ehyeloppée dans les langes delà phra** séologie particulière aux mystagogues; diction obscure ^ pleine d'abstractions et si active sur le cerveau, qu'il est certains livres de Jacob Bœhm, de Swedenborg ou de madame Guyon, dont la lecture pénétrante fait surgir des fantaisies mentales , aussi multiformes que peuvent l'être les rêves de l'opium. Lambert me racontait des &its mystiques tellement étranges et en frappait si vivement mon imagination qu'il me causait des Tertiges. J'aimais néanmoins à me plonger dans ce monde mystérieux, invisible aux sens, où cbacun se plait à vivre , soit qu'il se le représente sous la forme indéfinie de l'avenir, soit qu'il le revête des images indécises de la £sible. Ces réactions violentes de l'ame sur elle-même m'instruisaient à mon insu de sa force et m'accoutumaient aux travaux de la pensée.
Quant à Lambert , il expliquait tout par son sys* tème sur les anges. Pour lui, l'amour pur, l'amour comme on le rêve au jeune âge, était la collision de deux natures angéliques. Aussi rien n'égalait-il l'ardeur avec laquelle il désirait rencontrer un ange-fomme. Hé ! qui plus que lui devait inspirer, ressentir l'amour! Si quelque chose pouvait donner l'idée d'une exquise sensibilité, n'était-ce pas le naturel aimable et bon , empreint dans ses sentimens, dans ses paroles, dans ses actions et ses
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moindres gesteâ , enfin dans la conjngalité qui nous liait l'un à l'autre, et que nous exprimions en nous disant faisans. U n'y ayait aucune distinction entre les choses qui Tenaient de lui ou de moi. Nous contrefaisions mutueUement nos deux écritures , afin que l'un pût faire , à lui seul , les deroirs de tous les deux. Alors, quand l'un de nous avait à finir un liyre qu'il était nécessaire de rendre au maître de mathématiques , nous pouyions lire sans interruption, l'un brochant la tâche et les pensum de l'autre. Nous nous acquittions de nos devoirs comme d'un impôt frappé sur notre tranquillité. Souvent ils étaient, si ma mémoire n'est pas infidèle, d'une supériorité remarquable lorsque Lambert les composait. Maïs réputés, l'un et l'autre, pour deux idiots, le professeur analysait toujours nos devoirs sous l'empire d'un préjugé fatal , et les réservait même pour en amuser nos camarades.
Je me souviens qu'un soir, en terminant la classe qui avait lieu de deux à quatre heures, le maitre prit une version de Lambert. Le texte commençait par : Caius Gracchus, vir nobilis, Louis avait traduit ces mots par Caius Gracchus était un noble cœur.
— Où voyez- vous du cœur dans nohilis ? dit brusquement le professeur.
(SB LOUIS LAHBERT.
Et tout le monde de rire pendant que Lambert regardait le professeur d'un air hébété.
— Que dirait madame la baronne de Staël en apprenant que vous traduisez par Un contre-sens le mot qui signiiie de race noble , d'origine patricienne ? ^
— Elle dirait que vous êtes une bête ! m'écrîai-je à TOix basse.
— Monsieur le Poète, tous allez tous rendre en prison pour huit jours, répliqua le professeur qui malheureusement m'entendit.
Lambert reprit doucement en me jetant un regard d'une inexprimable tendresse : — Fir nôbilis!
Madame de Staël causait en partie le malheur de Lambert. À tout propos, maitres et disciples lui jetaient ce nom à la tête , soit comme une ironie , soit comme un reproche.
Louis ne tarda pas à se faire mettre en prison pour me tenir compagnie. Là, plus libres que partout ailleurs, nous pouTions parler pendant des journées entières, dans le silence des dortoirs où chaque élèTe possédait ime niche de six pieds carrés dont les cloisons étaient garnies de barreaux par le haut , et dont la porte à claire-Toie se fermait tous les soirs et s'ouTrait tous les matins sous les yeux du Père , chargé d'assister à notre lever et à notre coucher. Le 42ric-crac de ces portes,
mancBUTiées ayec use singulière promptitude par les garçons de dortoirs, était encore une des particularités de ce collège. Ces alcôyes ainsi bâties notis servaient de prison; et nous y Testions quel- <{aefbis enfermés pendant des mois entiers. Les écoliers mis en cage tombaient sous l'oeil sévère du. préfet, espèce de censeur qui venait, à ses heures ou à l'improviste , d'un pas léger, pour savoir si nous causions au lieu de £iire nos pensum. Mais les coquilles de noix semées dans les escaliers , ou la délicatesse de notre ouïe nous permettaient presque toujours de prévoir son arrivée , et nous pouvions nous livrer, sans trouble, à nos études chéries. Cependant la lecture nous étant interdite, les heures de prison appartenaient ordinairement à des discussions métaphysiques, ou au récit de quelques accidens curieux relatif aux phénomènes de la pensée.
