LA TYRANNIE
à Jupiter Laliaris en un lieu dès longtemps consacré à Jupiter, au mont Albain ' et le roi de Rome présida les fériés latines, comme chef de la confédération. On ne peut dire avec précision jusqu'oii s'exerçait la suprématie de Rome ; on sait seulement que Tarquin prit la'ville volsque de Suessa Pometia ' et fonda les colonies de Signia et Circeii ^ C'est donc au sud que la domination romaine s'étendait le plus loin dès ce moment; au nord le Tibre, à l'est l'Anio la bornaient. Le domaine propre de l'Etat romain devait, d'après ce que nous savons des classes de Servius, avoir au moins 20 milles carrés (allemands) et n'a guère pu dépasser 30 milles carrés*.
Un Etat si puissant n'a pu être exclusivement agricole; il va de soi que Rome et le Lalium faisaient un grand commerce maritime ^ C'est là ce qui ouvrit la porte aux influences helléniques de la Sicile et des cités de l'Italie méridionale, Cumes et Veiia surtout. De Cumes seraient venus au temps de l'un des Tarquins les oracles sibyllins qui obtinrent une autorité officielle et apportèrent à Rome le culte grec.
C'est laque Tarquin le Superbe banni se réfugiai Velia et Rome étaient unies par de vieilles relations religieuses, d'oii l'opposition du culte national [sacra patria) au culte étranger [sacra perecjrma ou sacra qreca"^). Les Phocéens aussi en abandonnant Yelia seraient entrés dans l'embouchure du Tibre sous Tarquin et auraient conclu un traité de paix avec les Romains^; en fait il y eut un traité de cette nature entre Marseille qu'ils fondèrent etRome^ Strabon constate la res-
1) Dion., /i, 48.
2) Cic, f^eUcp., 2, 2i. Liv., 1, 53, Dion., 4,50. Strab., 5, 3, \.
*) M. Lange évalue à cent mille ùines la population romaine, soit huit mille cinq cents pères de famille et vingt-cinq mille combattants, et lui assigne un domaine de vingt à trente railles carrés, soit mille trois cents à deux mille kilomètres carrés. Les propriétés de ces huit mille cinq cents pères de famille comprenaient cent soixante-dix mille jugères à peu près, soit huit milles carrés; le reste comprenait les propriétés des autres habitants, les pâturages et les terrains non cultivés. [xN. D. T.]
=) Cf. Dion., 5,66, 6,88.
«) Liv., 2, 21. Dion., 6, 21.
') Cic, p-o, ^a\h., 24, 55. Val. Max., 1. 1, 1.
*) Justin, -43, 3.
») Justin., i3, 5. Diod., 14, 93.
semblanco des images phocéennes, marseillaises et romaines d'Alhènè', et les Phocéens firent connaître à Rome l'Artémis d'Éphèse'. Les Romains entrèrent aussi en relation avec la métropole, rilellade. La tradition do l'ambassade des fils de Tarqiiin à Delphes ^attesle^ Comme d'ailleurs l'Élrurie s'hellénisa aussi à cette époque, il est clair que la culture hellénique put aussi venir d'Llrurie à Rome; de là une tradition qui, tout en faisant venir Jarquin de Tarquinies, vit en lui le fils de l'exilé corinthien Démarate*; elle exprime ainsi qu'il apporta avant tout la civilisation hellénique". On peut donc admettre que Tarquin le Superbe, après son expulsion, s'enfuit d'abord dans la ville hellénisée de Cœre^, d'autant plus que cette yiUe était unie à Rome par de vieux liens religieux. D'autre part si dans les récits l'influence hellénique a été rejetée dans l'ombre par l'influence éirusque, la faute en est à la réaction aristocratique qui suivit la chute de la tyrannie et atteignit toute l'œuvre des Tarquins. L'Etat affaibli à l'extérieur abandonna la navigation pour se consacrer de nouveau exclusivement au labourage. De plus les colonies grecques de l'Ralie méridionale succombaient sous l'effort des invasions samnites''; leurs rapports avec Rome furent troublés tandis que le contact pacifique avec FEtrurie continua*.
