CHAPITRE V
Les exercices spirituels.
% 1. La manière de faire les « Exercices ». — § 2. ATowveauté des « Exercices ». — § 3. Origine des « Exercices ». — § 4. Une controverse sur les ce Exercices ».
Les <c Exercices spirituels pour se vaincre soi-même et ordonner sa vie sans se déterminer par aucune affection qui soit désordonnée » ; ainsi les appela Saint lénace, fidèle à son style moins riéoureux que ses méthodes. Ils furent l'instrument de conquête de la Compagnie pour le recrutement et Tenrôlement de ses troupes, le fonde> ment de l'éducation morale et religieuse destinée à former ses soldats.
Ils ne sont pas notre Institut, écrit le P. de Ravignan ; mais ils en sont Tâme et comme la source. Ils ont créé la Société et ils la maintiennent. Et Bartoli : C'est par les Exercices que le Compagnie entretient sa vie et son esprit ; et si quelque jour, cet esprit venait à s'affaiblir, c'est par les Exercices seuls qu'elle pourrait le raviver (1).
On a écrit sur les Exercices des milliers d'ouvrages. Ceux-ci composeraient à eux seuls une bibliothèque. Les^ renseignements et les faits avérés y abondent, maïs ausst les faussetés et les disparates. On n'en finirait pas d'en faire le partage.
Mieux vaut peut-être considérer, dans les Exercices, ce qui constitue véritablement leur nouveauté. C'est le
(1) MuLLER, Les origines de la Compagnie de Jésus, p. 23.
LES CONSTITUTIONS
point capital. Sans doute il a déjà été traité, lui aussi, mais pas toujours avec une pleine maîtrise du sujet ni des sources. Non pas que nous prétendions faire plus de découvertes ici qu'au cours de tout cet ouvrage. Mais nous rappelons des faits, citons des textes et renvoyons aux documents les plus sûrs, de sorte que le lecteur pourra se faire une opinion personnelle et assurée.
Pour commencer, débrouillons et aplanissons un peu le chemin qui doit nous conduire à la vérité.
La manière de faire tes Exercices. \
Rien n'est plus éloigné de la pensée réelle des Exercices, tels que les entendait Saint Ignace, que Tidée qu'on se fait généralement d'eux aujourd'hui et que la manière dont on a coutume de les pratiquer.
On entend aujourd'hui par « faire les Exercices » s'acquitter, à des heures déterminées, de certaines pratiques de piété ou assister à des instructions, réglées d'avance, durant cinq ou six jours. Un prédicateur donne ses sermons dans un ordre déterminé, qui suit plus ou moins celui que Saint Ignace observe dans son Livre. On écoute en silence et avec recueillement; on pense un peu chez soi à ce qui a été dit; on fait sa confession plus ou moins générale; et le tout se clôture par une communion solennelle. Ainsi croit-on. avoir accompli le rfte primitif. Mais il n'en est rien.
Tout d'abord, au temps de Saint Ignace, on ne ce faisait )) pas les Exercices; ils se a donnaient », et on les ce recevait ». C'est un instructeur ou un directeur qui les donnait et le retraitant' ne les recevait pas, en compagnie plus ou moins nombreuse, mais privément et individuellement, de sorte que les relations entre l'instructeur et le retraitant étaient directes, intimes, personnelles et, pour ainsi dire, particulières. D'où l'efficacité de l'effort commun. Toute autre conception des Exercices est apocryphe.
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Ainsi, le P. Jérôme Nadal, qui était payé pour le bien 'savoir, disait :
Nous avons vu par expérience que nos Exercices n'aboutissent généralement à rien quand il n'y a pas d'instructeur qui juge de ce qui se passe à leur occasion chez les retraitants (1).
Les fruits des Exercices, constate de son côté Bartoli, dépendent surtout de Thabileté de celui qui les donne (2).
D'autres encore le répètent.
La part d'activité assignée aux deux protagonistes, le directeur et le dirigé, est d'ailleurs très claire : le premier guide et commande, le second obéît; le premier sait où il va, le second ignore où on le mène.
Sans doute il fallait bien un guide pratique, un code du jeu, une espèce de règlement pour les Exercices; et tel est l'ouvrage de Saint Ignace. Mais ce livre est pour le directeur, non pour le dirigé. A ce dernier, non seulement on cachait le volume, mais encore on lui défendait de le lire, de même qu'on lui interdisait strictement n'importe quelle autre occupation qui pouvait détourner son esprit de suivre la route qu'on lui traçait pas à pak.
Ainsi l'aboutissement des Exercices se trouvait lié à deux causes : l'une active et l'autre en quelque sorte passive. C'est de la conjonction et de la coopération de ce» deux éléments que dépendait le succès. Sans cette combinaison d'influences réciproques, le résultat pouvait être considéré comme nul.
En outre, les rapports entre les deux se faisaiènt de vive voix, l'un fournissant à l'autre les instructions directes et les sujets de méditation appropriés; l'autre les approfondissant dans la solitude de son esprit.
Récemment ont été imaginées de petites feuilles volantes, où sont indiqués pour chaque jour les points principaux de la méditation, etc.. qu'on suppose ainsi donnés par le directeur au retraitant. C'est une invention moderne et l'un des symptômes les plus éclatants de la décadence des Exercices. Leur vertu semble épuisée, i'essence en dégénère. Anciennement, ce n'était pas cela. Le retraitant ne devait entendre que la voix de son maître spirituel. Le plus qu'on permît était de lire d'une ia- ■çon réglée un livre choisi par le directeur, dans l'intervalle des Exercices, en guise de pieuse récréation :
(1) Censurée in Exercitia... refutalio. (Chronic. t. III, p. 527).
(2) Hermann Muller, Les origines de la Compagnie de Jésus, p. 38.
LES CONSTITUTIONS
Dans les Exercices, dit le P. Gonzalez de la Cámara (1), il ne faut rien donner par écrit.
Ainsi du moins opéra-t-on, dès^ l'origine, à com-^ mencer par Saint lénace, qui fut Tinitiateur, le premier : guide et le maître de tous sur ces chemins mystérieux.
A Manrèse, à Barcelone, à Alcalá, à Salanianque, à Paris, à Venise, à Rome, Ignace a donné les Exercices à tous ceux qui voulaient bien se mettre sous sa direc- ; tion. Il les dirigeait, les instruisait, leur fournissait les points à méditer, les suivait pas à pas dans la pratique des. : instructions reçues. Et c'est sa manière de faire qu'il a consignée dans son livre. Qui s'en écarte fait autre chose, mais ne saurait se réclamer de sa méthode. Nous en avons une preuve éclatante.
Etant à Paris, il avait pris pour confesseur un certain Manuel Miona, prêtre portugais, une de ses anciennes relations d'AIcala (2). Quoiqu'il l'ait tenté plusieurs fois, il ne réussit jamais, on ne sait pourquoi, à lui faire adopter les Exercices. Or, arrivé à Venise en 1536, il essaya d'un suprême effort pour arriver à son but, et il écrivit à cette intention à Miona :
Pour répondre comme je le dois à tant d'amour et à tant de bienveillance que vous avez toujours eue pour moi et prouvée par vos œuvres, et comme je ne vois rien d'autre en cette vie qui vous puisse autant satisfaire que de prendre durant un mois les Exercices spirituels avec la personne que je vousnommerai, puisque je ne puis m'offrir à vous les donner moimême, etc.. (3).
Ainsi, quelle qu'ait été Tautorîté de Miona et son expérience des choses spirituelles. Saint Ignace voulait qu'if se mit aux Exercices comme un novice; et non pas seul, mais sous le contrôle et la direction d'un adepte, au courant des secrets de cette initiation spirituelle JÉ
Cette maîtrise ès Exercices n'était pas commune e^B resta le privilège de quelques-uns.
(1) Memoriale Consalvii, p. 311. 9|
(2) Sur ce Mionâ, nous trouvons dans un document récemment publié^ un renseignement très curieux. Durant les agitations des Illuminés à Alcalá, certains le tinrent et le traitèrent comme tel, et même le taxèrent d'hérésie. On se trompait. Pourtant ces bruits, même faux ou aventurés,. \ ne doivent pas être passés sous silence par l'historien (Revista de Archivos^
g Bibliothecas, n° de décembre 1901).
(3) Lettres de Saint Ignace, t. I, p. 50.
LES EXERCICES
Le P. Gonzalez de la Cámara (1) nous renseîéne îà-dessus très exactement :
Parlant des Exercices, il (Saint Ignace) disait que, de tous ■ceux qu'il connaissait dans la Compagnie, il plaçait au premier rang le P. Le Fèvre, au second rang Salmerón, puis François de Villanueva et Jérôme Domenech. Il disait aussi qu'Estrada donnait bien ceux de la première semaine.
Comme s'y prenait Saint lénace, s'y prenaient par conséquent Le Fèvre, Lainez et les autres. Même il arrivait que si un Externe avait fait comme il faut les Exercices et montrait des dispositions pour les donner à son tour comme il les avait reçus, les Pères l'autorisaient à propager au dehors leur méthode, et à tenter de gagner un second adepte, qui, à son tour, en entreprendrait un troisième, et ainsi de suite. C'est le système de la boule ae neige, ou la mystérieuse influence du fluide de l'aimant qui attire un autre métal, lequel s'aimante à son tour, etc.. à la seule condition qu'il n'y ait pas solution de continuité entre les parcelles aimantées et qu'on ne s'éloigne pas trop du centre d'attraction magnétique.
Nous avons à ce sujet des renseignements intéressants.
Etant à Parme, par exemple, le F. Le Fèvre entreprît de donner les Exercices, L'eiïet fut tel que ceux quî les avaient reçus voulurent à toute force en faire part à d'autres. Et le Père écrivait :
Je ne sais plus que vous dire des Exercices, car il y en a tant qui les donnent à présent que j'en ignore le nombre. Tout le monde s'en mêle, hommes et femmes ; un prêtre ne sort pas plus tôt de retraite qu'il prêche aux autres (2).
Et non seulement les prêtres et les personnes instruites, douées d'une discrétion suffisante pour enseigner et guider les autres, mais jusqu'à des femmes que les Pères avaient formées à ce genre d'apostolat, comme on le voit par une autre lettre du P. Le Fèvre :
Quelques femmes ont la charge d'aller de maison en maison enseignant les jeunes filles et les autres femmes et toujours ante omnia elles leur apprennent les dix commandements, les sept péchés mortels et la manière de se confesser (3).
(1) Memoriale P. Consalvii, n° 226,
(2) Carias y oíros escritos del B. Pedro Fabro, t. I, p. 9.
(3) Idem, t. I p., 206.
LES CONSTITUTIONS
Et ce qui se passe à Parme se reproduit en Sicile el ailleurs.
Sur la Sicile, le P. Polanco nous renseigne dans sa Chronique (1).
Le P. Corneille Vischaven, par exerixple, avait donné les Exercices à trois religieuses cloîtrées dans un couvent, | et chacune d'elles les donna séparément à trois autres. |
Sans doute la méthode entraînait une dépense de temps | considérable, étant donné le nombre des postulants, au | prix du peu de travail qu'exigent dû directeur les Exer- y cices en commun, tels qu'ils se pratiquent aujourd'hui. -
Le P. Araoz étant à Barcelone, le P. Polanco note que ceux qui réclament les Exercices sont si nombreux (2) qu'on n'aurait pas eu assez de dix instructeurs, y travail- . lant sans relâche. Pourtant il ne passa même pas par la tête du P. Araoz de réunir en groupe quelques-uns des retraitants, de leur faire donner, même avec discrétion, quelques avis communs, qui dispensassent les directeurs de multiplier les tête-à-tête. Non, car il savait, comme le P. Nadal, d'où venait l'efíicacité de la méthode.
La première fois que nous voyons la Compagnie se départir de cette méthode autorisée et traditionnelle, au moins pour l'Espagne, c'est en 1620, presque un siècle après la mise à jour des Exercices. Le P. François de Aguado était Recteur du Collège d'Alcala ,(3) :
Il remplaça vingt instructeurs de retraite en donnant luimême les Exercices, non plus à chacun en particulier, comme on avait fait jusqu'ici, mais à tous ensemble.
Et telle est la première différence, aujourd'hui consacrée par un usage universel, que nous rencontrerons dans la manière de suivre les Exercices du temps de Saint Ignace et plus tard.
La seconde différence tient au temps qu'on y consacre et à l'ampleur des sujets qu'on y traite.
11 est commun aujourd'hui de faire les Exercices, en | commençant par celui qu'on appelle le Principe et Fon- ' dément, en suivant ensuite Tordre des quatre semaines,
(1) Chronicon, t. I, p. 236.
(2) Idem, t. I, p. 103.
(3) Vida del P. Francisco de Aguado, par le P. Alonso de Andradî, p. I, c. XVIIL
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pour finir par la Méditation ou contemplation de t'a^noiir de Dieu, d'afïilée et sans repos, sans tenir compte pour ainsi dire des résultats successifs. 11 en était tout autrement naéuère
Tout d'abord, on n'eût pas compris qu'il fût possible de bien faire les Exercices en moins d'un mois à peu près. Et ce mois se divisait en quatre semaines, sans les prendre au sens étroit du mot, mais plutôt en raison de la répartition des matières à méditer peu à peu au courant de cette trentaine de jours.
11 fallait faire cinq méditations par jour, d'une heure au moins : deux le matin, deux l'après-midi et une vers minuit, le retraitant devant interrompre son sommeil pour s'en acquitter.
On insistait sur chaque sujet tout le temps nécessaire pour arriver au résultat attendu, et on ne passait à un autre qu'après avoir ainsi obtenu le premier efíet désiré. Aussi était-il très ordinaire de rester un jour entier, ou même deux ou trois journées, à méditer sur un seul point, par exemple l'enfer, le jugement dernier, etc.. Voilà pour le temps à consacrer aux Exercices.
Quant à la façon de distribuer et d'étendre à chacun la matière des Exercices, même opposition entre hier et aujourd'hui, A certains, c'est-à-dire aux esprits les plus rudes et dont on n'espérait pas érand progrès, on se contentait de donner les Exercices de la semaine, et encore pas tous. Même il arrivait qu'on en usât de même avec les âmes les plus capables de perfection spirituelle, pour des raisons particulières.
Ainsi fit, d'après le P. Ribadeneîra, Saint Ignace luimême, quand il donna à Paris les Exercices au Bienheureux P. Le Fèvre, son premier compagnon :
Il (Saint Ignace) n*écarta pas dès l'abord tous les voiles et n'usa pas de toutes ses forces pour gagner cette âme (de Le Fèvre) d'un coup, mais petit à petit et en procédant avec beaucoup de réserve à son égard. Il lui enseigna d'abord à examiner chaque jour sa conscience. Puis il lui fit faire une confession générale de toute sa vie. Il le poussa ensuite à recevoir la communion tous les huit jours. Au bout de quatre ans passés dans ce genre de vie, le voyant déjà bien mûr, disposé pour le reste, brûlant de servir Dieu parfaitement, il lui donna pour parachever sa conversion les Exercices spirituels (1).
(1) P, Ribadeneira, Vida de S. Ignacio, t. II, p. 4.
Et le B. p. Pierre Le Fèvre lui-même nous raconte (1) qu'en 1534, le jour de l'Assomption de Notre Dame, quand les premiers compagnons de Saint Ignace firent vœu de se consacrer à Dieu dans la chapelle de Montmartre à Paris, Saint François Xavier, qui depuis longtemps était en rapports avec Saint Ignace, n'avait pas encore fait cependant les Exercices.
Nous avons vu que Maître Miona était dans le même cas.
Par où l'on devine que faire les Exercices était réservé à de rares privilégiés. C'était une discipline toute spéciale, qui ne devait se communiquer qu'à des cœurs préparés et réfléchis.
Cette précaution de ne pas donner les Exercices en entier à tous, mais à un très petit nombre, est une des choses sur lesquelles insistent le plus les instructions ou avis donnés anciennement à ce sujet:
Les Exercices entiers, disait le P. Polanco écrivant en 1554 à tous les Supérieurs au nom de Saint Ignace (2), doivent se donner seulement à des personnes capables, comme telles ou telles, par exemple, susceptibles d'entrer dans la Compagnie, ou à d'autres personnes d'importance, car ce n'est qu'à elles qu'ils peuvent être d'un particulier profit et qu'avec elles qu'on ne perd pas son temps.
D'où il faut conclure que donner les Exercices à des gens de médiocre condition, ou sans dispositions favorables à la Compagnie, comme on s'y est résolu depuis, c'est perdre son temps et sa peine, à moins que les Jésuites de nos jours aient des raisons de le faire que n'avait point Polanco.
Troisième différence plus grave encore. Il s'agit de la manière de se comporter au cours des Exercices et des effets qui en résultent.
(1) Memoriale Pétri Fabri,. p. 12. — Voici le texte de la traduction française :
« Cette même année 1534, le jour de l'Assomption de la Très Sainte Vierge, tous ceux d'entre nous qui partageaient alors le dessein d'Ignace, et qui tous avaient déjà fait les Exercices spirituels, sauf maître Xavier, qui ne les avait pas encore reçus, nous nous rendîmes à Notre-Dame de Montmartre, etc.. » Mémorial du Bienheureux Pierre Lefèvre, traduit par le P. Marcel Bouix, S. J., Paris, Gauthier-Villars, 1874.
(2) Chronicon, t. IV, p. 95.
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Aujourd'hui hommes et femmes font indistinctement les Exercices et, durant cette retraite et après, tout va ou à peu près comme auparavant. Cela ne se concevait pas aux temps, pour ainsi dire héroïques, des Exercices. 11 était inouï qu'on les eût faits sans éprouver une commotion intime et profonde, l'espèce d'absorption et de choc en retour de toi/tes les facultés, un véritable « enchantement », au sens ancien le plus fort (et nous retrouvons plusieurs fois cette expression dans les documents contemporains).
Saint lénace tenait pour une condition ou un symptôme du bien accompli par les Exercices cette profonde secousse éprouvée par l'être moral ou même physique du retraitant. Dans les extraits que nous citerons plus tard du procès intenté à Iñiáo à Alcalá, nous verrons que dans les instructions qu'il faisait aux femmes (et qui étaient comme un premier essai des Exercices) il leur inculquait cette manière d'exaspérer leur sensibilité, de se rendre un jour tristes, un autre jour joyeuses, et de considérer ces variations d'humeur, ces exaltations et ces agonies comme des conditions indispensables pour sa méthode de spiritualité. Et il n'a pas cessé depuis de transmettre à d'autres cet enseignement; le livre même des Exercices en fait foi.
11 en arrive même à professer que si quelqu'un n'éprouve pas ces anéoisses, ces sursauts, ces sueurs (IJ, ces espèces de convulsions marales et même physiques, c'est un signe qu'il n'a pas bien fait les Exercices :
Celui, dit-il, qui donne les Exercices, lorsqu'il voit que le retraitant n'éprouve pas certains mouvements de l'âme, désolations ou consolations, et n'est pas agité de divers esprits, doit l'interroger à fond au sujet des Exercices, s'il les fait bien au temps déterminé et comment (2).
Pour arriver à ce coup de grâce sensible, que certains documents contemporains nomment la purgation, Saint Ignace a fixé tous les moyens que doit prendre le retraitant, ou plutôt le directeur, qui dispose de tout et qui juge.
(1) Lettre à son neveu Bertrand de Loyola, en février 1540 :
• En los cuales {Ejercicios), en algún tiempo tomaste alguna experiencia con sudores, » Moniimenla Ignaliana, t. I, p. 188.
(2) Anotación 7".
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Le premier de ces moyens, c'est la solitude, à l'écart de toute compagnie qui puisse divertir la pensée du retraitant du but qu'il se propose. C'est un point essentiel que de quitter sa propre maison, de s'éloigner de S2s familiers et de se trouver seul à seul avec soi-même.
Celui qui reçoit les Exercices, dit Saint Ignace, en profitera d'autant plus qu'il se sera davantage détaché de tous ses amis et connaissances, et de toute sollicitude terrestre, en s'éloignant de sa demeure coutumière pour s'enfermer dans une autre maison ou une autre chambre et y habiter le plus secrètement qu'il pourra (1).
Si cet isolement ne suffit pas, voici d'autres précautions:
Se priver de toute lumière en fermant portes et fenêtres, le temps qu'on passe dans sa chambre, sauf pour prier, lire et prendre ses repas.
Ne pas rire et ne rien dire qui prête à rire.
Refréner la vue, excepté au moment d'aborder et de quitter la personne avec qui l'on s'entretient (2).
