Histoire l'Empire romain
En confiant à la bienveillance du public ce nouvel ouvrage, celui qui va clore ma vie, je cède au besoin de dire en quelques mots la pensée qui l’a inspiré.
Nous sommes en des temps où l'histoire semble avoir reçu des clartés nouvelles, fruit de l'expérience singulière que le monde a faite des principes et des lois applicables au gouvernement des sociétés.
L'histoire de l'empire romain surtout a dû s'offrir de nos jours à des points de vue que la science antérieure n'eût pas soupçonnés.
On avait vu l’érudition d’un Tillemont s'appliquer à débrouiller les confusions de la chronologie des Césars; puis les récits de Crevier n'aller guère au delà des particularités de leur biographie.
Bossuet seul, l'aigle à l'œil perçant, avait découvert autre chose en cet avènement d'empire, prélude de la grande révolution qui venait changer toute la terre.
Mais quelles lumières il eût jetées sur cette époque fameuse, s’il avait eu à traverser «les temps comme les nôtres, et s’il avait eu à méditer sur des révolutions comme celles «jui ont, de nos jours, fatigué le monde, et qui le travaillent encore! Ces révolutions ont été pour l’histoire comme une illumination soudaine; elles lui ont fait connaître l'humanité et la société sous des aspects qu’en des temps de règle elle n’eût pas entrevus; et c’est pour cela «pie l'humble observateur peu! désormais trouver dans l’étude de l'empire romain des enseignements qui auparavant auraient échappé au plus pénétrant génie.
C'est dire toute la raison du présent ouvrage.
L’Introduction est un exposé nécessaire des causes morales qui ont conduit Rome de la république à l'empire. Ce tableau est une histoire, et cette histoire est l’explication «lu doubl.' travail qui se fait dans cette société romaine asservie; «l’une part un vieux monde qui croide, d’autre part un monde nouveau qui se lève; d’une part le paganisme qui expire, de l'autre le christianisme qui prend naissance; d’une part les dégradations «le l’esclavage, de l'autre les rayonnements de la liberté : tel est l'ensemble du sujet que j'ai embrassé.
Faire une histoire isolée du récit des turpitudes ot’i s’abîme Rome païenne eût été souiller vainement la pensée humaine, et peut-être rendre inexplicables les desseins de la Providence dans ce profond abaissement du plus grand peuple de la terre. Pour comprendre la destinée de Rome, en face de ses dégradations il me fallait mettre ses grandeurs, en face de sa ruine, sa renaissance.
Et en ce sens le sujet de mon travail aura du moins de la nouveauté.
Ce n’est pas qu'à l’histoire de l’empire j'aie dû mêler
l'histoire du christianisme envisagé dans la marche et dans la constitution de l’Eglise, son expression souveraine ; mais je n'ai pas dû non plus laisser inaperçu le travail de transformation qui se fait dans la société romaine, dès que le christianisme vient la disputer à ses tyrans barbares et à ses lois inhumaines.
Ce n'est donc pas ici une Histoire des Empereurs, c’est une Histoire de l'Empire, et cette histoire, durant près de quatre siècles, embrasse le monde.
Maintenant, dirai-je comment j'ai conçu l'exécution de mon dessein? le lecteur le verra bien, s'il a la bonté de passer outre. Qu'il me soit seulement permis de noter que si le sujet est vaste, j’ai tenu à le rendre simple dans l’exécution; tout mon système consiste à donner au récit de l'ordre et de la clarté.
J’ai cherché la brièveté, qui n'est pas l'abréviation; j’ai évité la longueur, qui est l’énervement de l’histoire.
A ce point de vue, me permettra-t-on une humble remarque sur la façon contemporaine d'écrire l'histoire? et cela n aura-t-il pas un air d’apologie?
L’histoire, ai-je dit, s’est illuminée à la lueur des grands événements qui ont remué le monde; mais pourquoi ne pas dire qu’en même temps la méthode des historiens s'est altérée? Ils ont fait de l'histoire tantôt un jeu de paradoxe, tantôt une fiction de poésie; cette espèce de nouveauté leur promettant assez de gloire, ils ont eu peu de souci de ce qui, dans les temps cultivés, charmait les esprits, je veux dire de la vérité et de l’élégance, et le style de l'histoire, dans cef oubli de l'exactitude, est devenu vulgaire, applaudi toutefois, pourvu qu'il fût caressant pour la passion des multitudes et parfois des académies.
De là une décadence de l'histoire, lorsque l’histoire semblait devoir être le goût principal de tous les esprits! On a cessé d écrire l'histoire; tout s’est borné à amasser des recueils de documents ; et ainsi l'histoire a perdu son caractère. On parlait autrefois du burin de l’histoire, ce qui supposait un art de donner de la profondeur et de l’énergie à ses récits; la langue de l’histoire était ferme et pittoresque, elle est devenue commune et décolorée.
Ce n’est pas la seule dégradation : on a é rit sur l'histoire, chose aisée, lorsqu’on n’a pas le temps d’écrire l'histoire, et alors que de vains discours! quels sophismes et quel mépris du passé et des souvenirs !
Ou bien on a fait de l’histoire un instrument de secte et de parti ; c'est la plus funeste corruption de la vérité et de la candeur historique.
Et enfin on a fait de l’histoire une science idéale de philosophie, et comme une formule dogmatique des lois de l’humanité; ceci n'a été qu'une chimère, mais une chimère impie, essai de révolte contre la Providence, qui semblait de trop dans la conduite du monde. On voulait que l'humanité fût soumise à des lois certaines, sorte de fatalité qui rendait vaine la sagesse de l’homme, et vaine même l'action d’un maître suprême sur la conduite de l'homme.
Telle n'est point la philosophie pratique de l’histoire.
De quelque façon que l’écrivain conçoive l’art de raconter l'histoire, son grand devoir est de faire de ses récits une leçon de morale publique.
L'histoire n'est ni un enchaînement fatal, ni une succession fortuite d'événements. Dans l'histoire tout a sa raison, et tout se tient, les causes et les conséquences. Cette logique divine est sensible dans l’ensemble des faits qui constituent
la vie d'un peuple, comme «aussi dans les laits épars qui sèment son existence d’accidents soudains et de drames imprévus.
Tout a sa loi, dis-je; ainsi, l'histoire de l’empire romain, vue dans son ensemble, explique l'action souveraine qui conduit le monde à l'unité de la servitude, pour le disposer à l’unité de la liberté; et, vue dans ses détails, elle met à découvert le secret redoutable d'une expiation exercée contre les crimes du paganisme par la barbarie même des Césars, dont le paganisme mourant se lait des dieux.
Dans le matérialisme des lettres modernes, cette appréciation de l’histoire semblera puérile, je le sais; elle a le malheur de se conformer au génie chrétien.
Et hors du christianisme, qu’est-cc pourtant que l'empire romain, et qu’est-ce, en particulier, que l'histoire des Césars?
Si ces quatre siècles de servitude ne s'éclairent pas au rayon divin, il ne faut y voir qu’une fatalité inexorable; le monde est sous une loi de fer, que le hasard a produite, qu’un autre hasard brisera peut-être ; mais sans que la raison de l’histoire puisse s’expliquer cette alternative brutale d’abjection et d'affranchissement.
En cette hypothèse, la philosophie se contredit elle-mcme; elle fait de l’histoire une loi suprême de l’humanité, et puis elle subordonne l'humanité à une succession de forces contraires, que rien ne règle, et qui se brisent tour «à tour.
C’est rétrogradera la théorie du destin, inaitre des dieux et même de Jupiter; c’est déclarer le vide sur 1a terre et dans le ciel.
On trouvera d autres pensées dans le présent ouvrage. Tacite a flétri les crimes de l’empire; c’est tout ce que pou-
vait son grand génie; l’histoire chrétienne va au delà : elle flétrit les crimes, mais elle les explique. Il ne suffit pas de maudire Tibère ou Néron ; il faut savoir quelle est la fonction des monstres dans la marche de l'humanité.
On demandera peut-être si l’histoire de l'empire romain, ainsi entrevue, a des analogies possibles avec l’histoire des révolutions contemporaines, ou bien s’il en peut sortir des exemples et des leçons applicables à la conduite présente do la société
Ce serait dénaturer l’histoire et la corrompre, que de la plier à des rapprochements où se pourrait exercer la malignité! Tel ne saurait être le dessein d’un homme honnête.
Mais il ne dépend non plus de qui que ce soit au monde d'altérer la puissance de l’histoire. Nul doute que, racontant les crimes et les dégradations de l’empire romain, l'histoire ne laisse échapper de ces temps hideux des avertissements pour toutes les époques où fermentera:ent des vices semblables, avec des cupidités, des rivalités et des entreprises analogues: c’est tout l’enseignement qui doit sortir d’une étude sérieuse et sincère du règne des Césars.
Un rapprochement toujours permis est celui qui dérive de la similitude des passions et des crimes.
L’humanité se transforme, mais elle garde sa nature; les mœurs changent, et les lois avec elles; mais les instincts survivent, et avec les instincts les luttes d'ambition et de liberté ; c'est ce qui fait que l’étude du passé est instructive, et le devoir de l’histoire est d’en faire une leçon, jamais une insulte.
Que tout se borne à ces remarques ; elles montrent assez le but de mon ouvrage.
L’histoire de l’empire romain, vu à la lumière chrétienne,
<*st le point de départ des grandes révolutions qui ont refait le monde.