Un des faits les plus extraordinaires est , certes, celui que je vais raconter, non seulement parce qu'il concerne Lambert , mais encore parce qu'il en décida peut-être la destinée scientifique. Le dimanche et le jeudi étaient, selon la jurisprudence des collèges , nos jours de congé. Mais les offices, auxquels nous assistions très exactement, employaient si bien le dimanche, que nous considérions le jeudi comme notre seul jour de fête. En effet, la messe une ibis entendue, nous avions
assez de loisir pour rester long-temps en promenade dans les campagnes situées aux environs de Vendôme. Le manoir de Rochambeau était l'objet de la plus célèbre de nos excursions^ peut-être à cause de son éloignement. Rarement les petits faisaient une course aussi fatigante; néanmoins, une fois ou deux par an , les régens leur proposaient la partie de Rochambeau comme une récompense. En 1812, yers la fin du printemps, nous dûmes y aller pour la première fois. Le désir de voir le fameux château de Rochambeau dont le propriétaire donnait quelquefois du laitage aux élèves , les rendit tous sages. Rien n'empêcha donc la partie. Ni moi , ni Lambert ne connaissions la jolie vallée du Loir, où cette habitation a été construite. Aussi , son imagination et la mienne furent-elles très préoccupées la veille de cette promenade qui causait dans le collège une joie traditionnelle. Nous en parlâmes pendant toute la soirée , en nous promettant d'employer en fruits ou en laitage l'argent que nous possédions contrairement aux lois vendômoises. Le lendemain, après le diner, nous partîmes, à midi et demi, tous munis d'un cubique morceau de pain que l'on nous distribuait d'avance pour notre goûter. Puis, alertes comme des hirondelles , nous marchâmes en troupe vers le célèbre castel avec une ardeur qui ne nous permettait pas de sentir, tout d'abord.
LOTÏIS LAKBKIT. •!
lâ fatigue. Quand nous fûmes arriyés sur la colline d'où nous pouvions contempler et le château as-^ sis à mi-<;ôtey et la yallée tortueuse où brille la rivière en serpentant dans une prairie gracieusement échancrée; admirable paysage, un de ceux auxquels les Tiyes sensations du jeune âge ou celles de l'amour ont imprimé tant de charme, que, plus tard , il ne faut jamais les aller reroir, Louis Lambert me dit : — Mais , j'ai tu cela , cette nuit en rêve!
n reconnut et le bouquet d'arbres sous lequel nous étions, et la disposition des feuillages, la couleur des eaux, les tourelles du château, les aocidens, les lointains, enfin tous les détails du site qu'il apercevait pour la première fois. Nous étions bien ^ifans l'un et l'autre, moi, du moins, qui n'avais que treize ans, car, à quinze ans, Louis pouvait avoir la profondeur d'un homme de génie j mais à cette époque nous étions tous deux incapables de mensonge dans les moindres phases de notre vie d'amitié. D'ailleurs, si Lambert pressentait, par la toute puissance de sa pensée, l'importance des faits, il était loin d'en deviner d'abord l'entière portée. Aussi commença-t-il par être étonné de. celui-ci. Je lui demandai s'il n'était pas venu à Rochambeau pendant son enfimce. Ma question le frappa. Mais, après avoir consulté ses souvenirs, il me répondit négativement. Cet évé-
pement, dont beaucoup d'hommes peuTeni retrouver l'analogue dans les phénomènes de leur sommeil , fera comprendre la portée de Lambert. En eflPet, il sut en déduire tout un système , s'em* parant^ comme fit Guyier dans un autre ordre de choses, d'un fragment de pensée pour reconstruire toute une création. En ce moment, nous nous assîmes tous deux sous une -vieille truisse de chêne. Puis, après quelques momens de réflexion, Louis me dit : — Si le paysage n'est pas yenu vers ïnoi, ce qu'il serait absurde de penser, je suis donc yenu^ers lui ! Si j'étais ici pendant que je dormais dans mon alcôye , ce fait ne constitue-t-il pas une séparation complète entre mon corps et mon être intérieur? N'atteste-t-il pas dans celui-ci une faculté locomotiye ou des effets qui équivalent à ceux de la locomotion ? Or , s'ils ont pu se quitter pendant le sommeil , pourquoi ne les ferais-je pas également divorcer ainsi pendant la veille? — N'y aurait-il pas tout une science dans ce phénomène? ajouta-t-il en se frappant fortement le front. S'il n'est pas le principe d'une science, il trahit certainement en l'homme un singulier pouvoir. Il accuse au moins la désunion fréquente de nos deux natures, fait autour duquel je tourne depuis si long-temps. J'ai donc enfin trouvé un témoignage de la supériorité qui distingue nos sens latens de nos sens apparens! — Mais,
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peut-être, reprit-il après une pau^e et en laissant échapper un geste de doute, n'y a-t-il pas en nous deux natures ? Peut-être sommes-nous tout simplement doués de qualités intimes et perfectibles dont l'exercice, dont les développemens produisent en nous des phénomènes d'activité, de pénétration, de division, encore inobservés. Dans notre amour du merveilleux', passion engendrée par notre orgueil , nous aurons transformé ces efiets en créations poétiques parce que nous ne les comprenions pas.n est si commode de déifier l'incompréhensible ! Ah ! j'avoue que je pleurerai la perte de mes illusions. J'avais besoin de croire à une double nature et aux anges de Swedenborg ! Cette nouvelle science les tue; car n'y a-t-il pas une science tout entière dans l'examen de nos propriétés inconnues?
n demeura pensif, triste à demi. Peut-être voyait-il ses rêves de jeunesse conmie des langes qu'il lui faudrait bientôt quitter.
. — La vue et l'ouïe , dit-il en riant de son expression, sont sans doute les gaines d'un outil merveilleux !
