DE CRASSUS
La situation de César par rapport à Pompée et à Crassus s'était dessinée, elle était beaucoup plus nette qu*à Tépoquc du consulat. Après le départ de Cicéron pour l'exil, il s'était rendu en toute hâte dans sa province*, et avait déployé un génie militaire que n'avait guère fait pressentir son ancienne campagne de Lusilanie*. Prenant la défense des tribus gauloises alliées de Rome, il avait chassé de la Gaule les Helvètes cl le roi germanique Arioviste^ L'année suivante, en 57, il avait combattu les tribus belges du nord-est de la Gaule ; il venait de remporter sur les Nerviens une éclatante et décisive vicloire^
Ces succès étaient si brillants que, peu après le retour de Cicéron', le sénat vota en l'honneur de César des actions de grâces qui devaient durer 15 jours; jamais on n'avait accordé des actions de grâces aussi longues, pas même en l'honneur de Pompée*. César avait à Rome, dans le sénat, des ennemis personnels qui poussaient la haine jusqu'à désirer sa mort' ;
') CaBs., B. G., i, 6. 7. Plut., Cœs., 14. 17.
*) Plut., Cxs , 15 et seq. Vell., 2, 46. Suet., Cœs,, 25. Fier., 3, 10. ^^K 6, 17.
^) Cœs., B, G,, 1, 7-54. Liv., ep., 103. 104. Oros., 6,7. Front., Strat., ^» 11, 3.2, 1, 16. Dio C, 38, 31-50. Plut., Cœs., 18. 19. App., Celt., 1. ^^-17. Zon., 10, 6.
N Cais., B, G., 2, 1-35. Liv., ep., 104. Oros., 6, 7. Dio C, 39, 1-4. ^^^UCa?*., 20. App.,Cc/t., 1. Cic, Prov. cons., 13, 33.
*) Cic, Prov. cons., 11, 26. Balb,, 27, 61. Cf. Cic, Fam., 1, 9, 14.
') Caps., B. G. y 2, 35. Cic, Prov. cons., 10, 25 et seq. Pis., 25, 59. 19, ^•Ba/6.,27, 61. Suet.? Cœs., 24. Dio C, 39, 5. Plut. Cœs., 21.
362 LA DISSOLUTION DE LA RÉPUBLIQUE [lY, 16
mais pendant l'hiver de 58-57, qu'il avait passé dans la Gaule cisalpine', il avait su exciter le zële de ses partisans, en leur rendant des services pécuniaires, en prenant sous sa protection ceux qui voulaient bien se donner à lui*. Ce fut bien pis encore pendant Thiver de 57-56; il vint d'abord en lUyrie' , puis dans la Gaule cisalpine, séjourna àÂquilée^, à Ravenne', et enfin à Lucques. A Ravenne il avait vu Crassus; Crassus s'était plaint de Pompée et de Cicéron *, avec qui il ne s'était réconcilié que pour la formel A Lucques. il reçut 200 sénateurs, et un grand nombre de magistrats; on vit à Lucques jusqu'à 120 faisceaux'; parmi ces magistrats se trouvaient Q. Métellus Népos', qui allait prendre le gouvernement de l'Espagne, l'ancien préteur Appius Claudius'^, qui allait en Sardaigne, enfin Pompée; il était parti de Rome le 11 avril, donc peu de temps après le vote du sénatus-consulle de agro campano ; le prétexte de son voyage était d'aller en Sardaigne où l'appelaient ses fonctions de directeur de Tannone, il faisait un simple détour pour venir passer à Lucques ".
La conférence fut secrète, mais elle eut un résultat immédiat : devant César Pompée et Crassus se réconcilièrent, on forma un nouveau plan de politique générale. César avait intérêt à ce que son plus dangereux adversaire, L. Domitiiis Ahenobarbus, n'arrivât pas au consulat, car son premier acte eût été de classer les deux provinces de Gaule parmi les provinces prétoriennes pour 54, et de les enlever à César; il fut alors décidé que Pompée et Crassus prendraient le consulat pour Tannée 55. Pompée espérait reconquérir par le consulat son
«) Plut., Cœs., 20. Zon., 10, 6. Suet., Cœs., 23.
3) Caes., B. G., 2, 35. 3, 7.
*) Cic, Vat., 16, 38. Schol. Bob., p. 324.
») Cic, Pam.j 1, 9, 9.
«) Cic, Fam,, 1, 9, 9.
") Plut., Cic, 33. Cross., 13. Cf. Dio C, 39, 10.
») Plut., Cœs„ 21. Pomp,, 51. App., 6. c, 2, 17. Zon., 10, 6.
») Cf. Cic, Ptfm., 5, 3. Dio C, 39, 54.
'0) Cf. Cic, adO. /V..2, 6, 6.
") Cic, ad 0. fr , 2, 6, 2. Fam., 1, 9, 9
*«) Suet., Caes,, 24.
