CHAPITRE VII
La (brlunede Tilièrc commence à se I rouiller. — Séjan. — Desseins d'usurpation. Commencement de tragédie. — Tableau de l’empire par Tacite. — Suite du drame de Séjan. — Mort de Drusus. Honneurs rendus. Humeurs de crimes. Hypocrisie de Tibère. — Intrigues infimes. — Accusations et punitions. — Trames contre la maison de Germaninis. Condamnations et exils. Turpitudes romaines. — Les pantomimes. — Situation au dehors. — Crimes dans Rome. — Loi de majesté. Délations et accusations. Un fils accuse son père. Procès horrible. — Autres procédures. Bienveillance infâme. Éclats d’indignation de Tacite. — Récits nouveaux. La plume se fatigue h dire les atrocités. Fières paroles au sénat. Rage d’accuser. — Temple k Tibère. Discours k Tibère. Séjan reprend scs desseins. Ambiguïté de Tilière. Intrigue de palais. — État des provinces.
An de R. 774. De J. C. 25. — Consuls, C. „4stnius, C. Ântislius. — C’élait la neuvième année du règne de Tibère. Rien n'avait manqué jusquelà à sa fortune; la république était calme; sa maison était prospère, car, dit Tacite, entre ses bonheurs, il comptait la mort de Germanicus.
Mais, à ce moment, sa fortune commence à se troubler, soit par sa tyrannie, soit par celle des hommes qu'il couvrait de sa puissance1. Le premier auteur de ce changement fut Ælius Sejanus, dont le nom n’a été
1 Tac., Ann. lih. TV.
TIBÈRE. « 419
jusqu’ici qu’entrevu dans les récits et va se montrer désormais avec tout l'éclat de la perversité.
Fils de Sejus Strabo, qui avait été capitaine des gardes prétoriennes, il s’attacha dès sa jeunesse à C. César, petit-fils d’Auguste; déjà son renom était infâme; on disait qu’il s’était vendu aux débauches d’Apicius. Bientôt il s’enchaîna Tibère par ses artifices; impénétrable pour les autres, Tibère fut pour lui sans secrets. « Ce ne fut pas tant l’effet du génie de Sejan (car il devait périr par les artifices qui l’avaient élevé), que de la colère des dieux contre la république, à qui il fut également fatal par sa puissance et par sa ruine *. » Dur au travail, audacieux, dissimulé, accusateur d’autrui, à la fois adulateur et hautain, modeste en apparence, au fond dévoré de convoitise, et, pour cela, tour à tour prodigue et parcimonieux, il eut des vices contraires, et les uns et les autres funestes, lorsqu’ils visent à l’empire. Devenu de bonne heure préfet des gardes prétoriennes, il se rendit nécessaire à Tibère par l’habileté de ses services, mais avec la pensée secrète de saisir quelque jour l’autorité en s’attachant les soldats par la flatterie. Et Tibère luimême fut longtemps à ne pas soupçonner son dessein. Il le voyait réunir les cohortes dans un même camp, caresser les goûts militaires, désigner, élire lui-même les centurions et les tribuns; puis passer de là aux intrigues patriciennes, distribuer à ses clients les hon-
* Tac., Ann., lit». IV.
neurs ou les provinces, et Tibère ne faisait que redoubler de facilité et de complaisance; il disait que Séjan était le compuqmn de tes traraur, il l’exaltait au sénat et devant le peuple, et il trouvait bon que scs images se dressassent dans les théâtres et dans les places, ou bien marchassent en tête des légions parmi les aigles.
Et d’ailleurs la maison des Césars était brillante; un jeune héritier, des neveux adultes, semblaient éloigner toute espérance d’usurpation. Mais ce qu’une entreprise soudaine ne pouvait faire, la lenteur des crimes le pouvait tenter. Or, c’est contre Drusus, fils de Tibère, que se dirigea la préméditation du tout-puissant ministre. Drusus l’avait offensé naguère; impatient d’un tel rival, dans une discussion animée il avait levé sur lui la main, et Séjan lui ayant répondu par le même geste, Drusus l’avait frappé au visage. De là un désir de vengeance ajouté à l’ambition, et c’est ainsi que le palais vit naître d’atroces desseins et d’infàmesattentats.
Séjan se chercha des complices, et nul ne lui parut devoir mieux le seconder que la femme de Drusus, Lucilla, sœur de Cermanicus, laquelle, sans charmes dans sa première adolescence, avait fini par être d’une beauté éclatante. Séjan feignit pour elle un brûlant amour, et l’eut bientôt jetée dans l’adultère; après quoi tout fut possible; Séjan lui fit adopter tous ses desseins, le mariage, l’empire, la mort de Drusus : ainsi, la nièce d’Auguste, la belle-fille de Tibère, celle qui avait donné des enfants à Drusus, déshonorait-elle
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ses ancêtres et ses descendants par son adultère avec un parvenu de municipe', cl cola en sacrifiant des honneurs certains à des espérances infâmes et douteuses. Pour confident, elle prit Eudeinus, son médecin; et Séjan, pour gage de ses promesses, répudia sa femme Apicata, de qui il avait trois enfants. Tel fut le commencement et la préparation d’une tragédie qui ne devait se dénouer que par degrés. L’énormité du crime en fit les délais, par les alarmes qu’une telle entreprise faisait naître au sein des coupables. Néanmoins Tibère n’en soupçonnait pas le mystère, et il suivait ses expédients accoutumés de gouvernement. On le vit renouveler son vieux dessein de visiter les provinces, prétextant la multitude des vétérans et la nécessité de fortifier les armées par des levées de soldats; c’est ce qu’il exposa dans un discours au sénat, et, à ce sujet, Tacite trace un tableau du monde romain; c’est un résumé plein d’intérêt dans l'histoire, ce qui surprend, c’est que l'historien a l’air de le présenter comme un indice de l’affaiblissement de l'empire*.
« Deux flottes gardaient l’Italie sur les deux mers, à Misène et à Ravenne; la côte des Gaules, la plus rapprochée, était protégée par des vaisseaux à éperons garnis d’airain avec de forts rameurs5. La principale
< Tac., 4/1/1. lib. IV.
* « Ouanto sit angustius iinperitatuni. » Ann. lib. IV, b.
