‹ Histoire intérieure de la Compagnie de Jésus d'après les documentsChapitre 23 sur 24 · I CORINTH., XIII · texte numérisé non relu

I CORINTH., XIII

(3) Quidquid prœcipitur in sola caritate solidatur. {Homil, 27 in Evangel..)

l'esprit de la compagnie

pas, pour commencer, celui des collaborateurs de Saint Ignace.

Au contraire, Nadal invoque : « une clarté dans le Christ qui occupe et dirige », ou même, comme il dit un peu plus loin (1) : « une grande clarté de cœur, la foi en union avec le Christ et une grande espérance d'un grand progrès de la gloire de Dieu et de l'Eglise, grâce à la Compagnie ». « Comme si, ajoute-t-il, la vertu de Dieu jaillissait (de la Compagnie) sur le monde entier, et qu'à sa vue se dispersassent ses ennemis. »

Et ce point de vue, sans aucun doute, est sincère; mais il semble bien aussi qu'il n'ait pas été partagé du plus grand nombre, au sein même de la Société.

Quant aux esprits du dehors, même les plus dévoués à la Compagnie, certainement ils ont vu en elle (c un renfort envoyé de Dieu à l'EgHsc militante » plutôt qu'une œuvre de miséricorde ou de charité bien caractérisée.

L'admiration enthousiaste pour l'œuvre propre de la Compagnie, jusqu'à voir « sortir d'elle la vertu de Dieu » à la conquête du monde, a engendré d'ailleurs en tout temps de graves excès.

Le F. Charles-Marie Curci, au temps de sa ferveur la plus exaltée pour la Compagnie, n'hésitait pas à écrire que ce nom de jésuites avait été donné instinctivement et universellement aux Pères de la Compagnie parce qu'en eux chacun avait pu voir soudain, mise parfaitement en pratique et arrivée à son apogée, la religion de Jésus- Christ (2).

Jamais pareille idée n'est passée par la tête de ceux qui, les premiers, usèrent du terme de « jésuites ». Ce mot s'est formé naturellement, par contraction et analogie, de leur appellation ofïicielle et trop longue de (c Clercs réguliers de la Compagnie de Jésus ». Rien de plus, rien de moins.

Les hérétiques d'une part, les catholiques de l'autre adoptèrent vite cette abréviation commode, sans qu'il soit facile de déterminer qui a commencé.

(1) Epist. P. Nadal, t. IV, p. 700.

(2) Peut-être le trop grand abus et l'indigne usage fait du premier nom (de christianisme) par les sectes hétérodoxes, a-t-il induit quelques-uns à adopter le second (celui de jésuitisme) pour distinguer ceux qui professèrent toujours pur et intact le Christianisme. — Una divinazione sulle tre opere ultime de Vicenzo Gioberii. t, II p. 403.

CONCLUSION

Quant à croire que le jésuitisme représente « ceux qui ont toujours professé pur et intact le christianisme » : tel a pu être le sentiment de quelques-uns, du dedans ou du dehors; à coup sûr, ce ne fut jamais l'avis général. Et quel qu'ait été le nombre de ceux qui se formèrent une pareille opinion, il est non moins certain que ce n'est pas et que ce n'a jamais été l'idée qui, pour le public ni pour le peuple chrétien, représente l'équivalent des termes de jésuite, de jésuitisme ou d'esprit de la Compagnie.

On sait fort bien à quoi répond, au contraire, de plus en plus, dans l'estime publique, une expression qui n'a rien de volontairement flatteur et qui, plutôt, diffame aux yeux du populaire, le nom même du Sauveur.

c( Jésus » méritait de faire mieux, mille fois, en ce sens, que « jésuite », tel qu'on l'entend en général, sans songer, heureusement et justement, à la corrélation d'un nom à l'autre.

On raconte, dans la vie de Saint François d'Assise — et les leçons du Bréviaire confirment ce récit — que, lorsque le saint vint à Rome, en 1209, pour présenter au Souverain Pontife la règle des Frères Mineurs, le Pape, qui était alors Innocent III, commença par le repousser. Mais il eut bientôt après une vision. Le pauvre d'Assise, qu'il avait chassé, lui apparut soutenant sur ses épaules la basilique de Saint Jean de Latran, qui menaçait de crouler. Voyant là un avis du Ciel, Innocent rappela François et sanctionna ses Règles. Telle fut l'origine de l'Ordre franciscain.