Les personnages de cette histoire sont divers; il y en a d’infâmes, il y en a de grands, il y en a d’idiots; tous servent au dessein de la Providence. Plaise à Dieu qu'il me suit donné de découvrir, de suivre et de rendre sensible ce dessein au travers du vaste drame que je vais dérouler!
J k Dénis nos œuvre a l’Église!
L'Église est la mère des lettres, comme elle est la mère des vertus, et si elle accueille et bénit mon œuvre, je croirai n'avoir pas travaillé vainement pour l'instruction et pour le bien des hommes.
L’écrivain chrétien n’a pas besoin d une autre gloire.
La Mnhoudicre. — I’onllevoy.
M juin 1861.
byGoogl
INTRODUCTION
INTRODUCTION
La destinée de Home devait être pleine de mystères ; son origine fut pleine de fables.
C’est dans l’histoire le caractère des grandes existences, soit de races, soit de cités, d’avoir des commencements voilés; comme si Dieu voulait, en cachant leur naissance, ramener à soi toute l’explication et tout le secret de leur grandeur.
Aussi cette obscurité même plaît «à l’imagination des peuples; elle les autorise à entourer leur histoire de fictions et de merveilles.
« L’antiquité, dit Tite Live, semble avoir le privilège de mêler le merveilleux aux événements
INTRODUCTION
naturels, pour rendre plus auguste l’origine des empires »
En appliquant sa remarque à la ville de Rome, il ajoute :
« Aux destins était due, je pense, l'origine d’une si puissante ville, ainsi que le commencement d'un empire, le plus grand après celui des dieux *. »
Or cette opinion d’un historien plein de lumière fut l’opinion du peuple entier; Rome ne s’expliqua sa fortune qu’en la rattachant à la divinité ; de là des fables sacrées, restées jusqu’aux temps sceptiques comme une partie non-seulement de la religion, mais du patriotisme.
César, un philosophe, tenait comme le vulgaire à cette origine de Rome ; à cette origine, il est vrai, se mêlait celle de sa race. Ayant eu à louer, aux rostres, dans sa questure, sa tante Julia, sœur de son père, il parla d’elle et de sa famille en ces termes : « Par le côté maternel, ma tante Julia descendait des rois; par le côté paternel, elle montait aux dieux immortels; car d’Ancus Marcius sortirent les rois Marciens, et c’est de ce nom que fut la mère de Julia; et de Vénus sortirent les Julius, d’où est venue notre famille. En sa race donc se môle la sainteté des rois, si puissants entre les
1 Tit. Liv. in Prsef.
*T»t. Liv., lib. 1.
INTRODUCTION. 5
mortels, et la majesté des dieux, qui sont euxmêmes les maîtres des rois »
Ainsi Rome se plaisait à toucher au ciel par ses origines, comme si elle n’avait pu autrement s’expliquer à elle-même sa destinée.
De là aussi l’exaltation de ses écrivains.
« Nulle république, dit Tite Live, ne fut jamais ni plus grande, ni plus sainte, ni plus riche en bons exemples; » et un autre appelle Rome « le foyer de l’empire et de toutes ses vertus *. » Mais cet enthousiasme est inutile à qui a appris du christianisme les secrets de l’action divine sur les peuples ; Rome ne fut pas seulement riche en bons exemples, elle fut riche aussi en vices infâmes; ses crimes égalèrent ses vertus, et par les uns comme par les autres elle fut un instrument mystérieux dans la conduite de l’humanité; caractère divin que les plus savants de ses philosophes n’avaient pu soupçonner : ils crurent aux fables qui la rattachaient aux dieux, ils ne surent rien des lois qui la rattachaient à la Providence.
Le christianisme, dis je, a jeté sur l’histoire d’autres clartés. 11 nous apprend qu’il y a des nations prédestinées, et il nous découvre leur office, soit dans la grandeur, soit dans la décadence. C’est à sa
il 1 Suet., in J. Cæs.
* Amin. Marc.
INTRODUCTION
lumière que doit être étudiée la fortune de la république romaine; sujet nouveau par le dessein, préparation nécessaire à l’intelligence de l’histoire de l’empire, de sa puissance et de sa ruine.
Chose étonnante! c’est aux débuts d’un peuple que se découvre d’ordinaire le secret de son avenir, et ce sont les débuts de Rome que la science historique a le plus négligés. Cependant le génie romain ne se laisse bien surprendre qu’à son départ; alors se révèle l’impulsion donnée à toute la suite de son histoire.
Les érudits se sont dispensés de fouiller les monuments primitifs de Rome, parce que, disaient-ils, ces monuments avaient été détruits lorsde l’incendie de la ville par les Gaulois '. Frivole excuse! comme si les souvenirs d’une nation qui a foi en elle-même périssaient dans un désastre.
Nul sujet plus vaste et plus riche ne s’offrait au contraire à l’érudition; mais il ne fallait pas le saisir avec le doute, comme a fait Niebuhr de nos jours ; que sert d’amonceler les nuages? la mission du savant est de les dissiper.
L’histoire antique de Rome, après tout, n’est pas une pure nuit. « Le sujet est ancien, disait Tite Live à son début, mais il est connu’. » Et puis
' .1 lem. de T Acad, des inscrip., t. V, p. 14 et suit.
* « Tmii vétéran, (uni viilpsit.'im rein, » ele. (lu Præf.)
INTRODUCTION
tout ne s’est pas évanoui. Des monuments ont survécu, et enfin des écrivains éminents, bien que fascinés par le merveilleux des traditions, ont démêlé le vrai historique, ou bien ont mis l’érudition sérieuse dans le cas de se dégager des chimères.
A ce grand nom de Tite Live ajoutez Varron, Salluste, Suétone, Valère Maxime d’une part; Denys d’Haliearnasse , Diodore de Sicile , Dion Gassius d’autre part ; ce ne sont pas là de médiocres esprits; ils n’ont pas seulement parlé de l’antiquité, ils l’ont connue. Ils ont eu sous la main les monuments et principalement les annales des pontifes, gardées comme une partie de la religion des Romains; car pour Rome le passé était sacré, et cela même est une explication de sa fortune.
Il n’y avait pas jusqu’aux rites sacrés qui ne fussent des monuments de l’histoire; les livres des augures, les chants des Saliens, les vers saturnins, les hymnes des arvales étaient autant de témoins des âges primitifs
Et comment douter que toutes ces traditions n’aient été gardées avec scrupule? Dès la deuxième
1 L'Iivmnc que chantaient les arvales dans leurs solennités a été trouvé à Rome sur une pierre découverte eu 1778. en creusant les fondations de la sacristie de Saint-Pierre. Gif atti e monumenli de f ratelli arvali. Ronia, 1793. Cest un monument du temps de Rotnulus.
INTRODUCTION
guerre punique des annalistes avaient écrit des livres qui devaient plus tard guider et éclairer les grands historiens; Cicéron les mentionne en tous ses écrits; Festus et Aulu-Gelle en citent des fragments, et le grand ouvrage de Caton l’Ancien, les Origine», composé sur ces matériaux, atteste par ce qui en reste épars çà et là que l’érudition, avec une inspiration meilleure, aurait pu trouver autre chose que du scepticisme à jeter sur les premiers temps de Rome. Cicéron tout seul, ce grand esprit, est une lumière pour l’histoire. Tous ses écrits sont pleins de souvenirs d’antiquité. Lui-même avait recueilli dans son livre de la République , c’est lui qui le dit, les coutumes et les maximes de l’ancienne Rome *, et, ayant fouillé les origines, il lui était permis de louer Varron de les avoir éclairées * ; ainsi l’histoire avait sa critique et les traditions leur autorité.
il y aurait donc à faire encore une histoire romaine, après tant d’autres; celle-ci ne serait pas faite au point de vue des drames de la république, mais au point de vue de sa destinée générale, telle qu’elle se révèle à son origine, et qu’elle se déroule dans toute la suite de sa fortune ; ce serait comme
* < A primo Urbis ortu. » (Tu seul., IV.)
* Acad. I, 3. Voy. DeOff., Il, 12. sur 1rs ann. îles ponlifcs. Fia" . iu Horletis.
ÎNTRODUC T IOM.
l’histoire delaProvidence dans la conduite de Rome et du monde. Rollin semble parfois avoir entrevu ce dessein ; seulement il note l’action de la Providence dans les petits détails de l’histoire ; c’est la différence de Bossuet, qui la fait éclater partout, mais aussi de Montesquieu, qui ne la soupçonne nulle part.
Au reste, tout ne serait point à découvrir en un travail nouveau sur les origines et les antiquités romaines. L’érudition les a déjà fouillées, et a facilité l’étude qui en serait faite encore. Quelques noms surtout se recommandent à cet égard à l’admiration et à la gratitude ; le premier, celui d’un moine augustin du seizième siècle, Onuphre Panvinio 1 ; la science moderne, avec le faste de ses recherches, n’a rien produit de comparable aux travaux de ce moine : «Il avait lu, dit son biographe, et extrait tous les ouvrages des anciens; et aussi Paul Manuce le nomme-t-il helluo historiarum anliquarum ’. » L’ouvrage de la République romaine 5 est le plus savant résumé de tout ce que les vieux historiens avaient écrit sur Rome, ses mœurs, ses monuments et ses lois.
* Onuplirius lXmvinius Ycronensis, auteur etc plus de vingt ouvrages sur Home antique et chrétienne ; mort à trente-neuf ans, en 1.V58.