5 Tacite ajoute: » Quas Adi.ua Victoria captas Auguste-. in oppi-.um Forojuliesne miserai. » — « Gravi» lapsus tanti viri. » ditGronovius. en>e»
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force sur le Rhin, défense à la fois contre les Germains et les Gaulois, était un corps de huit légions; l’Espagne, récemment domptée, était occupée par trois légions. Le roi Juba avait reçu la Mauritanie, don du peuple romain; deux légions commandaient au reste de l’Afrique, un nombre égal à l’Égypte; puis quatre légions pour ce vaste pays qui va de la Syrie à l’Euphrate, y compris l’Ibérie et l’Albanie, ainsi que pour les autres rois que notre grandeur protège contre la puissance étrangère; la Thrace était sous la main deRhœmétalcès et des fils de Cotys; aux rives du Danube deux légions gardaient la Pannonie, deux la Mœsie; autant chez les Dalmales, tellement disposées, d après la configuration des lieux, que les menaçant par les derrières, elles pouvaient être brusquement rappelées en Italie à un signal imprévu. Quant à la ville, elle avait, en outre de ses propres soldats, trois cohortes urbaines, neuf cohortes prétoriennes, levées dans l’Étrurie et dans l’Ombrie, ou dans le vieux Latium et les plus anciennes colonies de Rome. Et enfin selon les ressources dos provinces, des trirèmes auxiliaires, des cohortes ou de la cavalerie ; et ces forces n'étaient pas moindres que les légions, mais on ne saurait les définir, parce qu’elles étaient éparses et que le nombre en était variable et tendait d’ordinaire à s’amoindrir.
« Je, croirais de même convenable, ajoute Tacite, de passer en revue les autres parties de la république,
noirs. C’est lui qui se trompe, Fréjus était alors un port île mer ; depuis In mer s’est retirée.
et de dire en quel mode elles étaient précédemment réglées, puisque c’est de cette année que le principat de Tibère commença à s’altérer par la tyrannie.
a Au début, les affaires publiques,' et entre les affaires privées, les plus considérables étaient traitées au sénat; les principaux en donnaient leur avis; s’ils se laissaient aller à l’adulation, le prince les arrêtait; il distribuait les honneurs, en tenant compte de la grandeur des ancêtres, de l’éclat des services, de l'illustration des vertus, de telle sorte qu’on put croire qu’il n’v avait pas de mérite plus digne d’être honoré. Les consuls, les préteurs gardaient leur dignité, les magistratures inférieures leur pouvoir; les lois, sauf la question de majesté, leur bonne application.
« Quant aux approvisionnements de blé, aux levées d’impôts, à tout ce qui concernait les revenus publics, ce soin était remis à des compagnies de chevaliers romains. Le domaine particulier de César était confié à des administrateurs honnêtes, et choisis sur leur renommée, quelques-uns sans être autrement connus du prince; et une fois admis, il les laissait vieillir dans leurs emplois.
« Le peuple néanmoins souffrait de la cherté des vivres, mais sans qu’il y eût de la faute du prince, qui s’appliquait au contraire à combattre dispendieusement l’infécondité des terres et les ravages de la mer. Il veillait à ce que les provinces n’eussent pas à subir des impôts nouveaux, et que la levée des anciens ne fût pas aggravée par l'avarice et par la barbarie des
magistrats. Point de violences corporelles, point de spoliation de biens. Lui-même avait peu de domaines dans l'Italie; sa maison se bornait à quelques esclaves et quelques affranchis; si une discussion s’élevait avec des particuliers, elle était réglée par les tribunaux, selon le droit. Telle était l’administration, mais tout cela avec des formes rudes, sauvages et formidables; et Tibère garda toutefois ces bonnes règles tant que vécut Drusus ; c’était, ajoute Tacite, par l’influence de Siyan, qui dans les commencements de son crédit avait voulu se donner du renom par de bons conseils, et qui, d’ailleurs, redoutait Drusus dont il connaissait la haine. »
El c’est par ce tableau de l’empire que l’ historien arrive au dénoûment du drame ourdi dans 1 adultère; singulier contraste de sagesse administrative dans la licence des vices et l'atrocité des attentats.
Séjan recevait de Lucilla la confidence des murmures de Drusus. Les affidés voyaient grandir la colère du prince, à mesure que grandissait la puissance du ministre. L’effigie de Séjan placée dans le théâtre de Pompée avait surtout exalté l’irritation. Et Drusus la laissait éclater soit dans sa maison, soit au dehors, par la moquerie et par l’injure. Que manquait-il à Séjan ? Il était appelé coadjuteur de l’empire, et cela du vivant du fils de César; combien s’en fallait-il qu il ne lût appelé collègue? L’armée était en ses mains; son image brillait sur les monuments; son sang n’avait plus qu’à se mêler à celui des Drusus; et alors il faudrait
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supplier la Modestie de faire enfin que Séjan fût satisfait ! Je traduis Tacite; tels sont les mots d’ironie qu’il met dans la bouche de Drusus. Séjan, à ces indices, pensa qu’il ne fallait plus retarder l’accomplissemenl de son dessein, et pour l’exécuter il choisit le poison.
Il y avait alors des arts d’empoisonnement, qui ne donnaient pas une mort soudaine, mais assurée. Ce fut un misérable esclave1 qui prépara le breuvage. Drusus fut malade quelques jours, et puis il mourut comme d’une mort fortuite; c’est tout ce que raconte Tacite; et ce ne fut que plus Lard, ajoute-t-il, que le drame se révéla*. Drusus laissait trois enfants en bas âge qu’il avait eus de Lucilia : un seul, Tib. Nero Gemellus, devait vivre assez longtemps pour être vie time des barbaries d’un autre empereur s. Ce fut à Home aussitôt une bruyante explosion de douleur; Tibère parut au sénat affectant le calme du courage; il ne blâmait pas, dit-il, les larmes données à celte mort, et il ne les taxait pas de faiblesse; mais, pour lui, il avait de plus fermes consolations dans l’embrassement de la république. 11 déplorait la vieillesse d'Àugusta, sa mère, le jeune âge de ses petits-enfants, et luimême il gémissait sur son âge déjà fléchissant. « Pour unique adoucissement de tant de maux il ne restait, disait-il, que les enfants de Cermanicus ! » Et il les fit amener au sénat; à leur vue, il redoubla sa phûute, il
1 t Per Lygdiuu s|>.iAoikiii >■
* Tac.. Ann. !i!>. IV, 8.
* C. Caligula.
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supplia les dieux et les sénaleurs de prendre ces abandonnés sous leur protection. Après la mort de leur père, il les avait confiés à Drusus; aujourd'hui c’était la république qui les devait recueillir. Et dans ce langage rien ne trahissait une vraie douleur; s’il n’avait point parlé si longtemps, dit Tacite, il eût appelé la pitié. Mais tout était factice dans l'appareil de ses regrets. Ceux d'ilium lui ayant fait un message pour le complimenter sur la mort de son fils, il leur répondit qu’il prenait aussi part à leurs douleurs sur la perte de leur Hector. Ainsi autorisait-il les soupçons qui le voulaient complice de Séjan. En même temps il revint à celle fiction si souvent accueillie par le rire, de renoncer à la république et d’en laisser le soin à des consuls ou à d’autres, et ce jeu acheva d’ôter toute vraisemblance à l’émotion de sa parole*.