Et le petit Pauvre d'Assise fut vraiment une des Colonnes de l'Eglise, un des rénovateurs de lesprit du Christ. On le vit parcourir villes et villages, prêchant la pureté des mœurs, la sainteté du cœur, une charité vive, compatissante, miséricordieuse. Ayant épousé la pauvreté, il fit ses délices de demeurer pauvre entre les. pauvres, secourant les humbles et les petits. Dédaigneux des biens de la terre, il apprit aux hommes à s'en déprendre, pour aspirer à ceux du ciel, à dégager leur âme des ombres terrestres pour les élever jusqu'au désir des réalités éternelles.

Brûlant d'amour pour tous ses frères, il a rallumé

l'esprit de la compagnie

parmi eux le feu de la divine ardeur. Un rayon de la flamme qui brûle au sein de Dieu sembla descendre jusqu'à son cœur pour l'embraser, et on le vit projeter, jusque sur la nature inanimée, l'excès de cette surhumaine tendresse.

Une lueur de l'au-delà auréola son visage et transporta les foules. Il traversa le monde tel un être divin, une apparition surnaturelle, une image du Christ oublié.

Tel, aux champs de Galilée, était passé le Sauveur du monde, le Fils du Dieu vivant, l'Amour incarné du Père pour les hommes; tel le stigmatisé d'Assise ressuscitait le sourire du doux Galiléen, autant qu'homme ici-bas peut rappeler l'infinie majesté du Juste.

Et tel les contemporains l'ont aimé, tel, aux yeux de la postérité, dans la légende et dans l'histoire, reste cet héroïque mendiant, dont toute la vie fut amour et dont toute, la gloire est lumière, sous les cieux profonds et clairs.

Les Pères de la Compagnie ont tout fait pour apparenter plus ou moins la réputation de Saint Ignace à ce renom sans pareil de Saint François.

Mais ils n'ont pu violenter l'opinion. L'énigmatique et sombre Biscaïen peut être un plus grand homme, un aussi grand saint. Jamais, pour l'artiste ou pour la foule, il n'apparaîtra sous le même jour. Son mystère n'est pas du même ordre.

Abstenons-nous d'en apprécier la raison ou de juger entre deux grandes figures ; mais le parallèle est éloquent et le contraste saute aux yeux.

L'esprit de la Compagnie est en conséquence quelque chose d'assez difficile, somme toute, à entendre et encore plus à posséder; chose plus rare au reste que précieuse, et plus artificielle que tendre. Des circonstances personnelles très particulières et certaines conditions spéciales d'éducation et d'initiation ont seules permis peut-être à quelques individus d'y arriver.

Le P. Nadal, après les Exercices et les vœux simples, a pu demeurer ferme dans cet esprit; il est à peu près, de son propre aveu, l'unique échantillon complet de cette réussite, sans en excepter Saint Ignace. Ce qui n'est pas encourageant

Nous avons vu, au reste, dans l'Introduction' de cet ouvrage, comment le P. Nadal prit presque malgré lui

CONCLUSION

les Exercices ; et nous avons conté après quelles lutter violentes contre lui-même, il était parvenu à cette paisible maîtrise de soi dans l'Institut.

Or, il en fut de même ou à peu près de tous ceux qui, à sa suite, se sont proclamés vainqueurs.

Et le mieux qu'on puisse dire, finalement, de cette obs^ cure « clarté » , que serait d'après son plus heureux représentant l'esprit de la Compagnie, c'est donc qu'on n'y saurait accéder que par d'extraordinaires et cruelles traverses... (1).

(1) On aimerait trouver, dans Mir, une conclusion plus ferme que ces jugements trop souvent suspendus, par scrupule de retenue ou d'impartialité. Les pièces qu'il invoque suggèrent presque partout la solution qu'il se défend de formuler.

C'est que la fondation de la Compagnie offre un caractère unique dans l'Eglise de Dieu. La concentration du pouvoir, les moyens extrêmes de gouvernement ne s'y justifient que par une vocation unique également, au service direct, absolu, sans mélange du Vicaire de Jésus Christ; et l'intention permière des fondateurs a certainement été de mettre cette milice sans précédent à la disposition de la Papauté. Malheureusement, la réalisation pratique les entraîna trop souvent à substituer leur volonté propre ou leurs vues exclusives à celles de la Puissance apostolique qu'ils prétendaient servir. C'est ainsi que leur Société ne tarda pas à faire centre elle-même, en dehors de l'axe de l'unité catholique, avec une violence, une dissimulation et une continuité inouïes jusque là dans les annales ecclésiastiques.