1 Weiss., Biog. imiv.
1 Ikip. Boni, cominenlariorum lib. très. Imp. à Paris, MDLXXXVIU
L’historien antiquaire qu’il faut nommer ensuite est le Flamand Juste Lipse1; ses travaux de critique classique sont renommés dans nos écoles ; ses recherches d’histoire servent à l’érudition de nos académies. C’est lui qui a le mieux éclairé les antiquités romaines. Moins scrupuleux que le moine italien à préciser les dates et à débrouiller les inscriptions, Juste Lipse est plus impérieux à formuler ses jugements; c’est un savant philosophe; il ne démontre passes opinions, il les dicte; à la fermeté de ses décisions, on le prendrait pour un ancien qui raconte, non ce qu’il a appris, mais ce qu’il a vu ’.
D’autres noms viennent encore, mais pour les époques plus tardives; tels sont les noms de Casaubon et de Tillemont, qui appartiennent à l’érudition française.
Et enfin, après ces noms que glorifie une postérité de deux siècles, n’ai-je pas à dire celui d’un érudit de nos jours que l’admiration contemporaine n’a guère entrevu? Je veux parler de M. de Saint-Victor, auteur d’un grand ouvrage, où Rome
* Né en 1555, mort en ItîOG.
* Les livres du- Militia romana, de Machinis, etc., de Magnitudine romana, de Amphilhealro, de Venta et Vetlalibus, etc., se rapportent particulièrement à l'Étal île Rome, et complètent les recherches cl les travaux d'Onnphre.
est étudiée avec une grande fermeté de bon sens et d’instruction
C’est une justice de publier l'utilité des travaux de M. de Saint-Victor; ils ont au début éclairé les miens, et ma gratitude est une protestation contre l'affectation de dédain académique dont j’ai vu Frapper l’honnêteté de ses écrits.
Du reste, le présent ouvrage n’est point une lutte d’érudition. Ici tout va se borner à un résumé de souvenirs; avant de raconter l’histoire de l’empire romain, il importe de rappeler en quelques mots l'histoire de Rome elle-même. Rome est comme un grand édifice; sept siècles ont été employés à l’élever, sept siècles à le démolir. L’empire, c’est la démolition de Rome ; connaissons d’abord le monument; nous en contemplerons la ruine avec plus de curiosité, d’étonnement et de profit.
' Éludes sur l'Ilistoire universelle, expliquant l'origine el la nature du pouvoir, G vol. Ce n’est pas la raison, ce n’est pas le savoir ipù manquent k M. de Saint-Victor, c'est l'art de foire des livres avec du savoir et de la raison.
INTRODUCTION
Et d’abord remarquons comment de degré en degré les peuples montent par leur histoire à l’origine commune des hommes.
Toutes les antiquités italiques se rattachent à la Gi ’èce ; la Grèce elle-même par l’Asie touche au berceau du monde.
500 ans avant la guerre de Troie, une colonie de Grecs, partie de l’Arcadie, s’était établie dans la moyenne Italie ; 150 ans après vinrent les l’élasges, sortis de l’Arcadie comme les premiers; et 60 ans avant la guerre de Troie parut Évandre avec une troisième colonie, venue de Pallantium1. Celle-ci s’établit sur le Tibre, en un lieu qui garda ce nom, et ce nom reste dans l’histoire, transformé en Pal latium, qui vit toujours1.
Après la guerre de Troie se firent des migrations nouvelles, qui s'allèrent mêler aux peuples déjà venus de la même source *.
’ Tum Rcx Evandrus, romaine uonditor .mis. (Virg.)
* Voy. les recherches curieuses d'Onuph, l'rb$ lloma.
5 « Urbem Humain, sicut ego accepi, rondidere atquc liabitavcrc inilio Trojani, qui.Enca duce, sedibtis incertis vagabanlur. » (Sali, in Cat.)
INTRODUCTION. Il
Une partie de ces fugitifs fonda la ville d’Albe, non loin de la ville d’Évandre, et c’est d’Albe que sortit Rome. (755 ans av. J. G.)
Laissons la naissance de Romulus et de Rémus, lils d’une vestale et du dieu Mars ; laissons le roi Amulius qui jette à l’eau ses deux enfants, et l’envoyé des dieux qui les sauve, et la louve qui les allaite, et tous ces jeux d’enfants et de poètes autour du berceau de ce grand peuple qui devait absorber en soi tous les peuples
11 n’y a pas jusqu’au nom de la cité qui ne soit resté mystérieux; elle a un nom connu de tous; mais elle en a un autre qui ne doit pas être prononcé par les bouches profanes. « Dire son autre nom , dit Pline, est interdit par le secret des rites sacrés... C’est ce que signifie, ajoute-t-il, le culte antique établi en vue de ce silence ; car c’est pour cela que la déesse Angerona, à qui on sacrifie le 12 des kalcndes de janvier, est représentée la bouche fermée et scellée *. » Aussi ce nom même de Rome a paru à quelques-uns n’être qu’un emblème. Juste Lipse cite saint Jérôme, qui veut que Rome, d’après, la valeur soit grecque, soit hébraïque du mot, signifie force ou sublimité, deux sens justifiés, dit Juste Lipse, qui en ajoute un troisième tiré de
1 Tit. Liv.
a l’Iin., 19). III, cap. ix.
INTRODUCTION
la langue allemande, Rome signifiant à la fois gloire et renommée
Ledocte moine de Vérone avait dit la même chose. Le mont qui servit de siège à la ville s’était d'abord appelé Yalentia; après l’arrivée d’Évandre el d’Énée, ce nom devint grec, ob pugnandi robur Romin appellarunt, et c’est ce nom de Rome qui est resté *.
Ne passons pas outre. Un dirait que les savants sont parfois aussi chimériques que les poètes.
Mais la fiction ne saurait affaiblir ce qu’il y a d’avéré dans l’histoire. Un fait avéré, c’est que Romulus, chef de brigands, ou fils des dieux, a fondé Rome et lui a donné son nom *. Un autre fait, c'est qu’à la naissance de Rome apparaît une royauté; c’est la royauté qui jette les fondements de cette cité, qu’on peut appeler la cité de la Providence, el qui l’empreint dès le début de tout ce qui fait la force et la durée.
Tacite l’a dit en un mol : Urbem Romain a principio reges habuere ‘. L’énergie du latin ne dit pas que la ville eut des rois, mais que des rois eurent la
' De Magn. rom.
* Onuph. l'rbt tlom.
i t Romulus. qui vivait de brigandage an miliL'ii des bergers, à peine âgé de dix-huit ans, fonda sur le mont Palatin une petite ville qu'il appela Rome, de son propre nom. » Eutrop.
‘ Arm., lib. I.
INTRODUCTION
ville, qu’ils la firent et la gouvernèrent près de trois siècles, et ce sens est l’explication du génie et de la fortune de Rome ; c’est la royauté qui présida à sa naissance et jeta les fondements de sa grandeur.
L’antiquité s’est amusée à chercher du merveilleux dans la vie de Romulus; elle n’a pas entrevu le caractère de ses actes et le prodige de son œuvre. Ce n’est pas qu’on puisse dire que tout y ait été prémédité, mais on ne saurait croire non plus que tout y ait été fortuit. Comment ne pas voir une nature éminente dans celui qui, créant un petit État parmi tant d’autres États intéressés à ruiner son dessein, le rend de prime abord plus puissant que les rivalités, et même, en des dimensions à peine perceptibles, lui fait des lois assez amples pour se prêter à l’extension indéfinie de sa grandeur?
Car il est remarquable que les institutions de Romulus ne furent pas un accident d’un jour, mais qu’elles subsistèrent même après que son empire eut changé de forme, ce qui indique suffisamment qu’elles avaient été prises dans la nature des choses, c’est-à-dire dans les conditions essentielles de toute société, destinée, je ne dis pas à dominer, mais à vivre.
Romulus avait fait une monarchie ; c’est lui qui était roi.
Mais autour du monarque il avait créé une hié-
I NTRODL CTIO.V
rarchie, un sénat, une assemblée du peuple, une division d’ordres, une police, un état militaire, et surtout une organisation sacerdotale, nerf de la société politique.
Le culte des dieux, c’est-à-dire la religion publique, domine et sanctionne cette constitution d’État. Romulus lui -même ne prend la royauté qu 'après avoir consulté les auspices et obtenu le consentement de la divinité. Alors il pense se rendre plus auguste en s'entourant de pompe et n’apparaissant gu' arec douze licteurs Puis il fait des lois sur la puissance paternelle et sur le mariage, c’est-à-dire il fonde la société domestique, cette base primitive et permanente de la société civile.
Mais, ayant fait un État, Romulus avait à peine un peuple. Donc il ouvrit sa ville à tous ceux des lieux voisins, libres ou esclaves, que la nouveauté pouvait attirer; il leur dressa un refuge particulier sur un monticule qui devait être plus tard le mont Capitolin, et il mit ce lieu sous la protection d’un dieu asyléen *. C'étaient des fugitifs, des bandits peutêtre, Romulus en fit des citoyens ; et ainsi arrivaitil à des commencements de population et de force’. Et « c’est une chose incroyable, dit un autre histo-
• Tit. Liv.
* Dion. Italie. , II. — Plut., in Itom.
1 « Idque primuro ad cœptam maguitudinem roboris fuit. » (Til. Liv.)
INTRODUCTION
rien peu crédule, que la facilité avec laquelle se fit la fusion de ces hommes ainsi recueillis dans la même cité, en dépit de leur variété de race, de langage et de mœurs »
C’étaient là comme autant de marques d’une délibération puissante, et supérieure aux desseins d’un aventurier.
