‹ Histoire intérieure de Rome jusqu'a la bataille d'Actium. Tirée des Roemische Alterhümer de L. LangeChapitre 31 sur 175 · IV, 12] LE CONSULAT DE M. TULLIUS CICÉRON · texte numérisé non relu

IV, 12] LE CONSULAT DE M. TULLIUS CICÉRON

tonlativG faite dans ce sons, celle de Sylla, avait élu décisive. Il ne faut pas chercher non plus dans cette loi les preuves d'un essai de conciliation entre les partis : tout dans cette loi est visiblement dirigé contre Pompée', contre Faustus Sylla et contre d'autres oplimates'. Le véritable auteur do la loi, César, avait voulu doux choses : il savait qu'en parlant de la loi agraire, il provoquerait une agitation démocratique; d'autre part la loi n'était qu'un prétexte^ pour amener rétablissement d'une magistrature exceptionnelle; par la durée de leurs fondions les magistrats nouveaux seraient plus puissants que les magistrats annuels; et s'ils étaient habiles et entreprenants, ils pourraient s'attribuer, par-dessus la tète dos consuls, la direction dos grandes aiïairos de l'Etat. César surtout devait profiler de la loi; il serait nommé décemvir et trouverait facilement le moyen de réaliser ses projets d'ambition, d'abord en ce qui concernait l'Egyple '.

Le parti démocratique croyait sincèrement que la loi serait votée ; Rullus avait déjà fixé l'époque à laquelle on vendrait l'ager d'Italie et celui de Sicile ; l'opération devait se faire au mois de janvier '. Rullus échoua devant l'opposition de Cicéron ; or Cicéron avait le plus grand désir d'être populaire, il aurait donc soutenu la loi au lieu de la combattre, s'il avait reconnu qu'elle pouvait réellement favoriser les classes populaires. Son collègue C. Antonius soutint la proposition de Rullus •"'; mais le 1" janvier, aussitôt que le sénat fut réuni, Cicéron prit la parole pour combattre la loi agraire'', il prononça le premier discours de lege agraria^] dans ce discours il traça son programme politique: il voulait être un consul populaire % mais il voulait aussi défendre, ou plutôt

'j Cic, Leg. cujr., 2, 9, 23. 2, 23,62. 1, 4, 13.

'-) Id., ibid., 1, 4, 12. 2, 22. 59 et seq.

') Id., ibid., 2, 6, 15. Cf. Fam , 8, 65.

') Id., ibid.,\,i, 1. 2, 16, 41 et seq.

'") Id, ibid., 1, 2. 4.

•■') Plut., Cic, 13,

') Cic, ad AU., 2, 1, 3. Pis., 2, 4. Fam., 1, 9, 12.

8) Gel!., 13, 24. 4. Charis., p. 95 K.

'') Cic, Leg. agr., 1,7, 23.2, 3, 6.

262 LA DISSOLUTION DK L^ nÉPUBLTOUE [IV, 12

relever le prestige du sénat {auctoritas senatus^). Le tribun L. Ceecilius Rufus se déclara aussitôt disposé à faire opposition-. Il ne fut pas nécessaire d'en venir là. Cicéron réunit une assemblée [contio] et prononça un second discours ; on y relève des critiques de détails qui dépassent la mesure et ne sont pas justifiées ^, mais le jugement que porta Cicéron sur 'l'ensemble de la loi est exact ; le peuple se laissa persuader et attacha moins d'importance au vote de la loi. Les démocrates prétendirent alors que Cicéron la combattait au nom des possesseurs qui avaient reçu des assignations à l'époque de Sylla \ Cicéron prit une troisième fois la parole, et prononça devant le peuple son troisième discours de lege agraria; on y retrouve la même exagération dans la critique des détails ■' ; mais il prouva que la loi devait être, au contraire de ce que Ton prétendait, très favorable aux possesseurs Syllaniens, et il cita l'exemple de Yalgius ", le beau-père de RuUus, qui devait en tirer de grands profits. Le peuple partagea la manière de voir de son consul, et envisagea la question à un autre point de vue que les chefs du parti démocratique. On n'alla pas même jusqu'au vote, Rulius abandonna sa proposition '.