En dehors de ces dispositions préalables, d'autres encore doivent accompagner Toraison.
(( Tantôt à genoux, tantôt prosterné à terre, tantôt debout, tantôt assis », le retraitant devra au besoin tenir « les yeux fermés ou fixés sur un point déterminé sans mouvement » (3), afin de concentrer son esprit.
Ce que nous signalons à l'attention des neurologues.
Si la crise espérée ne se produit pas encore, qu'on ie> coure aux mortifications Corporelles : jeûnes, disciplines, pénitences de toutes sortes.
Voici à ce sujet un texte du Mémorial du P. Louis Gonzalez de la Cámara (4) :
Le Père s'entretenait avec moi des Exercices de l'Abbé- (Martinengo) et il me dit :
. Premièrement, que rien n'allait plus, visant par là la rigueur avec laquelle se donnaient au début les Exercices ; qu'alors personne ne les faisait sans rester plusieurs jours sans manger
(1) Idem, 20'.
(2) Adiciones, 7» y 8^.
(3) Idem, 4» y T.
(4) Cité par le P. Astrain, dans son Historia de la Compañía, t. I, lib» I. c. II.
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Çnemine tamen s uadente), mais qu'aujourd'hui on ne le permettait à personne plus d'un jour, quoiqu'on n'éprouvât naguère aucun scrupule à ce sujet. Tous les premiers Pères firent les Exercices ainsi très strictement, et celui qui jeûna le moins resta trois jours sans prendre ni pain ni eau, sauf Simon, qui pour ne pas interrompre ses études et parce qu'il n'était pas de bonne santé, resta chez lui et ne se livra à aucune de ces grandes austérités, mais à qui le Père donnait les méditations, etc.. Le Fèvre fit les Exercices au faubourg Saint- Jacques, dans une maison à main gauche, à un moment où l'on passait la Seine en charrette sur la glace. Et quoique le Père prît soin de veiller si les lèvres se pinçaient à force de jeûne, car le retraitant s'abstenait de toute nourriture, quand il examina Le Fèvre, il y avait six jours pleins que celui-ci ne prenait plus rien, qu'il couchait en chemise sur les fagots qu'on lui apportait pour faire du feu et dont il ne s'était jamais servi, et qu'il faisait ses méditations dans la neige %n pleine cour. Quand le Père apprit cela, il lui dit :
— Je pense que vous n'avez commis en cela aucun péché ; au contraire votre mérite est grand. Mais je reviendrai dans une heure et vous dirai ce que vous avez à faire.
Là-dessus il se rendit dans une église voisine pour y. faire oraison, et son vœu était que Lé Fèvre restât autant de temps sans manger que lui-même l'avait fait, à quoi il ne manquait plus que peu de chose ; mais, malgré son désir, il n'osa, son oraison finie, approuver une plus longue épreuve, et, au retour, il fit manger le retraitant et lui fit faire du feu.
Maître François (Xavier) en plus de sa grande abstinence, parce qu'il avait été à Paris un des plus brillants danseurs de la Cité, se lia étroitement tout le corps et les jambes avec une corde, et ainsi attaché, réduit à l'immobilité complète, fit les méditations.
Le P. Gonzalez de la Cámara dit encore ailleurs, à propos du jeûne (1) :
Le P. Codacio, à qui le Père donna aussi les Exercices, resta trois jours sans rien prendre, quoiqu'il fût gros mangeur, habitué à la bonne chère, et l'homme qui, au temps de Clément VII, gouvernait celui qui gouvernait le Pape lui-même.
Bartoli avertit que de son temps, au début du XVir siècle, la Compagnie avait laissé beaucoup déchoir cette antique ferveur, et que, si certains jeûnaient plusieurs jours au sens ecclésiastique, aucun ne passait plus d'une
(1) Memoriale P. Consalvii, n° 317.
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journée entière sans manéer ni boire comme autrefois (1). Cette seule circonstance suffirait à montrer quelle transformation, en moins d'un siècle, avaient subi les Exercices.
Telle est, rapidement décrite, Tallure ancienne, la trame ou l'artifice de ce que Saint Ignace appelait ses « Exercices spirituels pour se vaincre soi-même et ordonner sa vie sans s'y déterminer par aucune affection qui soit désordonnée ».
On devine assez quel efíet ce réélme devait produire chez tous ceux qui s'en acquittaient au gré du promoteur.
Et certes la décadence actuelle est loin de cette rigueur sans merci des origines. On n'apporte plus aux Exercices la moitié des préparations naguère imposées. Cependant, il n'est pas, même aujourd'hui, de force d'âme qui y résiste, de cœur qui y reste insensible, d*intelliéence ni de volonté qui ne se sentent profondément remuées. Isolé de toute société, séparé des siens et du milieu où il a coutume de vivre, transplanté dans une toute autre atmosphère, le retraitant voit passer les jours, n'ayant plus affaire qu'à son directeur, qui le visite à heure fixe pour lui indiquer durant un quart d'heure environ, verbalement, un sujet de méditation sur lequel il réfléchira seul, à nouveau, une heure ou deux, soir et matin, durant 8, 10, 20, 30 jours ou même davantaée.
L'effet ne peut manquer d'être plus considérable encore qu'on ne saurait dire. Il faut avoir passé soi-même par cette expérience, ces émotions, ce trouble de toutes les facultés; il faut avoir souffert ces affres corporelles, qui vous marquent et vous débilitent quelquefois pour jamais. Tous, sans doute, n'éprouvent pas les mêmes symptômes. Tout dépend des dispositions particulière? et de la façon dont les Exercices ont été donnés. Mais
(1) (Bartoli, t. I). L'histoire d Ignace nous apprend que, du temps du fondateur, trois jours sans manger ni boire étaient le minimum pour celui qui faisait les Exercices. Quelques-uns s'élevaient jusqu'à six jours ! Et il ajoute qu'à la fin du xvn^ siècle, les retraitants étaient bien déchus de cette première ferveur, et qu'encore qu'ils consentissent à jeûner quelques jours, aucun ne passait plus d'un jour entier sans manger nU boire. - Hermann Muller, Les origines de la Compagnie de Jésus, p. 85^1
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il n'est pas un de ceux qui les ont véritablement reçus, qui n'en garde au fond de son âme une cicatrice indélébile et un tremblement sans fin.
Nous avons dit ce qui était arrivé au P. Nadal. Nous verrons ailleurs ce qui arriva à certaines dames d'Alcala. Ici, ne retenons comme exemples particuliers, que le compte rendu d'un témoin oculaire, le P. Jean d'Aragon, dans une lettre écrite au P. Martin de Santa-Cruz, datée de Lisbonne, le 5 juillet 1545 (1) :
Je vous donnerai des nouvelles de certaines personnes mariées, qui font les Exercices dans cette maison, car c'est fort édifiant. L'un méditant sur les peines de l'enfer, avait bien écouté et compris ; et, se mettant de lui-même à y réfléchir, imagina de se voir là.^On l'entendit pousser de grands soupirs et des cris ; et le Père qui le visitait l'ayant interrogé, il lui confessa qu'il avait senti au dedans de lui une grave douleur et de tels tourments que, ne pouvant plus tenir debout ni autrement, de lassitude, il dut se jeter sur le lit et y resta l'espace de quelques heures, sans pouvoir se lever.
Un autre, méditant sur ses péchés, reçut à leur sujet de telles lumières, qu'il dit au même Père qui le visitait qu'on lui avait retiré de devani, les yeux une nuée lourde et obscure ; il y voyait maintenant si clair et se trouvait si consolé, qu'il courait toute la maison sans coiffure, comme un fou, au point que le même Père, le rencontrant, fut troublé en voyant son état d'esprit et crut qu'il était vraiment hors de lui. Mais l'autre le rassura en lui disant que Notre Seigneur lui avait fait la plus belle grâce.
Le troisième avait terminé ses huit jours comme les autres ; entendant la messe et voulant communier, il conta à son confesseur que, il ne sut comment, sa pensée s'était trouvée absorbée, sans pouvoir raisonner ou discourir davantage ; et qu'ainsi son esprit arriva à un pays où une multitude de personnes semblait faire procession, un cierge allumé à la main. D'où il avait gardé une grande satisfaction et consolation spirituelle.
Tel est le sceau, ou l'empreinte, que gardera Pâme, toute la vie, au sortir des Exercices, pour son bien ou pour son mal.
Ces idées, ces impressions ineffaçables, cette habitude nouvelle de penser qu'inculque en effet bon gré mal gré cette espèce de discipline, d'éducation ou d'initiation, ces véritables exercices d'âme ou ce tour de force spirituel, présentent des caractères multiples et divers. Mais ii est une pensée entre toutes qui domine et règne désor-
(1) Litkrœ mixiœ, t. I, p. 517.
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mais dans l'esprit du retraitant : c'est que son salut, sa félicité temporelle et éternelle, le but auquel doivent viser tous ses eiïorts a dorénavant quelque relation, au moins, avec rinstitut de la Compagnie de Jésus.
S'il appartient déjà à la Société, qu'il soit novice, scolastique ou profès, l'idée centrale de sa retraite sera que son salut dépend de sa persévérance, et qu'il se damnerait en se séparant de la Sainte Compagnie. S'il s'agit d'un Externe, il sort des Exercices, convaincu que pour se sauver il lui faut, d'une façon ou de l'autre, s'aiïilier à la Compagnie, lui être tout au moins aiïectionné et dévoué. Nous verrons plus loin comment se forme cette suggestion. Qu'il suffise de rappeler ici la lettre déjà susmentionnée du P. Polanco au nom d^ Saint Ignace. Les Exercices entiers, dit-elle, doivent être réservés à ceux qui montrent quelques aptitudes à entrer dans la Compagnie. Et pourquoi, sinon parce qu'ils étaient fait.*; surtout à cette intention ?
Le P. Polanco raconte justement (1) qu'à Vienne, où demeurait alors le P. Claude Le Jay, le bruit s'était répandu que les Jésuites séquestraient des hommes dans des cellules sans fenêtres, les faisaient jeûner on ne sait combien de semaines, afin que l'esprit de Dieu descendît sur eux; quant aux résultats de cette Pentecôte, c'esr qu'ils faisaient leurs vœux, entraient dans la Compagnie. Le P. Polanco rapporte naturellement cette rumeui comme un propos ridicule. Mais ce qu'il ajoute montre assez que ces commérages n'étaient pas tout à fait sans raison. Il doit convenir en effet :
La majeure partie des bons sujets qui entrent aujourd'hui dans la Compagnie sont venus du siècle par cette voie.
De sorte, comme il le dit plus loin, que c'est, semble-t-il, le meilleur moyen pour l'augmenter encore de sérieuses recrues.
L'aveu ne saurait être plus ingénu ni plus clair. Et si d'autres témoins étaient nécessaires, nous en avons mille à citer parmi les membres de la Compagnie.
Et si ceux-ci se refusaient à déposer, en voici un qui, quoique anonyme, a sa valeur :
Un homme du monde, écrit Müller, sur lequel la Compagnie de Jésus avait jeté son dévolu, et qui a fait les Exercices en toute conscience et bonne foi, me disait à ce sujet :
(1) Chronicon, t. IV, p. 278.
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• — Je vous défie de vous livrer corps et âme pendant trente jours, à cette méthode d'entraînement si savamment combinée, et de ne pas vous trouver à la fin plus ou moins halluciné, mais en tout cas fermement convaincu qu'entrer à un titre quelconque, fût-ce celui de congréganiste ou d'affilié, dans la Compagnie de Jésus, c'est là le tout de l'homme ou plutôt du chrétien. Il m'a fallu plus d'un an pour reprendre mon équilibre et pour me convaincre moi-même que je n'étais pas tenu, sous peine de damnation, à me faire Jésuite (1).
Au surplus, les trois différences dont^ nous avons parlé jusqu'ici sont les principales, touchant la manière de faire les Exercices, Mais il y en a d'autres, qui ont elles-mêmes une grosse influence sur le résultat final. Tels sont entre autres la manière de faire la méditation, les différentes sortes de méditation. Tordre à suivre pour elles, la façon de procéder à Texamen général ou particulier. La pratique minutieuse de toutes ces règles importe souverainement au succès, et quiconque les néglige aura fait, selon le mot du P. Jacques Miron (2), contemporain et disciple de Saint Ignace, n'importe quels autres Exercices, mais non ceux de Saint ^gnace.
Nouveauté des Exercices.
— Tout cela est bel et bon, se sera peut-être dit plusieurs fois le lecteur au cours de cet exposé sur la manière de procéder aux Exercices; mais en quoi consiste précisément le mystère ou le mérite de ce livre ? Qu'est-ce que cette méthode a de particulier ? D'où vient la nouveauté de cette discipline spirituelle, révélée au monde par Saint Ignace ?
C'est un sujet bien rebattu. Des ouvragés entiers ont été écrits en vue de surprendre ce secret et de livrer, à tous, les trésors de sagesse cachés dans ces quelques pages.
Nous parlons bien entendu de livres modernes, car les Anciens ne s'étaient avisés que peu ou prou de tant de mystères. Pour eux les Exercices furent quelque chose de
(1) H. MuLLER, Les origines de la Compagnie de Jésus, p. 91.
(2) Historia Exerciíiorum, a P. Ignatio Diertins, p. 119.
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très simple. Jamais ils ne soupçonnèrent qu'on y pût trouver autre chose que ce qui s'y aperçoit bonnement et A première vue. Mais les modernes, qui ont déjà décou* vert tant de choses en Saint Ignace et en son Institut, ont voulu voir dans les Exercices nous ne savons quels arcanes de science ésotérique ou transcendentale, un plan ou un ensemble de théories mystiques merveilleusement conçu, une espèce d'initiation mystagogique, œuvre de la pensée la plus profonde de Saint Ignace ou même directement révélée de Dieu, comme le veulent les Jésuites, dans le rayonnement d'ineffables extases. Révélation qui, confiée à ces lignes surhumaines, ne se laisse saisir qu'au petit nombre d'hommes que la Divinité a résolu de faire participer aux mêmes illuminations !
N'en déplaise à ces enthousiastes, il n'y a jamais rien eu de tel dans les Exercices; et, à notre avis, si Saint Ignace venait à ressusciter, îl serait le premier à s'étonner de tant de commentaires exaltés sur son livre et à regretter qu'on ait perdu tant de temps, d'esprit, d'encre, d'argent et de papier à lui prêtei tant de belles pensées qui jamais n'effleurèrent son esprit.
L'histoire des Exercices nous paraît moins compliquée. Le P. Nadal ne nous dît-il pas — et il devait le savoir — que faire les Exercices sans guide ni direction s'était montré à l'expérience inutile ou à peu près ? N'a-t-on pas remarqué l'importance que Saint Ignace prête à l'action de l'instructeur? N'a-t-on pas vu, pratiquement, cette influence s'exercer du P. Ignace sur le P. Le Fèvre ou sur Saint François Xavier, et de ceux-ci sur d'autres ? Eh bien, c'est en ceci, ni plus ni moins, que réside le mystère et, plus exactement, la nouveauté, l'étrange originalité des Exercices. C'est là qu'ils puisent leur force et leur efficacité, et non dans un système ou dans un secret qui n'existe pas. La direction, pour eux, est tout; et non une direction morte ou inactive, mais vivante, actuelle, systématique, minutieuse, de toutes les heures, de tous les instants, favorisée encore par le silence, la retraite et tous les moyens artificiels que nous avons vus. Telle est la trouvaille de cette méthode.
Ceci établi, la question se pose : ma's en quoi consiste donc cette direction caractéristique ? Voici la réponse.
La direction morale des âmes est très ancienne dans
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l'Eg-iise. Elle lui est même antérieure. Car, parmi les philosophes du paganisme, particulièrement parmi les stoïciens, elle semble avoir été très commune; mais elle a reçu du christianisme sa perfection et son complément. Sur elle, plus que sur aucune des œuvres, du catholicisme, est visible le sceau de la révélation et de sa divine transcendance.
Si l'enseignement de l'Eglise est divin, cependant, il reste à la fois profondément humain. Il illumine, élève, grandit l'homme; il ne lui retire aucune de ses prérogatives naturelles. Il lui laisse et lui garantit son indépendance. L'Eglise est la mère de toutes les libertés, la source et la tutrice de toutes les franchises de Tâme. Chrétiens, fils de l'amour et de la lumière, engendrés par la parole de vérité, nous sommes, plus que personne au monde, affranchis de tous les jougs serviles. Fils non de l'esclave Agar, mais de Sara, libre et souveraine. Nés à Jérusalem et non au Sinaï. Et nous ne sommes ni de Céphas, ni de Paul, ni d'Apollo, mais du Christ, le seul maître et seigneur des âmes :
Vous n'avez pas reçu, dit Saint Paul aux fidèles de Rome (1),. l'esprit de servitude dans la crainte, mais Tesprit d'adoption qui vous a fait les fils de Dieu, et vous J' appelez votre Père.
Cette liberté des fils de Dieu est un des caractères distinctifs du chrétien. La grâce, pour lui, est le principe de toute vie ^irituelle, la chaleur divine qui l'échauffé, l'influence souveraine qui le porte à tous ses actes, mais en respectant toujours son libre arbitre.
Attentifs à cette loi fondamentale de la nature et de la grâce, les maîtres de la vie spirituelle, dans l'Eglise, ont pu tracer des règles pour acheminer le chrétien dans les voies de la vertu; ils ont pris soin de ne pas contrarier ni troubler l'action directe de la grâce de Dieu dans les âmes. Ils cherchent à coopérer avec elles, sans les offusquer, pour les éclairer, les affermir, les mener au terme de la carrière. Là-dessus anciens et modernes sont d'accord. Saint Jérôme et Saint Augustin, Saint Chrysostome et Saint Bernard, Saint Bonaventure et Thomas A-Kcmpis.
L'action du directeur des Exercices se conforme-t-elÎe
(1) Rom. VIII. 15.
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à cette longue tradition ? Oui et non, et elle peut s'entendre dans les deux sens.
Là-dessus, qu'on veuille bien seulement ne pas oublier que nous parlons des Exercices tels qu'ils iurent pratiqués à l'oriéine et non tels que le temps les a fa.'ts ou défaits. C'est à cette ancienne méthode que s'adressent nos observations, car souvent la nouvelle mérite à peine le nom de direction.
La direction au sens du P. Nadal, au contraire, était tout; et c'est celle-là, souveraine, toute puissante, directe, impérieuse, que nous prétendons avoir été une nouveauté dans l'Eglise de Dieu.
Elle impose une double discipline. D'une part l'action vive, efficace, perpétuelle du directeur sur le dirigé. De l'autre, l'observance de tout un ensemble de règles, prescriptions, documents sur la manière de faire chacun des Exercices, qui s'impose à la fois au directeur et au dirigé, mais surtout au dirigé par le directeur. Car il faut toujours en revenir là.
Un auteur moderne, encore une fois, nous le rappelle:
Qui s'appliquerait 8, 15 ou 30 jours à de pieuses méditations, à des lectures édifiantes, à la récitation des psaumes et autres pratiques dévotes, aurait fait sans doute des Exercices spirituels, mais non ceux de Saint Ignace de Loyola. Pour faire vraiment ces Exercices-là, il est nécessaire de procéder aux méditations dans Tordre fixé par l'auteur, d'exécuter chaque point en la forme enseignée, de demander exactement, pas à pas, les grâces voulues, enfin de placer partout où il faut les pénitences salutaires et les autres précautions suggérées par le Saint (1).
Tel est le seul procédé authentique.
Or, quand la mystique antérieure à Saint Ignace a-telle jamais poussé aussi loin les exigences ?
C'est un lieu commun, pour les biographes de Saint Ignace, que de dire que les Exercices sont les fils de Vhnitation, la réalisation pratique de la méthode et des principes de cet admirable ouvrage.
Or, tous les livres d'ascèse usités dans l'Eglise sont issus sans doute de l'Evangile, et ne peuvent pas n'en pas garder quelques traits communs; mais, sur ce point précis de la direction, qui en détermine le caractère, s'il y a un livre qui diffère absolument de celui des Exercices,
(1) AsTRAiN, Historia de la Compañia, lib. I, c. IV, p. 146
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c'est précisémeiit l'admirable Imitation de Jésus-Christ. Quoique Saint ïénace ait été un grand lecteur de cet ouvrage, on peut dire qu'il n'en a rien tiré pour le sien. Il n'y a peut-être pas une seule phrase de l'un, dans une matière si identique ou si proche, qui rappelle un mot ou une pensée de l'autre. Le langage et le tour d'esprit y sont les plus disparates qui soient, jusqu'à Topposition et au contraste.