Tel est « l'esprit » de la Compagnie, le secret de son histoire, depuis ses origines jusqu'à nos jours, le fond de sa nature propre, de ses éclatants triomphes et de ses catastrophes périodiques. D' héroïques vertus, des services immenses ne peuvent prévaloir contre cette déviation initiale.

L'expérience est désormais concluante. — Note du traducteur.

CONCLUSION

I elle est donc la première partie du grand ouvrage de don Miguel Mir, qui traite particulièrement des Constitutions et des règlements primitifs.

II est loisible, certes, comme nous Vavons assez noté, de la discuter en détail et même dans ses conclusions d'ensemble. Elle nous paraît inébranlable sur un grand nombre de points; sur d'autres, la discussion reste ouverte : et Von sait que Vautorité religieuse a craint, très justement, que la préoccupation exclusive de la lettre des documeiits, d'après les principes les plus étroits de la critique contemporaine, n'eût empêché Mir de tenir assez compte, parfois, de ces autres données non moins historiques, que furent la sainteté et l'évidente rectitude d' intention de ses héros. Il peut y avoir, ici et là, au cours de ces longues analyses, quelques traces de sécheresse ou de rigueur, non seulement insolites pour les oreilles pies, mais somme toute encore insuffisamment fondées. Nous serons les premiers à tenir compte de toute discussion loyale.

En dépit d'un perpétuel recours au texte original, notre adaptation elle-même se ressent des incommodités d'une double version, car elle n'a pu être faite directement sur l'espagnol, mais seulement sur une première traduction en langue anglaise : nous rectifierons volontiers, s'il y a lieu, les quelques passages mal entendus qu'on pourrait nous signaler, nous excusant d'avance auprès du lecteur.

Mais si nombreux et si graves que nos contradicteurs feignent de trouver ces réels défauts, le livre de Mir nen

CONCLUSION

reste pas moins une œuvre de premier ordre, et par L'amas des pièces examinées, et par sa critique déjinitive des fâcheux historiens officiels de Saint Ignacei

Du même coup, se trouve démasquée la tactique permanente de la Compagnie.

Celle-ci, en effet, a fait mystère, en tout temps, de toutes les pièces qu' elle a pu cacher. Sans cesser de discuter avec apreté celles qui peu à peu sont tombées dans le domaine public, elle tient la plupart des autres à Vahri de toute indiscrétion, dans ces immenses Archives qu'elle a constituées par tous les moyens, y compris le pillage organisé des dossiers les plus compromettants dans les grands dépôts d'Europe, au témoignage d'un de ses amis comme le chanoine Maynard.

Assurés de cette réserve inviolable et inépuisable, les Jésuites peuvent toujours revendiquer hautement le monopole de la vérité, c est-à-dire feindre d'avoir le dernier mot dans ¡es controverses les plus gênantes, en taisant ou divulgant à leur gré, sans contrôle possible, certains faits nouveaux, dans l'exacte mesure qu'ils croient utile à l'apologie ou à la défense de leur Société. Lorsquune contestation désintéressée s'élève, ils l'accablent d'abord de l'accusation de jansénisme ou de zizanie; s'il s agit d'i^ne découverte ou d'une remarque qui porte malgré tout, ils rétablissent plus loin leurs retranchements.

Tandis que leurs propagandistes pour le vulgaire continuent d'exploiter sans vergogne les plus pitoyables légendes, leurs Docteurs, précautionneusement, font la part du feu. Feignant de ne mettre à profit que les travaux d'Hercule de leurs propres archivistes, ils rectifient en réalité leurs lignes de combat sous la pression de V adversaire. Sans le nommer ou au contraire en le diffamant à qui mieux mieux selon les principes de leurs casuistes, ils savent se donner figure de découvrir ce qu'on les a contraints à reconnaître.

Voilà la marche, ou plutôt les étapes, depuis trois siècles, de cette polémique acharnée et perpétuelle qu'on appelle l'Histoire de la Compagnie de Jésus. Un Sarehini, un Crétineau-Joly, un Brucker en renouvellent.

CONCLUSION

aprè'i chaque grande bataille, les positions et les méthodes, sans en renier jamais la stratégie.