Du reste, les funérailles furent magnifiques; on y étala, en longue file, les images île tout ce qu'il y avait d'illustre dans celte maison des Drusus, à commencer par Enée, le chef de la race italique, et tous les rois d'Albe, et Romulus, fondateur de la ville, puis la noblesse sabine, et Accius Clausus, et tous les Claudius, enfin ; Rome aimait cette pompe des souvenirs et des noms; c'était tout ce qui lui restait de gloire.
Et après qu'nn eût rendu h Drusus tous ces honneurs, le pub/re Ait laissé à ses impressions. Déjà le récit de celte mort prématurée était fait avec des particularités
1 Tac.. .4)0). lili. IV.
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pleines de mystère. La crédulité ne se contentait pas de la noirceur de l’attentat, elle y ajoutait des raffinements de tragédie. Séjan, disait-on, avait fait croire à Tibère que Drusus devait l’empoisonner dans un festin ; et c’était dans la première coupe qui lui serait présentée qu’était le poison. Tibère n’avait qu’à s’en assurer en remettant cette coupe à Drusus lui-même; et la chose s’était ainsi faite, disaient les rumeurs. Tout était croyable et tout était cru, et aussi tout était rendu vraisemblable par la renommée de Séjan. Toutefois, Tacite, peu défiant des choses monstrueuses, n’admet pas ce récit qui s’était transmis, d’àge en âge, jusqu’au temps où il vivait; il se contente de le rapporter, et cela suffit encore pour montrer jusqu’où pouvait aller la conception des énormités.
Séjan, toutefois, épiait ces rumeurs, comme pour en faire sortir quelque crime nouveau. Tibère ayant prononcé l’éloge de Drusus dans la tribune aux harangues, le sénat et le peuple affectèrent des airs de douleur, mais au fond chacun se réjouissait d’une mort qui relevait la maison de Germanicus, et ces indices, avec les allures d’Agrippine, malhabile à cacher ses espérances, hâtèrent les mauvais desseins de Séjan. La mort de Drusus était sans vengeance, le public sans regret; inventeur de crimes, et jouissant de l’impunité des crimes commis, il se mit à chercher en son esprit comment il pourrait abattre ces trois enfants de Germanicus que Tibère venait de mettre sous le patronage du sénat, et à qui semblait dès lors
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assurée la succession de l’empire. Il était difficile de les atteindre à la fois par le poison, protégés comme ils l’étaient par des gardes fidèles et par la pudicité impénétrable d'Agrippine. Alors ce fut contre Agrippine elle-même que Séjan dirigea ses trames ; il lui semblait facile de l'atteindre à cause de son caractère d'arrogance, et facile encore d'intéresser à son dessein la vieille haine d’Augusta, la récente complicité de Lucilla, et peut-être la défiance de Tibère luimême que pouvait importuner une fécondité entourée de la faveur populaire. De là un commencement d’intrigues infâmes, où Séjan mêla tout ce qu’il y avail dans les palais d'hommes et de femmes livrés à ses entreprises, par la débauche et par l’adultère.
Mais cette trame fut longue , et pendant ce temps peu d’événements se montrent qui soient dignes de l’histoire.
Les accusations se multiplient, les unes justes, les autres odieuses, et Rome continue de s’enfoncer dans les vices de la servitude.
Vibius Serenus, proconsul dcBélique, est condamné pour des méfaits d’exaction cl de tyrannie; il est relégué dans l’ile d’Amorgus, l’une des Sporades.
Sempronius Gracchus, un nom illustre, avait suivi la destinée de son père exilé dans l’ile de Cercine, au début de Tibère. Élevé dans la misère, il s’était fait marchand; on l’accusa d’avoir vendu des vivres à Tacfarinas, en Afrique; peu s’en fallut qu’il ne péril sous cette accusation ; deux proconsuls d’Afrique,
TIBÈRE. 429
Ælius Lamia et L. Apronius le défendirent; il fut absous.
Un intendant de l’empereur, dans sa province d’Asie, Lucilius Capito, fut accusé par les peuples, pour ses violences; il fut condamné par le sénat. Les peuples vengés ne purent mieux faire que de demander la permission d’ériger un temple à Tibère, à Livie et au sénat, en signe de gratitude. Cette faveur leur fut donnée.
Une justice meilleure fut de chasser d’Italie les pantomimes, dont la licence excitait des séditions dans le peuple, en même temps qu’elle portait la perversion dans les familles. C’est ici une des dégradations romaines, et la plus générale. Les pantomimes étaient des représentations théâtrales où les acteurs exprimaient les circonstances d'une action par le geste et par la danse, cette double façon de séduire les yeux et d’allumer les passions. Ces jeux avaient commencé sous Auguste; et bientôt ils avaient charmé le peuple et lui avaient fait délaisser les jeux scéniques où Rome avait pu se plaire, lorsqu’elle gardait le goût des choses poétiques et des arts élevés de l’esprit. Aux pantomimes se mêlaient tous les exercices du corps, et surtout les exercices violents et périlleux, les jeux de corde, les batailles, les combats, avec l’apparition sur le théâtre de bêtes féroces; et tel était l'enthousiasme du peuple, à ces spectacles faits en tout temps pour les décadences, que les cris et les applaudissements, dit Horace, ressemblaient au mugissement de la
mer1. Il fut aisé aux acteurs de ces représentations d’en faire une excitation des vices infâmes. Tout fut à découvert; le théâtre n’était plus un jeu, c’était un étalage de débauche ; la civilisation païenne s’en allait mourir dans les turpitudes.
L’empire s’effraya de ces leçons données nu peuple; les pantomimes furent chassés, mais pour revenir; Home ne pouvait plus sc passer de ce qui lui faisait aimer la servitude.
D’autre part, on continuait à Rome d’honorcr les vestales, mais par l’argent, non plus par le respect. Tibère donna cette année une gratification de deux millions de sesterces* à l’une d’elles, Cornélia, qui venait d’être élue pour remplacer Scanlia. On ordonna en même temps qu’au théâtre, Livia prondait rang parmi les vestales. Tel était l’honneur survivant de ce sacerdoce.