C'est que leur esprit est tout différent. Ce qui caractérise la mystique de V Imitation, c'est la liberté ; l'âme y est mise seule à seule en présence de «on Créateur, sans intermédiaires; toute cette spiritualité se meut d'une allure spontanée et indépendante. Là, pas de méthodes d'oraison; pas de recettes pour la bien faire; pas de points ni de divisions; pas de préludes, de colloques; rien de la machinerie ni des coulisses compliquées de la méditation et de la vie dévote d'après la Compagnie. L'Imitation est le vol plané et doux d'une âme qui suit son sublime attrait à travers les espaces sacrés; les Exercices ont été forgés au contraire à grand ahan, par un Docteur dévoré de la passion vétilleuse^ de l'analyse et de la dissection, de la réglementation à outrance et du formalisme le plus étroit. C'est Voppositum per díametrum, pour nous servir d'un mot de Saint Ignace qui n'abonde pas en formules heureuses.
Et ce que nous disons ici de Vlmîtation s'appliquerait aussi bien à tous les autres ouvrages de mystique antérieurs aux Exercices, Il y a, certes, des règles de direction dans ces vieux livres : ce sont surtout des conseils. Saint Ignace donne des ordres, il érige un maître qui s'interpose comme a^ent nécessaire de la spîritualisation, en tiers entre l'homme et Dieu. Voilà l'innovation principale de cette méthode.
Il en est une autre, qu'on a relevée dès l'origine, les uns pour la vanter, les autres pour la critiquer ou du moins élever à son sujet certaines réserves.
Le P. Barthélémy Bustamante écrivait à Saint Ignace, le 30 mars 1556 (1) :
(1) Epist. mixtss, t. V, p. 266.
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Il (le P. Maître Martínez) prétend que de même qu' Aristote a réduit les arts à certaines règles, ainsi fait-on (dans les Exercices) de la façon de servir Notre Seigneur Jésus-Christ.
Maître Pierre Martínez louait fort cette habileté; et les apologistes par la suite Font imité. Mais d'autres ne trouvaient pas à cette codification technique autant de mérites ni d'avantages. Quand nous aurons à parler de Melchior Cano et les Jésuites, nous verrons là-dessus l'avis du fameux théologien. Qu'il suffise de i appeler ici un mot du Dominicain, Frère Louis de Grenade, guide accrédité pour la vie mystique. D'autant que ce Père, remarquons-le, fut grand ami de la Compagnie, au point de prendre souvent sa défense contre son frère en religion Melchior Cano. Il devait donc connaître le livre des Exercices. Cependant il n'en parle qu'une seule fois dans toute son œuvre; et il semble bien que ce ne soit pas pour en approuver la méthode. Le lecteur en jugera. C'est au Traité de loraison et considération, 2^ partie, ch. V, par. XVIII :
Il y a des personnes q\ii se sont fait comme un art de toutes ces pratiques. Il leur semble que, de même qu'un apprenti, en suivant les règles du métier, deviendra, grâce à elles, un bon ouvrier, de même celui qui observera comme il faut toutes ces recettes de spiritualité arrivera au degré qu'il veut ; et l'on ne prend pas garde que c'est faire un marché de la grâce, attribuer à l'art des hommes ce qui est un pur don gracieux du Seigneur.
Lope de Vega, dans une de ces exclamations soudaines qui échappaient parfois à son cœur ardent, écrit de même:
O mon Christ, ils me donnent des livres pour apprendre à te servir ; mais rien ne m'enseigne aussi bien que de te regarder sur ta croix.
Il y a encore, dans les Exercices, un point capital, dont la nouveauté a soulevé dès le premier jour les réclamations.
Saint Ignace dit dans le « principe » ou a fondement >» de ses Exercices :
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II est nécessaire de nous rendre indifférents à toutes les choses créées en tout ce qui est laissé à la décision de notre libre arbitre ou ne lui est pas défendu, de telle sorte que nous ne désirions pour notre part pas plus la santé que la maladie, la richesse que la pauvreté, l'honneur que la honte, une vie longue plutôt que courte, et ainsi de suite, en toutes choses, cherchant seulement et choisissant ce qui nous conduit le plus directement à la fin pour laquelle nous sommes créés.
Cette indifférence est capitale dans la mystique de Saint Ignace, comme elle le fut dans sa vie et dans sa manière d'agir.
Les adversaires des Exercices lui objectent qu'il y a, parmi les choses créées, quantité de choses auxquelles rhomme ne saurait rester indifférent. Il doit les aimer ou les haïr, avoir pour elles de l'inclination ou de la répugnance.
A quoi, les défenseurs des Exercices ripostent :
Ce texte doit s'entendre en ce sens que celui qui fait les Exercices en vue de choisir une vocation, doit être prêt à embrasser le parti qu'il jugera le mieux convenir au service de Dieu.
De sorte, dit encore l'un d'eux, que ce texte, en décidant que l'homme, en ce qui est de lui, ne doit pas désirer davantage la richesse que la pauvreté, etc. veut uniquement suggérer que, si l'on souhaite par exemple d'être riche, ce doit être pour mieux servir Dieu ainsi (1).
Mais à cette indifférence, certains théologiens, entre autres le fameux P. Mancio, très ami cependant des Pères, font une autre objection, qu'enregistre le P. Antoine Araoz dans une. lettre du 20 décembre 1553 (2).
Le P. Maricio, dit-il, prétend que ce qui est écrit au sujet du premier fondement sur l'indifférence à toutes les choses créées, est une proposition condamnée chez les Illuminés. Il croit sans doute que ce que nous avons voulu dire est vrai, mais que ce que dit la lettre ne l'est pas ; et ceux qui ne la liront pas, comme lui ■d'un œil pieux, pourront hésiter avec raison.
Il est certain que cet enseignement prête à des équivoQues. Nous avons la preuve et de l'abus qu'on en peut faire et de la justesse de vues des théologiens défavorables à son égard.
(1) Censurœ in Exercitia... rcfutalio.
(2) Epist. mîxiœ, t. III, p. 668.
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11 s'aéit d'un procès intenté au P. François Villanueva et dont l'extrait authentique, inédit jusqu'à ce jour, fut adressé de Llerena au Tribunal Suprême de l'Inquisition. Nous l'avons sous les yeux.
Vers 1555, le P. Villanueva était donc Recteur du Collèiâe de Plasencia. Se livrant au ministère, il vint à connaître une certaine demoiselle, Marie de Córdoba, de famille honorable, âgée de 34 ans. Il lui persuada de faire les Exercices sous sa direction et les lui donna chez elle.
Tenté du démon, le pauvre Villanueva, de fil en aiguille, ne tarda pas à se livrer à l'égard de sa dirigée à des manifestations qui n'avaient plus rien à voir avec la vie spirituelle; et Marie répugnait fort à ces privautés. Mais Villanueva essayait de la convaincre que c'était la preuve qu'elle n'était pas encore assez avancée dans l'indifférence ni assez mortifiée. Que si elle s y résignait, elle verrait combien tout devient simple, facile et clair ! Et il bâtissait là-dessus toute une théorie mystique, sœur germaine de celle des Illuminés. Il n'est pas nécessaire de passer au détail du procès. Il suffit de noter qu'on y trouve les faits les plus extraordinaires, attestés sous serment par des témoins dignes de foi, et qu'en sont sortis assez mal en point, quoique à un degré moindre que le P. François VîHanueva, les PP. Martin Gutierez, Loarte, etc.. que les Histoires officielles de la Compagnie continuent de nous donner cependant pour des modèles de vertu et de sainteté.
Il y a là cependant des dépositions bien étranges : comme ce propos prêté par deux témoins à un membre de la Compagnie :
Jusqu'à présent, T Ordre s'est conformé au sentiment dt TEglise ; dorénavant, il en sera autrement.
Saint Pierre d'Alcantara a témoigné à ce même procès de son horreur pour toutes ces manigances; mille autres faits enfin n'y sont pas moins édifiants : nous les tenons à la disposition des curieux.
Le P. Ribadeneira, dans son livre Glorias y iriumfos de la Compañía de Jésus en sus persecuciones, traite il est vrai de cette « persécution » de Plasencia : c'est ainsi qu'il appelle ce procès très canonique et très accablant.
Il y tourne toute sa colère contre Marie de Córdoba
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qu'il appelle une femme impudique, passionnée, une tête vide. Il n'ose toutefois soutenir l'innocence du P. Vlllanueva. Et à supposer qu'il ait entièrement raison, que ce procès ne prouve rien contre la Compagnie en éénéral ni contre les Exercices en particulier, qu'il ne s'aéisse enfin que d'une défaillance individuelle et d'une interprétation erronée donnée à la théorie ignatienne de l'indifférence, reste toujours l'évidence du péril que dénonçait déjà le P. Mando.
Et pour montrer k danger de cette disposition d'âme, nous signalerons encore deux textes entre cent autres.
Parlant des règles de Télection, Saint Ignace dit :
La seconde règle consiste à considérer un homme que je n'ai jamais vu ni connu. Je désire pour lui toute la perfection possible, et il s'agit de savoir ce que je lui conseillerais de faire et de choisir pour la plus grande gloire de Dieu Notre Seigneur et pour la plus grande perfection de son âme. Et j'observerai moi-même la loi que j'aurai faite ainsi pour un autre.
La troisième règle est t e consiciérer, comme si je me trouvais à l'article de la mort, la voie queje voudrais alors avoir prise dans la présente élection ; ej^me réglant là-dessus, prendre en toutes choses 1p même détermination.
La quatrième lègle est de considérer ce qui m'arrivera au jour ciu jugemert et de songer à ce que je voudrais ce jour-là avoir décidé touchant la présente affaire : et la règle qu'alors je voudrais bien avoir suiv'e, l'embrasser aujourd'hui, afin d'en recueillir plus tard un entier plaisir et toute joie.
Or, dans un fort beau livre du vénérable Frère Barthélémy de los Mártires, archevêque de Braga, nous retrouverons ces mêmes principes d'élection. Les a-t-il, oui ou non, empruntés au fondateur de la Compagnie ? Et s'il les a pris ailleurs, n'est-ce pas une preuve qu'ils ne sont pas de l'invention de Saint Ignace, mais tirés des plus antiques trésors de la spiritualité ?
Peu importe au surplus. Ce que nous voulons signaler à l'attention du lecteur, c'est la finale et la conclusion de cet autre maître :
En quelque affaire que tu te trouves et si incertain que tu sois pour la décision à prendre, avant de déterminer ce que tu dois faire, considère premièrement ce que tu conseillerais à ce sujet à un de tes frères. Puis, ce que tu ferais si tu te trouvais à l'heure de la mort. Pense aussi à ce que tu voudrais avoir fait le jour du jugement, en présence de Dieu Notre Seigneur, et
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fais ainsi. Si tu c cutes encore, choisis ce qui te sera le plus pénible, ce qu'il y a de plus contraire à ta nature et à tes goûts (1).
On voit la différence.
C'est que tout découle, pour la Compagnie, du principe de l'indifférence posé dans les Exercices. L'on pourrait même y découvrir les prémisses du fameux probabi- Jisme que défendra plus tard la Société. Par où l'on voit que certaines idées, même les plus surprenantes, ne sont pourtant jamais le fruit du hasard chez les Jésuites. Un loné enchaînement les rattache presque toujours à un préjugé ancien. Il y a chez eux une logique plus forte encore que la raison !
Mais laissons le reste, sauf sur un dernier point.
Saint Ignace dit :
Nous devons toujours tenir, pour nous assurer en toutes choses, que le blanc que je crois voir est noir, si l'Eglise hiérarchique en décide ainsi : car nous savons qu'entre le Christ Notre Seigneur et l'Eglise, son épouse, il n'est qu'un même -esprit qui nous gouverne et régit pour le salut de nos âmes (2).
Un peu auparavant, il avaitidit :
Le véritable épouse du Christ Notre Seigneur est notre Sainte Mère l'Eglise hiérarchique.
Ainsi pour Saint Ignace :
P) L'Eglise, l'épouse du Christ, est l'Eglise hiéiarchique. Or, la bonne doctrine théologîque établit que l'Eglise est la réunion des fidèles, dont le chef est le Christ de qui le Pape est le vicaire sur la terre. Entie Tune et l'autre définition, l'hiatus apparaît. Pour Saint Ignace la hiérarchie est tout; pour le catéchisme, la multitude des fidèles et l'invisible souvenïtneté de Jésusdhrist comptent aussi. Laquelle des deux façons de parler est la plus exacte ? ,
2°) La Sainte Eglise ne nous a jamais demandé de croire blanc ce qu'on voit noir. Ni elle ni Jésus-Chrîst n'ont de commandements contre l'évidence. Notre foi est raisonnable, et la docilité que demande de nous le 'Catholicisme n'est pas aveugle, mais discrète, avisée, en tout conforme à l'humaine nature.
(1) Compendium viiœ. spiritualis Bariholomœi a Martyribus^ c. VIL
(2) Règles pour le senlimeni vrai que nous devons garder dans l'Eglise militante. Règles 3 et 1.
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S"*) Pourquoi enfin Saint Ignace, le premier, ne s'en <est-il pas tenu à sa règle, au sujet de ce que lui ordonnait la Bulle de Paul III ? Pourquoi, quand le Pape lui disait blanc, a-t-il voulu voir noir ou gris ?
Le P. Astrain, parlant du livre des Exercices, dit qu'il est ce le plus petit, mais le plus original et le plus sublime qu'ait produit l'ascétique » (1). A lire un éloge aussi catégorique, il est assez naturel qu'on désire le vérifier en prenant en main le livre en cause, en le parcourant à loisir et en examinant de près si vraiment il a mérité tant d'honneur. Or, plusieurs l'ont fait, qui ont manifesté leur désenchantement. Car le fond du livre peut être sublime. Mille autres ouvrages du même genre en sont là. C'est le sujet qui le veut. La forme de l'exposé, dans le texte original espagnol, est au-dessous de la moyenne; ses plus exaltés panégyristes en tombent d'accord. Quant à l'originalité de la présentation ou au propre apport, on a démontré récemment qu'à peine y a-t-il dans 1^ Exercices une phrase qui ne se retrouve dans les écrits contemporains, et pourtant le critique n'a compulsé ni beaucoup d'ouvrages ni les plus probants pour sa thèse.
Par exemple, il est possible que la méditation dite Contemplation de Vamour de Dieu soit la plus originale, et en tout cas c'est la plus belle. Ceci admis, si réellement il faut l'admettre, il reste qu'il n'est peutêtre pas un livre de spiritualité aujourd'hui connu, où ne se retrouve quelque trait de ce magnifique tableau. A quoi se réduit donc l'originalité vraie des Exercices ? A l'institution du directeur, nous l'avons dit, à la méthode de direction qu'on lui impose, à la complexité des recettes qu'on lui enseigne pour mener bon gré mal gré îe retraitant au but voulu. Rien de plus, rien de moins. Les apologistes eux-mêmes ne sauraient en disconvenir. Mais comment faut-il entendre et juger cette nouveauté si extraordinaire ? Oia Saint Ignace en a-t-il pris l'idée ? Qui lui a suggéré le rigide appareil de ces procédés à mettre aux mains de l'instructeur pour former ou déformer à son gré le dirigé ? Qui fut son maître pour l'introduction de cette méthode dans la tradition des doctrines et des pratiques de spiritualité ?
<1) Astrain, Historia de la CompañiOy lib. I, c. IX.
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Origine des Exercices
Les Pères de la Compaénie, qui ont voulu voir partout dans la vie de leur fondateur l'intervention directe et miraculeuse de Dieu, n*ont pas manqué d'attribuer à cette inspiration d'En-Haut les Exercices aussi bien que les Co7îstitutions, Même ils ont imaginé ici une variante impressionnante. C'est la Très Sainte Vierge en personne qui aurait dicté mot à mot à Saint Ignace le livre des- Exercices. Coopération à ce point admise, sinon établie, dans Tancienne Compagnie, qu'il n'y eut pour ainsi dire^ pas de Maison, sans un tableau représentant la scène et portant l'inscription :
— Dictante Deipara discit et docet.
Durant le premier tiers du XVir siècle, le T. R. P. Mucio Vitelleschi, Préposé Général, ordonna de placer la première connue de ces peintures à la Maison professe de Rome ; et, l'exemple venant de haut, les autres Supérieurs suivirent à Tenvi.
Si telle était la vérité, le système ignatien ne saurait avoir de meilleur répondant. Mais il faudrait prouver tant soit peu une aussi céleste origine, qui ne laisse pa* de surprendre de la part de la Vierge douce et de l'auguste Mère. Et les arguments en faveur de cette thèse ne sont pas fort décisifs.
Le P. Lucas assure, par exemple :
C'est une tradition certaine (comme me Ta dit le T. R. P. Jacques Lainez, fils très cher de Saint Ignace et second général de la Compagnie), je VaX entendu de sa bouche, que Dieu luimême avait donné les Exercices à Saint Ignace.
Quant à la dictée par la Sainte Vierge, le P. Lucas en appelle à une autre révélation que rapporte le P. La Puente. Il s'agirait d'une personne d'une oraison très relevée :
Un ange d'une extrême beauté lui apparut, et lui dit que la Vierge elle-même fut F Inventrice, la Patronne et la Fondatrice des saints Exercices de la Compagnie ; cette œuvre a
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en elle son principe ; c'est elle qui en a fixé le plan et la disposition. Elle a été la maîtresse qui dirigea notre P. Ignace et lui enseigna les Exercices.
Et il ajoute :
La Vierge s'occupa beaucoup, à Tordinaire, dès le temps de sa vie mortelle, et durant des années, de ces saints Exercices
Après quoi il était bien inutile de se mettre en Quête, comme le P. Watrigant, de livres et de documents contemporains de Saint Ignace, pour y relever les éléments d'un ouvrage, que la Mère de Dieu avait pris la peine de composer, il y avait quinze cents ans, à Nazareth, et au sujet duquel il ne manque plus que de nous montrer, dans la Santa Casa de Lorette, la plume et l'encrier qui ont servi à Técrire.
Disons-le bien vite, à Thonneur de l'historien moderne dont nous avons ailleurs relevé des défaillances de critique.
Que ce livre ait été dicté par la Vierge Marie, lui parait stupéfiant et inouï en ce monde.
Cela excède entièrement les limites du vraisemblable et du raisonnable.
Ni chez Lainez, dont on invoque le témoignage, ni dans Cámara, Polanco, Nadal ou Ribadeneira, ni dans aucun des historiens qui leur succédèrent immédiatement, comme Orlandini et Maffei, ni dans les lettres des Provinciaux ou des Supérieurs du xvi^ siècle qui parlent des Exercices, on n'a pu découvrir la moindre indication comme quoi la Très Sainte Vierge était intervenue dans leur composition.
Le fait, conclut-il, pourra s'avérer ; mais jusqu'ici on n'a rien découvert, antérieurement à 1615, pour le prouver.
C'est fort bien dit et victorieusement raisonné î
Mais si la Vierge Marie n'y est pour rien, peut-être l'Esprit Saint, lui, du moins, a-t-il prêté à la confection
(1) Vida de San Ignacio, lib. I, c. XVI. — Cette idée de faire de la Très Sainte Vierge l'auteur des Exercices, nous remet en mémoire une autre imagination du fameux jésuite» le P. Théophile Reynauldt, d'après lequel Marie ne manquait pas de réciter dévotement tous les jours son Rosaire I
des Exercices le concours de sa toute puissante inspiration. C'est la conviction du moderne historien.
Ainsi, dit-il, le croient tous les catholiques de bonne foi. Car, ajoute-t-il, cela va de soi (1).
Et, à l'appui de cette assertion, il cite les PP. Ribadeneira, Polanco, Gonzalez de la Cámara. Examinons donc ces témoiénaées : cela en vaut la peine.
Rappelons d'abord que les Exercices ne sont pas un manuel de piété ni un livre de méditation, où les sujets sont disposés d'après un plan plus ou moins rigoureux, de façon à former un ensemble plus ou moins complet. S'ils n'étaient que cela, personne n'insisterait sur leur mérite. Mais ils sont surtout une méthode, un système de direction, une espèce de « formulaire », comme l'appelle un auteur (2), de « guide d'action spirituelle », pour se vaincre soi-même, etc.. Or, ce système, cette méthode, ce formulaire a-t-il bien été inspiré à Saint Ignace par l'Esprit Saint, non dans le sens général où rien absolument ne se fait ici-bas sans le concours divin et rien de bien sans la grâce, mais dans le sens nettement déterminé d'un secours, d'une assistance ou même d'une illumination très particulière et miraculeuse?