A nouveau, sous nos yeux, un grand effort s'impose désormais à V attention du monde savant. Renonçant aux panégyristes et aux bravi, la Compagnie a fait appel â ses chartistes les plus bardés de diplômes et les plus rompus aux modes contemporaines de V érudition, hnpressionnante levée de boucliers ! A leur tour, au bout de trois siècles, ces mandarins veulent avoir l'honneur d'avoir mis au jour, sur leur passé, les pièces les plus abondantes, les plus sûres, les plus ce sensationnelles », quils avaient d'ailleurs sous la main dès le premier jour, qu'on a dû leur arracher, et qui ne sont encore que la plus infime et la plus inoffensive partie de leurs trésors. Après les fameux Monumenta histórica, cest la monumentale Histoire de la Société de Jésus par Provinces, qui se poursuit d'un bout à Vautre de l'Europe, à grand renfort de volumes savants. Les PP. Astrain, Fouqueray, Tácciii Venturi, Bernhard Duhr et Thomas Hughes, pour l'Espagne, la France, l'Italie, 1 Allemagne, l'Angleterre, se sont consacrés à cette vaste entreprise, remarquable à maints égards. Les résultats en sont sérieux. Il semblerait en particulier que les contradicteurs dussent demeurer longtemps étourdis sous cette avalanche de livres savants, par cette ostentation scientifique, grâce à cette débauche d'inédits, trop souvent d'ailleurs sans intérêt et sans portée, qui se retrouvent comme par miracle à l'heure climatérique et dont on reproduit avec tant de scrupule jusqu'à l'orthographe ancienne et les accidents typographiques. Ainsi, du moins, parmi certaine, élite pédante, pense-t-on avoir rétabli le crédit de la Compagnie.

Cependant, un livre comme celui de Mir est un premier coup de pioche dans cet imposant édifice condamné, comme les autres, à laisser voir tôt ou tard lézardes. A côté de tant de papiers curieux ou inutiles que nous prodiguent ces nouveaux historiens, trop souvent manque jusqu'à la mention du document révélateur, sur tel ou tel incident caractéristique que ces abondants annalistes esquivent encore. Mais un jour ou l'autre so reposera la question qu'ils croyaient éluder. Des remarques, que leur infatuatiov de corps n'avait pas prévues, rouvriront sous leurs pas l'abîme qu'ils pensaient comblé. Et c'est en vain que leurs troupes légères, autour

CON-CLÜSION

de ces gros et méritants ouvrages, multiplient leurs insultes contre les écrivains indépendants qui osent contester le nouveau canon de la Compagnie : leurs héritiers devront, un jour ou Vautre, enregistrer bon gré mal gré les trouvailles et marquer un nouveau recul.

Mtr ne sera pour ses anciens confrères qu'un « apostat » ; après V avoir en vain dénoncé au Saint-Office, ih le lapideront devant Vopinio^í de leurs injures ou de leurs dédains; ils Vinscriroiit après un Boehmer ou même un Huber, sur la liste de leurs calomniateurs.

Cependant, quelques âmes de bonne foi auront bien fini par reconnaître Veternelle manœuvre et par soupçonner la vérité.

Déjà, Brucker lui-même a dû sacrifier la légende, jusqiiici triomphante, de Saint Ignace recevant à Manrèse la révélation de la Compagnie.

On a vu (pages 389-394 du présent ouvrage) deux Congrégations générales parler d'un « exemplaire original » ou d'un (( autographe » des Constitutions, attribué formellement à « notre Père ». Or, cette pièce na jamais existé; et les premiers Pères le devaient savoir mieux que personne !

Quant aux vulgarisateurs, en dépit de quelques demiaveux au XVIP siècle, ils nont pas manqué d'appuyer, sur cette affirmation controuvée, des précisions nouvelles et les plus troublantes paroles d'honneur. Ainsi, Crétineau-Joly, truchement du P. de Montézon et de tout rOrdre, témoigne-t-il encore de l'existence de ce manuscrit imaginaire des Constitutions, qu'il aurait vu, de ses yeux vu, écrit tout entier en espagnol DE LA MAIN de Saint Ignace, et conservé intact aux Archives du Gesù, où l'auteur a pu le comparer à la traduction latine « d'une rigoureuse fidélité » de Polanco !