César chercha autre chose ; il voulut d'abord venger Catilina que venait d'accuser L. Lutceius, et fit de nombreux procès aux optimates; Cicéron les défendit. Ainsi, sur les conseils de César % C. Calpurnius Piso, l'énergique consul de 67, fut accusé de concussion à son retour de la Gaule Narbonaise^ Cicéron le fit acquitter ^".

Vint ensuite le procès plus retentissant de C. Rabirius ,

') Cic, Leg. agr., 1, 9,27.

5) Cic, SulL, 23, 65.

^) Cic, Leg. agr. 2, 25,65, 2, 20, 55. *) Id., ibld., 3, 1, 3.

2) Ici., ibid., 3, 2, 9.

«) Id., ibid., 3, 1, 3. 3, 2, S. 3, 3, 13.

.■') Plin., n.h., 7, 30, 31, 117. Plut., Cic, 12. Cf. Cic, Fam., 13, 4, 2. Rnb. perd., 12, 32. Pis., 2, i.

«) Sali., Cat., 49.

«) Cic, adAtt., 1, 1, 2. Cf. 1. 13, 2. 10) Cic, Flacc, 39,98.

ly, 12] LE r.ONSULAT DE M. TULLÏUS r.ir.ÉRON 263

provoqué encore par César'. Un tribun, T. Artrrrs Labienus, qui avait fait avec César la campagne dirigée par P. Servilius Yatia Isauricus -, accusa le sénateur C. Raliirius, devant le peuple, d'avoir assassiné L. Appuleius Saturninus; ce meurtre lui avait déjà été reproché par C. Licinius Macer (voir p. 201) ; l'accusateur en appelait au témoignag-e de son oncle, 0. Labienus ^ L'accusé était un personnage obscur, il n'avait jamais joué de rôle politique, excepté dans une circonstance où on l'avait chargé de faire exécuter un décret en Apulie et en Campanie ^ ; d'ailleurs le fait incriminé remontait à trentesix ans ; ce n'en était pas moins une attaque hardie et significative contre le parti des optimales, et même contre la constitution républicaine '. En effet Marins avait combattu Saturninus en vertu d'un sénatus-consulte qui l'avait investi du pouvoir dictatorial; il s'agissait donc de trancher cette question de la plus haute importance : la conduite de Marins, qui avait été investi de pleins pouvoirs par le sénat, élait-elle lég-ale ? en d'autres termes, le sénat avait-il le droit de confier des pouvoirs extraordinaires aux consuls en donnant comme raison ou comme prétexte que la république est en danger, c'est-à-dire qu'il faut écraser le parti démocratique? Si l'on condamne Rabirius, on pourra contester ce droit au sénat, les tribuns n'auront plus à craindre les armes de la dictature, ni à redouter le sort de Saturninus", Labienus et César voulaient provoquer sur cette question un verdict populaire solennel et décisif, voilà pourquoi Labienus recourut à la vieille procédure de la. perdueilio oubliée depuis longtemps ^ Forcé probablement par un plébiscite rendu sur la demande de ï. Atius Labienus, le préteur urbain dut désigner les (liioviri perduellirmis^ ; ces deux juges furent l'ancien consul

1) Suet., Cses., 12,

5) Cic, Rah. perd., 3, 8. Voir plus haut, p. 201. ') Cic, Rah. perd., 5, 14.7, 21.

*) Cic.,Ba6. perd., 3, 8.

^) Cic, Rah. perd., 1, 2. 2, 4. Pis., 2, 4. Or., 29, 102. D;o C, 37,

fi) Dio C, 37, 26.

') Cic, Rah. perd., 4, 13 el seq. Dio C, 37, 27.

8) Cic, Rah. perd., 4, 12. Dio C, 37, 27.