Cherchons, pour résoudre ce problème, la lumière où il faut, c'est-à-dire dans les documents pontificaux.
Il y a un Bref de Paul III approuvant les Exercices. 11 nous dit d'Ignace :
Il a composé certains documents ou Exercices spirituels, tirés des Saintes Ecritures et des expériences qu*il a de la vie spirituelle, et réduits par lui ? une méthode très utile pour pousser à la piété l'âme des fidèles.
Ainsi, d'après le Souveraiji Pontife, les Saintes Ecritures, l'expérience, voilà toutes les sources dont s'inspire le livre.
Du reste. Saint Ignace a bjen pu tirer des Saintes Ecritures les principes généraux de son ascèse, comme ont fait généralement tous les auteurs; il n'y a pu trouver sa
(1) Historia de la Compañía, t. I, c. IX.
(2) Le P. Watrigant, dans son livre, La Genèse des Exercices de Saint Ignace de Loyola, p. 7.
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méthode d'application spéciale, que personne n'y avait vue ni ne saurait aujourd'hui encore y découvrir, car elle n'y est pas.
Jusque là, pas la moindre difficalté.
Quant à son expérience personnelle, ce fut, évidemment, la source la plus abondante oia il a. puisé les éléments propres qui entrent dans la composition des Exercices.
Mais cette expérience est-elle d'un caractère humain ou divin, naturel ou surnaturel ? A quel degré, sî elle échappe par tout un côté aux conditions terrestres, le miracle s'y mêle-t-il ? Le Pape n'a rien décidé sur ce point. Et sa manière de parler donne suffisamment à croire que la question ne s'est pas même posée pour lui, loin qu'il ait pensé à la trancher.
Voyons donc par quels autres arguments, les partisans de l'inspiration vont compenser le défaut de cette attestation souveraine de la Chaire de Pierre. Il les faut naturellament directs, certains et irréfutables. On n'est pas autorisé sans cela à mettre en cause la Divinité. Or, à dire vrai, les faits avancés par la Compagnie sont peu probants.
^ D'après le moderne historien de la Compagnie :
Il ne serait p?s possible qu'un soldat rude et ignorant, nouveau converti des vanités du siècle, eût conçu et développé une œuvre si originale, un livre si ut^le pour le salut des âmes, un livre qui a produit tant de transformations surhumaines : plus on étudie celui-ci, plus il étonne par Toiiginalité de sa méthode et par la puissante efficacité de sa vertu.
L'argument aurait quelque valeur si les Exercices avaient été composés, tels que nous les avons, par Saint ignare, dès le lendemain de sa conversion. Mais il n'en est pas ainsi. Bien au contraire. Saint Ignace lui-même en témoigne.
S'entretenant avec le P. Louis Gonzalez de la Cámara, ne lui dit-il pas un jour :
Que les Exercices n'avaient pas été composés tout d'une fois; mais qu'à mesure qu'il avait observé l'avantage pour lui de certaines pratiques, il les avait couchées par écrit, pensant qu'elles pourraient être profitables aux autres.
A. ce qu'on peut conjecturer, les Exercices, durant les
LES CONSTITUTIONS
années qui suivirent la conversion de Saint Ignace, se réduisaient donc à la méditation des péchés, à Texamen de conscience et aux commandements de Dieu. Ce que Saint lénace a ajouté petit à petit à ce fonds primitif, comment et quand il a opéré ces remaniements, il est impossible de le préciser, aujourd'hui du moins.
Peut-être avec le temps, quand on aura publié certains documents que nous n'avons fait qu'entrevoir, pourra-t-on savoir quelque chose.
Les textes des PP. Polanco et Gonzalez de la Cámara, à savoir que « les Exercices spirituels lui avaient été (au P. Ignace) enseignés de Dieu », ou que «• Dieu instruisait Ignace comme le maître d'école un petit enfant », prouvent peu à l'encontre de l'aveu formel enregislié plus haut. Et si Dieu nous a interdit de prendre son nom en vain, à plus forte raison défend-il de lui attribuer des œuvres dont il n'a pas assumé la paternité. Il y a des personnes pieuses, qui ont continuellement sur les lèvres le nom de Dieu, qui le mêlent à tous leurs propos et à tous leurs actes, le font intervenir à propos de tout et de rien dans leurs démêlés ou leurs affaires ; mais ceux qui respectent vraiment la majesté de cet incommunicabrle et saint Nom se gardent avec soin de le profaner ou rapetisser à la taille des moindres aventures humaines, sans retenue ni garantie. Et nous n'en conclurons pas que Polanco et son confrère ont gravement péché ni que leur propos soit une de ces ce légendes pieuses inventées au temps de nos grandes fictions historiques », selon le mot sévère du P. Astrain pour d'autres imaginations du même genre ,(1) ; nous nous permettrons seulement de constater qu'ils n'ont apporté en sa faveur aucun argument concluant.
Donc, c( cela ne va pas de soi », et ce tous les catholioues de bonne foi,» ne se rendent pas à des affirmations aussi gratuites et aussi aventurées.
Mais enfin, supposons même cette créance devenue commune et reçue presque sans conteste. Que l'auteur en personne se souvienne de ce qu'il rapporte de certaines fables admises, un moment donné, par beaucoup de catholiques, du rang le plus élevé, à commencer par tel Préposé général, comme en témoigne le tableau de la Vierge dictant à Saint Ignace les Exercices au Gesù ! Au-
(1) Historia de la Compañía, p. 10.
LES EXERCICES
5ourd*huî de pareilles billevesées scandalisent tous les esprits sérieux.
Laissant là la question de la plus ou moins grande influence divine, dans une œuvre qui porte le nom d'un homme, mieux vaut y suivre, certainement, la trace de rinfluence humaine, à savoir de Texpérience de la vie spirituelle que reconnaît le Bref de Paul III.
Cette expérience, chez Saint Ignace, fut vive, efficace, minutieuse et scrupuleu&e, d'une profondeur admirable d'observation psychologique, poussée avec une constance et une ténacité d'âme sans précédent, animée enfin du plus ferme propos de servir Dieu, de propager sa gloire, par tous les moyens que lui suggérait le zèle dont il était vembrasé.
Et son expérimentation fut double; sur lui-même et «ur les autres.
De quel genre, *8ur lui-même ? Il est facile de le deviner, d'après de nombreux passages du récit autobiographique que le P. Ignace en personne fit de sa vie au P. Louis Gonzalez de la Cámara, un an avant sa mort : document de la plus haute importance pour le sujet qui nous occupe. Or, sur la composition des Exercices, nous y lisons encore (1) :
Après qu'il m'eut conté tout cela, le 20 octobre, j'interrogeai le pèlerin (le pèlerin, c'est Saint Ignace) sur les Exercices... voulant savoir de lui la façon dont il les avait composés. Il me dit qu'il ne les avait pas écrits d'un seul jet, mais qu'à mesure qu'il observait certains mouvements en son âme, qu'il les trouvait profitables et qu'il lui semblait qu'ils pourraient être utiles aux autres, il les couchait par éciit, par exemple, l'usage d'examiner sa conscience par la méthode des petites barres, etc.. Sur les « élections » spécialement, il me dit qu'il avait tiré ce sujet de la multitude de desseins contraires qu'il avait eus à Loyola, étant encore malade de la jambe.
Ces mots suffisent à nous donner un aperçu de la méthode ordinaire du Saint. On y saisit à la fois et son travail de déduction mystique et son art de mettre à profit toutes les données de la vie. C'est à la lumière de ce flambeau, qu'il est parti à la découverte des mille phénomènes de l'ordre spirituel, de ce monde intérieur que nous portons en nous, selon l'énergique expression de Sainte Thérèse (2).
(1) Monumenta Ignatiana, Series quarta, t. I. p. 97.
(2) Morada, IV, c. I
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Et le résultat de ce voyage d'exploration, ce sont les^ Exercices. A ce point de vue, il faut savoir rendre justice à leur hardiesse. Mais ce n'est pas une raison pour exagérer leur valeur.
Ceux qui soutiennent leur inspiration, veulent qu'ils soient sortis complets, définitifs, du cerveau d'Ignace, sans intervention d'influences étrangères. Nous avons vu et montrerons encore à loisir que c'est pur roman. Poursuivons ici la relation du P. Louis Gonzalez de la Cámara (1) :
Le pèlerin, ciit-il, était fort avide de pratiquer les choses spirituelles et de trouver des personnes qui en fussent capables.
Ni à Barcelone m à Manrèse, ajoute-t-il, tout le temps qu'il y fut, il ne put trouver personne qui Taidât comme il le désirait.
Mais, en dépit de ces paroles, on ne saurait mettre en doute que Saint Ignace n'eût alors beaucoup appris en fait de spiritualité, tant des personnes qu'il consulta que des livres qu'il put étudier.
Seulement, dans cette âme ardente, ces éléments épars ne pouvaient que prendre une vie nouvelle, se pénétrer de l'esprit du néo-converti, revêtir le caractère de sa triple personnalité intellectuelle, morale et religieuse, telle que l'avaient faite la nature et la grâce. Et c'est du brassage de ces éléments ainsi transformés que sont nés, dan* le creuset de ce cœur obstiné, les Exercices.
Après les avoir examinés, un prêtre très versé dans ces questions de mystique et d'ascèse, les trouvait si rares,, si étranges, si peu pareils à toutes les méthodes de spiri^ tualité usitées dans l'Eglise, qu'il déclarait :
— On les dirait d'une autre religion.
Et selon le mot d'un adversaire :
— Les Exercices d'Ignace ont fondu ensemble les procédés gnostiques des sectes musulmanes et les subtilités d'un catholicisme militant (2).
D'autres encore ont inventé mille choses.
(1) Monumenta Ignatîana, Series quarta, Tom. I, p. 57.
(2) Hermann MuLi^ER, Les origines de la Compagnie de Jésus, p. 41 et
LES EXERCICES
Ce sont de manifestes erreurs.
La substance des Exercices et même certaines parties littérales du système sont communes à toutes les méthodes ascétiques et religieuses. C'est la doctrine, c'est Tascèse traditionnelle de l'Eglise. Tout ce que celle dTgnace a de particulier, c'est l'excès, c'est l'abus de certains éléments extrêmes, dont l'esprit personnel, l'espèce d'idiosyncrasie qui les pénètre a développé trop exclusivement les conséquences sans contrepoids. C'est le choix, l'ensemble et la systématisation propre de ces Exercices, qui portent le cachet de l'individualité de leur auteur. Ce qui y vit et y palpite de plus fort et de plus actif, c'est cet homme, c'est l'impulsion irrésistible de sa volonté supérieure à tous les obstacles, qui ne recule devant aucune difficulté et fait reculer les montagnes. Sous ce rapport, nous n'avons pas de meilleur portrait d'Ignace que ses Exercices. Ils nous rendent toute vive sa physionomie et son âme.
Derrière le directeur qu'il impose au retraitant, c'est lui encore qui, debout, commande et triomphe. Rien ne se fait sans ce cœur à cœur, dont il est l'étincelle et la flamme. C'est sa conviction, son obstination, la bUggestion de son invincible regard qui, dès les originet», constitue le vrai miracle permanent de ses combats et. finalement de sa victoire.
A Manrèse, selon ses historiens, à peine converti, n se presse tant de se mêler à ces débats de conscience, qu'if soulève contre lui toute la population. La bonne Inès Pascual, pour le bien de la paix, fait en sorte qu'un prêtre, Antoine Fujol, l'enlève de Manrèse et l'emmène à Barcelone. A Barcelone, il recommence; des séculiers, des religieux reçoivent les Exercices : il se crée mille embarras. A Alcalá, ses instructions énervent à ce point les femmes que plusieurs deviennent hystériques, ce qui oblige encore l'autorité ecclésiastique à intervenir. A Salamanque, même ardeur, mêmes intrusions, procès, exil. Et il récidive à Paris, à Valence, partout, bravant les méfiances, les dégoûts, les périls, et jusqu'aux scrupules de conscience les plus légitimes.
Ce qui l'encourage et ce qui le guide, c'est de voir îes fruits merveilleux de cette action personnelle intrépide, voire aventurée. Chaque jour augmente son trésor d'industries, de remarques, d'adresses à manier les âmes; il a noté au passage, à l'usage de ceux qu'il peut initier peur
LES CONSTITUTIONS
à peu à sa méthode, tous les accès, les accidents et les débouchés d'un dur chemin. II y a passé, il le connaît; il se sent d'ardeur et de taillera y faire passer après lui le monde.
Mais il aura toujours aussi d'imprévisibles et inévitables déceptions.
Et nous nous sommes abstenus de juger cette sorte d'épopée de conquérant mystique, qui quelquefois ressemble un peu aux équipées d'un autre de ses immortels compatriotes : le chevalier de la Manche. Les faits nous suffisent à marquer cette route montante, avec ses tournants dangereux, ses précipices et son élan, tantôt hésitant, tantôt éperdu, vers les cimes. Celia, c'est la vie, même celle des héros et des saints.
Seulement qui ne voit qu'en tout cela, rien n'exige qu'on fasse intervenir l'esprit de Dieu, ni tremper dans l'écritoire les doigts de la Vierge très pure. Il n'y est pas même besoin de ce don souvent bien disparate que le ciel accorde à quelques hommes éminents, et qu'on est convenu d'appeler le génie. Le moderne historien de la Compagnie parle à plusieurs reprises du génie de Saint Ignace. Où l'a-t-îl vu ? A quoi l'a-t-il invinciblement reconnu ? Ou nous nous trompons fort, ou pour inventer et appliquer sa méthode de direction spirituelle. Saint Ignace n'a eu besoin que de deux choses : la première, une persuasion intime, profonde, insurmontable, que l'idée qu'il s'était formée de la vertu et de la perfection spirituelle était très sûre et applicable à toutes sortes de personnes; la seconde, une volonté énergique, qui ne reculât devant rien pour faire triompher ce plan d'apostolat.
Que ces deux idées ou ces deux sentiments soient par ailleurs réfléchis et délibérés, ou instinctifs et de pre- Tnier mouvement, peu importe : l'important est que Saint Ignace les ait eus. Or, ni l'un ni l'autre cas ne comportent obligatoirement ni génie ni révélation.
Saint Ignace fut « l'homme de quelques idées », selon le mot de Lainez (1), et voilà tout. Pas un chef qui ait exercé sur l'humanité une certaine influence, n'a agité dans son cerveau un plus petit nombre de vérités. Mais celles qu'il connut, il s'y tint si ferme, avec une énergie si indomptable, qu'il a fini par les imposer à ses cornil) La Palma, Camino espiritual, lib. II, t. III.
L£S EXERCICES
paénons, à en faire Tâme de sa Compagnie et Tune des grandes formes durables dont s'impose la vitalité à ce inonde qui passe. Les Constitutions sont Tun, et les Exercices Tautre profil de cette figure toute en volonté étroite, infrangible et haute.
Peu d'idées, mais enracinées au plus profond de Tarne; un arrêt de la volonté, fixe, résolue à mettre à exécution ces quelques points bien choisis : voilà les Exercices. Le retraitant travaille de toutes les forces de son esprit et de son cœur à s'imprimer dans l'âme pour toujours ces stigmates brûlants; il a près de lui un guide pour lui assurer la main et pousser au besoin le fer jusqu'au repli le plus intime de l'être épouvanté : tel est tout le principe de ces directions spirituelles, et ce qui en fait la nouveauté.
Or, peu importe au surplus le plan des Exercices: l'ordre ou le sujet des méditations. La table des matières en est au fond la même que celle de milliers de livres mystiques antérieurs ou contemporains. Personne ne saura jamais que s'y édifier, plus ou moins, selon se.s dispositions.
La direction, au contraire, excellente et plausible dans la plupart des cas, ne sera pas toujours forcément accommodée à l'état d'âme du dirigé. La brusque perturbation de toutes les facultés que font éprouver les Exercices pourra se produire fort utilement en certains cas, très inopportunément en d'autres, et devenir dangereuse. Tout dépend d'innombrables circonstances.
L'un sortira des Exercices tranquille et l'esprit serein, l'autre troublé jusqu'au fond de l'âme, parfois tourmenté dans son corps, devenu pour toute la vie un infirme ou un dévoyé. Tel aura vu dans cette réglementation ascétique infinie le comble de la sagesse spirituelle; tel autre une série fatigante de règles superflues et oiseuses, un certain formalisme extérieur et routinier qui gêne plutôt la libre élévation de l'âme à Dieu. Selon sa manière de voir, celui-ci sera sauvé, celui-là perdu, au jugement de la Cornpagnie.
Et Saint Ignace lui-même n'a pas pu ne pas entrevoir le
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danger de cette pierre de contradiction, jetée entre les âmes par les Exercices, et qui pouvait devenir une pierre de scandale. Les Externes se chargeaient de le lui faire entendre, nous l'avons vu à Manrèse, à Barcelone, à Alcalá, à Salamanque, à Valence surtout, où cet homme prodigieux que fut Saint Thomas de Villeneuve avertit, avec toutes sortes d'insistances paternelles, les Pères de la Compagnie des périlleuses nouveautés qu'introduisaient dans l'Eglise ces secrets, cette direction privée, réservée à une famille religieuse, ce silence, ces maisons spéciales^ cette retraite imposée par les Exercices. Il leur donna même à entendre que les Exercices devraient être réservés au tout petit nombre, voire qu'ils sentaient la secte des Illuminés. Et Saint Thomas savait ce qu'il disait : il avait vu de près les uns et les autres à Alcalá.
11 semble mêm.e qu'avec le temps les Jésuites se soient rendu compte de ces dangers, et que les Exercices étaient une arme à deux tranchants :
Les Exercices ne conviennent pa,s à tous, ait le P. Nadal ; il ne faut pas à tous donner l'élection : les premières annotations en avertissent en tête des Exercices (1).
Pour obvier à ces inconvénients, le P. Nadal prétend il est vrai :
L'Eglise a voulu que la Compagnie et personne autre fût chargée d'expliquer les Exercices, de les donner, de les dispen-ser, et de cette manière pourvût à ce que les consciences des hommes ne s'égarassent point (2).
Seuls les « Nôtres », à son dire, avaient la science des Exercices, l'intelligence de cette méthode de réformation des mœurs qui n'existait pas avant que Saint Ignace la découvrît : art de la sainteté qui élève infailliblement le chrétien à la perfection morale (3).
(1) Censurée ùl Exercitia... refutaiio.
(2) Idem.
(3) En guise de confirmation, voici encore quelques textes :
« Avant les Exercices, dit Bouhours, (Vze de Saint Ignace) il n'y avait certainement pas de méthode sûre pour la réforme des mœurs. »
« Les Nôtres, avait coutume de dire le P. Maître Jean d'Avila, étaient bien obligés, plus que tous les autres, de se sentir très agréables à Dieu, car, dès les premiers jours de leur entrée dans la Compagnie, ils étaient
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— Ainsi, répète le P. Nadal, en a disposé l'Eglise, ainsi Ta-t-elle déclaré solennellement.
Ce n est pas vrai.
Où donc Nadal a-t-il pris cette disposition canonique ? Dans le Bref où Paul III approuve les Exercices, il n'y a rien de tel. Nulle part ailleurs on ne trouve trace d'un pareil monopole. C'est une assertion purement gratuite, et, à la prendre au pied de la lettre, un de ces mille artifices inventés par les Pères pour passer aux yeux des fidèles pour les sauveurs providentiels de l'Eglise, les maîtres autorisés de la vie spirituelle, les seuls sûrs directeurs de conscience. La prétention n'a rien de modeste. Et bien que les Jésuites l'aieñl souvent soutenue, elle n'a rien de fondé. Voici d'ailleurs le Bref même de Paul III :
Paul III, Pape, pour perpétuelle mémoire.