An de B. 775. De J . C. 24. — Consuls, Ser. Cornélius Celhegus, L. Visellivs Varro. — Les trames contre la maison de Germanicus allaient grossissant, et la faveur publique allumait l’envie et les pensées funestes. Les pontifes eurent, cette année, l’idée de mêler à leurs vœux, pour Tibère, les noms de Néron et de Drusus, enfants de Germanicus, aimés des Romains; ils pensaient être agréables, tant l’adulation, dit Tacite, dans les temps pervers, a de
1 Epist. lit). Il, #5.
* 409,260 fr., selon M. Lctronne. — 425,000 fi\ , d'après l’cvaluation du sesterce 5 21 c. 1(4, Dict. des Monnaies de M. Girod, 1827.
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péril, qu’elle soit nulle ou qu’elle soit excessive. Tibère s’offensa de cette espèce d’égalité, et il avertit dans un discours qu’on évitât à l’avenir d’exalter par des honneurs prématurés une jeunesse prompte à l’orgueil. Ce fut pour Séjan une occasion de semer des défiances et des peurs nouvelles. La ville, disait-il, était coupée en deux, Agrippine avait son parti avoué ; d’autres partis étaient près de naître ; il n’y avait d’autre remède que de frapper brusquement cette anarchie.
De là une accusation soudaine contre un ancien lieutenant de Germanicus dans les guerres de Germanie, nommé Silius, et contre sa femme, Sosia Galla; Silius était coupable d’avoir exalté scs services dans les révoltes des légions romaines, ce qui était une offense pour la majesté du prince, comme si l’empire n’avait pas dû se suffire par son génie; le crime de sa femme était l’amitié d'Agrippine.
Ce fut le consul Varron qui porta l'accusation. Obéissant à des inimitiés de famille, il servait les haines de Séjan, lâcheté rendue plus infâme par sa dignité de consul.
Silius demanda un bref délai, le temps que son accusateur fût sorti de charge, c’était le rappeler à sa dignité. Mais Tibère fut d’avis que c’était la coutume des magistrats d’ajourner les particuliers, et qu’il ne fallait pas restreindre le droit du consul dont l’office était de veiller à ce que la république ne reçût point de dommage. « Ce fut le propre de Tibère, dit Tacite, de mêler aux énormités nouvelles le langage ancien.
Donc le sénat délibéra comme si Silius avait été un violateur des lois, ou Varron un consul, ou Rome une république. » L’accusé gardait le silence, on lui trouva tous les crimes. Il avait su d’avance et avait longtemps caché les révoltes de Sacrovir! puis il avait souillé sa victoire jtar des vols ! et sa femme avait été sa complice ! Mais le crime le plus grand était le crime de majesté, crime indéfini, et, i»our cela, formidable. Silius, pour échapper à la condamnation, se donna la mort. Ses biens néanmoins furent saisis, cl, comme uul ne se présenta pour en revendiquer une part à titre de réparation, Tibère les déclara confisqués. Ce fut, dit Tacite, sa première spoliation. Sosia fut condamnée à l’exil, et ses biens furent disputés à leur tour comme une proie. Un sénateur fut d’avis qu’une part des biens fut réservée pour Us enfants; il se nommait Lepidus, et Tacite le loue pour sa gravité et pour sa sagesse, et il remarque avec surprise que, tout en s'éloignant des adulations formidables des autres, il sut garder l'autorité et la faveur auprès de Tibère. « Estce donc, ajoute-t-il, par une fatalité attachée à la naissance, que les princes vouent aux uns l’amour, aux autres la haine! ou bien serait-ce qu’il y a dans nos conseils une telle force qu’elle nous puisse faire trouver entre l'indépendance insolente et la soumission infâme une route exempte d'ambition et de périls » C’est tout ce que sait dire ce grand génie, en regard
« Tac. , Ami. lili. IV, 17, 18, II), 20.
TIDÈRE.
des turpitudes romaines; la sagesse, en effet, dans cet abaissement païen de l'humanité, ne pouvait qu’ôter à l’homme son énergie, et ne lui laisser que les souplesses de l'égoïsme.
Après quoi Messalinus Colla fit adopter un sénatuseonsulte qui rendait les magistrats, dans leurs provinces, responsables des actes publics de leurs femmes. C’était un raffinement d'adulation, ajouté à la condamnation de Sosia.
Cependant en Afrique, la guerre contre Tacfarinas, cet aventurier de génie, s’était continuée avec peu de gloire pour les armes romaines. Blésus, le dernier proconsul, avait laissé croire à Tibère qu’il avait réduit la contrée entière par ses exploits, et on avait retiré la neuvième légion pour l’envoyer dans la Pannonie. Tacfarinas avait pu, à l’aise, renouveler ses entreprises, et il avait entraîné dans l’indépendance les rois et les peuples ; mais il faisait de la guerre un brigandage ; l'Afrique fut livrée à tous les désordres. Dolabella, le nouveau proconsul , eut à exercer contre lui une activité plus savante et plus résolue. 11 finit parle vaincre dans une grande bataille; le barbare évita la captivité en se faisant tuer dans la mêlée. Dolabella voulait avoir l’honneur du triomphe, Tibère le refusa pour ne point blesser la gloire de Blésus, oncle de Séjan.
Peu après on voyait à Rome une ambassade du roi des Garamanthes, venant demander grâce pour les secours qu’il avait donnés à Tacfarinas. Ce fut un spec-
L’EMPIR E ROMAIN.
lacie de nouveauté, et qui suppléa au triomphe de Dolabella.
L'Italie eut scs troubles. Une conspiration d’esclaves fit trembler les maîtres et l’empire entier. Le chef de cette trame, nommé T. Curtisius, fut surpris à Brindes par le questeur Curtius Lupus ; la sécurité fut rétablie par des supplices. C’est alors que Rome étant comme inondée d’esclaves, un sénateur proposa de les distinguer par le vêtement ; le sénat s’effraya du péril que courraient les hommes libivs, si les esclaves apprenaient à les compter, et à se compter eux-mêmes.
Rome retourna aux accusations et aux procédures infâmes.
Auguste avait, quoique avec son tempérament d’habileté, ouvert la voie aux poursuites de majesté1; et, dès ce moment, ce mot de majesté, appliqué à la punition des crimes contre la république, devait servir à l'assouvissement des haines privées des Césars. Il en résulta une formule de loi, qu’il faut désormais connaître; car bien qu’on ne puisse dire que cette formule, telle qu’elle est écrite aux Pandectes , soit due à Tibère, elle énonce tout le système de ses barbaries, et aussi de celles qui ensanglanteront les règnes suivants.
« Le crime, dit cette loi terrible, de majesté, qui approche le plus du sacrilège, est le crime de lèsemajesté.