26i LA DISSOLUTION DE LA RÉPUBLIOUK [IV, 12

L. Jiilius César, doscoadanl de M. Fulviiis Flacciis qui avait péri on 121', et G. Jules César; ce dernier, désigné par le sort-, suivit toutes les prescriptions de l'ancienne procédure ; Rabirids fut condamné à mort, et même, par un raffinement de cruauté, à la mort de la croix ^ Naturellement Rabirius en appela au peuple. Les comices centuriates auraient certainement confirmé la sentence des diioviri, bien que Rabirius fût innocent ; sans doute il s'était vanté autrefois d'avoir donné la mort à Saturninus ', mais un esclave, nommé Sca»va, avait été reconnu l'auteur du meurtre, et pour ce fait on l'avait récompensé on lui donnant la liberté". Pour sauver Rabirius, il fallut que 0- Métellus Celer, à la fois préteur et augure, s'entendit avec Cicéron pour faire enlever le drapeau du Janiculo et forcer les comices à se séparer ^ Labiénus ne désespéra pas de faire condamner Rabirius ; il ne pouvait plus le poursuivre au criminel, il voulut le faire condamner à une amende". Cicéron voulut le défendre avec Q. Ilortensius '', mais se vit empêché par le tribun de parler plus d'une demi-heure''. Le discours de Cicéron en faveur de Rabirius [pro C. Rahirio [perduellionis reo\) montre que le consul tenait beaucoup à relever l'influence du sénat; il y réussit d'ailleurs '°. Il prévoyait que lui aussi aurait besoin d'un pouvoir dictatorial pour atteindre Catilina". C. Rabirius no fut pas condamné ; on ne sait si Labiénus renonça à poursuivre la cause*-, ou si Rabirius fut acquitté.

1) Scliol. GroD., p. 413.

2) Suet., Cws., i2.

3) Cic, Il«6. perd.,3, 10. 4, 11.

*) Aur. Vict., Vir. ilL, 73.

-) Cic, Rah.perd., 11, 31.

«) Dio C, 37, 27. Cic, Rab. perd., 3, 10. 5, 17.

') Cic, Rab. perd., 3, 8. Les expressions reus copitis, 11, 31, defensio capilis, 1, 1. 2, 5, ne prouvent pas qu'il s'agissait d'un procès criminel; dans les procès de ce genre {midtœ irrogatin) on pouvait arriver indirectement à une condamnation capitale.

8) Cic, Rab. perd., 6, 18. C/iaris., p. 12.5 K.

9) Cic, Rab. perd., 2, 6. 3, 9.

10) Cic, Pis., 2, 4.

11) Cic, Rab. perd., 12,34.

12) C'est l'avis de Dio C. 37, 28.

IV, 12] LE CONSULAT DE M. TlILLIUS CICÉROX 265

Avant de prononcer le discours en faveur de Rahirius', Cicéron avait trouvé une excellente occasion de défendre l'union des ordres contre une tentative de César. Probablement aux jeux d'avril [ludi megalenses) le peuple accueillit par des buées l'auteur de la loi théâtrale, L. Roscius Olho, qui était alors préleur- ; il s'ensuivit un grand désordre, peu s'en fallut que les cbevaliers et le peuple n'en vinssent aux mains. Cicéron vit le danger, il convoqua immédiatement le peuple à une assemblée qui se tint près du temple de Bellone ; il lit un tableau touchant de l'union des ordres ', rappela qu'il était chevalier, qu'il était surtout soutenu par l'ordre des chevaliers ', et que cependant il voulait à tout prix l'accord des deux ordres'; le peuple l'applaudit, et, changeant complètement de sentiment, acclama Otho.