Le souci de la charge pastora.le que Nous avons assumée pour tout le troupeau du Christ, et notre désir de la gloire et de la louange divines font que Nous accueillons avec plaisir tout ce qui peut aider au salut des âmes et à leur avantage spirituel ; et Nous prêtons une oreille favorable aux désirs de ceux qui Nous demandent quoi que ce soit qui puisse favoriser et augmenter la dévotion parmi les fidèles du Christ. Nous avons donc appris de notre cher fils, l'illustre François de Borgia, duc de Gandie, que notre cher fils Ignace de Loyola, Préposé général de la Compagnie de Jésus, érigée par Nous en notre sainte Ville et confirmée par notre Autorité apostolique a composé un certain ouvrage ou Exercices spirituels ; il les a tirés des Saintes Ecritures et de T expérience qu'il a de la vie spirituelle, et les a réduits à une méthode très apte à pousser Tesprit des fidèles à la piété. Le susdit duc François non seulement a appris parla voix publique, de différents côtés, que ces Exercices étaient profitables et salutaires aux fidèles du Christ, pour leur avantage et leurs progrès spirituels ; mais encore cela lui a été certifié à lui-même par manifestes expériences à Barcelone, Valence et Gandie. C'est pourquoi le même duc François en vue d'augmenter le fruit dudit ouvrage ou Exercices spirituels et d'animer beaucoup d'autres chrétiens à en user avec une plus grande dévotion, Nous a adressé humblement
sûrs de prendre par les Exercices le chemin qui infailliblement les conduisait à la perfection.» (Bartoli, Vida de San Ignacio, t. I, p. 101.)
« Les Exercices ont fait autant de saints que de lecteurs », ajoute Jouvency.
De pareils éloges, aussi étranges et parfois blasphématoires, se retrouvent dans presque tous les historiens de la Compagnie.
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requête, pour que Nous ordonnions de les examiner, et si Nous les trouvions dignes d^ approbation et de louange, Nous les approuvions, les louions, et daignions pourvoir à tout le reste avec une bonté apostolique. Nous donc, ayant fait examiner les Exercices, sur rapport de notre bien aimé Jean, Cardinal prêtre du titre de saint Clément, Evêque de Burgos et Inquisiteur contre la dépravation hérétique, de notre vénérable frère, Philippe, évêque de Valencia, notre Vicaire général pour les causes spirituelles dans cette ville, et de notre cher fils Aegidius Foscarario, Maître de notre Sacré Palais, Nous avons trouvé que ce livre était plein de piété et de saintetés qu'il est très utile et très salutaire pour l'édification et le profit spirituel des fidèles. Prenant aussi en due considération les fruits copieux qu'Ignace et la Compagnie qu'il a instituée produisent continuellement pour l'Eglise de Dieu dans toutes les parties du monde et les grands services que les Exercices ont rendus sous ce rapport, Nous rendant aux désirs du Duc, de notre Autorité apostolique, par la teneur de cette lettre et de notre science certaine, Nous approuvons et louons lesdits documents et Exercices, et toutes et chacune des choses qui y sont contenues ; Nous les prenons par ce Bref sous Notre protection et Notre patronage, exhortant vivement dans 1& Seigneur tous les fidèles, hommes et femmes, et chacun d'eux, d'user avec dévotion et de faire leur profit de ces Exercices.
De même Nous donnons faculté pour que ces documents et Exercices spirituels puissent être imprimés librement par n'importe quel éditeur que ledit Ignace choisira ; et après cette première édition, ni ledit imprimeur ni aucun autre ne les pourra rééditer sans le consentement dudit Ignace ou de ses successeurs, sous peine d'excommunication et de cinq cents ducats d'amende à appliquer aux œuvres pies.
Et Nous mandons à tous et à chacun des Ordinaires, et aux personnes constituées en dignité écclésiastique, aux Chanoines des Eglises cathédrales et métropolitaines, et aux Vicaires Généraux dans les causes spirituelles ou officiers de l'Ordinaire,^ où qu'ils se trouvent, qu'eux ou bien un ou deux d'entre eux,, par soi-même, par un autre ou par d'autres, prêtant assistance à n'importe quel membre de ladite Compagnie ou à tout autre à qui revienne effectivement la défense et le patronage des Exercices spirituels, fassent par notre autorité qu'ils jouissent pacifiquement de notre dite concession, qu'ils ne permettent pas que personne les moleste contre la teneur de cette Lettre,, qu'ils répriment tous ceux qui y contrediront et y seront rebelles, qu'ils les y contraignent par les censures, peines ecclésiastiques et gkutres moyens de droit convenables, sans admettre d'appel, et, s'il est nécessaire, qu'ils recourent au bras séculier. Nonobstant, etc..
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Donné à Rome, ■ au Palais de Saint-Marc, sous Vanneau du Pêcheur, le dernier jour de juillet de Van du Seigneur 1548, le quatorzième de Notre Pontificat (1).
Après lecture de cette pièce, le lecteur jugera si rEélise, pour parer aux inconvénients des Exercices, en a réservé Tadministration aux Jésuites, comme le prétend le P. Nadal. Rien de cela n'apparaît dans le Bref.
Et rien non plus dans la Bulle ou Constitution de Paul V (2), expédiée le 3 mai 1606, où est accordée une induléence plénière à tous religieux qui feraient les Exercices, non en les donnant ou en les prêchant aux autres, mais à leur compte, grâce à de pieuses lectures et à des méditations, d*au moins deux heures par jour, suivies d'une confession générale ou annuelle, ou ordinaire, sans qu'il soit nécessaire de suivre la méthode de Saint Ignace.
Rien n'est plus loin comme on voit de la pensée du Saint-Siège que de faire des Exercices le monopole de la Compagnie.
Pourquoi du reste l'Eglise aurait-elle réservé à la Compagnie le droit exclusif de donner les Exercices, sous prétexte de pourvoir à la pleine sécurité des fidèles, puisque la Compagnie elle-même a dû réserver à quelques rares sujets éprouvés et spécialement formés à cet effet le privilège d'exercer ce périlleux ministère ?
Car, premièrement, comprendre et manier comme il faut (j'entends selon la pensée des Pères) un instrument aussi délicat, dépend intimement de ce qu'on appelle d'autre part V « esprit de la Compagnie », si difficile à saisir et plus encore à posséder.
Au surplus, l'esprit même de la Compagnie ne suffit pas à donner Tintelligence des Exercices. Même parmi les vrais Jésuites, qui appartiennent non ceulement au corps, mais à l'âme de la Compagnie, très rares sont ceux qui s'entendaient à cette besoghe. Si rares, que sur cinq ou six cents membres, deux ou trois à peine passaient pour avoir pleinement le don. Au temps de Saint Ignace
(1) P. Alphonse Rodríguez, Ejercicio de perfeccioriy p. I, t. III c. XXV.
(2) Idem, ibid.
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et à son avis (1), nous avons vu que parmi tant de Pères formés à son école, il n'en voyait pas plus de quatre à distinguer sous ce rapport : les PP. Le Fèvre, Salmerón, François Villanueva et Domenech, pour les Exercices entiers, et, en ce qui concerne ceux de la première semaine, le P. François Estrada. Je ne sais ce que le~Saint penserait des instructeurs actuels : peut-être n'en distinguerait-il même plus autant ou plus du tout.
D'après l'opinion commune chez les intéressés, il y a des Provinces entières où, sur 800 membres et plus, deux ou trois peut-être entendent les Exercices. Ailleurs, pas un. Il arrive même que tels et tels envient cette réputation de savoir donner les Exercices, et alors les Supérieurs doivent envoyer des initiés les mettre au courant de cette science secrète et spéciale. Mais il ne suffit pas qu'on leur ait transmis les mystères pour qu'ils soient considérés comme passés maîtres et capables d'exercer. Il faut encore qu'ils fassent leurs preuves, et ils échouent souvent.
Tout cela paraîtra bien étrange et bien incroyable aux Externes; c'est la pure vérité pourtant.
Et ici nous finirons par demander :
• — Quelle espèce de magistère spirituel est-ce donc là, quel art de la sainteté, comme l'appellent les Jésuites, quelle méthode pour la réforme des mœurs, quel chemin infaillible vers la vertu et la perfection chrétienne, si difïicile à pénétrer qu'il demeure l'apanage de quelques-uns ?
Le P. Nadal défendant les Exercices, proclamait à bouche que veux-tu qu'ils ne contenaient rien d'étrange.
Rien que Tesprit d'oraison, infus par la grâce de Jésus-Christ en notre minime Compagnie ; esprit, disait-il, qui n'est pas nouveau, mais ancien ; et par conséquent, ni en les Exercices ni dans la Compagnie, il n'y a de nouveauté, mais une rénovation de la grâce antique qui se perpétue dans TEglise du Christ (2).
Mais s'il en est ainsi, que veulent dire ce secret, ce silence, cette initiation mystagogique, cette science réservée, ce petit nombre d'adeptes et d'initiés? N'y a-t il pas ici une illusion, un aveuglement prodigieux, qui fait
(1) Historia Exercitiorum Sancti Pairis Ignatii, p. 263, édit. de Fribourg de 1900.
(2) Censurœ in Exercitia... refutatio (Chrome, t. III, appendlx, p. 552).
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que la Compagnie tourne le dos aux principes les plus élémentaires de la vertu et de la tradition chrétienne ?
Nous avons vu que Saint Thomas de Villeneuve, choqué de ces allures de secte occulte, disait aux Jésuites : Que, pour des chrétiens, il ne devrait y avoir qu'un mystère : l'Incarnation du Fils de Dieu. A notre avis, c'est Saint Thomas qui avait raison. Entre ce ministère secret, alambiqué, ces airs d'envoûtement et de suéé^stion des bons Pères, et les habitudes de rondeur et de simplicité familière qui fleurirent dans l'Eglise jusqu'à ce qu'apparût en ce monde la Compagnie de Jésus, nous n'hésitons pas. Nous préférons le système ancien, éprouvé et traditionnel de l'Eglise. Nous dirons plus. Quand nous repassons par la pensée tant d'écoles d'ascèse et de tendances mystiques qui prévalurent tour à tour dans l'Eglise; quand nous nous peignons en imagination les grandes écoles de spiritualité du Moyen Age; lorsque nous remontons jusqu'aux Pères des débuts de l'ère chrétienne et arrivons à ces grands solitaires de l'Egypte et de la Thébaïde; quand nous songeons à la haute personnalité de ces vieux moines, sans vaine science dans la tête, mais le cœur rempli de tant de charmante modestie, de bonté douce et de vertus : ah ! leur sainteté remplit d'envie. Ces hommes nous paraissent les plus parfaits, les plus heureux et ceux qui ont choisi en ce monde la meilleure part. Et à chacun ses goûts et son plaisir : on n'en discute pas plus que des couleurs; mais pour nous, nous le confessons ingénuement, nous éprouverions plus d'assurance à engager quelque conversation sur la spiritualité, et même à chercher un maître ès oraison parmi ces vénérables saints ermites, qu'à nous mettre sous la direction d'un instructeur pour ces durs Exercices, vraie machine à sainteté, qui soi-disant mènent infailliblement et tout droit à la perfection.
Une controverse sur les Exercices.
De longues controverses se sont engagées au sujet de l'originalité du texte même des Exercices, en dehors de
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la méthode d'application par le directeur, cette évidente nouveauté.
Depuis longtemps, les Pères bénédictins prétendent que le livre de Saint Ignace est un plagiat de VExercitaio- Hum, en espagnol, de l'abbé de Montserrat, Frère Garcia de Cisneros; et ils réclament pour celui-ci une part de la gloire que les Pères de la Compagnie s'adjugent pour avoir bien exploité ce fameux livre. Les Jésuites ont toujours nié cette filiation; et le P. Pierre de Ribadeneira écrivait déjà au P. Giron, Recteur du Collège de Salamanque (1) :
On vient de me remettre la lettre de Votre Révérence en date du 14 avril ; et, bien que je sois fort occupé et fatigué, je réponds de suite, pour satisfaire à la demande que m* adresse Votre Révérence, au nom d'un Collège auquel me lie une si particulière affection.
Ce que le P. Fr. Antoine de Yepés dit et peut écrire ou imprimer au sujet des Exercices de notre bienheureux P. Ignace est une opinion ancienne et fort reçue parmi les Pères de Notre- Dame de Montserrat ; et il y a nombre d'années qu'un Père de ce saint monastère, appelé Fr. Jean de Lerme, m'en a écrit en s'appuyant sur quelques-unes des raisons qu'invoque le Fr. Antoine de Yepes.
A mon avis, il y a deux points à distinguer : le premier, c'est qu'il est fort probable que notre bienheureux Père a eu connaissance à Montserrat du livre ou Exercitatoriüm du P. Fr. Garcia de Cisneros, qu'aux débuts il s'en est servi pour son oraison ou méditation, que le P. Fr. Jean Ghanones lui a enseigné les principes de sa spiritualité, et aussi qu'il a emprunté le titre du livre qu'il a composé ensuite sur les Exercices spirituels au livre ou Exercitatoriüm du P. Fr. Garcia.
Le second point, c'est que le livre de notre Père est très différent dejcelui du P. Fr. Garcia. Matériellement on y traite du même sujet ; mais la façon et la forme sous laquelle on en traite sont tout à fait diverses. Sur l'examen particulier, le temps et les additions pour le mieux faire, sur les points et le mode d'élection, sur les règles de discernendis spiritibus, sur celles qu'il trace ensuite à propos de la nécessité de sentir avec l'Eglise, sur la manière de prier, sur l'exercice des trois puissances à la fin de la quatrième semaine, sur d'autres points encore, on ne trouve absolument rien dans V Exercitatoriüm du P. Fr. Garcia que j'ai en mains. 11 n'est donc pas douteux
(1) Cette lettre a été publiée dans la Chronique générale de l'Ordre de Saint Benoît, par le R. P. D. Antoine de Yepes, t. IV, ValladoUd,
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que ces deux livres sont très distincts et que le second n'est pas pris du premier (1).
Reste à répondre à ce que dit le P. Fr. Antoine de Yepes : que notre bienheureux Père n'a, pu réussir à écrire un tel livre, sans instruction ni connaissance du latin. A quoi je réplique que, lorsque Dieu instruit et éclaire une âme, elle n'a pas besoin d'études ni de latin ; et ce que notre Père a consigné dans cet ouvrage, ce n'est pas pour l'avoir étudié ni appris dans les liwes (2), mais pour l'avoir reçu de Dieu (3> et expérimenté en soi-même. .
Car si, au début, il ne savait pas ce que le Seigneur attendait de lui. Dieu, lui, le savait bien. Il se disposait à faire d'Ignace le fondateur de la Compagnie et le grand patriarche de l'Eglise; il voulait lui fournir un des moyens, grâce auxquels notre Père rassemblerait et agrandirait sa Société et ses fils produiraient tant de fruits dans l'Eglise, comme ils l'ont fait par les Exercices. Voilà la vérité qui se manifeste par les résultats que, de toutes parts et en tant de manières, Dieu Notre Seigneur a daigné tirer de là, comme il est notoire. Car bien que notre bienheureux Père eût sérieusement étudié et puisé dans d'autres livres pour ses Exercices y il n'était pas possible, humainement parlant, que d'idées apprises dans les écoles et d'une réédition de formules de spiritualité et de dévotion usagées, résultassent les changements de vie, la réformation des mœurs et les autres conversions produites par le livre des Exercices de notre bienheureux Père (4), si le Seigneur par une grâce
(1) Là-dessus le P. Ribadeneira est en désaccord avec le P. Watrigant qui, dans son livre, La Genèse des Exercices, démontre, irréfutablement à notre avis, qu'entre l'un et l'autre ouvrage.^ les divergences ne sont pas aussi abondantes ni aussi graves que cela. Redisons-le : la grande nouveauté, dans les Exercices, ce n'est pas le sujet, c'est la méthode, c'est le directeur :
« Chose singulière I dit un écrivain (Hermajîn Müller, Les origines de la Compagnie, p. 38) ; le livre de Gisneros est écrit pour des religieux, et malgré ses broussailles et ses subtilités scolastiques, il provoque l'effort individuel, il respecte la liberté des esprits et des âmes ; celui de Loyola s'adresse à des gens de tous états et de toutes conditions, et ce qu'il exige d'eux, c'est l'obéissance passive. »
Cet auteur est parfois un peu exagéré, mais ici il a parfaitement raison.
(2) L'Ejercitaiorio du P. Gisneros existait en castillan ; Saint Ignace n'avait donc pas besoin de savoir le latin pour l'utiliser.
(3) Cette affirmation, si elle n'est pas une pure formule pieuse, est gratuite et téméraire. Il ne sufñt pas, en un sujet aussi grave, de mentionner au passage et en l'air une sorte de révélation miraculeuse, sans témoins, sans preuves et sans gages. (Les modernes exégètes de la Compagnie se montrent plus exigeants pour l'Écriture Sainte. — Note du traducteur).
(4) Pourquoi pas? Parce qu'un livre a provoqué des conversions ou de bonnes pensées, est-ce une raison de le tenir pour inspiré ?
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spéciale ne leur avait pas accordé de produire de pareils effets (1).
Aussi le Souverain Pontife Paul III, dans son Bref de 1548, où il confirmait et louait les Exercices, dit : « Exercitia spiritualia ex sacris Scriptiiris et vitœ. spiritualis experimentis elicita ; » et le P. Polanco, de qui est la Préface du livre des Exercices, dit : « Hsec documenta ac spiritualia Exercitia quas non tam libris quam ah unctione Sancti Spiritus et ab interna experientia et mu tractandorum animorum edoctus noster in Christo Pater, etc.. composuit (2). Et tel a été notre commun sentiment, à nous tous, les anciens Pères de la Compagnie, qui avons vécu et conversé avec notre bienheureux Père, sans jamais avoir imaginé ou soupçonné autre chose.
Par le livre que je possède du P. Fr. Garcia et par ce qu'on raconte de sa vie, on voit qu'il fut un homme spirituel et un très digne Abbé, réformateur du saint monastère de Montserrat ; il est juste que les novices de cette maison soient formés d'après sa méthode ; et nous, les membres de la Compagnie, devons rendre grâce à Notre Seigneur de ce que notre bienheureux Père, sauvé des eaux et des orages du siècle, soit arrivé à si bon port, ait trouvé un si bon confesseur et profité d'un si bon li^re. Mais ce que Dieu Notre Seigneur a opéré par la suite en lui, reconnaissons-le et remercions-en Dieu, nous de la Compagnie: car tout est son ouvrage, et louange s'en doit à qui l'a fait.
C'est tout ce que je trouve à répondre pour le moment à la lettre de Votre Révérence ; mais je lui demande en charité que ni Elle ni son saint Collège n'oublient votre pauvre vieux et inutile serviteur au saint Sacrifice ni dans vos prières. Rappelez-moi bien fort au souvenir du P. Fr. Antoine de Yepes auquel tous les Nôtres doivent être reconnaissants de la grande piété, de la charité et de la prudence avec laquelle il a communiqué ses doutes à Votre Révérence et veille sur l'honneur de sa sainte maison de Montserrat. Ne devons-nous pas en effet
(1) Il y a bien des manières de la part de Dieu d'accorder une pareille efficacité. Celle que suggère Ribadeneira n'est pas du tout celle de Paul III : on va voir la différence.
(2) Qu'on remarque également la différence entre le langage de Polanco et celui du Pape. A l'expérience de la vie spirituelle et aux Saintes Ecritures, le secrétaire de la Compagnie ajoute, de son autorité privée, l'onction de V Esprit-Saint. Soit, si c'est une façon de rappeler l'incontrôlable action de la grâce. Mais les Pères de la Compagnie ne cessent depuis trois siècles de tirer à eux, de brouiller et de dénaturer ces textes de leurs propres auteurs, pêle-mêle avec les documents pontificaux, pour conclure à une inspiration miraculeuse que rien ne démontre formellement. On notera également ce ton d'adulation qu'affectent à l'égard de Saint Ignace Polanco, Lainez et les autres. C'est lui qui justifie le mot cruel de Paul IV, que les jésuites s'étaient fait une « idole » de leur fondateur.
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vénérer ce monastère, aussi bien pour l'excellence spirituelle qu'il a plu à Notre Seigneur d'y accorder à notre bienheureux Père, que pour la fraternité que tous ses Pères ont témoigné à la Compagnie Tan, si je ne me trompe, 1543. Daigne Notre Seigneur....
Madrid, le 18 avril 1607. — Pedro de Rivadeneira.
La question en resta là durant de longues années. Il semble aujourd'hui que, si les Pères bénédictins Tont laissée peu à peu tomber, les Jésuites de leur côté ont. dû céder aussi beaucoup de terrain dans cette controverse. C'est un Jésuite, le P. Watrigant, qui semble en effet avoir pris à tâche de montrer de nos jours tout ce que Saint Ignace doit à Garcia de Cisneros, non seulement pour l'ordre général des matières, mais même pour les règles, instructions et avis particuliers.