« On en distingue deux espèces ; 1° les attentats 1 Sud., 36.
TIBÈRE. i *5
contre la sûreté, l'honneur ou la tranquillité du peuple romain ( penhtellio ) ; 2° les attentats contre la famille impériale (Ixsa ma j atlas) .
« Les premiers consistent à tramer des complots avec les étrangers, à favoriser l'évasion des otages ou les irruptions de l’ennemi, à fournir du fer, des pierres à aiguiser ou d’autres instruments aux barbares, à trahir les secrets de l’Étal, «à exciter des séditions et des émeutes, à tuer les magistrats du peuple romain, à garder un gouvernement quand le successeur est nommé, à entreprendre une guerre, à faire des levées sans l’autorisation de l’empereur, etc.
« On commet les seconds en outrageant le prince de fait ou de paroles, en insultant ses statues. Le crime est plus grave pour les soldats.
« Pour dénoncer ce crime, toutes personnes sont admises, même celles à qui est interdite toute action judiciaire : les hommes notés d’infamie, les soldats cl les femmes; sont même accueillis les affranchis et les esclaves de leurs patrons et de leurs maîtres. On peut les interroger et les mettre à la question'. »
Telle fut la loi de majesté, non écrite avec celte précision sous Tibère, mais conçue avec la pensée terrible de tout envelopper : les crimes et les soupçons.
Tout d'ailleurs secondait la barbarie; et quelque ehose était pire que la loi, c’était la lâcheté des accusateurs.
1 J’cnipruntc cet extrait «les Pandectes h M. «te Saint-Victor, 3* «livi sioa, loin. I, note 3.
L. Pison, nature hautaine, avait blessé plusieurs fois Tibère, qui avait dissimule son irritation, mais en gardant son ressentiment. Q. Granius l’accusa de pro|»os secrets tenus contre la majesté du prince; il ajouta à l’accusation des mots de poison, et il disait que des indices seraient découverts dans la maison de l’accusé. L’information fut ouverte; maisPison mourut avant le jugement.
On se souvint aussi de Cassius Severas, qui sous Auguste avait été exilé dans Pile de Crète. On l’accusa d’avoir écrit dans celte solitude quelques libelles, et on le relégua sur un rocher, dans l’île de Sériphe \ Il y vieillit et y mourut dans la misère, manquant môme de vêtements.
Des crimes réels se mêlaient aux crimes imaginaires. Plantius Silvanus précipita sa femme par la fenêtre; elle mourut sur le coup. Tibère voulut excuser le meurtrier en faisant croire à un suicide. Mais la violence était avérée; Plantius se fit ouvrir les veines pour échapper à la condamnation du sénat.
Un spectacle plus atroce des misères et de la barbarie du temps, « ce fut, dit Tacite, un |>ère accusé, un fils accusateur.» Us se nommaient l’un et l’autre Vibius Serenus. Le père, nous l’avons dit tout à l’heure, au sortir du gouvernement de la Bétique, avait été relégué dans l’iled’Amorgus (Amorgo); il futamenédesonexil par l’accusation. On vit donc le père et le fils introduits
* * Nuii • Sfr/d'O, parva .Egæi maris insiila. » tlrot. apuil Tac.
TIBÈKE.
dans le sénat, « le père couvert de haillons et chargé de chaînes, tandis que le fils portait la parole, brillant de parure et d’élégance, et le visage rayonnant de joie. Révélateur et témoin, il parlait d’embûches tendues au prince, d’incilateurs de la guerre envoyés dans les Gaules; et pour complice, il désignait Cæcilius Cornutus, prétorien, comme ayant fourni l’argent pour la conjuration. Celui-ci, ennuyé des soins inutiles de la défense, et parce que le péril tenait lieu de condamnation, se donna la mort. L’accusé, au contraire, gardait sa fermeté, et tourné vers son fils, il secouait ses fers, il invoquait les dieux vengeurs, il les suppliait de lui rendre l’exil, où il ne verrait pas de telles atrocités, et appelait sur son fils de justes supplices. Effroyable spectacle en effet, et tel que le monde n’en vit jamais de semblable! L’accusateur, néanmoins, poursuivait son œuvre. «Nommez au moins mes corn j il i ces, « s’écriait le père, afin qu’on ne croie pas que moi seul « j’aie pu vouloir méditer le meurtre du prince et ren- « verser l’État tout entier! » Le fils alors nomma Cn. Lentulus et Seius Tubero, deux sénateurs inoffensifs, deux amis, deux confidents de Tibère, l’un accablé par les ans, l’autre par les infirmités; à ces deux noms un frisson de stupeur et de honte courut dans le sénat; le murmure se faisait jour dans la servilité, et Tibère, comme réveillé par le remords, osa s’écrier : « Je ne serais pas digne de vivre si Lentulus avait souhaité ma mort. » En même temps l’indignation commençait à naître dans quelques âmes, et déjà elle éclatait dans le
peuple. On jetait l’anathème à l'accusateur; on proférait des menaces; on parlait de la peine des parricides; la colère allait grossissant; le malheureux épouvanté s’échappa de Home; mais on l’arrêta à Havenne, et il fut contraint de venir poursuivre son accusation. « Tibère, dit Tacite, ne cachait pas sa vieille haine contre Screnus, lequel, après avoir aidé à la condamnation de Libon, s’était plaint à César dans une lettre que son dévouement eût été sans fruit, et il avait dit de ces mots qu’il est périlleux de faire entendre à des oreilles superbes et promptes à l’offense. » C était ce souvenir dont Tibère faisait un crime, lorsque la torture des esclaves n’ajoutait point d’indice à l’accusation présente. Aussi quelques lèches sénateurs opinaient déjà pour la mort de Screnus ; mais Tibère affecta la clémence. Les sénateurs |>arlèrenl alors de reléguer l’accusé dans quelque île sauvage, à Gyare ou à Donusa; Tibère rejeta dédaigneusement cette opinion; il dit que ces deux îles n’avaient pas d’eau, et il fallait que le moyen de vivre. ne manquât pas à celui à qui on remettait la vie. Screnus fut donc ramené dans l'île d’Amorgus. L’histoire ne dit pas ce qu’on fit de son fils; elle le laisse comme enfoui dans son infamie.
Un incident s’ajouta à ce procès horrible. A l’occasion de la mort volontaire de ce Cornutus, accusé comme complice de Serenus, quelques-uns proposaient dans le sénat que le prix des accusateurs fût supprimé, lorsque les accusés, durant la poursuite, se seraient donné la mort. Le sénat allait voler lorsque
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César, sortant de ses habitudes et se prononçant avec emportement pour les accusateurs, s’écria qu’on voulait donc désarmer les lois ! Qu’on voulait donc précipiter la république! Que n’abolissait-on la justice plutôt que de frapper ceux qui en étaient les gardiens!
