‹ Histoire l'Empire romainChapitre 2 sur 39 · I.NTRODUCTION · texte numérisé non relu

I.NTRODUCTION

n’en fissent leur patrie Ils se contentèrent de son territoire, et ainsi s’élargit la domination romaine, qui, auparavant, n’allait pas au delà d’une sorte de municipalité; l’Italie commença à entrer dans son empire.

En même temps s’était révélé une sorte de péril auquel Rome, depuis ses quatre cents ans de fondation, n’avait pas songé : la guerre étrangère! car les guerres italiques n’avaient été que des rivalités armées avec des peuples voisins, dont elle faisait par les armes des peuples amis.

Une invasion de Gaulois était venue frapper au cœur cette ville qui se sentait appelée à une domination mystérieuse. On sait les éclatantes aventures de Brennus (Brenn); peu s’en fallut qu’il ne restât maître de Borne ; Camille, un grand homme, sauva sa patrie, qui l’avait exilé.

Mais les Gaulois, après leur retraite, laissaient au cœur des Romains des impressions inaccoutumées. Dès que les armes du dehors pouvaient l’atteindre, la guerre, dès lors, s’agrandissait pour

INTRODUCTION

elle : dès ce moment, c’est comme un large horizon qui commence à se découvrir à son génie.

Cependant la loi des mariages a rapproché les ordres; des familles nouvelles se sont formées ; les charges se distribuent avec équité ; le patriciat est moins troublé dans sa prééminence, le nerf politique s’est affermi.

Mais les passions survivent et l'antbition fermente. Des entreprises de royauté se montrent encore; elles sont réprimées parle glaive.

Avec l’ambition survit la vanité. Une femme s’irrite d’être l’épouse d’un plébéien, tandis que sa sœur est l’épouse d'un patricien ; elle allume la colère au cœur de son mari, et il n’en faut pas davantage pour une révolution. Le forum est en feu : on fait des lois à la hâte ; l’une supprime le tribunat militaire, l’autre règle le partage des terres; la troisième veut que le consulat soit réformé, de telle façon que l’un des deux consuls soit toujours un plébéien : jamais on ne vit plus de confusion. Le sénat évite les chocs par des concessions ;

INTRODUCTION

il laisse multiplier les charges, ce moyen éternel de satisfaire les avidités; il accorde que le plébéien puisse être consul , mais il réserve au patricien l’édilité curule et la préture, deux charges de magistrature civile ; et en même temps il accroît le droit des censeurs, cette juridiction singulière, gardienne des moeurs et des lois, et par elles de la république.

Ainsi, c'est toujours le sénat qui, intervenant par sa gravité dans les luttes d’ambition, fait prédominer la constitution, en la faisant plier à ce qu'il y a de nécessaire et d’équitable dans les vœux populaires.

Du reste, Vest ici la grande époque romaine. De grandes vertus et de grands courages éclatent dans tous les ordres; tous les citoyens rivalisent d’héroïsme. La dictature de Camille avait deux fois vengé l'affront fait à Rome par les Gaulois ; le peuple eut à son tour ses grands hommes. Le premier consul plébéien avait été L. Sextus Lateranus (l’an de Rome 387 ) ; le premier dictateur plébéien fut C. Marcus Rutilus. Plus tard, le consul plébéien Popilius triomphait des Gaulois, et la multitude qui l’applaudissait semblait demander avec ironie si q uelqu’un avait regret d’un consul sorti du peuple' .

1 « Mussantes que inter sc cogitalunt niim quem plclieii consul» pœnileret. » (Tile Lire, VU, 25.)

INTRODUCTION

Jamais Rome n'avait été plus redoutable à ses ennemis, plus imposante à ses rivaux. Aulourd’elle, tout commence à trembler. Les peuples italiques qui ne sont qu’alliés demandent à entrer dans les tribus, mais avec le droit de suffrage, comme pour dissimuler la soumission. Chose singulière ! la soumission même semble un péril ; le sénat veut être protecteur; il ne veut point partager le droit de cité, et c’est l’occasion d’une guerre étrange, mêlée de victoires et de revers, mais où Rome l’emporte et commence à abuser de la domination.

Alors l'État romain s’agrandit : déjà il s’étend de la mer Tyrrhénienne à la mer Adriatique.

Le vieux Latium, le pays des Sabinsr, lesÉques, les Marses, les Samnites, les Campaniens, les Volsques, ces peuples longtemps indomptés, tout est soumis; les armes romaines ont pénétré dans l’Apulie ; elles ont touché les Ombriens, et les peuples du Picenum jusqu’aux confins des terres occupées par les Gaulois senonais.