ÎV, 4€] lA coNFêHEifct vr. ujcouEs 363
KRcien prestige' ; Crassus espérait se Faire donner une province qui lui permettrait de faire briller ses talents militaires éclipsés par ceux de Pompée et surtout par ceux de César. César s'engagea Rassurer leur élection en donnant de nombreux congés à ses soldats au commencement de l'hiver; les comices devraient être retardés jusqu'à cette époque; de leur CiMé Pompée et Crassus devraient faire en sorte pendant leur consulat que les provinces de César lui fussent conservées pour cinq nouvelles années"; Crassus avait encore pour mission de ramener Clodius sous la main de Pompée', et Pompée devait rappeler à Cicéron' les engagements qu'il avait pris envers César par l'intermédiaire de son frfere Quintus avant son retour de l'exil".
A Rome la lutte continuait entre Cicéron et Clodius. Peu de temps après l'acquittement de Sex, Clodius', mais avant le Il avril, puisque ce jour-là Cicéron était parti pour un voyage', le grand orateur présenta la défense do M. Cœlius Rufus; c'était au moment des grands jeux". Rufus avait été accusé de violence en vertu de la loi Plautia', k l'instigation de Clodius et de sa sœur, la trop célèbre veuve de Q. Métellus Celer, pour des motifs personnels; le principal prétexte avait été fourni par l'affaire des députés alexandrins'"; Rufus fut cité devant le tribunal extraordinaire du préteur Cn, Domitius Calvinus", qui avait été organisé sur la demande de M. .^Emilius Scaurus. En défendant son client (Crassus aussi le défendît)'*, Cicéron ne manqua pas de lancer
') et. Dio C, 39, 24-26. Dio G. ne mentionne pas la conférence de Lucques.
>) Plut., Cxs., 24. Pomp.,51. Crass., 14. Cat. min., 41. App., b. c, 2, 11»
') Cf. Cic, Har. retp., 24, 51. «H., 8, 21. 29, 79. 32, 88.
*) Cic , ad Q. fr., 2, 6, 2. Pnm., 1, 9, 9.
•) Cic. Fam„ 1,9,9. 1, 9, 12. Cr.ndQ. /V..2. 3, l.Vrav.com., 18,43.
•) Cic, Car(.,32, 78.
') Cic, ad. 0. fr., 2, 71 . Cf. 2, 6, 2.
•) Cic, Cxl.y 1, 1.
•) Cic.CiB/., I, 29, 70.
••) Cic, Cxi., 10, 23.
") Cic., Car, 13, 32. Cf. nrf Q. fr., 2, 3. 6.
■») Cic, Cxi , 8. 18. 10, 23.
de cruelles injures à Clodius et à sa sœur^ Clodius, qui venait de présider les grands jeux en qualité d'édile, et qui avait provoqué des désordres en y admettant des esclaves', se vengea de Cicéron, en utilisant contre lui une déclaration que venaient de faire les aruspices au sujet de certains prodiges; la déclaration était tout aristocratique, Clodius s'en servit quand même. Les aruspices avaient déclaré que les dieux étaient particulièrement irrités contre Rome, parce que Ton avait profané des lieux sacrés [loca sacray. Dans une assemblée Clodius interpréta la réponse des aruspices ; ils avaient fait allusion à la reconstruction de la maison de Cicéron^; en qualité d'édile Clodius avait la surveillance des lieux sacrés, son interprétation prenait donc un caractère officiel. Cicéron revint le 6 mai"* pour défendre Milon devant le peuple dans le ras où Clodius maintiendrait son accusation, mais elle fut abandonnée ; il saisit l'occasion d'une délibération sur certaines exigences des publicains pour attaquer de nouveau Clodius avec violence. Clodius menaça Cicéron d'un procès pareil à celui qu'il avait dirigé contre Milon [diei diclîoY; le lendemain quand les consuls eurent fait leur rapport sur la déclaration des aruspices — ne pas confondre avec le rapport de locis sacris ^ — Cicéron prononça le discours de hamspicum responso^; il s'efforça de prouver que les dieux avaient plutôt à venger les impiétés dont Clodius et ses partisans s'étaient rendus coupables*. Clodius ne fut guère ébranlé par ces paroles ; sans tenir compte des décrets répétés par lesquels le sénat défcodait do toucher à la maison de Cicéron*®, encouragé par sa réconciliation avec Pompée**,
») Cic, Cœl., 11, 27. 13 ot seq. 32, 78. I
'•«) Cic, Har. resp., li, 22 et seq.
•^) Cic, Ilar. resp,, 5, 8 et seq.
V) Cic, Har, resp., 5, 9. DioC.,39, 70.
=) Cic, ad Q. fr., 2,7, 1.
*) Cic, Har. reap., 4, 7.
') Cic, Har, resp., 5, 10. 6, 11.
•) Cic, Har. resp., 1, 1. 4, 7. Cf. Ascon., p. 69. 70.
•) Cic, Har. resp., 11, 22. 14, 30 et seq. 16, 34 et seq. 47, 37 et seq.
•®) Cic, Har. resp., 8, 15.
«•) Cic, Har, resp., 24, 51.