Malg'ré cette réaction les résultats de Tinfluencc hellénique dans la période royale restent manifestées par l'adoption de divinités g-recqnes; — parla tradition qui rapporte au temps des Tarquins la substitution d'images anthropomorphiques des dieux aux symboles usités jusqu'alors*; — par l'opposition entre la simplicité du culte de Numa et la pompe du culte des Tarquins prouvée pari éclat des jeux'° et la construction de
1) Strab., 13, 1, 41.
2) Strab., 4, 1, 5.
3) Cic, de Rep., 2, 24. Liv.,1, 56.
*) Polyb., G, 2, Liv., 1, 34. Dion., 3, 46 et seq,
°) Cic, de^Rep,, 2, 19, 31.
«),Liv.,;i,'60.
^) Liv., 4, 44. Diod., 12, 76.
») Cf. surtout Liv., 9, 30.
^) Varr., ap. Augustin., de Civ. Dei, 4, 31. Plut, ^'wna,8.
'") Liv., 1,53.
I, o] LA TYRANNIE 77
divers temples (dont l'un celui do Diane sur l'Aventin passe pour une imitation du sanctuaire de l'ArLémis d'Ephèse*, centre d'une fédération religieuse) ; — par la base timocratique de la constitution de Servius, constitution qui renferme des traits nationaux, mais est imitée d'un modèle grec, comme l'indique le mot qui désigne la nouvelle division du peuple classis (y.A-^jT'.;) ; — par la disposition militaire analogue à la vieille phalange grecque pour la forme et l'armement, la base étant du reste commune (voir-ci-dessus); — par l'analogie des systèmes de poids et mesures et des monnaies; — enfin, par les traditions helléniques sur l'origine de Rome et d'autres cités latines.
D'ailleurs ou ne peut omettre Pinfluence étrusque; il est très croyable que les Étrusques furent les maîtres des Romains dans l'art de construire; l'emploi d'ouvriers étrusques' lors de la construction en style étrusque [?'atio tuscanica) du temple du Capitole; l'achèvement de la statue de Jupiter par un artiste étrusque^ ; la commande d'un quadrige,... faite à Véies, pour le temple du Capitole* ; les jeux [ludi RomaniY institués par Tarquin dans le grand cirque pour honorer les divinités du Capitole, où les « pères » avaient des places réservées ^ ; toutes ces importations peuvent provenir indirectement de la Grèce, mais par l'intermédiaire des Etrusques ; enfin, en tout cas l'haruspicine (examen des entrailles des victimes) employée concurremment avec les règles augurâtes pour les affaires officielles est une importation Etrusque.
Rome s'agrandit et se fortifia sous les quatre derniers rois d'une manière qui correspondait à l'accroissement de son domaine. Ancus Marcius permit aux nouveaux citoyens de s'établir sur l'Aventin, permission dont ils usèrent peu, nous l'avons vu. C'est à lui qu'on attribue la fortification du Jani-
') Liv., 1, 45. Dion, 4, 25, Sti'ab.,4, 1, 5. 2)Liv.,l,56.
■^)Plin. n. h. 35, 45, 17.
*) Plut., Po-pl, 13. Plin., u. h. 28, 4, 10. Fest., s. v. Ratumena, p. 274. ^) Cic, dï Rep., 2, 20. Liv., 1, 35. Ps. Ascon, p. 148. Cio., in Verr. accus., 5, 14, 36.
^) Liv,, 1, 35, 50-
cule' sur la rive droite du Tibre; il l'aurait relié h\o ville, située sur la rive gauche, par le pont Sublichis'-, incontestablement plus ancien. A l'époque desTarquins, l'Esquilin et le Viminal furent ajoutés à la ville, par Servius, dit-on^ L'ensemble de la ville aux sept collines (elle porta ce nom de bonne heure)'* comprenant non seulement les sept parties du septimontium primitif, mais sept collines" (Capilolin, Palatin, Quirinal, Cœlius, Avenlin, Esquilin, Viminal), fut entouré d'une nouvelle muraille, et, à l'est, d'un haut retranchement avec fossé [agger servii Tullii)\ cette entreprise est attribuée à Tarquin l'Ancien'"', à Servius Tullius'ouà Tarquin le Superbe ^ Il n'est pas nécessaire d'admettre que tout l'espace ait été dès lors couvert de maisons; le contraire serait plus vrai. La disposition naturelle du sol qui ne comportait pas de fortifications de moindre étendue, le pressentiment de la grandeur future de Rome amenèrent à donner aux murailles un développement égal à celui d'Athènes' ou de Yeies^". Cet agrandissement de la ville imposait un agrandissement du •pomerium^^ ^ c'est-à-dire de la route contiguë au mur qui séparait la ville de la campagne au point de vue des auspices. Nous ne savons pas mieux l'étendue du nouveau pomeriiim, mais nous savons qu'il ne suivait plus exactement le mur, comme dans la cité {iirbs quadmta) de Romulus (delà son nom de pomeriiayi), En effet l'Aventin était à l'intérieur du mur, mais hors an pometium^'.