Pendant tous les instans où il m'entretenait du ciel et de l'enfer, il avait coutume de regarder la nature en maitre ; mais en proférant ces dernières paroles grosses de science, il plana plus audacieusement que jamais sur le paysage , et son front
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me parut prêt à crever sous FefFort dtt génie. Ses forces qu'il i^ut nommer morales jusqu'à nouvel ordre , semblaient jaillir par tous les organes des^ tinés à les projeter. Ses yeux dardaient la pensée ; sa main levée, ses lèvres tremblantes, son regard brûlant parlaient et rayonnaient^ enfin, sa tète comme trop lourde , ou fatiguée par un élan trop violent, retomba sur sa poitrine. Cet enfant, ce géant se voûta, me prit la main, la serra dans la sienne qui était moite , tant il était enfiévré par la recherche de la vérité; puis , après une pause, il me dit : — Je serai célèbre ! — Mais toi aussi , ajouta-V-il vivement. Nous serons tous deux les alchimistes du cerveau.
Gcsur exquis ! Je reconnaissais sa supériorité ; mais lui se gardait bien de jamais mêla faire sentir, n partageait avec moi les trésors de sa pensée , me comptait pour quelque chose dans ses découvertes, et me laissait en propre mes infirmes réflexions. Toujours gracieux comme une femme qui aime, il avait toutes les pudeurs de sentiment, toutes les délicatesses d'ame ^qui rendent la vie et si bonne et si douce à porter.
Il commença le lendemain même un ouvrage qu'il intitula : Traité de la Volonté. Ses réflexions en modifièrent souvent le plan et la méthode ; mais l'événement de cette journée solennelle en fut certes le germe, comme la sensation électrique
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tonjoluB leMentie par Mesmer à l'appiodie d'un ▼alel, tal l'origine du magnétisme , science jadis eaehée au fond des mystères de Delphes et d'Isis et retnmYée par cet homme prodigieux à deux pas de LaTater , le précurseur de Gall. Éclairées par cette soudaine clarté , les idées de Lambert prirent des proportions plus étendues, il démâia dans ses acquisitions des T^tés éparses , et les rassembla. Puis , comme un fondeur , il coula son groupe. Après six mois d'une application soutenue, les travaux- de Lambert excitèrent la curiosité de nos camarades et fiorent l'objet de quelques plai- SMiteries cruelles qui devaient avoir une funeste issue. Un jour , l'un de nos persécuteurs voulut absolument voir nos manuscrits , il ameuta tous ses partisans et vint s'emparer violemment d'une cassette où était déposé ce trésor que Lambert et moi défendîmes avec un courage inoui. La boite était fermée, il fut impossible à nos agresseurs de l'ouvrir ; mais ils essayèrent de la briser dans le combat. Cette noire méchanceté nous fit jeter les hauts cris. Quelques camarades , animés d'un esprit de justice ou frappés de notre résistance héraque, conseillaient de nous laisser tranquilles en nous accablant d'une insolente pitié; lorsque, soudain , le père Haogoult , attiré par le bruit de la bataille, intervint brusquement, et s'enquit de la dispute. Noiï adversaires nous ayant distraits de
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no6 pensum , le régent venait défendre ses esclayes. Pour s'excuser , les assaillans révélèrent l'existence des manuscrits. Alors , le terrible Haugoult nous ordonna de lui remettre la casette et de l'buvrir; si nous résistions, il pouvait la faire briser ; Lambert lui en livra la clef; le régent prit les papiers , les feuilleta ; puis , il nous dit en les confiscpiant : c( — Voilà donc les bêtises pour lesquelles vous négligez vos devoirs ! » De grosses larmes tombèrent des yeux de Lambert , arrachées autant par la conscience de sa supériorité morale offensée , que par Finsulte gratuite et la trahison dont nous étions victimes. Nous lançâmes à nos accusateurs un regard de reproche. Ne nous avaient-ils pas vendus à l'ennemi commun ? Aussi , eurent-ils pendant un moment quelque honte de leur lâcheté. S'ils pouvaient j suivant le Droit écolier j nous battre , ne devaient-ils pas garder le silence sur nos fautes. Le père Haugoult vendit probablement à un épicier de Vendôme le Traité de la Fo~ lonié j sans connaître l'importance des trésors scientifiques dont il dissipait les germes avortés. Six mois après cet événement , je quittai le collège. J'ignore donc si Lambert , que notre séparalion plongea dans une noire mélancolie, a recommencé son ouvrage. Ce fut en mémoire de la catastrophe arrivée au livre de Louis que, dans l'ouvrage par lequel commencent ces Études , je
me sois servi , pour une œuvre fictive , du titre réellement inventé par Lambert , et que j'ai donné le nom d'une femme qui lui fut chère , à ime jeune fille pleine de dévouement. Mais cet emprunt n'est pas le seul que je lui ai &it. Son caractère, ses occupations, m'ont été très utiles dans cette composition dont le sujet est dû à quelque souvenir de nos jeunes méditations. Maintenant cette histoire est destinée à élever un modeste cippe où soit attestée la vie de celui qui m'a légué tout son bien , sa pensée. Dans cet ouvrage d'enfant, Lambert déposa des idées d'homme. Dix ans plus tard , en rencontrant quelques savans sérieusement occupés des phénomènes qui nous avaient frappés , et que Lambert analysa si miraculeusement , je compris l'importance de ses travaux, oubliés déjà comme un enfantillage. Je passai donc plusieurs mois à me rappeler les principales découvertes de mon pauvre camarade. Après avoir rassemblé mes souvenirs , je puis affirmer. que , dès 1812 , il avait établi , deviné , discuté , dans son traité , plusieurs faits importans , dont , me disait-il , les preuves arriveraient tôt ou tard. Ses spéculations philosophiques devraient certes le faire admettre au nombre de ces grands penseurs apparus à divers intervalles parmi les hommes pour leur révéler les principes tous Jnus de quelque science à venir dont les racines poussent avec
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lenteur emportent un jour de beaux fruits dans Pentendement humain. Ainsi , un pauvre artisan, occupé à fouiller les terres pour trouver le secret des émaux , affirmait au seizième siècle , avec l'infaillible autorité du génie , les faits géologiques dont la démonstration est aujourd'hui la gloire de BuiFon et de Guvier. Je crois pouvoir o£Bnr une idée du traité de Lambert par les propositions ca* pitales qui en formaient la base , mais je le dé* pouillerai ^ malgré moi , des idées dans lesquelles il les avait enveloppées, et qui en étaient lé cortège indispensable. Marchant dans un sentierautre que le sien , je prenais de ses recherches celles qui servaient le mieux mon système. J'ignoie donc si, moi , son disciple , je pourrai fidèlement traduire ses pensées , après me les être assimilées de manière à leur donner la couleur des miennes.