'«OHFÉHENCi; DE LUCyliES ;J65
Clodius vint de nouveau essayer de démolir les nouvelles coQslruclioa ; Miloa le repoussa *.
Quand Cicéron pronoiii;a son discours sur les aruspices , il n'avait encore rieu re(;u ' de son frfere Quintus, chargé par Pompée de lui rappeler ses engagements k l'égard de César'; pendant son voyage du 11 avril au 6 mai il avait la plus haute idée de sa situalion personnelle dans l'Klul'; co fut alors qu'il écrivit sa fameuse lettre krbîstorienL. Lucceius' pour le prier de célébrer ses hauts faits et ses souHrances*. Quiulus ne lui avait pas encore écrit. Mais le 13 mai on remarque que Cicéron a reçu l'averlissemenl dont il avait élé question à Lucqucs'; ce jour-là on devait discuter — Cicéron l'avait luimême demandé — la question de l'ager cumpanus; or Cicéron se retira à Antium et fut heureux d'apprendre que la discussion avait été abandonnée ^ Nous le voyons ensuite faire du zèle* ; il contribua pour sa part il faire voter par le sénat deux résolutions eu faveur de César : ou lui accordait 10 lieutenants, ce qui ne se faisait jamais que pour les généraux chargés de fonder une nouvelle province; le trésor se chargeait de payer la solde'" de quatre légions, que Césai- avait levées de sa propre autorité en grande partie chez les Transpadans de droit lalin". La conduite des sénateurs prêtait à rire : ils rendaient à César aux frais du trésor l'argent qu'il leur avait distribué pour les acheter". Il était du reste assez naturel que l'État payât lui-même les frais de l'entreprise qui allait lui donner le coup de mort. César marchait droit en avant; les aruspices l'avaient prédit : les divisions des opti-
') Dio C, 39, 20.
*) Cf. Cic, Har. resp., 24, 5"2.
') QcPam., I, 9, 9. ') Cf. Cic, llar. retp., 8, 17.
•) Cf. Cic, ad 0. fr., 2, 6, 2. ad AU., 4,6, A. 4,9,2. 4, 11, 2, T) Cic, Fam., i, 9, 10.
•) Cic. ,adQ., fr,, 2, 8, 1.2, ») Cf. Cic.Fom , 1,7,7. 1, fl, 10. Au., 4,5.
■•) Cic, Prou. cons,. Il, 28. Fam., 1, 7, 10. BM., 27, 61. Dio C, ^,25.
") PiuL, C»J., 21.
mates devaient amener la chute de la république et la tyrannie d'un dictateur*.
Les optimales regrettaient amèrement les avantages nouveaux accordés à César; ils résolurent de préparer sa chute quand on discuta les provinces qui seraient données aux consuls non encore élus de 55 ^ Cicéron prononça à ce sujet son discours de provinciis cofisulartbus après les ides de mai% ou plutôt au commencement de juin; la discussion dut être présidée par Philippus^ et Philippus n'eut les faisceaux qu'en juin, Marccllinus les ayant eus en janvier. On comprit alors l'importance de la loi Yatinia qui avait donné à César la Gaule cisalpine jusqu'au 1®^ mars 51. On pouvait lui enlever la Gaule narbonnaise, province qui lui avait été donnée en plus par le sénat; mais un consulaire ne pouvait pas prendre possession de la Narbonnaise tant que César resterait maître de la Cisalpine et qu'il l'occuperait avec ses légions; quant à la Cisalpine on ne pouvait la lui enlever qu'au !«' mars 51; le consul de 55 à qui elle serait donnée se trouverait sans province pendant les deux mois de janvier et février', ce qui était contraire à la loi Cornélia. P. Servilius Vatia Isauricus proposa de donner aux consuls de 55* les provinces de Macédoine et de Syrie qui seraient retirées à Gabinius et à Piso ; en défendant cette proposition, raisonnable d'ailleurs, Cicéron ne fut pas encore soupçonné d'avoir des préférences pour César', on crut qu'il se vengeait de ses ennemis Gabinius et Piso. Ces deux personnages s'étaient du reste tellement compromis * qu'il avait déjà été question en 57 de donner leurs provinces aux consuls de 56*; Gabinius avait demandé ensuite des actions de grâce en son honneur, on les avait refusés le
0 Cic, Har. resp,, 19, 40. 25, 54. 27, 60. *) Cic, Prov, cons., 2, 3. 7, 17. 15. 36. ') Cic , Prov. coftf ., 6» 14. 7, 15. Cf. avec ad Q. fr,, 2, 8, 1. *) Cic, Frow cons.j 9, 2J.
^) Cic, Prov. cotis., i5, 36.
*) Cic, Prov. cons.f 1, 1.
) Cic, Prov. cons,, 8, i8 et seq. 17, 40 et seq.
") Cic, Prov. cons.y 2, 4 et seq. 4, 9 et seq. Pis,, 16, 37. 17, 41. Stst., 33. 71 . 43, 93.
•) Cic, Prov, cons.y 6, 13.