Un peuple, au bout de l’Italie, lesTarentins tentent l’indépendance et appellent à eux les peuples qui rongent leur frein. Un dernier effort soulève l’Italie, et un roi du dehors, Pyrrhus, accourt de l’Épire au secours de la confédération. Nouvelle révélation de la destinée romaine ! A mesure que l’Italie s’ouvre à l’étranger comme une menace, le

INTRODUCTION

inonde se découvre à Rome comme une convoitise; toutefois Pyrrhus semble sur le point de venir à bout de la république, et de la dompter par la paix après l’avoir humiliée par la victoire.

Les citoyens de Rome se sentent appelés à maîtriser le monde ; il en résulte une majesté répandue dans la cité ; Rome est reine, et ses citoyens sont des rois.

Lorsque des ambassadeurs viennent négocier avec le sénat, le sénat répond qu’il ne traitera de la paix que lorsque Pyrrhus ne foulera plus le sol de l’Italie. Des ambassadeurs sont néanmoins in ■ troduils ; ils croient entrer dans une assemblée de rois. Pyrrhus se sent faible contre cette force étrange ; on dirait une fascination : il s’éloigne de Rome, lui laissant la liberté de ses destinées!

Dans cette période de guerres, le génie patricien a régné seul dans la politique. Les rivalités de races semblent vaincues; c’est que le sénat au lieu d’abaisser le peuple l’a élevé : la loi des mariages a uni les ordres ; tout semble assimilé dans le palriciat.

Alors apparaît l’unité du peuple romain, et par l'unité se prépare la domination du monde. Redisons que le nerf de cette unité, c’est toujours la religion. C’est par les rites sacrés, par les sacerdoces, par les auspices que règne le patriciat, et tel est le respect du culte public, que tout fléchit sous

INTRODUCTION

l’interprétation des livres et des auspices; la piété, d’autres diraient la superstition, est tout le secret de la puissance.

Alors aussi éclata l’instinct des grandes guerres. Rome s’est assujetti les peuples voisins; elle s’est vaincue elle-même; son regard peut se porter sur les nations lointaines; d’autant qu’elle s’est sentie devenir un objet d’envie et d’attaque, et pouvant encore être atteinte par les entreprises, elle s’est rendue assez forte pour les prévenir.

La guerre donc va changer de nature, et c’est un autre génie qui va se révéler. Ce ne sont plus des cités rivales à soumettre, ce sont des nations puissantes à dompter ; et voici comment Rome s’est organisée pour de tels desseins.

Sa population est devenue immense; Rome est comme un grand peuple, et le peuple tout entier est voué aux armes.

Son système d’armée s’est affermi ; c’est toujours la légion qui en est la base, ce grand chef-d’œuvre que Végèce appelle une révélation de quelque dieu.

A la milice romaine s’ajoute la milice auxiliaire. Les alliés, sucii, les confédérés, fmleraü, ceux qui font partie de l’association sous des invocations diverses de droit, droit italique, droitde latium, droit de municipe, tous, sans être citoyens romains, combattent dans 'armée romaine, sous des généraux romains ;

INTRODUCTION

et ainsi ils donnent leurs forces à Rome sans pouvoir s’initier au secret de sa conduite militaire *.

A la science admirable de la guerre joignez l’art profond de la politique ; rien ne manque à Rome pour la domination.

Rome devait s’épuiser à des guerres éternelles; elle se renouvelle par l'assimilation des peuples qu’elle soumet; et toujours c’est du sénat que part' l’inspiration de cette politique ; par là il tient sous sa dépendance la multitude romaine; il la maîtrise en la renouvelant par des accroissements indéfinis.

Les captifs que fait la guerre servent à ce renouvellement. Tous les vaincus ne sont pas esclaves; les captifs sont ceux qui se sont livrés eux-mêmes, deditii ; les esclaves sont ceux qui ont tenté jusqu’au bout le sort des armes ; on ne les tue pas, on les garde, et pour cela on les déclare sauvés, servi, servait ; mais la liberté leur est ravie; ils deviennent une partie de la proie ; ils seront vendus à l’enchère, sub corom, une couronne en tête, triste emblème, où l’on croit voir le respect mêlé à l’ironie, puisqu’après tout ils sont esclaves pour avoir été les plus vaillants des vaincus. Aussi plus tard ils * : • • > 1 Dans l'organisation des légions, les alliés, locii, fournissaient un contingent double des Romains : « Pene onmes annos, atquc omnia Itella duplici numéro se equitum miHtuniqoe fungi. » (Veil. l'atec., il.)

INTRODUCTION

pourront être affranchis, mais ils ne pourront pas être citoyens. Ils ne pourront pas même être soldats ; c’est le contraire des deditii , qui pourront être appelés à faire partie de la légion, laquelle cependant en principe est toute romaine.