Ainsi les délateurs, cette race funeste, loin d’être contenus par des peines, étaient excités par des récompenses*. Tibère leur prodigua même tous les honneurs, et aussi il arriva que les gens de bien s’abstinrent des charges publiques, pour n’êlre pas confondus avec ceux à qui on les donnait pour prix de la honte.
Tibère, d’ailleurs, apportait dans ces affaires d’accusation des caprices d’âpreté et d’indulgence.
Un chevalier romain, C. Cominius, fut accusé d'avoir fait contre lui des vers satiriques. Il accorda sa grâce aux prières du frère du coupable, qui était sénateur; grande nouveauté dont Tacite fait un adoucissement des douleurs de ces tristes temps. « Et c'était, dit-il, une chose merveilleuse qu’un homme qui savait ce qui était bon, et que le renom s’attachait à sa clémence, préférât ce qui était funeste. »
Mais la clémence de Tibère était une fantaisie plus qu’un discernement et une bonté.
Firmius Catus avait été un infidèle ami de Libon; il l’avait corrompu, et puis il l'avait trahi; il était de ceux qui trafiquaient de la délation. Il inventa des crimes de lèse-majesté contre sa propre sœur, ei ayant été convaincu de mensonge, le sénat le con- ' Tac., Ann. lit). IV, 28 et seq.
4 tO L'EMPIRE ROMAIX.
damna à l’exil. Tibère sc borna ù lui ôter son raïur
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de sénateur.
Ainsi jusque dans la bienveillance de Tibère perçait son amour de l'infamie. Mais dans ces temps horribles, il put arrivera son âpreté d’être équitable. P. Suilius, autrefois questeur de Germanicus, avait reçu de I argent de ceux qu’il avait à juger. Le sénat se bornaità le chasser d’Italie; Tibère voulut qu’il fût emprisonné dans une île. Sa sévérité jiarul outrée; plus tard Suilius devait la justifier par l'abus de la puissance et de l’amitié de Claude.
El après ces tristes récits, il est beau de voir Tacite se recueillir en lui-mêmp, et de l’entendre s’écrier :
« Je le sais, la plupart des choses que j’ai rapportées et que je rapporterai encore, sont petites et peu dignes peut-être de rester dans le souvenir des hommes; mais nul ne songera à comparer nos annales avec les écrits de ceux qui ont raconté l'histoire du peuple romain. X ceux-là les grandes guerres, les sièges des villes, les rois détruits ou faits prisonniers; ou bien s’ils se détournaient vers l’intérieur de Rome, les luttes des consuls contre les tribuns, les lois agraires, les questions de subsistances, les combats du peuple et des grands : vastes sujets qui s’ouvraient d’eux-mêmes à leur génie. Pour nous, notre carrière est étroite, notre travail sans gloire : une paix immobile, ou à peine troublée; les affaires de Rome tristes, le prince insoucieux d’étendre l’empire. El pourtant il ne sera pas sans profil de considérer ces
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choses, peu importantes au premier aspect, mais d’où sortent souvent de vastes ébranlements. Toutes les nations, en effet, toutes les cités sont régies ou par le peuple, ou par quelques grands, ou par un seul, llest plus aisé de louer que de renouveler une forme de république résultant de la réunion de ces trois sortes de pouvoirs; ou si elle apparaît, elle ne saurait durer longtemps. Aussi lorsque le peuple était dans sa vigueur, ou les Pères (les patriciens) dans leur puissance, c’était un besoin de savoir la nature des passions populaires, et par quelle sorte d’artifice on les pouvait tempérer; et ceux du sénat ou des grands qui s’étaient le mieux appliqués à celte étude, passaient pour les habiles et pour les sages du temps; de même en cet ordre de la république où rien n'est changé dans la nature des choses, bien qu’un seul y commande, celle môme élude garde son importance, par la raison que c’est le petit nombre, doué de prudence, qui discerne l’honnête du mauvais, l’utile du funeste, et que le grand nombre n’est éclairé que par l’expérience d’autrui.
« Du reste, ajoute le moraliste tant soit peu obscur en ses méditations, ce qui par la similitude promet les mômes résultats, a parfois peu d'attraits. La variété des descriptions des peuples, la fortune des batailles, le sort éclatant des chefs, tout cela captive et anime l’esprit du lecteur; mais nous, des ordres barbares, des accusations continuelles, des amitiés perfides, des innocents frappés, voilà ce que nous avons à lier dans
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nos récits : causes toujours les mêmes, issue tou jours semblable, monotonie prévue, et qui d’avance produit le dégoût. Ajoutez que la critique ne se passionne guère contre les anciens; à qui importe-t-il que l'histoire ait exalté les exploits puniques ou romains; mais plusieurs qui, sous Tibère, subirent des peines ou l’infamie, ont laissé après eux des descendants; ou bien si les familles sont éteintes, vous trouverez des hommes qui par la similitude des habitudes croiront qu’on leur fait un crime des crimes des autres; la gloire enfin et la vertu soulèvent la colère, comme si par le contraste elles étaient une accusation *. »
Et après cette digression, Tacite rentre en son sujet*.
An de It. 778. De J. C. 25. — Consuls , Cornélius Cossus, Asinius Agrippa. Et c’est par un crime de majesté que l’admirable historien reprend son récit.
Il est vrai, la plume se fatigue à dire ces drames de palais, où la scélératesse des accusateurs est toute la politique de l’empire.
Cremutius Cordus était accusé, crime nouveau, et alors entendu pour la première fois, dit Tacite, pour avoir, en des Annales publiées, après l’éloge de Brulus, appelé C. Cassius, le dernier des Romains. Les accusateurs étaient Satrius Secundus, Pinarius Nattus, protégés de Séjan.
1 Tac., Ann. lit). IV, 53.
* « Ad incceptuni redeo »
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Cremutius était coupable de quelque autre crime; il avait offensé Séjan par des paroles hardies; son esprit était libre et sa langue amère. A l’occasion de la statue de Séjan placée dans le théâtre brûlé et reconstruit de Pompée, il avait dit : «C’est à ce moment que le théâtre est perdu. » Dénigrer Séjan, c’était offenser Tibère; Cremutius devait périr; il livra sa vie plutôt qu’il ne la défendit par un discours digne d’un temps meilleur.