A des idées nouvelles , des mots nouveaux ou des acceptations de mots anciens , élargies, étendues, mieux définies. Lambert avait donc choisi, pour*exprimer les bases de son système , quelques mots vulgaires , qui , déjà , répondaient vaguement à sa pensée.
Le mot de volonté servait à nommer le milieu fluide ^ où se sécrète la pensée; ou, dans une expression moins abstraite, la masse de force par la-
quelle l'homme peut reproduire , eu dehors de luimême j les actions dont se compose sa yie exté* rieure.
La TOLiTioN , mot dû aux réflexions de Locke, exprimait l'acte par lequel l'homme use de la yo-
LOIITÉ.
Le mot de peusés , pour lui la quintessence même de la volonté , désignait aussi le milieu fluide où naissaient les idées dont elle est la substance.
L'mÉs , nom commun à toutes les créations du cerveau , constituait l'acte par lequel l'homme use de la PEiistE.
Ainsi la Volonté , la Pensée étaient les deux moyens générateurs. La Yolition , l'Idée étaient les deux produits. La Yolition lui semblait êtrç ridée arrivée de son abstrait à un état concret , de sa génération fluide , à une expression quasi-solide , si toutefois ces mots peuvent formuler des aperçus aussi difficiles à distinguer. La Pensée et les Idées devaient être le mouvement et les actes de notre organisme intérieur, comme les Yolitions et la Volonté constituent ceux de la vie extérieure.
n avait Fait passer la Volonté avant la Pensée.
— Pour penser, il faut Vouloir , disait-il. Beaucoup d'êtres vivent à l'état de Volonté , sans néanmoins arriver à l'état de Pensée. Au Nord , la IongéTité, au Midi, la brièveté de la vie; mais aussi^
dans le Nord , la torpear ; au Midi y l'exaltation constante de la Volonté ^ jusqu'à la ligne ^ où , soit par trop de froid , soit par trop de chaleur, les organes sont presque annulés.
Son expression de tniUeu fluide lui avait été suggérée par une observation dont , enfant, il ne soupçonna , certes , pas l'importance , mais dont la bizarrerie dut frapper son imagination si délilicatement impressible. Sa mère, personne fluette et nerveuse, toute délicate, douce et toute aimante, était une de ces créatures destinées à représenter la femme dans la perfection la plus pure de ses attributs , mais que le sort abandonne par erreur, au fond de l'état social. Tout amour, partant toute souf&ance , elle mourut jeune, incomprise après avoir jeté ses facultés dans l'amour maternel. Lambert , enfant de six ans , couché dans un grand berceau , près du lit maternel , mais n'y dormant pas toujours , vit quelques étincelles électriques , jaillir assez souvent de la chevelure de sa mère au moment où elle se peignait. L'honmie de quinze ans s'empara pour la science de ce fait avec lequel l'enfant avait joué , fait irrécusable dont maintes preuves se rencontrent chez presque toutes les femmes auxquelles une certaine fatalité de destinée laisse des sentimens méconnus à exhaler ou je ne sais quelle surabondance de force à perdre.
A l'appui de ses définitions, Lambert ajouta plu-
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sieurs problèmes à résoudre y beaux défis jetés à la science et dont il se proposait de rechercher les solutions^ se demandant à lui-même :
Si le principe constituant de l'électricité n'entrait pas comme base dans le fluide particulier d'où s'élançaient nos Idées et nos Volitîons?
Si la chcTelure qui se décolore, s'éclaircît, tombe et disparait selon les diTcrs degrés de déperdition ou de cristallisation des pensées, ne constituait pas un^ystème de capillarité soit absorbante, soit exhalante , tout électrique ?
Si les phénomènes fluides de notre Volonté, substance procréée en nous et si spontanément réactive au gré de conditions encore inobservées, étaient plus extraordinaires que ceux du fluide invisible , intangible que produit la pile voltaïque sur le système nerveux d'un homme mort?
Si la formation de nos idées et leur exhalation constante étaient moins incompréhensibles que ne l'est l'évaporation des corpuscules imperceptibles et néanmoins si violons dans leur action , dont un grain de musc est susceptible, sans perdre sensi*blement de son poids?
Si, laissant au système cutané de notre enveloppe une destination toute défensive, absorbante, exsudante et tactile, la circulation sanguine et son appareil ne répondaient pas à la transubstan-
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Uation de notre Volonté, comme la circttlation du fluide nerveux , à celle de la Pensée?
Enfin y si l'affluence plus ou moins Tire de ces deux substances réelles ne devrait par résulter d'une certaine perfection ou imperfectkm d'organes dont il fellait étudier les conditions dans tous leurs modes?