Au reste, la controverse close sur ce point peut renaître un jour à côté; et Ton prétend que si certains papiers du P. Le Fèvre étaient enfin publiés, ils achèveraient d'éclairer d'un jour singulier la question. Espérons que cette publication n'attendra plus trois siècles.
H resterait beaucoup de choses à ajouter.
Le P. Watrigant s'ingénie à montrer, par exemple, qu'à peine y a-t-il une pensée des Exercices qui ne se retrouve dans la littérature religieuse antérieure. Encore se contente-t-il de les confronter avec trois ou quatre des livres similaires les plus connus. Il s'en tient à peu près aux écrits sortis de Montserrat. Sans doute, aurait-il tait une non moins ample récolte parmi les ouvrages en cours à Alcalá, vers 1526, quand Saint Ignace y séjourna. Il faudrait examiner de près, en particulier, certaines éditions du libraire Miguel de Eguia, qui fut l'ami de Saint Ignace
Pour n'en citer qu'une, dans VArt de servir Dieu, du
(1) Il semble qu'il s'agisse ici de Michel Eguia qui fut poursuivi par l'Inquisition quelques années plus tard. L'humaniste Jean de Viergara écrivait en effet, le 9 avril 1533 :
« Nous ne savons rien d'Eguia, sinon qu'il en a appelé de son jugement à Valladolid et qu'il est cité au Conseil. » (Revisla de Archivos y Biblioihecas, t. IV, p. 911).
Ce Miguel eut un frère Jacques, qui entra dans la Compagnie et fut quelque temps le confesseur de Saint Ignace.
Le P. Le Fèvre dit de lui qu'il a fréquenté Françoise Hernández, la fameuse illuminée. Cette amitié fit tapage, èt même scandale: elle nuisit à la réputation de la Compagnie à ses débuts.
Saint Ignace fut très ami cependant des Eguia ; il vécut même quelque
LES CONSTITUTIONS
F. Alphonse de Madrid (1), beaucoup de phrases rappellent textuellement certains passages des Exercices. Le « principe et fondement » se retrouve en partie en tête de ce livre.
D'autre part, il ne serait pas difficile d'accumuler de pareilles réminiscences.
Indiquons-en quelques-unes.
jusqu'à ces derniers temps, toup les Jésuites considéraient comme admis que la prière Anima Christi, qui se lit en tête des Exercices, était bien de Saint Ignace, il est aujourd'hui démontré qu'il n'en est pas l'auteur; car. outre qu'on la trouve dans certains ouvrages mystiques du temps, on en a découvert le texte gravé à l'entrée d'une des salles de l'Alcazar de Séville, au temps de D. Pierre le Cruel au plus tard. Il y avait donc belle heure quand naquit Saint Ignace, que cette prière n'était plus une nouveauté.
Autre fait qui n*a pas encore été signalé : la méditation dite du Royaume du Christ est au moins indiquée dans une lettre de Saint Jérôme :
Imaginez, dit le Saint, que sonne une trompette du haut de ciel, et que voici que surgit des nues l'Empereur armé pour la conquête du monde... Ecoutez donc la proclamation et Tordre du Roi : Celui qui n'est pas avec moi et n'embrasse pas ma cause, est mon ennemi ; celui qui ne recueille pas amc moi, disperse. Rappelez-vous ce premier jour de notre milice, quand je vous enrôlai sous l'étendard de la Croix (2).
temps chez Michel à Alcalá. {Carias y oíros escritos del B. Pedro Fabro, t. I, p. 5).
(1) I>e ce hvre a paru récemment une réédition à Valence. Il est fâcheux que l'éditeur, le P. Fr, Jaime Sala, n'ait pu trouver, comme il le désirait, un exemplaire de la. Doctrine chrétienne du P. Alphonse de Madrid, pour la pubUer à la suite de VArt de servir Dieu : peut-être cet opuscule est-il plus important encore au point de vue qui nous occupe.
(2) Première lettre à Hêliodore.
Un jésuite altemand, le P. Kreiten (dans la revue Sfîmmen ans Maria Laach) croit avoir trouvé l'origine de la méditation du Royaume du Christ dans les romans de chevalerie, très répandus au temps de Saint Ignace. On y rencontre à chaque pas des chevaliers qui s'offrent à conquérir un royaume et à en chasser les infidèles pour le soumettre à leur roi ou à leur empereur, et qui convoquent à cet effet leurs sujets et vassaux. Il cite le cas de Guillaume d'Orange et du roi Louis de France. (Saint Ignace de Loyola, par H. Joly, c. II).
C'eEft une imagination comme tant d'autres. Le parallélisme étroit «ntre le mouvement de la phrase citée de Saint Jérôme et l'allure générale lie la méditation de Saint Ignace nous paraît bien plus concluant.
LES EXERCICES
Paroles qu'on ne saurait lire sans que reviennent immédiatement à Tesprît celles de Saint Ignace; et l'on retrouverait sans doute ailleurs bien d'autres ressouvenirs ou allusions.
Mais à quoi bon insister, puisque, comme nous Tavons assez répété, l'originalité des Exercices est ailleurs. Cette transcendance de la direction, avec son efficace et ses périls. Saint Ignace ne Ta copiée nulle part : et voilà ce dont il est pleinement responsable. Il n'est pas un auteur. C'est un homme : et sa volonté de fer du moins n'a rien plagié.
CONCLUSION
L'esprit de la Compagnie (1).
§ 1. Quelle est V essence de V esprit de la Compagnie ? — § 2. Quels sont ceux qui ont l'esprit de la Compagnie T — § 3. Doutes sur V esprit de la Compagnie.
Il est facile d'entrevoir à présent, d'après tout ce que nous avons dit, ce que peut bien être l'esprit de la Compagnie. On le voit poindre dès la formule de vie approuvée par Paul III. Il se manifeste dans tous les détails de l'histoire de l'établissement de l'Institut. Ses marques caractéristiques éclatent dans la manière d'entendre les trois vœux de pauvreté, de chasteté et d'obéissance.
Les règles substantielles font corps, pour ainsi dire, avec lui. Les Constitutions et les Exercices achèvent de l'éclairer d'un jour très particulier.
Il ne nous reste donc plus qu'à dégager de ces vues partielles l'essence de cet esprit.
Notons seulement, avant d'en venir là, que notre tableau d'ensemble ne sera pas complet encore, lî y manquera certaines touches, concernant les faits particuliers dont l'étude est remise à la seconde partie de cet
(1) Mir a intercalé, dans son œuvre, ce chapitre avant son étude sur les Constitutions et les Exercices ; nous avons préféré le donner comme conclusion à tout ce premier volume. Encore les pages qui suivent ne sont-elles que la critique de documents secondaires. Mais nous nous sommes efforcé de dégager > ailleurs la portée de ce magistral ouvrage. — Note du traducteur.
l'esprit de la compagnie
ouvrage. Mais, bien qu'imparfaite, Tesquisse suffira à donner au lecteur une idée suffisamment exacte d*un esprit désormais impossible à confondre avec celui de n'im- - porte quel autre Ordre religieux.
Quelle est Vessence de l'esprit de la Compagnie ?
Comme préliminaire à cette étude, nous devons mentionner d'abord que cette façon de parler : « Vesprit de la Compagnie », n'est pas tout à fait avouée nî du fondateur ni de son interprête et commentateur autorisé, le Ir*. Jérôme Nadal.
Nous n'a.vons p^s, dit celui-ci (1), de façon de parler parti euculière, mais seulement nos « choses » et nos Exercices ; nous parlons selon le langage commun de l'Eglise et des Docteurs en toute clarté et simplicité. Ainsi notre Père ne disait pas l'esprit de la Compagnie^ mais sa manière de faire ; nous pouvons dire « notre Institut », « notre Religion », etc..
Ce texte est très important.
D'après lui, le fondateur consentait à ce qu'on dît ce notre Institut, notre Religion, nos Exercices, nos choses )v et croyait cette façon de s'exprimer conforme au langage commun dans l'Eglise; mais il ne voulait pas qu'on parlât de « l'esprit de la Compagnie », parce qu'il considérait sans doute que cette expression était étrangère à la bonne tradition ecclésiastique, manquait de clarté et de simplicité, sentait la nouveauté et le particularisme. Et le F. Nadal partageait cet avis.
L'un et l'autre avaient raison.
La différence qu'ils m.ettent entre la « façon de procéder » et r (c esprit » est évidente et légitime. Le procédé ne concerne que l'extérieur, ce qui se manifeste au dehors, sans aller au delà; l'esprit se réfère à un principe, à une force, à une énergie, qui a ses racines au fond des âmes; c'est une essence intime. Une entéléchie, comme l'appellerait Aristote, qui procède de l'activité
(1) Monumenta pedagógica, p. G7C.
CONCLUSION
intérieure et ce informe », au sens scolastique, tous les actes externes. Saint Ignace admettait que la pure manière d'être au dehors fût spéciale, non la forme, la nature, l'essence, l'idiosyncrasie intime de la Compagnie.
Et il n'y a aucune raison de suspecter sur ce point Ja sincérité de Saint Ignace ou de Nadal. Ils étaient guidés et éclairés en cette matière par l'admirable enseignement de l'Apôtre dans son Epître aux Ephésiens :
— Gardez l'unité de l'esprit dans le lien de la paix. Un est le corps, un est l'esprit, comme une est l'espérance de la vocation à laquelle vous avez été appelés; un maître, ^■ une foi, un baptême, un Dieu, Père de tous, qui vit et règne en nous tous et sur toutes choses (1).
Au maintien dans l'Eglise de cette unfté de l'esprit dont parle Saint Paul, répugne un esprit de la Compagnie particulier; et rien n'est plus important pour la chrétienté que de veiller à cette unité du sens catholique, des lois, des institutions et des usages, qui est le lien même de sa constitution intérieure dans la charité.
Mais si Samt Ignace comprit la nécessité de ne pas s'écarter là-dessus du sentiment général, il faut convenir que, pratiquement, son Institut n'a guère, dans la réalité, respecté ce scrupule.
Nous n'avons pas trouvé sans doute dans les écrits authentiques du fondateur, publiés jusqu'ici, le mot incriminé; mais combien de fois ne se rencontre-t-il pas, nous l'avons vu, dans les textes de ses auxiliaires les ^ plus autorisés, de ceux qui passent pour les incontesta- 2i bles héritiers de sa tradition ? i
A commencer par Nadal, qui, oublieux de sa belle 1 déclaration de principe, s'empresse de la démentir ordi- M nairement, dans son langage, en mille endroits 1
C'est au point que lui-même semble avoir voulu nous 3 fournir à lui seul, comme nous Talions montrer, tous T les éléments de la définition de Vesprit de la Compagnie que nous cherchons.
Cette contradiction entre la théorie et la pratique, chez le P. Nadal, ne surprendra personne. Nous en avons relevé et relèverons encore d'innombrables exemples. C'est même un des phénomènes les plus fréquents, en même temps que les plus curieux, qu'ofïre l'histoire du développement de l'Institut. L'idéal et la réalité.
(1) Ephes, IV, 8.
l'esprit de la compagnie
rintention et l'instinct s'y heurtent à chaque pas; et partout nous voyons le mouvement irrésistible, la poussée profonde de la volonté de vivre et de vivre à sa éuise triompher ainsi, dans la Compagnie, des calculs de la réflexion et de la prudence.
Le P. Nadal, donc, est inégalable dans sa façon de parler de cet esprit de la Compagniey renié un jour de clairvoyance.
Ainsi parle-t-îl quelque part ((1) de « se dépouiller de son esprit propre, pour revêtir celui de la Compagnie y> (2) ; de « l'assistance de Tesprit de la Compagnie et du goût qu'en en doit avoir »; de (3) « la confiance en l'esprit de la Compagnie »; et enfin, pour couper court, parlant de lui-même, il nous apprend (4) « qu'il se tint ferme en l'esprit de la Compagnie depuis les Exercices et les vœux simples ».
Ce serait un jeu que de recueillir tout un florilège de textes équivalents dans les écrits de Polanco, de Ribadeneira, de tous les premiers historiens qui vécurent dans la familiarité de Saint Ignace et qui nous parlent de sa vie.
L'expression Vesprit de la Compagnie semble donc avoir été d'un usage couranT dès les origines.
Et elle devint bientôt si ordinaire qu'il n'en est pas de plus fréquente dans le vocabulaire des Jésuites : c'est la formoile classique, sacramentelle, si j'ose dire.
Qu'est-ce donc que cet esprit ? Quels sont ses notes ou caractères constitutifs ? Il n'est pas facile de l'exprimer.
Il y a quelques années, comme nous l'avons dit, le F. Jules Costa-Rossetti, un jésuite autrichien, homme de doctrine et de talent, a publié un opuscule, intitulé justement : L'esprit de la Compagnie de Jésus, en dépit des répugnances exprimées par Saint Ignace. C'est un de
(1) Epist. P. Nadal, t. IV, p. 679.
(2) Id, p. 680..
(3) Id., ib.
(4) Id p. 682.
CONCLUSION
ces mille ouvrages de propagande que les Pères ont multipliés pour faire connaître tant aux Leurs qu'aux Externes ce qu'est l'Institut, un de ceux aussi qui, au lieu d'éclairer ce sujet et de mettre sérieusement les choses au point, les ont davantage embrouillées et décevront le plus tout esprit désireux de porter sur la fameuse Société un avis impartial et compétent.
Le P. Costa-Rossetti prodigue les pages et l'éloquence ; il traite longuement des principes, du caractère et des conséquences de cet esprit mystérieux. Mais, dès les premières lignes, il apparaît trop qu'il considère son sujet dans l'ordre idéal, théorique, plutôt que pratique ou concret. Il envisage cet esprit tel qu'il devrait être, non tel qu'il est. C'est la méthode ordinaire des apologistes de la Compagnie, notamment du célèbre P. François Suarez dans son volumineux ouvrage : Sur la Religion et rinstitiit de la Compagnie de Jésus, qui s'en tient également à ce point de vue idéologique.
A ces auteurs, il importe peu de dévoiler l'aspect historique de la question; à eux s'ouvrent seulement le.ft perspectives de l'euphémisme et du possible.
Dans ces conditions, tant de gros livres et de traités savants sont d'une assez mince utilité. Ce sont des œuvres d'édification, excellentes pour l'exhortation ou la méditation ; elles n'existent guère pour fa critique, pour l'analyse positive des faits. A peine peuvent-elles fournir un cadre assez piquant pour un parallèle entre l'idéal proposé et les documents authentiques. Et c'est à ce point de vue que nous tâcherons de mettre à profit au moins l'un des aperçus fournis par l'étude du P. Costa-Rossetti.
Il définit Vesprit de la Compagnie,
Une certaine façon, déterminée et constante, de penser, de vouloir et de sentir, que possède la Compagnie, provenant de sa nature particulière, et d'où procède une certaine manière d'agir. -
Ainsi, de même qu'on dit de tel ou tel qu'il a l'esprit militaire, l'esprit commerçant, l'esprit sacerdotal, quand ses dispositions intérieures d'esprit, d'âme, de volonté, de sentiments et d'habitudes sont telles que ses actions^ ses paroles et sa volonté correspondent exactement au type, au caractère ou à l'idéal militaire,sacerdotal ou mar-
l'esprit de la compagnie
chand; ainsi, ni plus ni moins, diaprés le P. Costa-Rossetti, t;uand, chez un reliéieux, les idées ou les intentions se conforment habituellement à l'image que nous nous faisons de ce que doit être un jésuite, on peut dire qu'il possède l'esprit de la Compaénie.
Cet esprit inclut donc deux choses :
1° Une disposition intérieure à penser,. vouloir et sentir, propre et spéciale à la Compagnie;
2° Une manière de faire extérieure, habituellement commune à tous ses membres et conforme à ce premier mouvement intime.
Ces deux qualités ou conditions sont nécessaires à la réalisation de l'idéal que nous nous formons de Vesprit de la Compagnie.
Mais encore ? En quoi consiste cette disposition intérieure, raison dernière des paroles, des attitudes et des actes, qui distingue un jésuite de tout autre, soit laïque, soit prêtre, soit religieux ? C'est là justement qu'est la question, et le P. Costa-Rossetti, sur ce point, est assez confus ou reste court.
Par bonheur, nous avons un autre guide compétent et sûr, qui suppléera à ces lacunes : c'est le P. Nadal, dont le P. Polanco, autre témoin autorisé, nous garantit <qu' « il a une grande intelligence de notre Père, Maître Ignace, parce qu'il a beaucoup hanté celui-ci et, semble-t-il, compris son esprit et pénétré, mieux que personne autre que je sache dans la Compagnie, son Institut » (1).
Nadal, vers la fin de ses jours, croit-on, composa .un petit écrit Sur la façon de procéder de la Compagnie. 11 y trace un tableau très poussé de l'esprit de la Compagnie, de ses qualités essentielles, des effets et des manifestations de son caractère propre. Voyons donc ce que nous apprend sur un sujet si intéressani !*înterprète et l'homme de main le dIus actif du fondateur (2).
(1) Epist. p. Nadal, t. I, p. 766.
(2) Ce document a été ¿ublié au tome IV des Lettres du P. Nadal, pp. 614 et suivantes.
(Malheureusement, il n'apporte ici aucune lumière ; Vesprit du lecteur a depuis longtemps dépassé le stade de ces protocoles édifiants.
CONCLUSION
Nous suivrons pas à pas son texte même^ en changeant seulement un peu, pour plusr de clarté, Tordre de ses explications, en passant par-dessus certaines longueurs, maisen commentant, phrase par phrase, ses remarques les plus intéressantes, comme nous avons déjà fait en d'autres occasions.
Commençons par la définition Que donne îe P. Nadaî de l'esprit de la Compagnie :
Une certaine clarté dans le Christ, qui occupe et dirige Tesprit, grâce à une disposition spéciale, en union de charité parfaite, dans l'obéissance à FEglise et au Souverain Pontife (1).
— La formule n'est pas lumineuse. Aussi en donnonsnous en note le texte latin qui n'est pas beaucoup plus clair. C'est un des modèles achevés de cette phraséologie particulière' à la Compagnie, où le poids des surcharges pieuses, partout accrochées hors de tout propos,, finit par étouffer le sens principal. Mais nous allons voir Nadal s'expliquer peu à peu.
L'esprit de la Compagnie est une pleine confiance en la vivacité de Fesprit et en l'union de celui-ci en Dieu avec le Christ, Ainsi celui qui vit véritablement en la Compagnie n'a plus aucun sentiment propre, ne ressent et ne suit plus aucune inclination particulière, mais incline à tout ce que désire son Supérieur.... Ni en sa conscience ni en ses actions, il n'aime à garder aucun secret, en dehors de la confession, qu'il ne puisse confier à son Supérieur.
— Qu'on remarque ici l'espèce de transition ou de déduction qui fait passer le P. Nadal de c< la confiance en la vivacité de l'esprit » à la plus entière renonciation au sens propre et à la plus absolue dépendance vis-à-vis^ du Supérieur.
Notons au surplus que l'exception faite en faveur de la confession est de pure forme, puisque tout
mais sans portée. Combien on préférerait retrouver, à cet endroit, les trois^ portraits, trop dispersés, d'Ignace, de Nadal, son bras droit au dehors, et de Polanco, son porte-plume au dedans, de leur rôle et de leurœuvre 1 — Note du, traducteur). »
(1) Spiritus Societatis charitas in Christo occupens ac dirlgens proprietate quadam spiritus in unione charitatis perfectse atque Ecclesise et Summi Pontificis obedientia. (Epist. P. Nadal, t. IV, p. 618>.
l'esprit de la compagnie
péché et même toute imperfection de quelque intérêt est réservée au Supérieur, et non pas seulement en vue de l'effet sacramentel, mais pour la meilleure direction du sujet, au dire des Constitutions.
Il suit et embrasse la vérité en toutes choses ; en elle il se forme et par elle il se guide en Notre Seigneur.
— Plût à Dieu qu'il en fût ainsi 1 Mais, à supposer que les faits répondent à ce bel idéal, rappelons que pour un Jésuite la vérité dont il s'agit est celle qui lui est communiquée, intimée et interprétée par son Supérieur.
Il propose à toutes ses actions trois principes : divin, ecclésiastique et moral : c'est-à-dire le droit de Dieu, le droit ecclé-^ siastique, le droit moral qui sont intimement unis.
— Ce qu'il faut entendre dans le même sens que, plus haut, la vérité.
Il ne se gouverne pas en tout ex Jure commuai, mais en beaucoup de rencontres d'après les privilèges particuliers qu'il! tient de la Sainte Eglise.