On retrouve encore Tinfluence de César'"' dans une proposition faite par un tribun dont nous ignorons le nom ; ce tribun proposait de rendre aux fils des proscrits de Sylla'' le droit d'arriver aux honneurs, dont ils avaient été dépouillés par la loi Cornélia de proscriptione ; le tribun rappelait que les procès de 63 avaient poi'té une première atteinte à la loi Cornélia, et on avait déjà vu des fils de proscrits remplir certaines charges ^ Cicéron s'opposa énergiquement à la proposition; il avait cependant toujours condamné les violences exercées par Sylla; peu do temps avant il avait blâmé ^ la loi Valéria qui avait donné à Sylla le pouvoir absolu; il n'en était pas moins partisan du maintien de la loi Cornélia, et se prononça dans ce sens (discours de proscriptorum fdiis^^^). Laproposition fut abandonnée", le sénat n'eut même pas à l'examiner*-.

') Cic.,(((Z AU. ,2, 1, 3,

2) Plut., Cic, 13.

3) Cic, ad AU., 2, 1, 3. Plin., n. h., 7, 30, 31, 117, *) Q. Cic, Pet. cons., 8, 33, 13, 53.

^) Cf. Cic, Cat., 4, 7, 15. ad AU., 1, 17, 10.

«) Vell., 2, 43. Cf., Dio C, 44, 47.

^jDioC, 37,25.

8) Plut., Cic, 12.

») Cic, Leg. agr. 3. 2,5.

*") Cic, ad AU., 2, 1,3. Quint., Il, 1, 85. Plin., n. h., 7, 30,31, 117.

'2) Cic.,P«s.,2, 4.

266 LA DTSSOUITION DR LA RÉPUBLIOUF, [IV, 12

Mais si les fils des proscrits no pouvaient arriver aux hon neurs, ils pouvaient vivre à Rome sans être inquiétés ^

Jusqu'ici César avait échoué; il eut enfin un succès éclatant, A la fin (le 64, ou au commencement de 63 mourut le grand pontife Q. Cœcilius Métellus Pius - ; César, qui était pontife depuis 73, voulut prendre sa place ; le titre de grand pontife donnait une certaine influence politique, qui pouvait devenir considérable entre les mains d'un homme habile. L'élection eut lieu selon l'usage ancien, antérieur à la loi Domitia et respecté par la loi Cornélia de sacerdotiis^ \ deux chefs du parti des optimales disputèrent la place à César : Q. Lutalius Catulus, et P. Servilius Vatia Isauricus. Pour les faire échouer César se servit du tribun Labienus qui proposa la suppression de la loi Cornélia et le rétablissement de la loi Domitia ; dès lors le peuple qui prenait part à l'élection du grand pontife, interviendrait aussi dans Télection des pontifes, des augures et des quindécemvirs ^ La loi Atia de sacerdotiis fut votée; et César fut élu grand pontife, non pas le 6 mars% mais certainement dans la première moitié de l'année 63 ^

Cicéron ne se contenta pas de lutter contre la démocratie, il essaya une réforme administrative, en attaquant un abus dont profitaient surtout les sénateurs. Ces derniers se faisaient donner des missions pour se rendre dans les provinces ; ils voyageaient aux frais du trésor, et profitaient de leur titre officiel^ pour rançonner les provinciaux^ et gérer leurs propres affaires. Dans son projet primitif [lex Tullia de liberis legatiûnibî(s) Cicéron demandait la suppression complète des missions libres [liberœ legationes). Gagné par ces intraitables

1) Dio G., 4i, 47. Cl'., Cic , Vam., 13, 5, 2.

2j Cf. Ascon.. p. 80. 87.

3) C\(i.,Leg.,agr., 2, 7, 18.

*) Dio C, 37, 37. Cf., Cic, dvL, 8, 19.

^) Le passage d'Ovide, fast., 3, 415, se rapporte à Auguste. Cf., fasli lirsenest. I. L. A,, p. 387.

") Ce fuL certainement avant la défaite du parti de Calilina : Suet., '''.œ^., 13. Sali., Cat., 49. Plut.. 6'cT.s., 7, Vell., 2, 43; et non après comme le prétend Dio C, 37, 37.

•) Val. Max., 5, 3, 2.

8) Cic, Lcg. agi'., 1. 3, 8. 2, 17, 45.

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