« On accuse mes paroles, dit-il au sénat, tant mes actions sont innocentes! Et encore mes paroles ne touchent ni au prince, ni à la mère du prince, les deux personnes qu’embrasse la loi de majesté. Je suis accusé d’avoir loué Brutus et Cassius. »
Et après ce début, entendu de Tibère d'un air farouche, l’accusé citait Tile Live, à qui Auguste avait laissé toute la liberté de son enthousiasme pour les survivants de la république. Tite Live avait-il désigné Scipion, Afranius, et ce Cassius, et ce Brutus, comme des brigands et des parricides, appellations qu’il leur faut à présent infliger? Ne les appelait-il pas, au contraire, des hommes illustres? Puis l’accusé s’autorisait de l’exemple de César qui avait souffert que Cicéron égalât Caton aux dieux, et de celui d’Auguste qui avait laissé circuler et lire les lettres d’Antoine, les discours de Brutus, les poésies de Bibaculus et de Catullus si pleines de diatribes contre les Césars. « Était-ce modération, disait-il; n’était-ccpas sagesse? Reçue avec dédain, l’offense tombe, avec colère elle s’accrédite. Après tout, ajoutait-il, est-ce que Brutus
et Cassius sont présentement en armes dans les plaines de Pliilippes? Est-ce que pour eux j’excite le peuple à la guerre civile? Il y a soixante-dix ans qu’ils sont morts; on ne les connaît que par leurs images que le vainqueur môme n’a [ms abolies, ou bien par les récits de l’histoire. La postérité rend à chacun sa gloire, et si je suis condamné, il ne se trouvera pas moins des hommes qui garderont non-seulement le souvenir de Cassius et de Brulus, mais aussi mon souvenir *. »
Et après ces lières paroles, il sortit du sénat, méditant sa mort. Il avait d’abord voulu mourir en se privant de nourriture. Sa fille Marcia qu’il aimait tendrement lui ôta cette pensée par ses prières et par ses larmes. Mais il recourut au poison, et quand il sentit sa vie atteinte, il appela sa fille: «Voici, lui dit-il, très-chère fille, le seul secret que j’aie eu pour vous; je m’en vais à la mort; ma route est à demi faite; vous ne pouvez ni ne devez m’empêcher de l'achever. » Et au bruit de celle nouvelle, Home s’émut de joie de ce que la proie échappait aux délateurs, à ces loups rapaces, dit Sénèque. Eux-mêmes couraient aux consuls, demandant leursalairc, et voulant qu’on prévînt la mort du coupable. Mais déjà il n’était plus.
Le sénat ordonna que les livres de Crémutius fussent brûlés par les édiles. Mais ils avaient été cachés par sa fille, et ils purent être plus tard publiés*. Tant il y
* Tac., Ann. lib. IV, 55.
• Sen., Cous, ad Marc. — Tac., Ann. lib. IV, 35.
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a, (lit Tacite, de vaine folie à prétendre par le itouvoir d’un jour éteindre la mémoire des âges suivants. Bien au contraire, s’attaquer aux esprits par la punition, c’est leur donner de la force ; et les rois étrangers et ceux qui ont imité leur barbarie n’ont fait que se déshonorer de la sorte en augmentant la gloire du génie l.
Mais la rage d’accuser continuait de sévir. L’année fut pleine de ces procédures infâmes ; tellement, qu’aux jours des fériés latines, Drusus, fds de Germanicus étant monté pour la première fois A son tribunal pour prendre les auspices comme préfet de la ville, on vit s’approcher Calpurnius Salvianus qui s’en venait se porter accusateur contre Sex. Marins. C’était une violation des rites; Tibère la punit par l’exil.
Et, enfin, l’accusation parfois s’attaquait à un peuple entier.
Les habitants de Cyzique furent accusés d’avoir négligé le culte du dieu Auguste; on ajoutait à ce grief principal des accusations de violence contre des citoyens romains. La ville fut privée de la liberté qu’elle avait autrefois conquise par l'énergie de sa défense contre Mithridatc.
Ainsi, les délateurs n’étaient pas toujours heureux; mais la délation gardait ses encouragements et ses honneurs. Vibius Serenus, ce délateur parricide, reparut cette année avec une accusation contre Fonlcius Ca-
1 Tac , Ann. lit). IV, 55.
pito, qui avait été proconsul d’Asie. Les chefs d’accusation furent reconnus mensongers. Serenus n’en resta pas moins impuni. Ce qui le protégeait, dit Tacite, c’était la haine publique. Quiconque pratiquait la délation avec audace était comme sacro-saint; il n’y avait de punis que les petits, les misérables*.
Telles étaient les alternatives de ces drames d’accusations, sous lesquels s'abîmaient les restes delà liberté romaine et la dignité de. l'empire.
C’est au milieu de ces scènes d’abaissement qu’on vit des envoyés de l’Espagne ultérieure venir demander la permission d’élever, à l'exemple de l'Asie, un temple à Tibère. Tibère, dans un discours de modestie calculée, éluda cet honneur. C’était assez d’avoir consenti une fois à être dieu. Il savait, disait-il, qu’il n’élait qu’un homme ; et toute sa gloire devait être de tenir noblement le premier rang entre les hommes, « Que je sois digne de mes aïeux, soigneux de vos intérêts, ferme dans les périls, dédaigneux des inimitiés encourues pour le bien public; voilà les temples que je veux dans vos âmes; voilà mes statues, et celles-là magnifiques et éternelles, car les monuments de pierre, si le jugement de la postérité se change en haine, sont comme des sépulcres méprisés. Donc, je prie les alliés, les citoyens, les dieux, ceux-ci de m’accorder un esprit tranquille et l’intelligence du droit divin et humain, ceux-là de garder, lorsque je ne serai
1 Tiic.. Ann. lit). IV, 5G.
TIBÈRE
plus, le souvenir de mon nom et de ma vie, et de l’entourer d’honneur et d’hommages. »
On eût dit le plus sage des mortels et le plus humble des philosophes ; et, chose étonnante, sa modestie lit des murmures ; on y crut voir l’indice d’une âme qui s’abaisse; « les meilleurs des mortels, disait-on, aspiraient à ce qu’il y avait de plus grand ; c’est ainsi qu’Herculeet Bacchus avaient été. faits dieux chez les Orées, Quirinus chez les Romains. Auguste avait été mieux inspiré de se laisser aller à l'ambition des mêmes honneurs; les autres biens affluaient d’eux-mêmes aux princes; un seul devait être par eux poursuivi, la grandeur de la renommée ; mépriser la gloire, c'était mépriser les vertus1. »
Et Tacite recueille ces rumeurs et ces jugements en homme qui les prend au sérieux et les sanctionne par la gravité de son génie, tant la plus ferme raison peut se troubler au contact des opinions qui ne savent rien des vertus ni de la gloire !