On doit croire, néanmoins, que tout , dans les actes et dans les desseins de Romuius , ne fut pas dû à l’inspiration de son génie. Apparemment il emprunta des lois aux civilisations italiques, qui déjà le devançaient et surtout à celle des Étrusques, qui avait précédé toutes les autres. Mais le discernement, dans l’imitation , est encore l’exercice naturel de l’intelligence et le signe de sa rectitude.
Quoi qu’il en soit, Romuius jeta le fondement de ce gouvernement mixte, que Cicéron, dans sa République, admire comme celui «où se fondent le mieux ces trois principes : le royal, l 'optimale et le populaire \ » Gouvernement de conflit, et pour cela gouvernement de péril, mais où Romuius introduisait d’avance la prédominance de l’autorité sénatoriale, provisoirement suffisante, et qui ne serait vaincue que lorsque Rome aurait achevé sa destinée.
1 Sallust. in Cul.
* De l\cp.
•fi
INTRODUCTION
Après Romulus.Numa, que l’on considère comme le véritable législateur de Rome, ne fit qu’affermir les coutumes et achever les lois ébauchées.
Le caractère particulier de la législation deNuma fut l’intervention de la Divinité dans ses prescriptions. Ce sont les dieux qui font les lois, c’est une nymphe qui les dicte; en réalité, c’est la piété qui les inspire '.
Mais en cela même Numa obéit à la pensée du fondateur, qui avait fait de Rome la ville des dieux.
Aussi les lois se confondent avec les rites sàcrés, et tant que les rites seront intacts , la ville sera immortelle : c’est la foi du peuple entier.
Un bouclier mystérieux est tombé du ciel ; c’est le bouclier préservateur ; un collège de prêtres est institué pour veiller à sa garde, ce sont les Saliens : à ce bouclier est attaché le sort de Rome.
Un autre gage de la durée romaine est le feu de
' « Simulât sibi cuin dea Kgeria congressus nocturnes esse ; cjus se monitu quæ acroptissima diis essent sacra instituere. • (Tit. Liv., lib I.)
INTRODUCTION
Vesta : un collège de vierges prêtresses est institué pour l’alimenter dans le temple.
Puis ce sont les rapports de Home avec les autres peuples qui devront être réglés avec scrupule ; ce soin est remis aux féciaux , comme une partie sainte de la religion.
Ou bien les grandes délibérations de Rome devront être éclairées par l’examen des présages, indice de la volonté des dieux ; des augures sont institués pour interroger et interpréter ces présages.
Et tous ces collèges de prêtres vont se rattachant à l’autorité suprême des pontifes; c’est aux mains des pontifes qu’est la puissance entière de la religion, sans laquelle rien ne se fera ni dans la paix, ni dans la guerre.
Ainsi tout était sacré; les droits, les vertus, les devoirs étaient rattachés au ciel par des rites ou par des symboles. Un autel était élevé dans Rome à la bonne foi; les dieuxTermes étaient les gardiens des champs et des limites; admirables et ingénieuses allégories, qui faisaient intervenir la divinité dans la vie publique et dans la vie privée : « Et de cette sorte, Numa, dit Tite Live, avait tellement fait entrer la piété dans toutes les âmes, que la foi et le serment régissaient la cité à l’égal de la crainte des lois et des peines. Et tous se confor-
INTRODUCTION
mant aux exemplesdu roi comme à une règle unique, les peuples voisins à ce spectacle se sentirent saisis d’un tel’respect, que ce fut à leurs yeux comme un sacrilège de violer une cité ainsi appliquée tout entière au culte des dieux '. »
Tel fut le règne de Numa, et ce règne dura quarante ans.
Rome eut donc sous ce roi législateur et ami de la paix le temps d’affermir sa constitution par des réglements.
A ce moment aussi, l’État a pris une forme plus arrêtée, et la législation est mieux définie.
Le principe de Roinulus ne change pas néanmoins ; c’est toujours la combinaison de trois forces, monarchie, aristocratie, démocratie, si ce n’est que tout dérive du peuple. Le peuple élit le roi, et le roi est confirmé par le sénat : le sénat est le conseil du roi’. Lorsque le roi sort de la ville pour la guerre, le préfet de la ville remplace le roi ; le préfet remet sa charge quand le roi rentre*. Tout semble donc tempéré ; le peuple, assemblé en comices, élit les prêtres et les magistrats; le peuple prononce sur la paix et sur la guerre; il sanctionne les décrets du sénat et du roi; il fait les lois générales, et règle
« TU. Liv., u,i8. •
* • Coiisiliuiii Rcip. sempiternum. * (Cic. pro Sexto, 6&.)
* « Intcinpiü deligcbatur. » (Tse., Ann. VI, S.)
INTHODL'CTION.
VJ
les grandes affaires de l’État; il prononce en dernier ressort sur les causes capitales1; c’est, en un mot, la souveraineté du peuple, mais exercée dans une enceinte étroite par un petit nombre et sous la lumière et le conseil de la religion, et d’ailleurs pratiquée de telle sorte par la combinaison des comices, que les pères, c’est le nom que Romulus a donné à ses sénateurs, emportent les suffrages, et que longtemps cest le sénat qui domptera toutes les rivalités par son autorité ou par son génie.
Toutefois, on pressent d’avance les révolutions qui sont en germe dans l’État. Comme tout part du peuple, à la longue tout devra lui revenir, et le gouvernement jusque-là ne sera qu’un magnifique artifice. C’est ce que dit Bossuet, le grand homme! « Il est aisé de concevoir de quelle sorte s’est formé chez les Romains l’État populaire, en suite des commencements qu'il avait dès le temps delà royauté’». Mais ce qui dès ce moment est admirable, c’est l’effort continu par lequel l’État de Romulus, à mesure que le peuple va s’étendre par le nombre, opposera ses éléments de conservation au développement des forces contraires. C'est l’étude la plus digne de l'histoire; on y distingue déjà deux points
« Uenys dUalie., I.
* Disc, sur l'Hist. untv., lit* pari.
ao •
INTRODUCTION
de vue opposés, l’action patricienne et l'action populaire, c’est-à-dire l'accroissement de Rome tant que la première prévaut, son ébranlement lorsque la seconde prédomine, et néanmoins l’altération graduelle de l’une et de l’autre, selon que les lois primitives perdent leur intégrité, et enfin la ruine entière de toutes les deux lorsque les vices, faisant invasion avecla prospérité, ontchasséle patriotisme, et que Rome, ayant asservi le monde, s’abat exténuée sous la dictature du glaive qui a servi à sa puissance.
Plusieurs rois se suivent, et ce n’est point ici le lieu de dire l’histoire de leurs règnes. 11 suffit de noter la progression du génie romain, tantôt par les lois, tantôt par les armes.
ANuma, le pacifique, succéda TullusHostilius, le batailleur. « Il avait peur, dit Tite Live, de voir la cité vieillir dans le repos. » 11 fait la guerre à la ville d’Albe, la grande rivale, et dans cette guerre a lieu le fameux combat des Horacesetdes Curiaces, combat chevaleresque si la victoire n’avait pas été fé-
INTRODUCTION
roce. Une sœur d’Horace vainqueur pleurait un des Curiaces, son (lancé; il la perça de son épée : «Ainsi périsse, dit-il, quiconque pleurera un ennemi mort ! » Action monstrueuse que le roi essaye de punir, mais qui est absoute par l’appel au peuple *.
Mais sous ce règne de batailles les rites sacrés sont négligés; Ancus Marcius parait et les remet en honneur. Celui-ci était petit-fils de Numa ; il ravive les lois de son aïeul; il fait la paix et la guerre, et l’une et l’autre avec des pensées de prévoyance politique. Il ouvre Rome aux Latins vaincus. La ville s’étend ; elle embrasse l’Aventin et le Janicule. Son règne est de 24 ans.
• Puis Tarquin l’Ancien agrandit Rome, groupe des peuples nouveaux, fortifie les lois, orne la ville, l'entoure de murs, crée des monuments, dessèche les marécages, trace des places, distribue des édifices et indique par ses travaux le pressentiment de la grandeur future de la cité.
Toutefois, dans le soin de ces grands ouvrages, il a laissé affaiblir la royauté; Servius Tullius la relève en se faisant élire par le sénalcontre le peuple, et puis en flattant le peuple contre le sénat. C'est le double jeu politique de tous les âges.
Servius Tullius entendit l’art de gouverner les
' « Marc, lloratiua inlei foclæ sororis a Tullo rcge damnatus ad populum provocato judicio absolulus est.» (Val. Mai., VIU, 1.— lit. Liv. lih. I.)
INTRODUCTION
hommes; Tacite l’appelle un grand fa iseur de lois1. Il publia un code qui se composait des lois de Romulus et de Numa, et il y ajouta cinquante lois nouvelles; Tite Live le glorifie d’avoir fait en cela la plus grande œuvre de la paix*.
C’est lui qui classe la population devenue plus considérable et qui institue le cens, « cette loi de salut, » dit Tite Live1; et d’après le cens, règle l'ordre des centuries , système admirable , dit Tite Live encore, soit pour la paix, soit pour la guerre; et remarquez que ce système a pour objet d’affaiblir ou d’annuler le droit de suffrage des classes prolétaires, nous le dirons tout à l’heure: sa force est dans le privilège. Un privilège fut de reconnaître aux classes d’en haut le droit exclusif de porter les armes; d’autre part on fil un privilège aux basses classes, ce fut de les exempter de l’impôt : c’était une double habileté.
