CHAPITRE Mil
l’eu d'évéuemcnls. — Les Tliraces remuent. Compression des révoltes. — Rome revient à ses travaux et Si ses délations. — Personnage d'Agrippine. Ole brave Tibère. Alarme publique. Onze villes se disputent l’honneur d’ériger le temple à Tibère. Smyrue est préléréc. — Tibère s'éloigne do Rome. Présige. Séjan le suit en sa retraite. Desseins sinistres contre les enfants de Germanicus. Horrible espionnage. — Écroulement d'uu théâtre. Incendie a Rome. — Accusations nouvelles. Tibère àCaprée. Vie infâme de Tibère. — Terreur dans Rome. Suite des espionnages et des trames contre Agrippine. — Le sénat érige de' temples à la clémence et à l'amitié avec les statues de Tibère et de Séjan. Lâchetés romaines. — Mort de Julio Augusla, mère de Tibère. — Tibère n’a plus de frères. Sa haine éclate contre Agrippine. — Agrippine succombe. Exil de Néron son lils. Captivité de Ürusus, son autre fils, dans un caveau du palais. — Séjan au comble de la puissance. Il reprend son dessein. Tibère le laisse aller à Rome. Alternatives de mystère. Lettre ambiguë au sénat. Le sénat devine Tibère. Séjan est mis eu pièces, liorrible justice. Scènes atroces.
zln de R. 777. De J. C. 2(i. — Consul s, Cti. Lentulus Gelulicm, C. Calvisius. — Ce Lentulus, consul de l’année, était fils de Lentulus que nous venons de voir mourir dans l’obscurité après tant de gloire.
Peu d’événements s’offrent dans l’empire. Tacite, néanmoins, raconte à sa façon pittoresque une révolte des Tliraces. Dans cet abaissement des âmes, l’esprit militaire gardait son énergie; c’est, dans toutes les décadences, la force qui survit à toutes les vertus des nations.
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Les Th in ces ne supportaient ps les levées d’hommes auxquelles les assujettissait la domination romaine. Us ne souffraient pas, surtout, d’obéir à d’autres qu’à des chefs de leur nation, ni d’être envoyés à la guerre contre des nations lointaines : ce fut la cause de leur révolte. Ils avaient commencé par des députations pacifiques, parlant de leur foi et de leur soumission si on ne les fatiguait pas par des charges toujours nouvelles, mais aussi parlant de leur jeunesse et de leurs armes si la servitude leur était imposée comme à des vaincus. Poppæus Sabinus, qui commandait en ces contrées, vit en ce langage une menace de guerre. Déjà les Thraces s’étaient fortifiés dans leurs montagnes. Il réunit toutes ses forces pur les attaquer; une légion lui fut amenée de Mcesie, des auxiliaires lui vinrent du roi Rhœmétalcès resté fidèle, et, parmi ces troujies, Tacite désigne une cohorte de Sicambres. La guerre fut animée et sanglante. Un fort principal s’élevait au haut d’une colline; là se porta tout l’effort de Sabinus; ce fut un siège conduit avec une habileté savante, et Tacite le raconte avec des détails qu’on dirait empruntés à la stratégie moderne. I/es Thraces, de leur côté, employaient toute l’énergie et tous les artifices de la défense. Souvent ils firent irruption dans le camp romain, quelquefois heureux, mais toujours repoussés dans leur fort. Et enfin la famine vint rendre leur courage inutile. Epuisés, désespérés, ils hésitèrent dans une suprême détermination : les uns voulaient se rendre, les autres voulaient mourir. Un de leurs chefs, nommé
L’EMPIRE ROMAIN
Dinis, nn vieillard qui avak déjà éprouve, dit Tacile, la force el la clémence romaine, conseilla la soumission ; et le premier il passa dans le camp avec sa femme et ses enfants, suivi de ceux que l’àgc ou le sexe rendait impuissants à se défendre, ou bien qui préféraient la vie à la gloire. Le reste se partagea entre deux chefs, Tarsa et Turesis, l'un et l'autre destinés à mourir avec la liberté; l’un s’écriant qu’il ne restait à ses compagnons, puisque tout esjK)ir était évanoui, qu’à hâter leur propre mort; l’autre disant qu'ils la devaient chercher en combattant jusqu’au dernier souffle. El chacun suivit son instinct : Tarsa en se frappant du glaive, Turesis en profitant des ténèbres pour tenter un dernier effort. Tout fut inutile. Le fort fut emporté, et les Romains y entrèrent sur des monceaux de cadavres. Poppæus Sabinus, |K>ur cet exploit, reçut les ornements du triomphe.