Ces principes établis, il voulait classer ^es phénomènes de la vie humaine en deux séries d'effets distincts, et, pour chacune d'elles, il réclamait une analyse spéciale, avec une instance toute ardente de conviction. En effet, après avoir observé, dans presque toutes les créations , deux mouvemens séparés , il les pressentait , les admettait même pour notre nature , et non^oiait cet antagonisme vital : l'actiou et la réaction. *
— Un désir, disait-il, est un fait entièrement accompli dans notre Volonté avant de l'être extérieurement.
Ainsi, l'ensemble de nos Volitions et de nos idées constituait P Action, et l'ensemble de nos actes extérieurs , la Réaction^
Lorsque , plus tard, je lus les observations faites par Bichat sur le dualisme dd nos sens extérieurs, je fus comme étourdi par mes souvenirs, en reconnaissant une coïncidence frappante entre les idées de ce célèbre physiologiste et celles de Lambert. Morts tous deux avant le temps, ils avaient
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inarvhé d'un paséf^al è je ne sais quelles vérités.
La nature s^est complue en tout a donner de doubles destinations aux divers appareils constitutîfii de ses créatures , et la double action de notre oi^nîsme qui n'est plus un fait oontestaUe, appuie sur on ensemble de preuves d'une éventualité quo* tidienne , les déductions de Lambert relativement à l' Action et à la Réaction.
L'être AcHounel ou intérieur, mot dont il se servait pour nommer le êpoeîeê inconnu , le mystérieux ensemble de fibrilles auquel sont dues les différentes puissances incomplètement observées de la Pensée, de la Tolonté; enfin cet être innommé voyant, agissant, mettant tout a fin, accomplis^ sant tout, avant aucune démonstpation corporelle, doit, pour se conformer à sa nature, n'être soumis à aucune des conditions physiques par lesquelles l'être réactionnêij extérieur, l'homme visible est arrêté dans ses manifestations.
De là , découlait une multitude d'explications logiques sur les eilets les plus bizarres en apparence de notre double nature , et les rectifications de plusieurs systèmes à la fois justes et fiiux.
Certaines hommes ayant entrevu quelques phénomènes du jeu naturel de l'élre uetiânnêl, furent, comme Swedenborg, emportés au delà dn monde vrai , par une ame ardente, amoureuse de poésie, ivre du principe divin. Tous se plurent donc, dans
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leur ignorance des causes, dans leur admiration du ùài^ à diviniser cet appareil intime, à bâtîr un mystique unÎTers. De là, les anges! délicieuses illusions auxquelles ne youlait pas renoncer Lambert qui les caressait encore au moment où le glaive de son analyse en tranchait les éblouissantes ailes.
Mais comment, en des siècles où l'entendement avait gardé les impressions religieuses etspiritualistes qui ont régné pendant les temps intermédiaires entre Jésus-le-Christ et Descartes, entre la Foi et le Doute, comment se défendre d'expliquer les mystères de notre nature intérieure autrement que par une intervention divine? À qui, si ce n'est à Dieu même , les savans pouvaient-ils de^ mander raison d'une créature invisiUe , si activemement sensible et douée de facultés si étendues , si perfectibles par l'usage ou si puissantes sous l'empire de certaines conditions occultes, que :
Tantôt ils lui voyaient ,''-pàr un- phénomène de vision ou de locomotion , abolir l'espace dans «en deux modes de Temps et de Distance dont l'un est l'espace intellectuel , et l'autre, l'espace physique;
Tantôt, il^ lui voyaient reconstruire le passé, spit par une rétrospective puissance de vue, soit par le mystère inconnu d'une palingénésie, assez semblable au pouvoir que posséderait un homme
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de rec6onaitre aux linéamens, tëgumens et radimens d'une grûne, ses floraisons antérieures, dans les innombrables modifications dcleurs nuances, de leurs parfums et de leurs formes. t
Et que, tantôt enfin , ils lui Toyaient deviner imparfeitement l'avenir, soit par l'aperçu des causes premières, soit par un phénomène de pressentiment physique.
D'autres hommes, moins poétiquement religieux , firoids et raisonneurs, charlatans peut-être, enthousiastes du moins par le cerveau, sinon par le cceur, reconnaissant quelques uns de ces phé* nomiènes isolés, les tinrent pour vrais sans les considérer comme les irradiations d'un centre commun. Alors chacun d'eux voulut convertir un simple fiiit en science. De là, vinrent la démonologie, l'astrologie judicaire, la sorcellerie, enfin toutes les divinations fondées sur des accidens essentiellement transitoires , parce qu'ils variaient selon les traipéramens, au gré de circonstances escore cmraplètement inconnues. Mais aussi de ces orreurs savantes et des procès ecclésiastiques où Mucoombèrent tant de martyrs de leurs propres facultés, résultèrent des preuves éclatantes du pouvoir prodigieux dont dispose l'être aoU&nnei, qui, suivant Lambert, peut s'isoler complètement de Véire réactiannelj en briser l'enveloppe, faire tomber les muraillesdevant sa toute-puissante vue,
76 LOUIS LAKBERT.
phénomèœ nomnié, chez les Indiens, la Toketade, au dire des missionnaires; puis, par une autre faculté, saisir dans le cerveau, malgré ses plus épaywes circonvolutions, les idées qui s'y sont formées ou qui s'y rornient et tout le passé de la conscience.
