Histoire intérieure de Rome jusqu'a la bataille d'Actium. Tirée des Roemische Alterhümer de L. Lange
Les transformations de l'état social, les factions qui étaient nées au sein de la noblesse après la deuxième guerre punique, devaient conduire à la ruine du régime aristocratique, par conséquent amener la chute de la constitution républicaine dont l'existence était liée à celle de la noblesse. Mais la solide organisation de la constitution, et les instincts conservateurs de la majorité aussi bien chez le peuple que chez la noblesse, devaient retarder le succès de la révolution. Elle n'aboutit qu'à la suite d'attaques réitérées contre la domination des nobles; il fallut pour la faire triompher l'action incessante des factions rivales qui finirent par provoquer de désastreuses g'uerres civiles.
Ti. Sempronius Gracchus' livra le premier assaut: il était l'ainé des fils de Ti. Sempronius Gracchus, censeur en 169; sa mère était l'illustre Cornélie, la fille du premier Africain. Il était encore jeune quand il perdit sou père, alors il accompag^na son beau-frère P. Cornélius Scipion Emilien dans sa campagne d'Afrique ; un des premiers il monta à l'assaut de Carthage ; il fut ensuite le collèg-ue de son beau-père, Appius Claudius Pulcher, dans le collège des aug-ures'; grâce à ses relations avec ces deux g'rands personnages, il put se faire sur la situation de l'Etat une idée tout à fait indépendante de la manière de voir qui dominait dans le parti des optimales.
') Plut., Ti. Gr., 1 et seq. App., b. c, 1, 9. Diod., 34, 24. Dio C, fr. 83 B. Liv., ep., 58. Flor., 3, 14. Oros., 5, 8. [Aur. Vict] Viv. ilL, 64. «) Plut., Ti. Gr., 4.
4 LA DISSOLUTION DE LA RÉPUBLlyUE [IV, 1
Sa popularité date de sa questure auprès du consul C. Hoslilius Mauriuus (137)'. On lui fit honneur de ce qu'il y avait d'honorable dans le honteux traité signé avec les Numautins, on lui attribua surtout le mérite d'avoir sauvé l'armée'. Le traité fut rejeté : c'est à ce sujet que Ti. rompit avec le parti des optimates' ; il s'éloig-na de Scipion Emilien qu'il trouvait trop modéré'^; A. Claudius Pulcher, politique passionné" et partisan des solutions radicales, eut toutes ses sympathies.
Dans le cercle des hommes d'Etat auquel appartenait Gracclius, on avait constaté depuis longtemps que le peuple, sur lequel reposait la constitution de l'État, était bien différent du peuple primitif, en vue duquel on avait réglé les institutions politiques de Rome. A la tète delà première classe de Servius s'était formée une caste de capitalistes ; ils s'entendaient avec les nobles, et exploitaient l'état au mieux de leurs intérêts. En bas, dans la sixième classe, le nombre des prolétaires et des affranchis s'était considérablement augmenté ; il s'était formé là une tourbe, qui parfois servait le parti de la noblesse, mais le plus souvent s'attachait aux démagogues ambitieux rejetés par les optimates. Restaient les cinq autres classes : elles comprenaient les paysans libres, parmi lesquels s'était recrutée l'armée romaine, qui avaient soutenu l'Etat, dans les périodes de crise, par le tributum devenu depuis inutile; c'était pour eux qu'avaient été institués les comices par centurie et par tribu ; or, les citoyens qui les composaient avaient diminué dans des proportions très inquiétantes, et de plus, comme les citoyens des colonies et des villes libres, ils s'appauvrissaient de jour en jour ^
Les causes de cet appauvrissement doivent être cherchées dans les changements sociaux qu'avait produits l'extension de la conquête, et aussi dans la politique des nobles à l'égard des simples citoyens et des sujets.
0 Plut., Ti. Gr.. 5 et seq.
») Plut., Ti. G,:'. 7.
') Cic, Brut., 27, 103. Ilar. resp., 20, 43. Vell., 2, 2. Dio C, f.. 83 B. Flor., 3, li. Quintil., 7, 4, 13. Gros., 5, 18. *) Plut., Ti. Gr., 7.
^) Cic, Brut., 28, 108.
*) App., 6. c, 1, 7. 9. Plut., Ti. Gr., 8 et seq.