Cependant l'heure est venue où les bons esprits ne se sont plus contentés de pareilles affirmations, en face de contradictions également passionnées. Bon gré mal gré, il a fallu abattre sur table, telles quelles, les cartes qnion

CONCLÜSION

avait en mains. Les Pères de la Compagnie se sont donc résignés à publier les trois versions successives du projet de Constitutions, élaboré par Polanco, Nadal et Lainez, et encore inachevé à la mort du fondateur. Ce qui n^ empêchera pas les petits bons livres d' édification et les images pieuses de perpétuer V ancienne ia fiction historique y) \ et C rétine au-] o ly continuera à passer, parmi les lecteurs du P. Dudon, en dépit des (c bretteurs » qui s'essaient en vain à le renverser, pour un historie^i « paradoxal mais sincère, entramant mais bien informé ».

Car les Jésuites ne désavouent jamais entièrement les leurs, même lorsqu'ils doivent sacrifier à de nouvelles évidences.

Dès que nous aurons fini de mettre au jour ces qlivers documents contemporains, écrivent froidement les éditeurs des Monumenta histórica, nous espérons qu'enfin l'iiistoire de la primitive Compagnie aura un fondement solide.

C'est-à-dire que ni le P. de Montézon, ni cent autres Pères avant lui, avec ou sans añasque, ni même les Congrégations ou les Préposés généraux, ni personne ni rien dans la Compagnie, en dépit des serments les plus solennels, na offert jusqu'ici de garantie « solide », sur les matières les plus graves, touchant l'intérêt ou la gloire de la Société. Les Jésuites eux-mêmes l'avouent avec discrétion, mais non sans vigueur. Ils ont loué, blâmé, dissimulé, menti, par devoir ou par amour, sans souci des textes originaux, durant trois siècles. Mais il est interdit, sous peine de sacrilège, de s'en prendre avec trop de vivacité à la lignée de ces panégyristes éhontés. Les derniers en vogue couvrent leurs prédécesseurs, tout en les contredisant, et ceux qui suivront couvriront ¿eux d'aujourd' hui.

Vienne, en effet, quelque Millier ou quelque Mir -qui ébranle à nouveau le crédit de l'œuvre certainement considérable, mais trop tôt proclamée définitive, des historiens d'à présent : un autre Jésuite, la main sur le cœur, se dressera demain, à la place de ses devanciers, et nous jurera, à leur exemple, que c'est lui, lui seul, qui va, pour la première fois, nous dire enfin toute la vérité, rien que la vérité. Et ce sera derechef une vérité éphémère et ynutilée, jusqu'au jour des justices de Dieu.

Car jamais la Compagnie ne se décidera, comme le Vatican, à ouvrir elle-même, toutes grandes, ses archives

572 CONCLUSION

non seulement de Rome, mais de Hollande ou d'ailleurs. L'Eglise n'a rien à perdre aux investigations historiques attentives : les Jésuites savent qiiils risquent tout aux vérifications nécessaires.

On prête à leur Crétineau-Joly ce mot terrible. Un homme politique se plaignait à lui des calomnies dont l'abreuvait la presse adverse :

— Félicitez-vous de tant de cruels mensonges, lui répondit l'historien de la Compagnie ; on aurait pu articuler contre vous pis encore.

— Quoi donc ?

— La vérité.

Les J.ésuites semblent pénétrés, vis-à-vis d'eux-mêmes, du même sentiment : et cest pourquoi leurs polémistes traitent les plus sérieuses études avec une verdeur d'invective ou une obstination de silence, dont ils n'ont jamais usé contre les grossiers pamphlets qui les harcèlent. Leur mot d'ordre est de proclamer criminel quiconque s'avise même de répéter, sous une autre forme, les accablants aveux échappés, par exemple, lors de leur suppression, à la fausse humilité de leurs confrères Ricci, Nectoux ou Cordara. Que leur importent les calomnies t Elles ont leur antidote. Mais la vérité leur est mortelle.

Et j'entends bien que si nous étions seul à relever leurs palinodies, M. Guiraud, au lieu de nous répondre en historien et en universitaire consciencieux, se bornerait encore à taxer de « campagne perfide » et de ce mauvaise foi » notre objective confrontation de son commentaire du Bref Dominus ac Redemptor avec le texte de Clément XIV. Citons-lui donc un bon Père, et non des moindres, par sa situation et ses prétentions à une honnête réputation d'érudit.

Dans les Etudes du 5 janvier 1922, — au moment où ce volume est sous presse, — le R. P. Paul Dudon annonce la récente publication du Tome II de l'Histoire de la Compagnie de Jésus en Italie, par le P. Tacchi Venturi, et la prochaine apparition d'une Vie française de Saint Ignace puisée aur mêmes sources.