Mais tandis que se font ces organisations savantes, la ville s’est encore étendue; deux collines sont ajoutées à l’enceinte, la Quirinale et la Viminale; le recensement donne quatre-vingt-neuf mille citoyens ; tout annonce un empire fondé; Servius Tullius a régné quarante-quatre ans; il va pouvoirdisparaître du trône, il laissera Rome assurée de sa destinée.
1 « Prsecipuus sancitor leguin. »
* « Is aggressus csl pacis longe maiimum opus. * (Lib. Il, 42.)
* « Rem salnberrimam lanlo firturo imperio. » (Ibid.)
Mais il disparaît par un attentat; Tarquinius, son gendre, excité par sa femme Tullia, l'attaque dans une émeute, le fait tuer par- ses sicaires, et se fait roi; tragédie sanglante par où allait s'achever la mission des rois. « Il fallait, dit Tile Live, qu’un règne conquis par le crime fût la fin de la royauté.» Tarquin, usurpateur, ne put être qu’un tyran. Brutus le chassa du trône à son tour, et la république fut proclamée après deux cent quarante - neuf ans de monarchie.
Telle est, en quelques mots, l’histoire des rois de Rome.
Pendant ce temps tout s’est affermi; et ce n’est pas un médiocre sujet d’étude que de voir en quel état, après la disparition de la royauté, Borne va tomber aux mains de ses nouvelles magistratures.
Les rois, en donnant des lois à la cité, ont plus songé à sa durée qu’à leur puissance.
Ils ont créé une hérédité, mais ce n’est pas à leur profit, c’est au profit du sénat.
La royauté romaine n’est qu’une magistrature
élue ; son droit semble indécis et sa conduite est un tâtonnement.
Ce qui est fixe, c’est l'établissement du patricial. Romulus avait d’abord institué cent sénateurs , nombre suffisant dans la première constitution de la cité ; « il leur donna le nom de pères, et leurs descendants devaient s’appeler patriciens *. » Désisignation touchante qui faisait de Rome une famille, et de la noblesse une paternité : l’assemblée des sénateurs était l’assemblée des pères de la patrie, — paires conscripti.
Un peu plus tard, cent autres sénateurs furent pris parmi les peuples que Rome s'assimila par la victoire et enfin Tarquin l’Ancien porta le nombre des sénateurs à trois cents; c’est ce nombre qui subsista jusqu’à César, et jusqu’alors une tradition de respect et d'honneur suivit les noms qui avaient paru les premiers dans cette hiérarchie sénatoriale: on distingua les pire* dont l’origine remontait aux Troyens et aux Albains, — les pères des grandes races; et les pères qui venaient de l’adjonction des Sabins, — les pères des petites races ; et trente-deux de ces familles primitives survivaient dans les générations, comme témoins d’une origine qu’on fai-
' Tit. Liv., lib. I, 8.
1 Dion Cassius dit : après la réunion des Sabins (lib. II, 47;) Til . Li\ après la desiruclion d'Albe. (Lib. I, 17, 50.)
INTRODUCTION
sait monter aux dieux 1 ; c’était la grande aristocratie de la république.
L’hérédité sénatoriale n’était néanmoins que dans le patriciat; le sénat devait être élu, et cette élection. la plus importante prérogative de l’État, fut remise à une magistrature qui ressembla à un sacerdoce; ce fut celle des censeurs.
C’est dans le patriciat qu’étaient choisis les sénateurs, et leur charge était viagère ; et ainsi entre le sénat et les patriciens existait un lien politique, qui faisait de cette unité la force prépondérante dans l’État.
Ce n’était pas le seul privilège du patriciat. Un privilège plus auguste et aussi plus redoutable, c’est que les patriciens furent seuls revêtus des charges sacerdotales; seuls ils furent pontifes, seuls féciaux, seuls augures, seuls gardiens des livres sacrés ; et par là ils dominèrent toute la constitution . Voici comment.
Le peuple , assemblé en comices , était le souverain ; sa volonté était la loi.
Mais une loi supérieure à la volonté même du peuple, c’est qu’il ne se pouvait assembler sans l’autorité des pontifes; il fallait que les piètres eussent interrogé les dieux, et même il ne pouvait
1 « Paires majorum gentium. Patres nûnoruiti geutium. >
INTRODUCTION
continuer ses délibérations si les augures, intervenant, déclaraient que les présages n’étaient point propices.
L’interprétation de la volonté des dieux était donc une puissance politique contre laquelle se brisait la volonté arbitraire des assemblées.
C’est-à-dire la prépondérance était rendue au sénat par la religion contre la souveraineté accordée, aux comices par les lois.
Et ce n’est pas tout. L’organisation des comices était elle-même conçue de façon à subordonner la multitude au patriciat.
Le principe de la souveraineté était dans le peuple, et le peuple n’était souverain que dans les comices.
«Par l’appellation de peuple, dit 1 e droit romain, est entendue l’universalité des citoyens, y compris les patriciens et les sénateurs. Par l’appellation de plèbe, on entend ce qui reste de citoyens, les patriciens et les sénateurs étant mis à part '. »
Or le peuple, d’abord divisé en tribus simples par Romulus, fut ensuite réparti par Servius Tullius en six classes divisées par centuries. Il y eut cent quatrevingt-treize centuries, et c’est par centuries que le peuple exprima sa volonté et donna ses suffrages.
1 Irulit., lib. I, lit. n, i
INTRODUCTION
La première classe contenait quatre-vingt-dixhuit centuries; la sixième, où furent rejetés les citoyens les plus pauvres, ne compta que pour une. La première classe eut donc en soi la majorité, si ce n'est qu’elle se pouvait diviser avec elle-même; car en elle s’agitaient les grandes rivalités et les grandes ambitions, et le vote des autres acquérait alors de l’importance. Mais cela même devenait une raison de bon accord et d’unité.
Ce fut donc un profond artifice d'avoir sous le nom de peuple assuré la prépondérance du patriciat.
Une autre institution eut pour objet de créer un lien entre le sénat et le peuple, trop séparés par cette suprématie et ces privilèges.
Romulus créa l'ordre des équités, des citoyens à cheval, des chevaliers, pris dans les familles plébéiennes les plus apparentes. Il avait été institué dès la première réunion des trois nations dont se forma la cité romaine1, et pour cela divisé en trois centuries, le choix en ayant été fait dans chacune des trois tribus. Le nombre en avait été consacré par la religion, et Tarquin l’Ancien en ayant voulu augmenter le nombre, l’augure Accius Nævius s’y opposa \ Ce fut une sorte de bourgeoisie, ordre in-
1 Les Étrusques et les Sahins.
* Prodige rapporté & ce sujet par Tile Lire, Kv. I, 36.
INTRODUCTION
termédiaire, mêlé au peuple et touchant au patricial, intéressé à la fois à la conservation des lois et à la défense de la liberté : contre-poids à la tyrannie et tempérament des séditions.
Et toutefois cette institution même fut un privilège de plus.
Les rois s’étaient appliqués surtout aux lois de la guerre ; c’est par là que Home devait être assurée de sa suprématie sur les peuples. Or ils avaient voulu, avons-nous dit, que le droit de porter les armes fût l’honneur particulier des classes supérieures ; et cet honneur fut rendu plus éclatant par le privilège donné aux chevaliers de faire la guerre à cheval. Mais ce privilège ne fut point gratuit ; au droit de défendre l’Étal par les armes fut attaché l’obligation de le servir par l’argent; le roi Servius Tullius dispensa de l'impôt les classes populaires : ainsi le patriciat semblait n'être qu’un dévouement, et le privilège n’était que le droit de servir.
La constitution de l'État n’avait donc rien omis ; nulle part ne s'était vu une théorie plus savante, et il semblait que la société politique ne dût point périr.
Ajoutez les institutions civiles et les rites religieux, cette double force des États.
Ce fut un grand art de politique d’asseoir tout le
INTRODUCTION
système de l’État sur la constitution de la famille. Chaque père fut souverain : de là cette admirable expression, palerna ma j estas, pour désigner la puissance paternelle, cette royauté de la famille.
« La puissance que nous avons sur nos enfants, dit le droit romain, est propre aux citoyens romains; il n’est point de peuple qui ait un droit égal sur ses enfants »
Ce droit, toutefois , fut extrême : il alla jusqu’au droit de vie et de mort ; et, chose étonnante ! il ne s’exerçait que sur les enfants légitimes ; le père avait le droit de les vendre jusqu’à trois fois*. Numa tempéra le droit de vente au profit du fils marié, par la raison que la femme ayant cru se marier à un homme libre, non à un esclave, la loi ne devait pas surprendre et trahir sa bonne foi. Quant aux enfants illégitimes, la loi ne s’en occupait que pour les déclarer affranchis de travailler pour la subsistance de leur père. La loi semblait avoir voulu garder quelque logique jusque dans sa barbarie, et quelque philosophie jusque dans ses énormités.
Mais, pour être monstrueusement appliqué, le droit n’en avait pas moins sa forte action sur la société politique.
' 1 . • * ’ ‘ Il
* I/util., lib. I, 9.
* Endo liber is juslis jus vitse, occis, venundandique poteslas esto. (XII Tab.)