IV, \] TI. SEMPROXIUS GRACCHFS S
Les riches, possesseurs do VAge?' publiciis, avaient été portés de tout temps vers la grande exploitation agricole ; avec leurs capitaux, qui s'augmentaient rapidement, ils achetaient des terres. Le Romain n'estimait que la fortune foncière, il méprisait même le commerce et l'industrie. Or on put acheter très facilement des biens fonciers *, au second siècle, après la deuxième guerre punique, qui avait ruiné les paysans de l'Italie*. Certains n'avaient pas honte d'employer des moyens coupables pour étendre leurs propriétés : ils profitaient de l'absence des paysans retenus par le service militaire pour mettre la main sur leurs fermes '\ La noblesse avait essayé, pendant quelque temps, de lutter contre la disparition des petites propriétés, en faisant des assignations, en fondant des colonies ; mais les petites propriétés ainsi constituées avaient bientôt le sort des autres; elles étaient ruinées du reste par la concurrence des latifundia, leur rendement devenait de moins en moins productif \ En effet, les grandes propriétés étaient exploitées par des esclaves ; on les préférait aux hommes libres, parce qu'ils n'étaient pas tenus au service militaire ; leur travail était d'autant plus économique qu'on les employait en plus grand nombre, et qu'on les entretenait fort mal. Ainsi pas de concurrence possible entre les grands propriétaires et les petits cultivateurs ; il était même plus avantageux pour ces derniers d'acheter le blé que de le produire. A la fin du vi" siècle on ne pouvait plus guère citer d'exploitation de ce genre donnant des bénéfices, témoin ce fait de C. Furius Chresimus, qui fut accusé de magie par l'édile Sp. Postumius Albinus, parce qu'il faisait plus produire sur ses terres que ses voisins ^.
Malgré la loi Licinia, qui avait cherché à empêcher l'emploi des esclaves pour la culture, le nombre de ces derniers s'était augmenté d'une manière effrayante pendant la période précédente. Après la conquête de Sardaigne par le consul Ti. Sem-
') App., b. c. 1, 7. Plut., Ti. Gr.. 8.
2) Liv., 31, 13.
3) Sali., Jug., 41. App., h. c, 1, 7. 18.
4) Pline., n. h., 18, 6, 35.
5) Pline., n.h., 18, .6, 41 et seq.
G LA DISSOLUTION DE LA RÉPIIU-IOrE [IV, I
proniiis Graccims en 238 ' , on vendit tellement d'esclaves que l'expression sardi vénales devint proverbiale''. On en fit venir aussi de la Gaule cisalpine en si grand nombre que Rome se crut obligée d'en interdire le commerce avec ce pays, parce qu'il faisait passer trop d'argent entre les mains des Gaulois, ennemis de la république, 229 ^ Après la seconde guerre punique on en tira d'Afrique ; bientôt après les campagnes de Ligurie furent de véritables chasses aux esclaves, on en acheta aussi en Grèce, sur le marché de Délos. Les esclaves devinrent si nombreux en Italie qu'ils purent se révolter ; il y eut des conspirations sérieuses organisées par eux à Rome et sur différents points de l'Italie en 217*, 198 % 196'"', 18o"; on fit une loi, lex fabia de plagiariis, 183% pour défendre de s'approprier les esclaves fugitifs; enfin, pour punir les esclaves rebelles, on imagina des espèces de pénitenciers [ergastula) qui furent d'abord organisés en Sicile , puis dans toute l'Italie. Dans ces établissements on forçait les malheureux à travailler aux champs avec les menottes et les fers aux pieds ^
L'introduction des esclaves dans les travaux agricoles amena une autre conséquence pour le paysan libre : chassé de sa demeure et de son domaine, il ne put trouver à s'employer comme mercenaire au service des possesseurs de latifundia. Il ne lui resta plus que deux ressources : s'enrôler, ou venir à Rome grossir la masse du peuple. Dans les camps le paysan redevint barbare, à Rome il s'abandonna à la paresse, et s'habitua à compter sur la générosité de l'État et des nobles ;
') Liv.,41, 28, 8.
') Fesl., p. 322; Aur, Vict. s'est trompé, \'ir. ilL, 57.
') Zon.. 8, 19.
*) Liv., 22, 33. Zon., 9,1.
°) Liv., 32,26. <'i).,32. Zon.. 9, 16.
*) Liv., 33, 36.
•) Liv., 39, 29. H.
) G est une loi criminelle antérieure à l'établissement de la première qusesdo perpctm qui est de 149; il est très problable qu'elle était une loi consulaire, et avait été présentée par le consul de 183, Q. Fabius Labeo, dont il a été question plus haut. [N. D. T.]
^) Plaut., Most.. 17. Ter., Phorm., 249. Plut., Ti. Gr.. S. Liv., ep., 50 Pline., n. A., 18.3,21.18, 6, 36. Colura. 1, 8., 11, 1.