— Si les apparitions ne sont pas impossibles , disait Lambert, elles doivent avoir lieu par la recrudescence des idées qui représentent Thomme dans son essence pure, et dont la vie , impérissable peut-être, échappe à nos sens extérieurs, mais peut devenir perceptible à Têtre intérieur quand il arrive , par l'exercice de ses facultés , à un haut degré d'extase ou à une grande perfection de vue.
Je sais, mais vaguement aujourd'hui, que, auîvaut pas à pas les effets de la Pensée et de la Volonté dans tous leurs modes , après en avoir établi les lois, Lambert avait rendu compte d'une foule de phénomènes qui, jusqu'à lui, passaient ajuste titre pour incompréhensibles. Ainsi les sorciers, les possédés, les gens à seconde vue et les démoniaques de toute espèce , ces victimes du moyen 'Âge, étaient l'objet d'explications si naturelles, que souv^it leur simplicité me parut être le cachet de la vérité. Les dons merveilleux que l'Eglise Romaine, jalouse de mystères, punissait par le bûcher, étaient, selon lui , le résultat de certaines affinités
entre les principes constituans de la Matière et ceux de la Pensée qui procèdent de la même source. L'homme, armé de la baguette de coudrier, obéissait, en trouvant les eaux tîtcs, a quelque sym> pathie , ou à quelque antipathie à luî*mème inconnues. Il a fallu la bizarrerie de ces sortes d'effets pour donner à quelques uns d'entre eux une certitude historique.
Les sympathies ont été rarement constatées, elles constituent des plaisirs dont les gens assez heureux pour en être doués gardent seuls la mémoire, à moins qu'ils n'en confessent la singularité; encore, est--ce dans le secret de l'intimité où tout s'oublie. Mais les antipathies qui résultent d'affinités contrariées, ont été fort heureusement notées quand elles se rencontraient en des hommes célèbres. Ainsi Boyle éprouvait des convulsions en entendant jaillir de l'eau ; Scaliger pâlissait en voyant du cresson ; Érasme avait la fièvre en sentant du poisson. Ces trois antipathies prooédaieni de substances aquatiques. Le duc d'Épernon s'évanouissait à la vue d'un levraut; Tychobrahé, à celle d'un renard; Henri IIF, à celle d'un chat; le maréchal d'Albret, à celle d'un marcassin; anthipathies toutes produites par les émanations animales et ressenties souvent à des distances énormes, lie chevalier de Guise , Marie de Médicis , et plusieurs antres personnages se trouvaient mal à
l'aspect des roses , même peintes. Que le chancelier Bacon fût ou non prévenu d'une éclipse de lune , il tombait en faiblesse au moment où elle s'opérait; et, sa vie suspendue pendant tout le temps que durait ce phénomène , reprenait aussitôt après, sans lui laisser la moindre incommodité. Ces effets d'antipathies authentiques , prises parmi toutes celles que les hasards de l'Histoire ont illustrées, peuvent suffire à faire comprendre les effets des sympathies inconnues.
Ce fragment d'investigation dont je me suis souvenu , entre tous les aperçus de Lambert , fera concevoir la méthode avec laquelle il procédait dans ses œuvres.
Je ne crois pas devoir insister sur la connexité qui liait à cette théorie, les sciences équilatérales inventées par Gall et Lavater ; elles en étaient les corollaires naturels, et tout esprit légèrement scientifique apercevra les ramifications par les> quelles s'y rattachaient nécessairement les obsetvation9 phrénologiques de l'un et les documens physiognomiques de l'autre. La découverte de Mesmer, si importante et si mal appréciée encore, se trouvait tout entière dans un seul développement de ce Traité, quoique Louis ne connût pas les œuvres, d'ailleurs assez laconiques, du célèbre docteur suisse.
Une logique et simple déduction de ses principes
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lai avait fait recoimattre que la Volonté ponrait , par un mouTement tout contractile de l'être in-* térienr, s'amasser; pnis, par nn antre monvement, être projetée an dehors et même être confiée à des objets matériels. Ainsi , la force entière d'un homme devait avoir la propriété de réagir sur les antres y et de les pénétrer d'nne essence étrangère à la lenr , s'ils ne se défendaient contre cette agression. Les preuves de ce théorème sont nécessairement multipliées; mais rien ne les constate authentiquement. Il a fallu, soit l'éclatant désastre de Marins et son allocution au Gimbre chargé de le tuer; soit l'auguste commandement d'une mère au lion de Florence, pour faire connaître historiquement quelques uns de ces fbudroiemens de la pensée. Pour lui donc, la Volonté, la Pensée, étaient des forces vives. Aussi en parlait-il de manière à vous faire partager ses icroyances. Pour lui, ces deux puissances étaient en quelque sorte visibles et tangibles. Pour lui , la pensée était ou lente ou prompte , lourde ou agile , claire du obscure. Il lui attribuait toutes les qualités des êtres agissans , la feisait saillir , se reposer, se réveiller, grandir, vieillir, se rétrécir, s'atrophier , s'aviver. Il en surprenait la vie en en spécifiant tous les actes par les bizarreries de notre langage. H en constatait la spontanéité , la force , les qualités avec une sorte d'intuition qui lui
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par l'effet de la loi en vertu de laquelle te poids d'un corps est multiplié par sa vitesse. La pesanteur du sentiment que produit Tattente ne s'accroit^lle pas par une addition constante des souffrances passées à la douleur du moment? Enfin y à quoi, si ce n'est à une substance électrique, peut-on attribuer la magie par laquelle la Volonté s'intronise si majestueusement dans les regards pour foudroyer les obstacles aux commandemens du génie , éclate dans la voix , ou filtre , malgré l'hypocrisie, au travers de l'enveloppe humaine? Le torrentueux courant de ce roi des fluides qui, suivant la haute pression de la Pensée , s'épanche à flots, ou s'amoindrit et s'effile, puis s'amasse pour jaillir en éclairs, est l'occulte ministre au-> quel sont dus soit les efforts, ou funestes ou bienfiiisans, des arts et des passions; soit, les intonations de la voix, rude , suave, terrible , lascive, horripilante, séductrice tour à tour, et qui vibre dans le coeur , dans les entrailles ou dans la eervelle au gré de nos vouloirs, soit tous les prestiges du toucher d'où procèdent les transfusions mentales de tant d'artistes dont le»^ mains créatrices savent, après mille études passionnées, évoquer la nature j soit enfin, les dégradations infinies de l'œil , depuis son atone inertie jusqu'à ses projections de lueur les plus effrayantes. A ce système Dieu ne perd aucun de ses droits. La P^-
sée luatërielle m'en a raconté de nouvelles grandeurs!