Cependant Séjan, aveuglé par sa fortune, et, de plus, emporté par la passion d'une femme et sollicité par elle, poursuivait la pensée de son mariage. 11 remit donc une note, à ce sujet, à César ; car c’était devenu une coutume d’aborder le prince avec des notes écrites*. La supplique était humble, et même lâche. Séjan disait qu’il s’était accoutumé à ne pas adresser ses vœux aux dieux avant de les faire arriver aux oreilles du prince ;
1 Tac., Ann. lib. IV, 38.
* Tac. et Mut.
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il n'avail point souhaité l’éclat des honneurs; toute son ambition avait été de se vouera César, et aussi sa gloire serait d’avoir été jugé digne d'être associé à sa famille; après quoi, assez et trop de jours lui seraient laissés, s’il [touvail les passer à côté d’un tel prince.
Tibère répondit à Séjan en louant sa piété et ses services; mais il lui fallait du temps pour mûrir une si grande résolution. La chose était délicate, difficile, complexe; il y avait à penser aux inimitiés d’Agrippine, aux caprices de Livie elle-même ; à des rivalités de femmes ; à des jalousies d’enfants ; et puis Séjan n’était que chevalier ; pensait-il que la veuve de Drusus vieillirait avec lui sans se souvenir de cette fortune? Tout était péril ; et cependant il n’y avait pas d’honneurs assez hauts que Séjan ne les égalât par ses vertus; mais il fallait y penser encore, et quand le moment serait venu, Tibère parlerait au sénat et seconderait les vœux de Séjan dans les délibérations.
Cette ambiguïté troubla le ministre, et lui fit redouter des soupçons qui allaient au delà de la question de mariage. Il crut sentir sa puissance trembler, et s’effraya des rumeurs qui pouvaient naître dans le peuple, soit qu'il continuât, soit qu’il cessât de recevoir en sa maison les flots d'ambitieux; et alors il conçut le dessein d’amener Tibère, par ses artifices, à s’en aller chercher le repos de la vie loin du bruit de Rome. Tibère éloigné, sa maison pourrait librement s'ouvrir aux courtisans; les affaires seraient en ses mains; et Ti-
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hère touchant aux dégoûts de la vieillesse lui laisserait volontiers la réalité de la puissance.
Ce fut le commencement d’une intrigue de palais, durant laquelle ne furent pas interrompues les scènes accoutumées de délation et d'infamie.
Votienus Montanus, un homme de célébrité, par l’éloquence et par l’esprit, fut accusé de propos injurieux contre César. Le procès fit du bruit. Un témoin, nommé Emilius, soldat aux allures libres, s’en vint dire au sénat tout ce qu'il savait des injures proférées par Votienus. Vainement le sénat s’efforcait de couvrir, par le bruit de scs entretiens, ces indiscrètes révélations ; le soldat redoublait d’éclat et de ferveur, et Tibère put savoir tout ce qui se disait de lui; et jusqu’où allait la liberté de l’insulte et de la haine. Sa dissimulation fut vaincue; il éclata; il dit qu’il voulait sur l'heure se disculper. Ce fut une scène violente ; on calma Tibère par l’adulation, et surtout par la condamnation de Votienus; le malheureux fut relégué aux îles Baléares où il mourut peu de temps après. Cette affaire ne contribua pas peu à faire prendre en dégoût à Tibère les délibérations du sénat. Il sembla n’y voir désormais qu’une menace de révélations pleines d’outrages.
El aussi sa rigueur contre les accusés devenait plus impitoyable. Il aggravait les peines et il sévissait contre les sénateurs qui semblaient adoucir les lois1. Ainsi
1 Tac., Ann. lib. IV. — Dio Cass.. 57.
témoignait-il l’ennui de la puissance par la manière rude de l’exercer.
L’histoire de cette année note quelques morLs illustres. Celle de Lentulus Getulicus, qui devait son surnom à des victoires sur les Gétules, et dont la vie s’était achevée dans la modestie et la pauvreté; celle de Domitius, lils et petit-fils des Domiticns, qui avaient pris une éclatante part aux guerres civiles, lui-même brillant à la guerre, mais dévoré de vices; il fut de ceux qui donnèrent aux combats de gladiateurs l’attrait d’une volupté sanglante, et qui firent paraître dans les jeux de théâtre des chevaliers et de nobles dames, double façon d’achever la perte de Rome par la barbarie et par l’impudicité.
En même temps mourait en exil, à Marseille, L. Anlonius, lils de J. Antonius qu’Augusle avait puni de mort pour son adultère avec Julie; celui-ci n’avait d’autre crime que son nom. On le tint loin de Rome, mais on lui fit de pompeuses funérailles.
Les provinces étaient en paix. On n’entendait çà et là que le bruit monotone du monde esclave remuan ses chaînes.
Les Lacédémoniens et les Messéniens se disputaient la possession du temple de Diane, surnommée Limnétide1. Le sénat donna gain de cause aux Messéniens.
Ceux de Ségesle, en Sicile, s’en vinrent demander le rétablissement du temple de Vénus sur le mont Erix,
1 o Sive a Limnis vico Messeniæ; si\c «ko ri,; XiWnr,;, a palude, agno- ■iiinala ea Dca. • (.Yo/. in Tac., ed. de Galonné.)
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<jui tombait en ruines. Ils parlèrent de leur descendance d’Enéc et de leur origine commune avec les Romains; Vénus était leur mère à tous. Cette parenté flatta Tibère; il se chargea de relever le temple.
Les Marseillais apportèrent des demandes moins chimériques. Un exilé, Vulcalius Molchus, leur avait légué ses richesses comme citoyen de leur république ; il fallait la ratification de Rome. Le legs fut continué.
En Espagne, il y eut un meurtre dramatique qui effraya les exacteurs. Le préteur L. Pison traitait avec barbarie la nation des Termestins 1 ; un paysan l’assassina et s’échappa dans les montagnes. Mais il fut atteint; on le mit à la question [jour lui arracher les noms de ses complices, et au milieu des tortures il s'écriait que •ceux dont il avait le secret pouvaient rester les témoins de son supplice, et que nulle douleur ne lui ferait trahir la foi de la conjuration. Ainsi jetait-il l’épouvante au cœur des tyrans. Le lendemain on voulut recommencer les tourments de la question, le malheureux se cassa la tète sur les murs de sa prison.
1 « NationisTcnuestiuiB.il (Tac., lil>. IV.) « Nunc jiarùm mutât» nomme, Tiennes, dans la vieille Caslille. » (Brot. Not. in Tac.)