CONCLUSION

Or, voyons comment le vénérable Ribadeneira est traité dans cette chaude « réclame », en faveur de l'Ecole nouvelle :

Hors de là (Bouhours et Fouqueray), on s'est contenté chez nous de traduire Ribadeneyra et Bartoli.... L'autorité de Bartoli et de Ribadeneyra l'avait emporté sur tout le reste : erreur dont on commence à revenir... Il (Ribadeneyra) a tiré parti, en écrivain habile (de ce qu'il a pu savoir sur le Saint). Mais, il faut bien le noter, sauf un très petit nombre d'anecdotes personnelles, tout ce qu'il dit, il le tient d' autrui. Ses affirmations valent donc ce que valent ses sources. Cette observation est de grande conséquence.

Certes ! Et Mir na rien fait d'autre que de tirer les conclusions qui s'imposent, en face de documents plus sûrs.

Astrain lui-même, le premier dénicheur des « grandes fictions historiques » n'est guère mieux traité par cette plume confraternelle :

Il (Tacchi Venturi) relègue, très justement, dans le domaine de la légende, quelques données sur lesquelles le P. Astrain gardait les traditions des anciens historiens.

Est-il donc téméraire de penser que les critiques de Mir n'ont pas peu contribué à ces rectifications obligées ? Souhaitons quon sache lui en faire un mérite plutôt qu'un grief.

Enfin le lecteur a pu voir l'importance que Mir attache à la Bulle de Paul III et à sa stricte analyse :

Par exemple, poursuit le P. Dudon, l'histoire de l'approbation de l'Ordre par Paul TII, en 1540, est racontée, pour la PREMIERE FOIS, (daus TaccM Venturi), d'une façon exacte et complète.

Eh quoi ! mon Père. Est-ce que votre Compagnie, dès 1540, ne la connaissait pas, cette exacte vérité ? Pourquoi donc ne l'a-t-elle pas dite ?^ Et comment expliquer qu'elle nous l'ait au contraire cachée depuis trois cents ans ? Ou plutôt, est-ce que le P. Tacchi Venturi n'est pas le vingtième peut-être de vos écrivains, qui, pour la première fois, se propose de tout nous dire sur vos origines ? Et croyez-vous que le monde pourra se persuader toujours qu'à la fin cette première fois est bien la

CÓNCLUSÍON

dernière, et que vous êtes las de ruser avec cette échéance ?

Contrôle minutieux des dires des devanciers, recherche fidèle des documents originaux, sereine et libre appréciation des faits.

Tels sont les mérites que les Etudes attribuent au P. Tacchi Venturi. Ce sont presque les mêmes termes, que le P. Brucker, « trop modeste », au dire du même P. Dudon, a employé pour présenter sa propre Esquisse de l'histoire de la Compagnie :

Souci scrupuleux de n'affirmer que ce que j'ai pu vérifier d'après les mrilleures sources ; attention spéciale à l'exactitude chronologique ; par dessus tout, franchise et clarté, pour ne rien dissimuler des réalités de l'histoire.

Le rapprochement inqmète un peu : car nous savons comment le P. Brucker a tenu parole. Nous reconnaîtrons toutefois bien volontiers à son confrère italien, dès que nous V aurons pu lire, toutes ces qualités, s'il les a. Mais aussi bien, mes Pères, vous devrez convenir d'abord que c'est là le portrait, ressemblant cette fois, de Miguel Mir. C'est Mir qui vraiment a fait tout cela (c le premier », en dépit de vos clameurs; et vous ne le faites, vous, qu'à moitié, après lui et à cause de lui, tout en continuant de l'ignorer, de le déprécier ou de le maudire, dajis l'espoir de décourager ceux qui tenteraient à son exemple de vous arracher encore quelques lambeaux de vérité. Peut-être, — car nous en doutons, — le P. Tacchi Venturi lui a-t-il rendu pleine justice; en tout cas, la (( franchise » et la « clarté » de cette controverse exigent que vous en passiez premièrement par là.

Il serait vraiment scandaleux que, seuls, vos Ribadeneira, vos Bartoïi, vos Garcia, vos Jouvency, vos Cordara, vos Crétineau-Joly, vos Brucker et tant d'autres aient pu, depuis si longtemps, « se tromper » et nous tromper, sans dommage pour leur réputation; et qu'il suffise au contraire d'avoir si souvent raison contre eux, pour n'être plus que de malhonnêtes gens, dignes de toutes vos colères et de tous vos mépris.

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