Après l'avoir entendu parlant ainsi , après avoir reçu dans l'anie son regard comme ime lumière, il était difficile de ne pas être ébloui par sa convietic»!, entraîné par ses raisonnemens. Aussi, LA PENSÉE m'apparaissait-elle comme une puissance toute physique , accompagnée de ses incommensurables générations. Elle était une nouvelle Humanité sous une autre forme.
Ce simple aperçu des lois que Lambert prétendait être la formule de< notre intelligence, doit suffire pour faire imaginer l'activité prodigieuse avec laquelle son ame se dévorait elle même.
n avait cherché des preuves à ses principes dans l'histoire des grands hommes, dont l'existence, mise à jour par les biographes , fournit des particularités curieuses sur les actes de leur entendement. Sa mémoire lui ayant permis de se rappeler les faits qui pouvaient servir de développement à ses assertions, il les avait annexés à chacun des chapitres auxquels ils servaient de démonstration, en sorte que plusieurs de ses maximes en acquéraient une certitude presque mathématique. Les œuvres de Cardan, homme doué d'une singulière puissance de vision, lui donnèrent de précieux matérifiux. Il n'avait oublié ni Apollonius de Thyanes^ annonçant en Asie la mort du tyran et dépei-
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par l'eSét de la loî en vertu de laqadle le poids d'an corpc est multiplia par la vilesse. La penntenr du Bentiramt qne produit l'attente ne s'accroît^lle pas par ane addition constante des eouffranoea pawéea à la douleur du moment? Enfin , à quoi, si ce n'est à aae substance dectriqae, pent-ofl attoibner la magie par laqudle la Vokwté s'intronise ai majestueusement dans les regards pour fondrofer les obstacles aux commandemeiK du génie, éclate dans la voix, on filtre, nialgn l'hypocrisie, au travers de l'enveloppe homaioe? Le torrentnflux courant de ce roi des fluidesqni, suivant la haute pression de la Pensée, s'épanche à flots, on s'amoindrit et s'effile, puis s'amasM pour jaillir en éclairs, est l'occulte ministre an-' quel sont dus soit les eK»rtg, ou Innestes od bienftiaans, des arts et des passions; soit, les intonattousdelavoix, rude, suave, terFiUe, lascive, horripilante, séduutrice tonrà tour, et qni vibre dans le cœur, dans les entrailles on dans la cervelle an gré de nos vouloirs, soit tons les prestiges du toucher d'oà procèdent les tran^tsiona mentales de tant d'artistes dont les-maius créatrices savent, après mille études passionnées, évoquer la nature; soit ^ifln, les dégradattons infinies de l'œil , depuis son atane inertie jusqu'à Bctioqâ de lueur les plus effrayanteê. A oe Dieu ne perd aucun de eea droits. La Pen-
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sée niatërielle m'en a raconté de nouvelles £^andeurs !
Après l'avoir entendu parlant ainsi , après avoir reçu dans l'ame son regard comme une lumière , il était difficile de ne pas être ébloui par sa conviction , entraîné par ses raisonnemens. Aussi, LA PENSÉE m'apparaissait-elle comme une puissance toute physique , accompagnée de ses incommensurables générations. Elle était une nouvelle Uuma^ nité sous une autre forme.
Ce simple aperçu des lois que Lambert prétendait être la formule dC/ notre intelligence , doit suffire pour faire imaginer l'activité prodigieuse avec laquelle son ame se dévorait elle même.