— Voilà un trait plus juste : c'est l'un des points capitaux par où le éouvernement de la Compagnie se distingue dès l'origine de celui de tous les autres Ordres religieux. Tout ou presque tout s'y fait par privilèges, exemptions, sorties du droit commun. Tout y diffère du reste des chrétiens. Le P. Lancicio énumérait déjà 58 points importants sur lesquels la Compagnie voulait, par faveur, ne ressembler à personne, et il y en a bien d'autres.
Il prend un soin et des précautions particulières contre toute nouveauté de doctrine dans l'Eglise catholique et, comme elle, suit l'enseignement commun des Saints et des Docteurs généralement reçus ; il n'embrasse pas d'opinions nouvelles pour les rendre communes, mais il les juge ex communi receptione sans aucune curiosité.
— Comment donc se concilient ces recommandations si sages avec l'appétit désordonné de nouveautés que la Compagnie a manifesté dès l'origine, au point de constituer bientôt un véritable corps de doctrine à l'usageparticulier de la Société ?
Il s'en tient à la façon commune de parler des choses spiri^ tuelles et de toutes choses.
CONCLUSION
— Ceci, tout particulièrement, n'est pas vrai, puisque, de notoriété publique, la Compagnie a une mystique €t une ascèse à elle et, sur presque tout, se fait gloire d'une tradition propre qui comporte ses idées et sa langue.
Il a. la. liberté dans le Seigneur de converser et de traiter avec tous, petits et grands, pour le salut des âmes ; cependant il n'a point de familiarité avec les femmes etiam devotœ. ; mais il use avec toutes d'une gravité paternelle in Christo.
— A cette règle générale, il faut faire une exception, d'après le P. Louis Gonzalez dans ses Actes de Saint Ignace, chapitre X, n° 97 : ce Nous n'avons affaire ni conversation avec les femmes, à moms qu elles ne soient illustres. »
Ces dames et ces messieurs des hautes classes ont exercé, comme on voit, dès l'origine, une puissante attraction sur ceux de la Compagnie.
Il agit avec beaucoup de franchise et de charité à T égard de toutes les autres Religions, en grâce et en vérité, dans le Seigneur, avec elles ; et cela s'étend à tous leurs membres.
— Comme personne n'est juge en sa propre cause, il serait bon de consulter les autres Religieux, pour savoir quelle franchise et quelle charité la Compagnie a déployées de tout temps â: leur égard: Peut-être la réponse s'écarterait-elle un peu de l'optimiste peinture du P. Nadal ?
Il ne demande et n'accepte du monde rien de plus que Notre Seigneur, hoc est, aider les âmes et à cet effet souffrir et mourir, et imiter en tout Jésus Christ.
— Voilà à nouveau un bon désir. Reste à savoir comment il est réalisé.
Quoique Sa façon extérieure de vivre doive être commune à de justes égards, tamen, il mène celle des pauvres ; quant à l'intérieur, il s'efforce avec la grâce du Seigneur d'arriver à une grande perfection.
— Autre bon désir, sans plus.
Il ne doit pas rester oisif ; mais, quand il n'a pas d'occupation spirituelle à l'église ou à la maison, il cherche à gagner quel-
l'esprit de la compagnie
qu'un à Jésus-Christ, et il doit avoir la fin de la Compagnie toujours très présente, devant les yeux de son cœur.
— Conseil- excellent encore; mais il faut partout de la discrétion. Cette vie agitée, cette habitude de battre le pavé, soi-disant à la recherche de la brebis perdue, fut une des pratiques qui d'abord scandalisèrent le plus les contemporains. Sans doute la Compagnie y joint une vie spirituelle intense, grâce aux Exercices spirituels, à l'oraison, aux lecturcb pieuses, etc.; mais il est difficile d'équilibrer les deux préoccupations de manière à ne prêter jamais le flanc d'un côté ou de l'autre aux revanches de la nature.
Il éprouve une inclination spéciale à travailler à la conversion des hérétiques et des infidèles, et il a une lumière spéciale contre ces erreurs.
— Mieux encore. En plus de cette « lumière spéciale », Dieu, d'après le B. Pierre Le Fèvre (1), a accordé aux Jésuites un sens particulier, une sorte de sixième sens, au même usage : « Nous donnant, dit-il, à nous tous de la Compagnie, non seulement des yeux pour découvrir les erreurs, mais même l'odorat, grâce auquel nous les flairons sans les voir. »
Ceux qui, en des temps plus récents, ont parlé du pré^ tendu flair des Jésuites, à dépister les erreurs libérales, ignoraient sans doute les hautes origines de ce privilège olfactique.
Il a la facilité de trouver audience avec Dieu Notre Seigneur en toutes choses, moyennant sa divine faveur et son aide.
— On peut supposer que le P. Nadal parle ici d'une aspiration, plutôt que d'un droit positif à cette audience divine : ce serait autrement de l'orgueil et une témérité très répréhensibie.
Il a un ordinaire désir de souffrir des opprobres, des injures pour le Christ...
— Nous tombons de plus en plus dans l'édification pure, s^ans contrôle possible quant aux réalités.
(1) Carias y oíros escritos del P. Pedro Fabro, t. I, p. 15.
CONCLUSION
11 a une conversation joyeuse, claire, pieuse, facile, familière et commune.
— C'est beaucoup trop de qualités pour que tout et chacun des membres de la Compagnie les possède à la fois
Il observe très particulièrement Tobéissance de Tentendement.
— L'obéissance est bien, en eiïét, cette fois, pour les Jésuites, la vertu souveraine, mère de toutes les autres.
Il observe aussi les cas réservés aux Supérieurs et la coutume de n'avoir pas de secret, en dehors de la confession, qu'il ne puisse révéler au Supérieur.
— Décidément, Nadal est entré dans la voie des aveux î
Il garde une grande indifférence et une pleine résignation à Notre Seigneur, entre les mains et en la personne du Supérieur.
— C'est le point le plus essentiel, la clef de tout le régime; renoncement à tout et pour tout, en faveur de la c( Monarchie ».
Le Général a quatre Assistants... Les Supérieurs locaux et les Recteurs ont leurs Consulteurs, lesquels avisent le Général et le Provincial... Les Provinciaux ont les leurs et avisent le Général, etc..
— Voilà pour la forme extérieure du régime. Le fonctionnement réel en est un peu différent, nous l'avons vu, la volonté du Général l'emportant de haute main, en toutes choses, sur l'avis de ses Assistants, Consulteurs, etc..
Les supérieurs tiennent compte de l'avis de leurs Consulteursmais ils ne sont pas obligés de les suivre.
— Telle est, par contre, la marque très particulière de la Compagnie. Le Supérieur est le maître absolu, la règle vivante, le seul homme, selon le mot fameux, que compte la Société.
La Compagnie a, en plus des Supérieurs, des Syndics qu' observent l'extérieur et des Surintendants qui veillent à
l'esprit de la compagnie
rintérieur ; elle use avec beaucoup de diligence et de fruit de leurs soins pour aider ses membres.
— Cet article des Syndics et des Surintendants est si essentiel que, sans eux, s'effondrerait le éouvernement de la Compagnie.
Les profès promettent, et tous se proposent et offrent de ne jamais rendre moins étroite la pauvreté et la manière de la pratiquer de la Compagnie.
— Nous allons maintenant retomber dans les lieux communs d'édification : il y a entre ces bons propos et la vérité une divergence éclatante ou tout au moins un paralogisme d'explication difficile..
Ils promettent tous qu'ils ne brigueront aucune dignité ni dans la Compagnie ni au. dehors, et qu'ils n'accepteront pas d'y être promus, sinon par ordre du Pape, du Général ou di la Compagnie qui les y oblige sous peine de péché ; mais ni le Général ni la Compagnie n'obligeront à cette acceptation, sans ordre préalable du Pape, etc....
— Il y aurait beaucoup à dire sur cet article. Sans doute l'intention de renoncer aux honneurs et aux richesses généralement attachées aux dignités ecclésiastiques part d'un principe très saint et très bon ; et la manière de se comporter à cet égard des PP. Le Jay, Canisius et autres, aux premiers temps de la Compaiînie. n'a rien qu'on ne doive louer sans réserve. Mais il aurait fallu que cet éloignement de Tépiscopat n'apparût pas compensé par certaines visées, que ne manquèrent* pas d'apercevoir les Pères du Concile de Trente.
L'archevêque de Zaran par exemple, Bresciano, écrivait le 21 octobre 1562 au Cardinal Louis Cornazo (1) :
(( Je puis vous affirmer que beaucoup n'interprètent pas favorablement le fait que ce Père (Lainez) défende une telle opinion ; ils disent que lui et ceux de sa Compagnie visent à se faire Evêques, à force de privilèges, sans assumer les charges de l'épiscopat. »
Ici, finit récrit du P. NadaL
11 a voulu évidemment y réunir et y resserrer les traîti
(1) Le p. Astrain a publié ce fragment de lettre dans son Histoire de la Compagnie, t. II, 1. I, c. X.
CONCLUSION
principaux qui composent à son gré le tableau de l'esprit de la Compagnie. Mais, à examiner de près ces traits, on ne peut s'empêcher de noter la confusion qui résulte de l'ensemble, les contradictions qui éclatent de l'un à Fautre; et si l'esprit de la Compagnie au dire du P. Nadal, consiste en « une certaine clarté dans le Christ qui occupe et dirige l'esprit », il faut convenir, ou que cette ejarté n'est pas celle à laquelle généralement les hommes sont sensibles, ou bien qu'il manque à la description du P. Nadal quelques-uns des traits sincères qu'on y voudrait pour en bien saisir la ressemblance.
Quels sont ceux qui ont Vesprit de la Compagjiie f
Le P. Nadal nous apprend (1) qu'au surplus « le F. Ignace était pleinement dirigé par cette clarté occupante et dirigeante » en quoi consiste l'esprit de la Compagnie. Et c'est bien à croire; car, si le saint fondateur n'avait pas possédé cet esprit, qui donc l'aurait eu ? .
Malgré tout, nous devons faire une remarque. \
C'est que, si Saint Ignace, d'après le P. Nadal, était possédé et dirigé tout entier par cet esprit, comment se í íait-il que le même Nadal nous signale en per- -i sonne toute une série de faits et gestes de Saint Ignace, qui, à l'entendre, ne doivent pas passer pour une tradi- ' tion de la Compagnie ni être donnés en exemple aux Jésuites ? Comment ce grand homme a-t-il pu agir, non pas d'une façon passagère et accidentelle, mais perpétuellement et de coutume, d'une manière que la Compagnie ne peut prendre pour modèle ? Serait-ce que le P. Ignace n'attachait pas, à la pratique et aux directions de cet esprit, beaucoup d'importance pour lui-même ni pour sa conduite ?
Le P. Nadal nous explique, il est vrai, qu'Ignace s'est ainsi comporté par privilège spécial. Quel autre esprit, quelle clarté supérieure l'éçlaîrait et le poussait donc alors? Qui sait? Et une fois sur la pente de ces doutés
(1) Est spiritus Societatis chantas qusedam occupans et dirigens. îta videbatur cuidam Pater Ignatius dirigí XEp. P. Nadal, t. IV, p. 690).
l'esprit de la compagnie
invincibles, qui ne se demandera lequel de ces deux mouvements opposés ou distincts était le plus parfait ? Doiton voir, en l'un plus qu'en l'autre, un eñet de l'esprit de la Compagnie ou d'habitudes et d'inclinations trop humaines ? Et quelle est la part exacte, dans ce singulier dédoublement, et de la nature et de la grâce ?
En tout cas, si Saint Ignace lui-même fut à ce point partagé à cet égard, combien n'a-t-il pas dû être difficile aux autres d'être toujours et en tout éclairés ou guidés par cet esprit ?
Four le mieux montrer, nous parlerons d'abord des Externes.
La position prise par la Compagnie, dans toutes les questions concernant la discipline régulière, est si sin gulière, qu'elle a dû forcément exciter la surprise et souvent la répulsion d'un grand nombre de personnes, particulièrement des moines, juges nés de cette sorte de problèmes.
Les Jésuites arguent de ce que le Pape a approuvé leurs innoyations. Devant cet argument, les uns se sont inclinés, d'autres ont maintenu leur opposition, mais sans se donner, malheureusement, la peine d'examiner ce que contient exactement cette prétendue approbation du Saint-Siège, ni ce que la Compagnie a pu ajouter, retrancher ou changer aux documents pontificaux.
Les plus favorables à la Compagnie ou les plus naturellement bienveillants constatent sans doute la vertu des Jésuites, admirent les œuvres d'un zèle apostolique réel et ardent; mais ce n'est rien prouver en faveur des nouveautés introduites par la Société ni des particularités d'un esprit dont il apparaît si difficile de fixer même les traits essentiels.
Ainsi, presque personne n'a jamais réussi à identifier d'une manière arrêtée et formelle les justes limites du débat.
Tel ou tel s'est vanté souvent d'avoir enfin découvert le véritable esprit jésuitique; à y regarder de près, on voit qu'il s'est trompé.
Prenons un exemple.
CONCLUSION
Les éditeurs des Lettres de Saint Ignace (1) ont noirci des pages et des pages pour démontrer que l'esprit du P. Maître Jean d'Avila était identique à celui de Saint Ignace. Mais, en matière historique, souvent un texte bien clair suñit à jeter bas tout un système échafaudé à grand'peine sur des bases fragiles.
Or, il y en a un ici qui démolit d'un coup tous les arguments artificiellement forgés par ces apologistes.
Le P. Polanco dit formellement dans sa Chronique (2) :
Il semblât au P. Araoz que s'accommoderaient difficilement à r Institut des hommes spirituels, mais formés à leur manière, et qui avaient été nourris du lait d'un esprit différent de celui de la Compagnie, tels qu'étaient les disciples du Père Maître Jean d' Avila. Le P. Ignace y vit aussi de grandes difficultés. Il ne crut pas toutefois que ces sujets dussent être exclus de la Compagnie,. Avec le temps ils pourraient se plier sans doute à la règle de la Société, et, s'ils ne s'y faisaient pas, on les renverrait.
, « Des esprits formés en liberté et nourris d'un autre lait sont difficilement domptés, » écrivait le P. Araoz lui-même à Saint Ignace le 25 octobre 1553 (3).
Et l'expérience lui a donné souvent raison. Les disciples du Père Maître Avila, ni par conséquent le Père, iui-même, n'avaient donc l'esprit de la Compagnie.
De son côté, le P. Antoine de Cordoue écrivait à Saint Ignace, dans une lettre du T"" novembre 1555, à propos . du P. Avila (4):
Je pense qu'il partagera sur peu de points le sentiment de votre Paternité et des Constitutions ; et rien que sur celui de ne pas admettre les femmes, je l'ai toujours trouvé différent.
Cependant, le P. Antoine de Cordoue espérait malgré tout, ou plutôt désirait encore, que le P. Avila entrât , dans la Compagnie c< en raison des gens qui vivent de lui et qui sont nombreux », comme il dit. Saint Ignace luimême affirmait alors que, si le P. Avila se résolvait à entrer dans la Compagnie, toutes les portes s'ouvriraient devant lui comme devant l'Arche d'Alliance. Cependant
(1) Cartas de San Ignacio, t. V, pp. 441 et suivantes.
(2) Chronicon, t. III, p. 375.
(S) Epistolse mîxiœ, t. III, p. 556.
(4) Idem, t. V, p. 59.
l'esprit de la compagnie
ie F. Avila, non seulement ne se laissa point incorporer, mais il semble que ses premières sympathies pour la Compagnie éprouvèrent un p,ros refroidissement : car il y avait découvert des choses qui ne le contentaient pas parfaitement (1).
La même aventure arriva à D. Jean de Cordoue et à d'autres.
Nous avons en main, par exemple, un autre texte considérable : c'est un fragment de lettre du P. Antoine de Cordoue écrite à son Général, le 28 octobre 1554 (2). Il y parle de la marquise de Priego, propre mère de Saint Ignace :
Nous aurions besoin de gagner là*(à Cordoue) la marquise: car, quoiqu'elle soit dévouée à nos intérêts, je crains que ce ne soit en raison du patronage qu'elle exerce sur la Compagnie plutôt que de l'influence qu'aurait sur elle comme sur d'autres l'esprit de la Société. En effet, elle ne se confesse point aux Nôtres et ne traite point de ses affaires avec eux. ,
Dans la même lettre, le P. Antoine de Cordoue se montre peu satisfait de sa propre mère. Doña Catherine Fernandez de Cordoue, femme de beaucoup de piété et de vertu, mais qui, bien que comptant son fils parmi les Pères, ne se montrait pas très attachée au fameux « esprit ». Elle non plus ne se confessait pas aux « Nôtres ». Ce qui indiquerait que, pour avoir le véritable esprit de la Compagnie, il est nécessaire de penser, de vouloir, de s'identifier de tout point avec ses membres. Sinon, rien ne va plus.
Mais il n'y a rien d'étrange à ce que des cœurs nourris en liberté d'un autre lait, comme parle le P. Araoz, aient opposé une certaine résistance à l'infusion d'un esprit aussi exclusif. Le plus curieux est de constater les mêmes répugnances chez les nourrissons les plus authentiques de la Société, parmi les commensaux et les auxiliaires du fondateur. Or, nous en avons pour témoin irrécusable l'éternel P. Nadal. D'après lui, ni le P. Nicolas Boba-
(1) AsTRAiN, Historia de la Compañía, t. II, p. 25.
(2) EpisL mixtœ, t. IV, p. 415.
CONCLUSION
dilla, ni le P. Pascase Broet, ni ie P. Simon Rodriguez, parmi les premiers compagnons de Saint Ignace, ni le P. Jean-Baptiste Viola, ni le P. Adrien Adrians, parmi ses premières recrues, ni quantité d'autres, ne surent rien comprendre à l'Institut et n'eurent jamais par conséquent son esprit.
Etrange, en vérité, semble une pareille lacune, chez de& hommes qui contribuèrent à la fondation de la Société, reçurent d'elle des charges importantes, fondèrent des Collèges, régirent des Provinces !
Et pourtant, sans aucun doute, il en fut ainsi.
En effet, d'api ès la longue description donnée tout à l'heure, on a vu que l'ogprit de la Compagnie comporte un ensemble d'idées difficiles à concilier dans la théorie et plus encore dans la pratique, du moins pour la généralité des hommes. La « clarté » dont parle le P. Nadal, pouvait donc lui sembler telle; pour la plupart des autres, tout cela demeurait d'une obscurité et d'une confusion terribles.
Nadal prétend bien que le P. Ignace du moins se dirigeait grâce à cette lumière, mais nous avons vu dans quelle mesure; et le Saint lui-même faisait d'autre part au P. Ribadeneira des aveux intéressants. Car, durant le& premières années après sa conversion, il rechercha passionnément les spirituels dont il pourrait apprendre la manière de s'y prendre pour arriver à la sainteté; mais il n'en trouva que deux ou trois avec qui il put s'entendre et cessa conséquemment de poursuivre ses recherches.
Ainsi, d'après son propre témoignage, sa façon d'entendre et de pratiquer la spiritualité, était assez particulière.
Et c'est encore la conclusion qu'on peut tirer des doutes, des polémiques, des plaintes, des procès que suscitèrent les procédés des premiers Pères, non seulement avant la fondation de la Société, mais après; ce que confirmerait la façon extraordinaire, anormale, dont il fut procédé à l'établissement de la Compagnie. Sans parler de mille autres événements qu'il serait trop long de rappeler ici une fois de plus.
D'où il résulte que cet esprit difficile et rare, que Saint Ignace en personne eut grand'peine à former et à garder en lui, ses compagnons devaient avoir plus de mal encore à l'acquérir.
Saint Ignace, sans doute, fut, non seulement le chef et
l'esprit de la compagnie
le éuide, mais aussi l'initiateur, l'inspirateur, l'éducateur de tous les siens. Mais, s'il put les diriger en leurs entreprises, les pénétrer de certains de ses principes, les plier à diriger leurs œuvres selon ses vues, il n'est pas arrivé, au moins dans la plupart des cas, à leur transfuser entièrement sa pensée. Non licet omnibus adiré Corinihum. disaient les anciens. Réussir à faire dépouiller à tous tout le vieil homme pour revêtir le nouveau de cette « clarté » peu commune, était une entreprise au-dessus des forces humaines.