Ainsi s’alimentera et s’accroîtra incessamment la population militaire ; le monde fournit les aliments et les instruments de sa servitude *.

Et ici se retrouve la question des coutumes et des mœurs romaines; il suffît de l'indiquer. C’est parla perpétuité que s’affermit et s’étend la domination, et cette perpétuité est, au fond, l’instinct de Rome, malgré la mobilité de ses places publiques; mais elle est surtout dans la constitution du sénat, et c’est aussi du sénat que part la direction de la force prodigieuse qui saisit le monde.

Aussi rien n’est plus admirable que cette magistrature des censeurs, à qui est déféré le droit de choisir ceux qui doivent composer le sénat, et même celui d’éliminer ceux qui, ayant été choisis, se sont rendus indignes d’y siéger.

Ce droit avait été primitivement le droit royal ; puis il avait passé aux consuls avec les autres prérogatives des rois; les tribuns militaires l’avaient ensuite exercé à la place des consuls, et enfin il

1 C’est le mut que Tacite mettra plus tard dans la bouche d'un Bretuu ; quoiidie alU. quolidie posait.

INTRODUCTION. tH

avait été remis aux censeurs, qui en firent le nerf véritable de la république. Le choix des sénateurs n’avait d’abord dû se faire que dans le patriciat ; on l’étendit plus tard aux chevaliers, classe moyenne entre l’ordre sénatorial et l’ordre plébéien, que Tite Live appelle pour cela le séminaire du sénat1.

Devant ce privilège des censeurs s’effacent tous les autres; les censeurs, ayant dans leurs mains le sénat, sont les inspirateurs véritables de l’empire. Ajoutez la correction des mœurs, ce droit étonnant de censure sur les violateurs de la décence et de la dignité ; par là se conserve le respect des coutumes; la tradition des exemples est sainte, et la vertu règne comme une loi. Nul autre peuple n'apparail dans l’histoire avec de tels signes : il y a là quelque chose de particulier que le génie des constitutions n’avait nulle autre part conçu, et, quoi qu’il en soit, c’est là tout le secret de la force et de la durée romaine.

1 « Scininai-ium soualiis. » (Titc Live, XLII, 61.)

INTRODUCTION

C’est donc armée de la sorte de traditions, d’exemples et de lois que Rome, après environ cinq cents ans, est entrée dans les grandes guerres: elle se sent fondée pour assujettir les peuples les plus puissants et.les plus lointains.

Un peuple d’abord se montre ; c’est le peuple carthaginois. 11 semble aussi avoir sa destinée, c’est de s’être fait puissant pour servir à l’accroissement de la puissance de Rome.

Entre les deux peuples il y a quelques analogies d’organisation ; un sénat, une assemblée populaire, deux magistrats annuels : consuls à Rome, suffîtes à Carthage.

Mais le génie de Carthage est de régner par le commerce. Sa puissance réside dans ses richesses, et c’est par la navigation qu’elle les a conquises. Mais son organisation militaire est faible, et l’anarchie populaire est plus forte que les lois.

Toutefois elle est maîtresse des mers; et plus d'une fois elle a touché de ses armes les Syracusains et menacé toute la Sicile.

A l’aspect de ses vaisseaux qui couvrent la Médi-

INTRODUCTION. 65

terranée, Rome a senti que la terre ne suffirait pas à sa domination ; et elle ose tenter la fortune des mers. On sait ses premiers combats; la manœuvre romaine ne fut pas d'abord savante ; tout consista à atteindre l’ennemi par l’abordage. L’atteindre, c’était le vaincre. On saisissait les vaisseaux avec des crocs, qu’on appelait des corbeaux , et puis c’était une mêlée atroce ' ; c’est ainsi que Duilius remporta une première victoire. Rome en eut plus d’orgueil que de dix victoires sur terre. On ne se contenta pas du triomphe d’un jour pour Duilius; tout le reste de sa vie, chaque soir en rentrant de son souper il put se faire précéder par des torches et accompagner par des joueurs de flûte, comme si chaque jour était pour lui un triomphe *.

La guerre d’ailleurs eut ses alternatives. Une armée consulaire fut jetée en Afrique; Régulus gagna des batailles, et puis il fut fait prisonnier. Son dévouement est célèbre ; les Carthaginois l’envoyèrent à Rome porter leurs conditions de paix ; Le sénat les rejeta, et le fier Romain s’en alla reprendre ses fers ; les Carthaginois épuisèrent sur lui ce qu’un raffinement de barbarie leur enseigna de supplices.

Rome s’était accoutumée à ne jamais céder aux

< Flor., lilt. Il, cap. it.

* Flt>r., ibid. ‘

INTRODUCTION

Page 1