D avait cherché des preuves à ses principes dans l'histoire des grands hommes, dont l'existence, mise à jour par les biographes, fournit des particularités curieuses sur les actes de leur entendement. Sa mémoire lui ayant permis de se rappeler les faits qui pouvaient servir de développement à ses assertions, il les avait annexés à chacun des chapitres auxquels ils servaient de démonstration, en sorte que plusieurs de ses maximes en acquéraient une certitude presque mathématique. Les œuvre» de Cardan, homme doué d'une singulière puissance de vision, lui donnèrent de précieux matériaux. 11 n'avait oublié ni Apollonius de Thyanes, annonçant en Asie la mort du tyran et dépei-
^nani son supplice à l'heure même où il avait lieu dans Rome. Ni Plotin, qui, séparé de Porphyre, sentit rinteiitioii où était celui-ci de se tuer, et accourut pour l'en dissuader. Ni le fait constaté dans lesîècledemier à la fece de la plus moqueuse incrédulité qui se soit jamais rencontrée , fait surprenant pour les hommes hahituésà ftire du doute une atme contre Dieu seul, mais tout simple pour quelques savans. Alphonse Marie de Liguori, évoque de Sainte-Agathe , donna des consolations au pape Ganganelli, qui le vit, l'entendit, lui répondit , et ^ dans ce même temps , a une très grande distance de Rome, Tévèque était observé en extase chez lui , dans un fiiuteuil où il s'asseyait habituellement au retour de la messe. En reprenant sa vie ordinaire, il trouva ses serviteurs agenouillés devant lui , qui tous le croyaient mort. -> « Mes amis , leur dit-il , le Saint-Père vient cl'expfrer. » Deux jours après, un courrier confirma cette nouvelle. L'heure de la mort du pape coïncidait avec celle où l'évèque était revenu a son état normal. Lambert n'iivait pas omis l'aventure plus xéoente encore arrivée, dans le sièck dernier, à une jeune Anglaise, qui, aimant passionnément un marin, partit de Londres pour aller le retrouver; et le retrouva, seule, sans guide, dans les déserts de l'Amérique septentrionale, où elle arriva pour lui sauver la vie. Louis avait mis à contribution les
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mystères de Tantiquité, les actes des martyrs oA sont les plus beaux titres de gloire pour la Volonté humaine, les démonologues du moyen âge, les procès criminels, les recherches médicales, en discernant partout le fait vrai , le phénomène pro^ bable avec une admirable sagacité. Cette riche collection d'anecdotes scientifiques recueillies dan» tant de livres , la plupart dignes de fbi , servit sans doute a faire des cornets de papier , et ce travail au moins curieux , enfanté par la plus extraordinaire des mémoires humaines, a péri.
Entre toutes les preuves dont l'œuvre de Lambert était enrichie , se trouvait une histoire arrivée dans sa famille, et qu'il m'avait racontée avant d'entreprendre son Traité. Ce fait relatif à la po9t' existence de l'être intérieur ( si je puis me permettre de forger un mot nouveau pour rendre nn effet innommé ) , me frappa si vivement que j'en ai gardé le souvenir. Sk>n père et sa mère eurent à soutenir un procès dont la perte devait entacher leur probité , seul bien qu'ils possédassent au monde. Donc, l'anxiété fut grande quand s'af>ita la question de savoir si l'on céderait à l'injuste aggression du demandeur , ou si l'on se défendrait contre lui. Tja délibération eut lieu par une nuit d'automne, devant un feu de tourbe, dans la chambre du tanneur et de sa femme. A ce conseil fiirent appelés deux ou trois parens et le bisaïeul m. 8
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maternel de Louis , vieux laboureur tout cassé , mats d'une ligure rénérable et majestueuse , dont les yeux étaient clairs, dont le crâne jauni par le temps conservait encore quelques mèches de cheveux blancs épars. Semblable à VOin des nègres , au Saga des sauvages , il était une espèce d'esprit oraculaire que l'on consultait dans les grandes occasions. Ses biens étaient cultivés par ses petits enfiins , qui le nourrissaient et le servaient. U leur pronostiquait la pluie, le beau temps, et leur indiquait le moment où ils devaient faucher ou rentrer les moissons. La justesse barométique de sa parole , devenue c^èbre , augmentait toujours et la confiance et le culte dont il était l'objet. H demeurait des journées entières immobile sur sa chaise. Cet état d'extase lui était fiimilier depuis la mort de sa femme , pour laquelle il avait eu la plus vive et la plus constante des affections. Le débat eut lieu devant lui , sans qu'il parût y prêter une grande attention. — « Mesenfàns, leur dit -il, quand il fut requis de donner son avis, cette affaire est trop grave pour que je décide seul. Il fiiut que j'aille consulter ma femme. » Le bonhomme se leva, prit son bâton , et sortit, au grand étonnement des assistans, qui le crurent tombé en enfance. Il revint bientôt et leur dit : «— « Je n'ai pas eu besoin d'aller jusqu'au cimetière; votre mère est venue au devant de moi , je l'ai trou-
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Tée aujurés du raiaaeaa. EUe m'a dit que tous re* trouToriex che% an notaire de Blois des quittances qui TOUS feraient gagner le procès. » Ces pac<4es forent prononcées d'une Toix ferme. L'altitvde, la phyûonomie de Taîeui, annonçaient un homme pour lequel cette apparition était hab^ tufiUe.-£n effety les quittances contestées se re* trouvèrent , et le procès n'eut pas lieu. Cette aventare arrivée sous le toit paternel, aux yeux lie Louis, alors âgé de neuf ans , contribua beaucoup à le feîre croire aux visions miraculeuses de Swedenborg , qui donna pmidant sa vie plusieurs fleuves de la puissance de vision^ dont il avait doué son êêre inièrieur. £n avançant en âge, à mesure que son intelligence se développait, Lambert devait être conduit a rechercher dans les lois de la nature humaine les causes du miracle qui , <|ès l'enfence , avait attiré son attention. De quel nom appeler le hasard qui rassemblait, autour de lui, les faits, les livres relatif à ces phénomènes, et le rendait lui-même le théâtre et l'acteur des plus grandes merveilles de la pensée ?
Quand Louis n'aurait, pour seul titre à la gloire que d'avoir, à l'âge de quinie ans, émis cette maxime psycologique : a Les événemens ont des » causes dans lesquelles ils sont préconçus comme » nos actions sont accomplies dans notre pensée, » avant de se reproduire au dehors; et les près-