INTRODUCTION
« Les lois que fit Romulus, dit Denys d’Halicarnasse, pour retenir les enfants dans le devoir et dans le respect, et pour les obliger à leur obéir en toutes choses, sont encore plus augustes, plus respectables... (que ses autres lois) et l’emportent beaucoup sur les nôtres. (Il parle des lois de Solon). ...C’est en vertu de ces lois que d’illustres personnages, haranguant du haut de la tribune en faveur du peuple et contre le sénat, en ont été arrachés par leurs pères au milieu des applaudissements du peuple '. »
Tel fut donc le droit romain; tout y dérive de l’autorité du père, tout y revient à la famille.
Et c’est de ce principe que découle le respect de la chasteté, étonnant et mystérieux contraste avec la dissolution que la religion publique enseigne et accrédite par ses rites et par les exemples de ses dieux.
Il n’y a pas jusqu’à la virginité qui ne soit un
1 1.iv. II, 26, et VIII, 79. Voir Val. Max., liv. V, 4, qui cite cet exemple.
INTRODUCTION
objet de culte, et, chose également digne de remarque, les lois savent la concilier avec la proscription du célibat 1 ; double révélation du génie de la famille.
Quant au détail des lois civiles, il se résume dans les lois célèbres des Douze Tables, qui furent plus tard rédigées et ne furent qu’une compilation des lois royales ; quelques-unes avaient été empruntées au droit civil des Athéniens ; toutes restèrent sacrées, et même gardèrent ce nom dans la république, par l’habitude sainte des Romains de vénérer ce qui descendait des origines de la cité.
Ces lois étaient l’expression des mœurs des premiers âges, et distinguaient le peuple romain de tous les peuples. « Ce sont, dit Cicéron, des modes d’action par où se révèlent les coutumes et la vie des aïeux. »
Et le grand admirateur de l’antiquité ajoute ces belles paroles : « Un livre me paraît l’emporter sur tous les livres des philosophes par la gravité, par l’autorité, par la fécondité des applications, c’est, si vous examinez les sources et les objets des lois, c’est le livre des Douze Tables. » Et plus loin : «Combien nos pères l’ont emporté en sagesse sur toutes les autres nations ! vous le saurez facilement, si vous
' • Caslibes esse prohibento. » (Cic., de Lcgg., lib. III.)
INTRODUCTION
voulez comparer leurs lois avec celles de Lycurgue, de Dracon et de Solon. 11 est incroyable combien tout droit civil, à l’exception du nôtre, est désordonné et presque ridicule »
Or cet ordre des lois civiles, qui remonte aux origines romaines, tient au principe qui en est le nerf. La société romaine fut d'abord une société domestique; c’est l’explication non-seulement de la législation, mais des mœurs publiques. Le respect des aïeux était tout le patriotisme; ce fut le principe de la force et de la durée romaine. De la famille le respect passa dans la cité ; toucher aux coutumes, c’était toucher aux ancêtres; ainsi le culte des traditions semblait intact, même quand les séditions menaçaient de renverser toutes les lois.
La conservation de la religion publique ne s’explique pas non plus autrement. Il vint des temps où les croyances s’affaiblirent, mais les rites subsistèrent. Les plus enclins à douter des dieux eussent considéré comme un crime de s’abstenir du culte et des sacrifices. A cet égard, l’histoire des superstitions païennes n’est pas un pur objet de curiosité frivole ; la folie humaine peut elle-même devenir une leçon.
Ce n'est point sans une émotion secrète, en effet,
•0e0»\,lib. I, 43 et 44.
INTRODUCTION
que l’on voit la société romaine, avec ses mille inventions de dieux ridicules ou infâmes, se subordonner tout entière â l’action de la divinité ; on dirait qu'elle se sent un instrument mystérieux de la Providence: toute la ville est sainte, chaque lieu est sacré ; c’est au nom de la religion que Home délibère ses actes de paix et de guerre. Le sénat donne surtout l’exemple de cette piété : il ne s’assemble que dans un temple, et il n’ouvre ses délibérations qu’après un sacrifice ; chaque sénateur commence par offrir de l’encens et du vin sur l'autel du dieu. De là l’autorité morale du sénat, et aussi la puissance personnelle des sénateurs et des patriciens; c’est comme un ordre initié aux secrets des dieux.
Et tout le reste de la société suit cet exemple. La religion préside à toute la vie romaine ; de même que l’État a ses temples, chaque famille a ses autels.
Les fêtes mêmes sont une partie de la piété ; on honore les dieux par des pompes, par des jeux et par des danses l. L’histoire des fériés romaines est célèbre ; il y eut les fériés annuelle s, anniversaires , fixes ; il y eut les fériés mobiles, indicatives, impératives\ Les plus solennelles étaient les fériés latines ;
• Yov. Otiupli . sur les So liais. Gv. Rom.
* < Uræler pulilicas ferias erant quuquc privalæ feriæ sinjiularuin familiarum, publica autem aut erant stata, quæ slato tempore redibant; con -
INTRODUCTION
elles se célébraient en faveur de Jupiter Latialis, le dieu commun du Latium ; tous les peuples y étaient conviés ; alors la guerre au dehors était suspendue et la justice môme semblait interrompue au dedans. Un seul magistrat restait dans la ville pour les décisions d’urgence; elles consuls ne partaient pour leurs provinces qu’après la célébration des fêtes: partir avant eut été fatal *. Aux premières fériés de ce genre furent présents quarante-sept peuples, c’est-à-dire quarante-sept cités. Les fêtes étaient comme une sorte de prosélytisme par où se désarmait la rivalité et s’insinuait l’idée de la prééminence romaine.
11 y eut toutefois un prosélytisme plus énergique, celui de la guerre.
La guerre fut la principale vocation de Rome.
ccplivæ, qux qiiotaimis a inagistralibus vel saccrdolibus concipiebantiir, in dire certes vcl ctiam incertos ; imperativæ, qua* |iro rc nain indicebantur, dcniquc nundinx, cmn mercis causa convcnicbant. » (Nul. Thysius in Val. Max., lib. Il, cap. v. Lugd. Ratavorum. Vid. Cic., de Legibus, lib. Il, 12. — Macrob., lib. I, cap. xvi.)
1 Tac., Ann., lib. IV, 50, et lib. VI, 11. Vide act. not. in Tac. — Varron., lib. V. — Dionys., lib. IV. — Onu pli. Connncntarius in i uagistratu, etc. Civ. Rom.
INTRODUCTION. 55
Romulus avait d’abord fait un camp plutôt qu’une ville ; son peuple fut une collection de soldats avant d'èlre une réunion de citoyens.
La constitution de la cité s’en ressentit. Ce fut un contraste de discipline et de liberté : double action par où s'établit la prépondérance de Rome sur tous ses voisins.
La science militaire fut d'ailleurs comme inspirée aux Romains. Romulus créa la légion, chef-d’œuvre admiré par tous les savants dans l’art de tuer.
Nul n’a mieux résumé l’histoire de la légion romaine que ce moine Onuphre, le plus curieux et le plus savant des explorateurs de la vieille Italie. Ce mot de légion, d’après le sens de Varron, dans son livre de la Langue latine, venait, du choix des soldats1; c’est aussi le sens de Nonius Marcellus. Romulus avait d’abord composé la légion de trois mille soldats ; le roi chef de la légion , avec trois tribuns des soldats, un tribun par mille*. Un corps de trois cents cavaliers fut ajouté à chaque légion ; ce corps, appelé d’abord Terma , puis Turma, finit par prendre le nom d’.4/a; les cavaliers, disposés à droite et à gauche, furent comme les ailes de la
' Leclio, Legio. « Legio sic dicta quod legunlur milites in delectu. « (Just. Lips.)
1 Les origines des mots ne doivent pas être négligées. « Yarro cnim : Tribiini, iiupiit, mililum dicti gnod terni ex tribus tribnbns olim ml e.rrrcitum mittebnntur. t (Onuph., lmp. Rom.)
INTRODUCTION
légion. Par degrés, la légion s’accrut en nombre; Romulus lui-même la porta à quatre mille; plus tard, elle fut de cinq mille, et Marius enfin l’éleva à six mille, avec sept cent trente cavaliers. Nul ne fut armé dans la légion, s’il n’élait citoyen romain ; et c’est par là que la légion, élite de l’armée, fut la force de Rome et la terreur du monde '.
Végèce avait dit que la légion fut une inspiration des dieux ; mais quelque chose de supérieur à la légion, ce fut le serment, ce mystère de la puissance romaine \ C’est par le serment que se maintint la discipline; la foi du serment fut une partie essentielle delà religion, et, lorsque la religion s’éteignit, le serment subsista comme une superstition.
Tout néanmoins dans cette forte constitution politique, civile, militaire, neva se développer qu’à la longue ; mais le germe en est grand, et il n’y a pas jusqu’à la faiblesse des commencements et à la lenteur des progrès qui ne révèle un système de génie.
Ainsi la colonie de Romulus n’est d’abord que de trois mille hommes environ ; elle s’établit au mont Palatin; c’est le noyau d’une ville, ce n'est pas le centre d’une nation.
1 Yov. les subdivisions tic la légion en cohortes, et celles-ci en compagnies, centuries ou manipules, dansOnuph., Imp. Rom. Vos. aussi Just. Lips.
* Mot tic lempereur Maxiinin,
LNTRODUCTION.
Dans les appréciations de l’histoire, ce caractère de Rome doit toujours rester présent. Rome ne sera pas une nation, ce sera une ville; on lui donnera le nom de ville par excellence ; elle sera reine, et tous les peuples seront ses sujets.
Le système des fondateurs ne fut donc pas d'étendre le territoire, mais d’étendre l’empire.