Et effectivement, lorsqu'on s'efforce de pénétrer dans la pensée des personnages qui prirent part à la fondation de la Compagnie et à son développement initial ; lorsqu'on examine la mentalité de? principaux personnages de la Société naissante, Lainez, Salmerón, Polanco luimême : le seul qui en reflète pleinement l'esprit, le seul qui l'entende de tous points, l'applique et le réalise, on voit que ce fut le P.Nadal. Les autres, qui plus, qui moins, ou n'y ont rien compris du tout, ou n'en furent pas entièrement possédés ou ne le suivirent qu'en partie, avec des lacunes, des retours, des conditions et des inconséquences perpétuelles. Cela peut étonner à première vue; mais c'est l'évidence même pour quiconque est un peu familiarisé avec la lecture des documents originaux.
Mais poursuivons cette étude, et après les premiers compagnons, voyons leurs successeurs : ce ne sont pas des Jésuites vulgaires, ce sont les Préposés généraux euxmêmes, qui manquèrent souvent par la suite du véritable esprit de la Compagnie.
Il est évident que, de cette vérité, on ne saurait apporter ici des preuves tangibles et apodictiques ; mai^ les indices abondent, qui suffisent à notre dessein.
Voyons d'abord le successeur immédiat de Saint Ignace.
D'après les témoignages les plus authentiques, ie P. Jacques Lainez parla et agit souvent d'une façon clairement et ostensiblement étrangère à Tesprit de Saint- Ignace.
CONCLUSION
C'est le P. Louis Gonzalez de la Gamara qui raconte, comme nous Tavons déjà vu (1) :
Le P. Ribadeneira m'a conté que le P. Ignace traitant d'une affaire importante avec le P. Lainez et celui-ci insistant un peu trop sur son avis, notre Père lui dit :
— Alors, prenez vous-même la Compagnie et gouvernez-la.
Si bien que le P. Lainez demeura court et se tut.
Ce désaccord assez vîf entre Ignace et Lainez sur le gouvernement de la Compagnie ne laisse pas que d'être assez notable. Sans doute, nous ne savons sur quoi portait la discussion, et il faut se garder de l'exagérer; mais la vivacité même des paroles, dans la bouche d'un saint dont, on vante partout l'empire sur soi-même et l'humilité, indique suffisamment la gravité, soit de Tafíaire en cause, soit de la divergence de vues, et sans doute des deux.
Nous avons reproduit par ailleurs une lettre plutôt rude adressée par le P. Jean de Polanco au P. Lainez, d'ordre de Samt Ignace, où on lui intime avec une hume mordante :
Ne vous fatiguez pas à donner votre avis sur le gouvernement de la Compagnie : car on ne vous le demande pas, et moins encore aujourd'hui que précédemment, la façon dont vous vous acquittez de votre charge n'ayant pas augmenté votre crédit en ce genre d'affaires.
Si ces gentillesses n'impliquent pas une divergence de vues de jour en jour plus profonde entre le fondateur et son ancien compagnon, conseiller et ami, on se demande ce qui peut justifier l'insolence voulue de ce style épfs- [olaire.
Divers historiens ont prétendu, il est vrai, que, bien que Saint Ignace n'eût pas désigné avant sa mort son successeur, son choix s'était très clairement manifesté sur la personne de Lainez, son fils de prédilection ; mais cette supposition ne tient pas debout.
C'est le contraire qui est vrai.
Quelques années avant de mourir, le fondateur, étant tombé malade, eut à se préoccuper de la question ; et ne trouvant pas dans son entourage quelqu'un qui le
<1) Memoriale, p. 104.
l'esprit de la compagnie
satisfît entièrement à cet ééard, il fit rappeler des Indes le P. François Xavier. Malheureusement la lettre arriva trop tard. L'apostolique missionnaire était mort. Déçu dans son espoir, le P. lénace renonça à désigner le futur Général, soit qu'il ne jugeât personne capable de remplir à son gré cet office, soit pour ne pas prendre sur lui la responsabilité de ce choix, soit pour d'autres causes qui sont restées le secret de Dieu.
, Au P. Jacques Lainez, succéda le P. François de Borgia, homme admirable à mille titres, que l'Eglise a placé sur ses autels; mais on a non moins de raisons de douter qu'il ait incarné d'une façon bien authentique l'esprit originel de la Compagnie.
Il est notoire, en effet, au témoignage de tous ses historiens, qu'avant àe s'affilier à la Compagnie, il hé^ sita beaucoup. Il inclinait à entrer dans un Ordre plus rigoureux et plus propice au recueillement. Il se décida enfin, mais sans renoncer à ses inclinations premières Il aimait la solitude, se détachait, dès qu'il le pouvait, des affaires et des hommes, de telle sorte que contraint de quitter sa cellule, il s'en éloignait à regret et, pour ainsi dire, ne cédait qu'au cas de force majeure, parce que l'exigeait sa fonction.
Le P. Nadal écrivait à ce sujet à Saint Ignace, le 15 mars 1554 (1) :
Il (l'archevêque de lolède) témoigne du respect au P. Prançois ; mais il dir que nous le promenons à travers l'Espagne comme une tête de loup.
Or, le P. Astrain, dans son Histoire de la Compagnie^ interprète ainsi le mot ((2) :
Or peut dire que la présence du P. François était l'ultime et définitif recours auquel on en appelait dans toutes les difficultés. L'archevêque Siliceo l'entendait bien ainsi, quand il disait à Tolède au P. Nadal que le P. François était la tête de loup que nous promenions par toute l'Espagne pour épouvanter nos ennemis.
(1) EpisL P. Nadal, t. I, p. 234.
(2) Astrain, Historia, t. II, c. VII, p. 105.
CONCLUSION
Cette ¿lose est aussi déplaisante que peu fondée. La tête du loup, une fois mort, n'épouvante plus que les enfants. Tels n'étaient pas certainement les adversaires de la Compagnie. C'étalenr des hommes, qui n'avaient pas froid aux yeux et qu'aurait fait rire ce. genre d'épouvantaiL
C'est Correas, dans son Refranero, qui plutôt nous donnera le sens vrai de ce mot de l'archevêque Martin Siliceo :
« C'est la tête du loup ! se dit quand on offre][ou qu'on fait une chose en réclamant d'autrui une autre chose en retour. Locution proverbiale, qui vient de l'usage qu'ont les Jouvetiers, dans les campagnes, quand ils ont abattu la bête, de promener ec de montrer sa tête, dans les quatre ou cinq villages d'alentour, pour avoir un prétexte de faire une quête. Les gens riches et ceux qui possèdent des troupeaux leur donnent quelque chose pour leur peine.
Que les Pères de la Compagnie aient ainsi promené le F. François, en ce temps-là, de ville en ville, pour montrer à toute l'Espagne cette bonne prise du nouvel Institut, lui attirer des amis et des prosélytes, faciliter la fondation de leurs Collèges, etc., c'est l'évidence, et elle n'a pas besoin de démonstration pour qui connaît tant soit peu l'histoire des débuts de la Société en E.spagne.
Voici d'ailleurs un autre texte sur Saint François de Borgia, tiré de la récente édition des Monumenta histórica Societatis Jesu : il est du P. Nadal :
Comme (1) je lui disais (au P. François de Borgia) que c'était la volonté de notre Père qu'il ne s'infligeât point tant de pénitences et de disciplines, il me répondit tout ému :
— Vous ferez si bien que je m'en irai à la Chartreuse.
Ce qui montre qu'il n'était pas tellement affermi dans sa vocation et, par conséquent, pas si pénétré de l'esprit de la Compagnie que certains biographes voudraient nous le donner à croire.
Sur la doctrine mystique du P. François de Borgia, il y aurait enfin beaucoup à dire. Qu'il sufïise de remarquer qu'en général ses principes de spiritualité se
(1) Episf. P. Nadal, t. III, p. 583.
l'esprit de la compagnie
rapprochaient davantage de ceux de Técole franciscaine, qui avait présidé à sa formation, que de celle de? Jésuites. Et ceux-ci ont toujours fait si peu de cas de la doctrine de leur troisième Général, que ses livres sont tombés dans le plus profond oubli, même et surtout au sein de la Compagnie. Personne ne les lit ni ne les cite plus depuis longtemps.
11 s'ensuit qu'il serait bien d-ifficile de faire passer Saint François de Borgia pour un modèle ou un parfait représentant de l'esprit de la Compagnie. Il est certainement le dernier de cette catégorie, s'il ne l'en faut pas exclure tout à fait.
Le quatrième Général de la Compagnie fut le P. Everard Mercurian.
Celui-ci du moins posséda-t-il le fameux « esprit » ? Si peu, hélas ! qu'il faillit être déposé, et qué force mémoires furent adressés par les siens au Pape Grégoire XIII contre sa personne et son gouvernement. Sans doute, il réussit à se maintenir; le seul fait d'avoir eu pour opposants, non pas de mauvaises têtes, mais des gens de poids et de haute conscience, suñit à mettre en doute sa parfaite conformité avec l'idéal de la Compagnie (1).
Tout ceci n'est rien d'ailleurs, au prix de ce oui nous reste à dire du P. Claude Aquaviva.
Celui-ci avait été élu sous les plus heureux auspices. Il était jeune, appartenait à une famille aristocratique de Naples; d'une vertu reconnue et éprouvée, il avait exercé avec succès divers supériorats. Même ses dispositions pour le gouvernement s'étaient montrées telles, et de si bonne heure, que le P. Ignace en personne, à ce que l'on raconte (2), l'avait désigné, à la suite d'une révélation surnaturelle, pour le généralat.
(1) Le P. Ribadeneira parle de ces dissensions intestines dans ses Glorias y triunfos de la Compañía en sus persecuciones.
(2) Monumenta Ignatiana, Series quarta, t. I, p. 510.
CONCLUSION
Tout alla bien durant quelques années : pas une plainte; personne qui trouve à redire à sa manière de faire.
Plus tard s'élevèrent de grands troubles, de violentes tempêtes. Mais il en sortit à son honneur, en défendant le principe d'autorité, base du gouvernement de la Compagnie. Sur sa vie privée et sur ses actes publics, sur son administration ou sur ses vertus, sur ses Lettres ou sur ses Instructions touchant les points les plus délicats de l'Institut, tous tombent d'accord jusqu'à cette époque sur sa fidélité à l'esprit du fondateur et à l'idéal de i^a Société.
Mais les choses à la fin se éâtèrent.
Beaucoup de ceux qui l'avaient le plus efïicacement aidé à réprimer les précédentes révoltes commencèrent à douter de lui et à suspecter ses intentions. En tête, venaient deux des quatre Assistants que lui avait donnés la Congrégation générale lors de son élection : le -F. Paul Hoffeo, homme insigne par les vertus et par la science, colonne du catholicisme en Allemagne, et le P. Manuel Rodríguez, portugais, également distingué par ses qualités et par ses talents, qui avait bien mérité de la Compagnie en apaisant certains troubles survenus dans sa patrie.
Un de leurs gros griefs, du point de vue de l'esprit de la Compagnie, était de voir le P. Claude Aquaviva trop attaché à l'étude de Saint Basile et de Saint Bernard.
Le Général avait sans doute oublié l'avertissement que lui avait donné naguère le P. Nadal : il n'avait pas laissé là les Saints Pères et les autres auteurs ecclésiastiques de l'antiquité chrétienne, pour se contenter des Constitutions, comme livre de chevet. Crime impardonnable ' Il revenait à ses anciens errements
Ce goût périlleux pour des lectures étrangères à la Société causait aux deux Assistants les plus vives inquiétudes. Une réunion des procureurs s'étant tenue à Rome sur ces entrefaites^, ils rendirent compte de leur souci et demandèrent si ce n'était pas le cas de convoquer la Congrégation générale pour examiner cette affaire et déposer en bonne et due forme un Général compromis sur un point aussi vital que celui de la légitimité et de l'authenticité de l'esprit qui l'animait
Les Procureurs délibérèrent sur cette proposition, on passa au vote. Mais les voix s'équilibrèrent à une près.
l'esprit de la compagnie
Aucune décision ne fut prise, en raison de Tambiguité d'un certain nombre de suffrages.
L'embarras consistait en ceci que plusieurs répon&es portaient que la convocation de la Congrégation générale n'était pas nécessaire actuellement. Si bien qu'il semblait du moins établi qu'elle pourrait s'imposer plus tard. Les PP. Hoffeo et Rodríguez se contentèrent de ce premier succès et y virent le gage de leur victoire définitive.
Poursuivant leur campagne, ils commencèrent par soumettre la délibération à l'examen de trois canonîstes de renom, étrangers à la Compagnie. Ce qui constituait de leur part une des plus stupéfiantes démarches qui pouvait, à son tour, porter atteinte à l'esprit de la Compagnie. Aussi ne s'est-elle jamais renouvelée.
Les arbitres décidèrent qu'en effet la convocation de la Congrégation générale ne s'imposait pas; mais que \a nouvelle réunion des Procureurs, dans les trois ans, devrait décider l'affaire. La paix se rétablit à peu près sur ces bases.
Tout tint donc à cette décision, légitime ou non.
Grâce à cette sentence des avocats, dit Sacchini, la question fu^ résolue. Mais le P. Claude, de peur que les Procureurs ne remportassent et ne répandissent dans leurs provinces une opinion peu favorable à son égard et le soupçon que l'autorité du Chef suprême de la Compagnie s'exerçaix d'une manière peu utile au bien commun, entreprit de se justifier auprès de chacun d'eux, en dehors des Assistants. Ce qui lui fut d'autant plus facile que le grief invoqué reposait sur des apparences futiles. Car comment un Supérieur de religieux alimenterait-il son esprit autrement que par la lecture des Saintes Ecritures et des Saints Pères ? Et la confirmation des institutions de la Société ne devait-elle pas être cherchée aux sources même qui leur avt ient donné naissance ?
Là-dessus, conclut le P. Sacchini, tout en soulignant la différence du point de vue entre le P. Claude Aquaviva et ses accusateurs, le Général congédia les Procureurs satisfaits, non sans leur promettre d'apporter un remède à la situation dont se plaignaient les Assistants (1).
(1) Sed Claudius ne procuratorum quispiam de supremo Societatis capite in Provinciam suam parum utilem auctoritati bonoque publico opinionem referet, cunctis seorsum, sine Assistantibus, convocatis, purgandum sese putavit : quod facillimum factu fuit, cum res adeo
CONCLUSION
Ce récit n'a pu manquer de surprendre le lecteur. N'est-il pas extraordinaire que le simple fait de voir leur Général lire Saint Basile et Saint Bernard ait pu émouvoir à ce point deux esprits de la valeur des PP. Hofíeo et Rodríguez ? Ne l'est-il pas davantage qu'un pareil motif de mise en accusation ait pu être pris à ce point en considération par l'Assemblée des Procureurs
Au surplus, les raisons qu'invoque le P. Claude pour se justifier apparaissent-elles bien sérieuses ?
Dire que l'Institut a ses racines dans la doctrine des Saints Pères ne semble guère évident. Pour ce qui touche à Saint Ignace, on peut contester hardiment qu'il ait jamais lu Saint Basile, ou Saint Bernard, ou aucun des grands écrivains ecclésiastiques de l'antiquité chrétienne, en vue d'y chercher un conseil ou une confirmation pour l'établissement de la Compagnie. Saint Ignace aimait peu les livres. Lui-même le dit. En écrivant les Constitutions, d'après ses biographes, il n'avait sous la main que les • Evangiles et l'Imitation. Enfin, les règles de sa Société n'ont rien à voir avec la tradition monastico-religieuse, comme nous i'avons surabondamment montré.
Le P. Claude Aquaviva promet en outre de porter remède à la situation.
Quel remède? Ne lira-t-il plus les Saintes Ecritures, et relèguera-t-il au grenier Saint Basile et Saint Bernard ? Ne convient-il plus d'y chercher la confirmation des Constitutions? Etc..
Ou bien l'expérience n'a-t-elle pas achevé d'éclairer le Général sur l'esprit qui anime d'une part la Bible et les Saints Pères, de l'autre la Compagnie?
Cette dernière supposition semblera injurieuse et absurde, concernant un homme de la valeur d'Aquavîva; mais quel moyen de sortir de la difïiculté d'une façon plus favorable pour lui ^
iutili suspicione noteretur. Nam qua decebat religiosorum Prsepositum, nisi Sacrarum Scripturarum et Patrum lectione pasci ac doctrina imbui ? Instituta enim Societatis inde petita, inde confirmanda. Addidit de dissensione inter Assistentes, jubens Isetos securosque discedere, nam se remedium efficax admoturum, iis verbis et congressibus privatis cognita, magisque et probata singular! virtute Glaudii atque prudentia, hoc etiam Isetiores in suas quisque digressus provincias etc.. (Sacchini, Historia Societatis Jesu, p. V, lib. X n» 64.)
l'esprit de la compagnie
Doutes sur Vesprit de la Compagnie.
Au terme de cette longue étude sur ce que la Compagnie elle-même, documentairement, professe sur Tesprit qui l'anime ou la doit animer, je ne sais, pour finir, quelle idée le lecteur se sera faite lui-même sur Tespritréel de la Société. Sans doute aura-t-il tiré cette conclusion que c'est tout au moins un esprit confus, difficile à saisir, et plus encore à définir.
Malgré tout, ou nous nous trompons fort, ou, du milieu même de ce chaos d'impressions, deux idées émergent avec évidence. Tune positive l'autre négative.
La note positive, c'est cette espèce de couleur sui generis de toutes ou de presque toutes les qualités que le P Nadal attribue essentiellement à l'esprit de la Compagnie. La note négative, c'est une certaine absence de chaleur spirituelle qui devrait animer cet ensemble de qualités et qui leur manque.
Or, ce défaut de chaleur surtout, cette froideur ou cette sécheresse est une des marques les plus caractéristiques de toute la réglementation de la Compagnie. Le P. Astrain (1) dit de Saint Ignace que certains l'ont peint :
Dépourvu complètement de cette, belle richesse de cœur qui attache si fort en un homme.
On peut discuter Taiïirmation ; il est certain du moins que cette belle richesse de cœur ne resplendit pas d'une façon bien extraordinaire dans les Constitutions. Ce qui domine dans l'Institut, c'est l'ordonnance, c'est la règle, ce sont les mille précautions de la prudence humaine, ou, si l'on veut, chrétienne; il y manque l'élan de la vie, un peu de ce souffle du Ciel qui traverse les autres Règles, celle de Saint François d'Assise par exemple. Et ce défaut ne manque pas de se faire sentir jusque dans l'esprit de la Compagnie.
Or, il faut bien marquer ici que l'absence ou la présence de cette douce chaleur céleste n'est pas une chose
(1) Historia de la Compañía, t. I, p. 644.
CONCLUSION
indifférente ou àe moindre importance, en fait de législation chrétienne ou religieuse
Notre Seigneur Jésus-Christ l'a rappelé, dans ce discours dit de la Cène qu'on ne louera jamais assez et qui est comme le testament laissé par le Sauveur à ceux qui professeront sa loi au cours des siècles (1) :
Je vous donne un commandement nouveau : c'est de vous aimer les uns les autres comme je vous ai aimés; et que tous reconnaissent que vous êtes mes disciples à cet amour que vous vous porterez les uns aux autres.
Tel est le précepte fondamental et presque unique de la religion chrétienne :
Si bien, dit Saint Paul (2), qu'en vain vous accumuleriez les dignités et les prérogative : si la charité vous Cait défaut, tout ne vous est rien.
La foi, ajoute-t-il, est un don excellent, l'espérance aussi ; mais le plus grand de tous est la charité.
Ét Saint Grégoire le Grand, à propos justement de Constitutions à établir, proclame que dans l'ordre chrétien, toute disposition qu'on prend, non seulement doit s'accompagner de charité, mais que la charité seule la consolide (3).
11 n'est pas d'autorité qui vaille ni de commandement vraiment légitime hors de là. C'est l'essence même du christianisme.
Et, certes, nous ne prétendons pas que cette vertu fondamentale soit absolument absente de l'Institut ni de ses lois. Mais elle n'y brille pas d'un pareil éclat que dans les autres règles monastiques. C'est d'elle qu'il est le plus rarement question dans les Constitutions. Il suffit de les lire pour s'en convaincre. Et telle est notre conviction à cet égard que, de cette indigence originelle, découlent pour nous toutes les confusions fâcheuses ou les contradictions manifestes que nous avons signalées au cours de ce long tableau de l'esprit de la Compagnie.
Sans doute, ce ne sera pas l'avis unanime, et ce n'était
(1) Saint Jean, XIII, 34 et 35.