La révolte, toutefois, n’était pas pleinement étouffée. Les neiges du mont Hæmus et la rigueur d’un hiver prématuré, protégèrent çà et là ses derniers restes.
A Rome, tout suivait la pente accoutumée des trames et des délations. Un homme dont Quintilien loue l'éloquence, Domilius Afer, était venu de Nîmes demander à Rome de la renommée et de la fortune; et il aspirait à l’une et à l’autre, par des moyens dont le succès est assuré dans les nations corrompues, par la sénilité et par la vénalité. Déjà il avait passé par la préture, et il songeait à conquérir de plus grands honneurs. Pour
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les mériter, il se fil accusateur de Claudia Pulclira, cousine et amie d’Agrippine; c’était une façon de toucher le cœur de Séjan et de Tibère, qu'Agrippine la superbe importunait par son indépendance. L’accusation était vive, il s’agissait du crime d’adultère avec Furnius, aggravé par des sortilèges et de la magie contre Tibère. Agrippine, toujours fière, et plus exaltée par le péril de sa parente, courut droit au prince et le trouva qui faisait un sacrifice à Auguste. Aussitôt elle éclata : convenait-il à la fois d’immoler des victimes à Auguste et de poursuivre sa race? Ce n’est pas en des images muettes que s’était transfusée son âme divine ; son image véritable c'était elle; elle, sortie du sang céleste d’Auguste, elle qui sentait son péril cl qu’on abreuvait d’alTronts. En vain mettait-on en avant le nom de Pulclira! c’était elle, Agrippine, qui était poursuivie; le crime de Pulchra était de s’être vouée à Agrippine, et d’avoir oublié l'exemple deSosia, frappée pur le même crime.
Tibère, muet d’ordinaire, laissa, à cet éclat de plainte, échapper de sa poitrine un mot de colère farouche, et c’était un vers grec; il dit à Agrippine : « Si vous ne régnez ps, ma ptite, vous vous croyez offensée*. » Et depuis, ajoute le conteur d’anecdotes, il ne lui adressa plus la parole. Peu après, Pulchra était condamnée avec Furnius. Domitius Afer, encouragé par cette victoire, put pursuivre sa carrière. Il devint
' « Si non dominaris, inquil, filiola, injuriam le accqterc cuslin as. ► (Suct., 53.)
célèbre, on le mil au rang des plus grands orateurs, mais le renom de son éloquence ne lui ôla pas l’ignominie de ses mœurs
Quant à Agrippine, elle continua de s'irriter contre les humiliations, ne soupçonnant pas les artifices de Sejan, qui couvrait ses trames de semblants d’amitié. Séjan était parvenu, par de secrets confidents, à jeter en son esprit de sombres alarmes, en l’avertissant de prendre garde à des dangers -de poison, et le nom do Tibère avait été prononcé en ces confidences ; et Tibère, d'autre part, avait été instruit des soupçons d’Agrippine. Si bien qu’en un festin, comme elle s'abstenail de nourriture, Tibère, pour s’assurer mieux encore de sa pensée, lui offrit de sa main un fruit magnifique; elle ne le toucha point et le passa à ses esclaves. El Tibère, se tournant vers sa mère : Y aurait-il à s'étonner, dit-il, qu’il fût pris un parti sévère à l’égard de colle qui affectait de se défier de. lui comme d’un empoisonneur? De là des rumeurs aussitôt répandues sur les périls d’Agrippine. L’empereur, disait-on, n'osait pas l’assaillir par un coup soudain et public; mais la trame était ourdie en secret, et la ruine de la famille de Britannicus était résolue. Rome fut pleine d’alarmes, et c’est pour faire diversion aux bruits populaires que Tibère parut plus souvent au sénat ; il y parut surtout pour recevoir les députés des villes d’Asie, lesquelles avaient obtenu la grâce d’ériger un temple en l’honneur de Tibère, de Livie et du sénat ; et chacune disputant
1 Tac., Ann. lih. IV.
TIBÈRE
l'honneur de celle érection, toutes avaient lini par envoyer des ambassades afin que Home prononçât dans une si étonnante rivalité.