Aussi les peuples d’Italie, et même ceux du Latium, ne sont longtemps que des alliés, des confédérés, socii, mais non des concitoyens; Rome les accepte comme des auxiliaires, non comme des égaux; elle les associe à ses desseins, non à ses lois. C’est d’abord un secret de puissance, plus tard ce sera un principe de lutte et de ruine. Toujours est-il que c’est dans l’enceinte de Rome qu’est tout le pouvoir. Cette enceinte s’élargit par degrés; sous le roi Servius Tullius, après deux cents ans, elle embrasse les sept collines, et la campagne romaine s’étend à cinq ou six milles de diamètre ; c’est là tout le domaine
Alors aussi la population fut accrue; le recensement de ce roi constate quatre-vingt mille citoyens en état de porter les armes ; ce qui indique une capitale puissante dans un territoire modique.
' Le mille contient 759 toise* — 1,500 mitres. Le diamètre de la campagne romaine est donc de 9,000 mètres.
INTROI>UCTIO!S.
Tel est donc l’état de Rome : constitution politique et civile, façonnée pour la domination et pour la durée. Dans cette œuvre savante, ai-je dit, tout a été prévu, excepté la perpétuité du pouvoir créateur. Voici alors ce qui arrive.
La royauté dans la constitution romaine semble être un artifice politique. Les rois, dans l’office qui leur est remis, peuvent apporter des applications diverses de génie, mais leur intervention dans l’État est indécise, et par là même elle peut devenir excessive ou nulle, et dans l’un et l’autre cas elle sera funeste.
D’autre part, l’État est tellement conçu, qu’il semble pouvoir se passer de la royauté. La souveraineté romaine est dans les comices ; le peuple est roi ; mais l’exercice de sa souveraineté est en réalité remis au sénat, puisque, par l’organisation des comices, il maîtrise les décisions. L’action royale est donc superflue, et par là elle risque de deveni r odieuse.
Aussi un double principe de discorde éclate dès le début. Le patricial et le peuple sentent leur puis-
sance ; l’un veut être maître, l’autre veut être libre, et l’un et l’autre exercent leur indépendance contre la royauté, expression nominale du pouv oir qui doit les modérer tous deux.
C’est ce qui explique le caractère des premières séditions ; c’est le patriciat qui fait les révoltes ; le peuple n’est d’abord qu’un instrument des complots. Et c’est ainsi qu’on arrive à l’abolition de la royauté.
Les causes accidentelles de cette révolution sont dans toutes les histoires; mais elles y sont avec des drames de poésie romanesque qui n’en sont pas l’explication.
Le fils de Tarquin, violateur de la vertu de Lucrèce, pouvait donner lieu à un épisode de vengeance théâtrale; mais sa brutalité n'aurait point suffi à déterminer le renversement des rois, si des causes plus générales n’avaient d’avance rendu possible ou inévitable ce changement.
En réalité, c’est le sénat qui renversa Tarquin, non pour venger l’injure de Lucrèce, mais pour se délivrer d'une autorité importune.
Aussi rien ne fut changé dans l’État, excepté le nom des rois ; car leur fonction même subsista, si ce n’est qu’elle devint annuelle.
C’est ce que dit Tite Live : «Rien ne fut diminué de l’autorité des rois; mais l’autorité des consuls
il)
INTRODUCTION
fut bornée à un an, et ce fut là toute l’origine de la liberté '.»
Les consuls mis à la place des rois furent comme eux revêtus des signes de la puissance. Des faisceaux étaient portés devant eux par des licteurs; mais ils s’abaissaient devant le peuple assemblé; c’était le peuple qui était roi, du moins par l’apparence et par le nom, et c’est ce qui suffit aux hommes dans toutes les révolutions.
Ainsi, dans la révolution qui mit fin à la royauté romaine, la constitution primitive subsista avec ses germes d’unité et de séparation, de force et de faiblesse, double caractère qu’il est aisé de suivre dans l histoire et qui explique l’alternative de la grandeur et de la décadence.
Le sénat, en qui survivait l’instinct des créateurs de la cité, s’appliqua par un long effort à satisfaire le peuple par une souveraineté apparente, se réservant toutes les réalités de la puissance.
Comme il avait fait la révolution, il lui fut aisé d’en être le maître. La constitution même servait à son dessein; les magistrats étaient comme les ministres de son pouvoir’; Il devint l’arbitre de toutes
' « I.ilierlatis otiginem indc rnagis quia annuum imperium consularc Taclum est. quam quod iliminutum quiiiquam sit ex regia potcslale numéros. > (Lib. Il, 1.)
* « Ouasi miiiislri gravissimi concilii » (Cic., Pro Sexto, 05.)
les affaires. Il n’y eut d’abord nulle assemblée du peuple qu’il n'eût consentie, et nulle loi qu’il n’eût adoptée *. Mais aussi des réactions durent bientôt se déclarer. Le peuple avait peu gagné à un changement nominal d’autorité. La richesse était restée dans les mêmes mains, et c’est par la richesse que se fait sentir d’ordinaire au peuple la chimère des révolutions. Alors l’envie commença à s’allumer dans les classes pauvres, et l’envie est toute la politique de ceux qui souffrent. La souffrance, à la vérité, fut bientôt extrême. Comme tout l’État se concentrait dans Rome, une vaste plèbe s’amassa dans ses murs, et il y eut des multitudes de citoyens dont l’existence fut précaire; et comme enfin, dans cette égalité politique, nul lien moral ne liait les hommes, les pauvres n'eurent d’autres ressources que les dettes, et par les dettes ils devinrent la proie des riches.
C’est la grande cause de l’anarchie par où ce fort établissement devait quelque jour périr. On y doit joindre les causes politiques, les passions d’un petit nombre, les partis d’ambitieux, les factions de novateurs; mais dans les commencemenls de la république ces causes n’auraient pas remué l’État ; il y eut des troubles faciles dans le Forum, parce qu’il
1 « Nisi palribus aiicloriltts. » (Tit. Liv., VI, 42 )
IATRODUCTIO.N.
y eut une profonde souffrance dans le peuple; et aussi les premiers troubles se font aux cris de la détresse; la plèbe expire sous la barbarie des créanciers ; c’est contre eux que s’allument les séditions.
Une chose ici doit être notée, c’est que sous les rois le murmure de la plèbe n’avait jamais eu ce caractère. « Alors, dit Denys d'Halicarnasse, nul n’eût été si hardi de prétendre frustrer ses créanciers; les plus pauvres, outre leur dettes, payaient les tributs qui les oppressaient »
C’est que la royauté, bien que nominale, servait de tempérament aux irritations ; ce fut tout le contraire lorsque le peuple ne vit devant lui que des classes dont le privilège était le bien-être. Alors les mutineries, dans la souffrance, semblèrent un droit naturel, et aussi il y eut un penchant à sacrifier toujours les créanciers aux débiteurs, sorte de justice qu’il est facile, en tous les temps, de pousser aux dernières extrémités du désordre et du brigandage.
' Denys d'Italie., VI . Discours d’Appius Clnudius à l'occasion de la guerre contre les Volsqucs.
INTRODUCTION
Voilà maintenant bien saisie la double cause qui va dès ce moment développer à la fois la puissance et la faiblesse de Rome
Rome sera forte par le principe de perpétuité qui est dans le patricial, elle sera faible par le principe de ruine qui est dans la plèbe; l’un rattachant l’État à son pointde départ par les coutumes, par les lois, par le respect des ancêtres; l’autre le jetant incessamment dans les nouveautés par les séditions.
Ces deux caractères de la politique romaine sont partout dans l’histoire, et, chose extraordinaire, ils se développent à la fois, comme si c’était la destinée de Rome de montrer en môme temps ce qu’il y a de puissant dans une société fidèle à elle-même, et ce qu’il y a de ruineux dans une société mobile.
Sans doute le patricial s’altérera et se pervertira, même par ses habitudes de prééminence ; mais aussi la démocratie se corrompra et se dégradera,
1 N’oscrai-jc pas dire que Montesquieu a fait un roman des causes de la grandeur et de la décadence romaine ? Je convie les doctes à s’en assurer: ils n’ont qu'à ouvrir l'histoire.
44 INTRODUCTION
même par le succès de ses entreprises. Ainsi le double principe de perpétuité et de ruine produira simultanément ses conséquences, sans qu'il y ait une force intermédiaire pour les tempérer; et lorsqu’on sera arrivé à l'extrémité de cette politique, qui sera d’une part l’assujettissement du monde étranger par la discipline, de l’autre le renversement des institutions intérieures par la licence, il n'y aura plus rien de possible pour faire durer la société romaine, si ce n’est un régime de servitude, où tout se nivellera, le sénat et la plèbe; alors aussi l’État de Rome changera de nom; ce ne sera plus la royauté, ce ne sera plus la république ; ce sera V empire, c’est-à-dire la démocratie concentrée dans un homme, sous un nom militaire, celui A'imperalor , ce qui est le dernier terme où puisse arriver l’organisation du despotisme.
Dès le premier éclat de l’antagonisme des deux principes que nous signalons, l’instinct de conservation inspira l’établissement d’un pouvoir extraordinaire, maître de sortir des lois pour sauver les lois. Ce fut la dictature.
INTRODUCTION
La dictature est le remède extrême des sociétés à qui manque un pouvoir réglé.
L’apparition de la dictature à Rome fut formidable; ce fut comme la suspension de la république. Le premier dictateur, Titus Lartius, parut dans la place publique, précédé de vingt-quatre licteurs, portant des haches dans leurs faisceaux; c’était la signification du droit de mort. On était en guerre: l’anarchie cessa ; Rome se leva en armes : tous ses ennemis furent vaincus.