Le développement terrestre de Rome devait avoir son image dans le domaine divin; la force et la grandeur de l'État romain, l'unité récente de la cité plébéio-patricienne se réflè-
0 Dion., 3, 45. Liv, 1, 33.
2) Plut.,3'Hm. 9.
3) Dion., 4, 13. Liv., 1, 41. Strab., 5, 3, T. *) Cic, ad Au., G, 5,2.
") Ovid., Trist.,i, 5,69.
6) Liv., 1, 36, 38. Dion., 3, 67.
') Dion., 4, 14, 9, 68. Liv., 1, 44.
8) Plin., n. h., 3, 9, 67.
3) Dion., 9, 68.
'»j Dion., 12, 21.
>'j Liv., 1, 44. Yarr., 1. 1., 5.. 143. Fest., p. 249 f. Plut., Rom., 11.
i^^Gell. 13, U.
I, O] LA TYRANNIK 79
tent dans le culte des dieux du Capilole (nullement étrusque). La construction du temple du Capi tôle, voué par Tarquin l'Ancien', commencé par Servius", achevé par Tarquin le Superbe ^ consacré seulement par le consul M. J. Horatius Pulvillus* est étroitement liée aux autres entreprises de la dynastie des Tarquins. Elle devait substituer à l'unité sévère, quoique susceptible de développement, du vieil état patricien fondé sur la famille, une unité moins forte il est vrai, mais plus capable de perfectionnement, celle de la cité plébéiopatricienne et lui donner l'expression religieuse indispensable à la conscience des hommes du temps. On n'avait pas détruit la vieille organisation du peuple en trois tribus, on ne détruisit pas davantage leur culte public qui, outre Yesta, s'adressait à Jupiter, Mars et Quirinus; on n'institua pas non plus un culte entièrement nouveau, on le rattacha aux anciens cultes sabins de Jupiter, Junon, Minerve, honorés dans le vieux Capitole (capitoiii/m vêtus) sur le QuirinaV\ Le g-rand dieu des Latins et des Sabins, Jupiter, devant être l'objet principal du nouveau culte, Junon et Minerve étant déjà honorées par les deux races, le choix de ces divinités ne pouvait blesser le vieux peuple patricien dont on g^lorifiait les dieux. Les divinités moins illustres à qui Titus Tatius avait dressé des autels au lieu où devait s'élever le temple du Capitole, se kiissèrent exproprier par les aug-ures*^, à l'exception du dieu Terme' identique à Jupiter. Le culte de Jupiter, Mars et Quirinus avait jadis témoigné de l'union de la famille politique des Ramnes et des Tities, du peuple romain des Quirites. Maintenant le culte de Jupiter, Junon et Minerve, représentait l'unité de l'Etat romain agrandi, de la nation romaine qui se formait; il contribuait à la consolider. Le Capitole fut un symbole de grandeur future ; dans la croyance du peuple, la
') Dion., 3, G9.Liv., 1,38.
S) Tâc.Hist., 3,72.
^) Dion., 4, 59. Liv., 1, 55. Cic, ilc Bep.. 2, 20, 24.
4) Teic, Hist., 3,72. Plut., PopL, 14.
5) Varr., 1. 1., 5,158.
«) Serv., adAen., 9, 4i8. Dion., 3, 69.
fi^ LA I^OYAUTÉ [I^ 5
destinée de Rome s'attacha' à la durée du culte du Capitole', qui resta dans toutes les i>hases de son évolution ultérieure le centre religieux de l'État.
') Liv., 1, 55.
-) Liv., 5, 51,