A ce moment, Rome comptait cent cinquante-sept mille hommes qui avaient passé l’àge de puberté'.
Mais déjà les séditions ont reparu; les débiteurs font des mutineries; la place publique est pleine d’orages; le sénat veut contenir les factions: le peuple se retire au mont Àventin ; Rome touche à sa perte.
Alors il se fait des transactions; le peuple exige des magistrats pour sa défense ; on lui donne les tribuns.
Les tribuns rendront la lutte régulière, mais à la longue décisive et fatale. Les tribuns sont déclarés xacro-saints ; ils auront droit de veto contre les décrets du sénat.
C’est dire que l’exercice de l'autorité patricienne
16 INTRODUCTION
va devenir laborieux, difficile, souvent impossible ; la politique sera une lutte, mais aussi le génie du sénat grandira pour égaler ces périls, et l’histoire romaine, à ce point de vue, est le plus dramatique spectacle et le plus instructif qui se puisse trouver dans les annales du monde.
Le peuple, au contraire, n’a besoin d’aucune méditation, ni d’aucune suite d’idées, ni d’aucune expérience, ni d’aucune sagesse ; il lui suffit de la liberté des émeutes.
Protégé par les tribuns, il refuse les enrôlements; il demande le partage des terres nouvellement ajoutées au domaine ; Rome est en proie à l’anarchie et à la guerre ; les peuples ennemis courent sur elle; ceux deVeïes désolent ses frontières; la plèbe ne s’émeut point ; pour elle il n’y a point de patrie. Le patriciat donne un exemple opposé ; il se jette tout entier au-devant des ennemis; une seule famille, celle de Fabius, fournit trois cents hommes armés; c’est toujours le double principe romain qui se déclare, le principe de salut dans le patriciat, le principe de ruine dans la démocratie ; et rien de plus justifié par l’histoire que cette remarque de Cicéron : « Deux classes d’hommes se sont trouvées dans cette cité, voulantêtre et paraître les uns populaires, les autres optimales; les populaires, ceux qui se proposen t par leurs discours et par leurs actes de plaire ,
INTRODUCTION
d’être agréables à la multitude; les optimales, ceux qui se conduisent de façon à se faire agréer par les gens de bien1. »
Ce qu’atteste l’histoire, c’est que les ]X)pulaire$ furent habiles et tenaces à faire des propositions de lois, dont le dessein tendait à l’altération de la constitution romaine sous la couleur de l’utilité du peuple.
Telle fut la loi proposée par le tribun Terentullus Arsa, laquelle soumettait les consuls à la surveillance d’une magistrature qui serait choisie parmi les meilleurs citoyens de la république. A de telles défiances, le populaire prend feu toujours ; toute la république s’arrêta devant cette discussion. La guerre encore était aux portes; un grand homme se trouva, Quinctius Cincinnatus, qui jeta la diversion dans les querelles par des victoires; mais, après les victoires, les dissensions se rallumaient, et c’est alors que Cincinnatus jeta dans une harangue ces paroles découragées : «Je ne sais comment il se fait que nous ayons les dieux propices plutôt dans la guerre que dans la paix*. » Le vieux Romain parlait de la sorte cinquante ans après l’abolition de la royauté.
Toutefois le même contraste se perpétue, celui
1 Cic., Or. pt\) Srxt., 13.
* Tit. Liv.
INTRODUCTION
de l’aulorité morale des idées, des traditions et des coutumes, et c'est le sénat qui garde cette force.
Le respect des rites sacrés est surtout profond. La sédition s’incline devant les dieux, et par là le palriciat exerce son autorité, même dans les changements qui l’altèrent : par ses prêtres et par ses augures, il continue d’interpréter les présages, le vol des oiseaux, les entrailles des victimes, et aussi les signes plus redoutables, les tempêtes, les tremblements de terre, les pestes; manifestations par lesquelles, dit Cicéron, « les dieux immortels arrêtèrent souvent l’injuste pétulance du peuple1. »
Toutefois les lois politiques allaient s'affaiblissant, et l’esprit plébéien s’infiltrait partout, même dans le sénat, par l’amour naturel des hommes pour la popularité des places publiques.
La loi Terentilla amènela création des décemvirs; mais les décemvirs, qui doivent protéger la liberté, établissent la tyrannie. Tout ce qui reste de leur passage, c’est le Litre dcx Douze Tables, collection des lois civiles, point de départ du droit romain. Rome revient à son consulat ; mais tout s’est atténué, et le peuple commence à demander des choses hardies.
La plainte des places publiques a pris un carac-
1 De Leqy , II.
1ère nouveau ; des lois agraires et de la suppression des dettes on passe à des questions de gouvernement. Le peuple veut être consul, et, pour cela, il faut qu’il entre dans le patricial : deux grands desseins qui vont remuer toute la constitution.
D’une part, le sénat était maître du choix des consuls, en vertu des rites sacrés, le choix ne pouvant se faire qu’en obéissant aux auspices.
D’autre part, la loi des mariages portait un principe fatal de séparation : «Qu’il n’y ait pas, disaitelle, droit de mariage des Pères avec la plèbe1. »
Ce sont ces deux questions absolues qu’attaque le peuple par ses tribuns; le sénat transige; il accorde le droit de mariage, mais il retient le consulat; seulement il concède la création d’un tribunal militaire où seront admis les plébéiens. Et chose merveilleuse! cette transaction calme aussitôt l’envie. Dès que le peuple a des magistratures, il n’y appelle que des patriciens, comme si le droit suffisait à sa fierté.
Etcëia dura près de cinquante ans.
Mais la passion des ambitieux ou des populaires , comme les appelle Cicéron, n’en est pas déracinée. La place publique continue à être troublée par des tempêtes. Aux séditions se mêlent les guerres. Rome
1 « l'atribus cum plèbe conmibii jus noc eslo. »
INTRODUCTION
est accablée de fléaux. Un populaire opulent, Spurius Mœlius, se jette au milieu de l’anarchie, et il aspire à se faire roi. Il joint la flatterie aux largesses, et la république est menacée de tomber sous une royauté démagogue. Alors parait un dictateur, et son général de la cavalerie tue l’ambitieux dans la place publique.
Néanmoins l’esprit de faction survit toujours, et un péril nouveau se révèle; ce sont les esclaves qui se comptent et qui tentent de mettre le feu à la ville.
Cette question des esclaves est capitale ; elle a été à peine entrevue dans l’histoire. J’y reviendrai tout à l’heure. Quelques mots ici vont suffire.
Dès le commencement il y eut des esclaves à Rome, l’histoire semble n’avoir pas songé à dire le rapport de celte race d’hommes avec l’État et avec les citoyens. On sait seulement qu’il y eut des esclaves publics et des esclaves privés, les uns et les autres considérés comme une autre sorte d’êtres humains, jetés par le sort en dehors de toutes les
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lois qui lient les hommes. Alors la raison publique ne soupçonnait pas que l’esclavage renfermât en soi quelque mystère qui pût intéresser, je ne dis pas la conscience, mais la sécurité. On avait des esclaves comme on avait des bêtes de somme. C’était la guerre qui réduisait les captifs à cet état de dégradation, et les peuples de l’antiquité connurent tous également cet abus de la victoire, sans qu’aucun gémissement parût jamais s’élever dans les âmes sur une telle énormité ! Aussi l’histoire, en racontant les faits épars qui se rapportent à la vie des esclaves, n’a pas soupçonné qu’il y eût là un germe effroyable de révolution. Ce qui lui semble monstrueux, c’est que les esclaves remuent leurs chaînes ; pour le monde ancien, l’esclavage est plus qu’une condition, c’est une fatalité.
Ce n’est que plus tard qu’une grande lumière entrera dans les âmes, et que la question des esclaves s’éclairera comme toutes les autres.
Cette lumière, nous la retrouverons. Suivons pour le moment l’ordre des faits.
Delà place publique, l'indiscipline estentrée dans l’armée. Un tribun militaire, Posthumius, est tué par les soldats; grande nouveauté qui annonce le progrès du désordre démocratique.
Les tribuns exaltent l’anarchie ; le peuple se lasse des magistratures patriciennes, et il veut enfin es-
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saver du droit qu’il a conquis, mais qu’il n’a point encore exercé. Dans une création de six tribuns militaires, le peuple élit un plébéien ; mais à l’instant il s’étonne: ipsa plein mirabatur se lantam rem obtinuisse1, tant l’esprit primitif était profond dans les coutumes 1 Mais aussi le peuple est rapide dans ses conquêtes ; l’an suivant, sur six tribuns, il élit cinq plébéiens. Alors c’est une autre nouveauté qui éclate. La peste vient de tomber sur Rome ; le peuple est dans l’épouvante , on consulte les dieux. La religion répond par ses pontifes : les dieux sont irrités ! les auspices ont été profanés! les magistratures violées! Les livres sibyllins demandent des expiations! Et le peuple aussitôt court aux sacrifices, et il revient aux magistratures patriciennes ; et cela dure encore vingt ans.
D’autres événements se montrent.
Dans ces alternatives d’anarchie, Rome avait assiégé Véies, et le siège avait duré huit ans; Véies enfin tomba , grâce au retour de la paix du forum.
Véies était la plus grande cité italique et la plus puissante après Rome; plus riche surtout en vieux monuments, et aussi plus heureuse par sa situation au delà du Tibre: peu s'en fallut que les vainqueurs
' Tito Livc, V, 12.