Onze villes étaient en présence; tonies invoquaient l’ancienneté de l’origine, le zèle pour le peuple romain pendant les guerres de Persée, d’Aristonicus et des autres rois. C’est un curieux débat, mais tristement instructif, à lire dans Tacite. Il y eut des villes dont la prétention parut peu sérieuse, celle d Hypæpis, de Trallia, de Laodicée, de Magnés1. Celle iVllimn fut même écartée, malgré l’invocation du souvenir de Troie, mère de Rome. On hésita quelque peu sur Halycarnasse, par la raison que durant douze cents ans cette ville n'avait été ébranlée j»ar aucun tremblement de terre, et ses députés affirmaient que le temple serait bâti sur un roc vif. Ceux de Pergame s’autorisaient du temple d’Auguste, qu’ils avaient déjà. Ceux d’Éphèseel ceux de Milet, avaient les uns le culte d'ApoMon, les autres le culte de Diane. Mais enfin la délibération resta entre ceux de Sardium et de Smyrne1. Ceux de Sardium invoquaient leur parenté avec l’Etrurie; ils étaient issus de la même race, et cette race montait à Hercule ; ceux de Smyrne étaient issus de Tantale, fils de Jupiter, mais ceux-ci parlaient de leurs bons offices dans toutes les guerres de Rome, et en particulier des flottes que pour elle ils avaient armées; même ils avaient
1 * Ilvpaepa, nunc Berki; Trallia, mine Chora; Laodicca, Ladik; Mapnes, Hngnisa. • (Brot. Not. apuil Tac.)
* « Sardianos inlcr Smxmæosqtic dclibcralum . » (Tac., Aun. lit'. IV.)
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les premiers érigé un temple à la Ville, sous le consulat de Porcius1, bien avant que sa puissance fût arrivée à cette universelle domination de l’univers, et alors qu’elle avait encore à redouter la rivalité punique, aussi bien que l’indépendance encore menaçante des rois d’Asie; et entin ils invoquaient un souvenir de Sylla, qui, dans un hiver rigoureux, manquant de vêtements pour son armée, lit savoir à Smvrne le dénûmenl et la souffrance des soldats : les habitants, en entendant le récit dans une assemblée générale, s’étaient aussitôt dépouillés des vêlements qui les couvraient et ils les avaient envoyés aux légions romaines. Ce souvenir gagna les suffrages du sénat, et Smyrne fut choisie pour l’érection du temple; c'est là que l’Asie put aller adorer ses dieux nouveaux.
Un sénateur, Vibius Marsus, voulait que le consul Lepidus, à qui la province d’Asie était échue, fût chargé de présider à la construction du temple; il refusa cet honneur par modestie, dit Tacite; on envoya à fa place un prétorien, Valerius Naso, choisi par le sort*.
Telle était la servitude du monde; à ce signe tout seul se peut voir ce que le paganisme avait fait de l’homme et de sa dignité.
Peu après, Tibère accomplissait celte résolution longtemps méditée, de s’éloigner de Rome ; résolution mys-
* An 559.
* « Quia Lcpidus ipso deligere per modestiam almueliat, Valerius fiaio e Prseloriis sorte missus est. * ( Tac., Ann. lit). IV, 56.) • Deligere sic e eod. l’ichcna prius erat deligi se. • (Sol. in Tac. deCalonnc.)
tidèiu:.
térieuse, dont Tacite sonde le secret. Il ne l’attribue pas seulement aux conseils de Séjan, puisque longtemps après la mort du ministre, Tibère devait continuer de vivre en sa retraite, mais à un certain besoin de cacher ses débauches, et jusqu’aux empreintes qu’elles avaient faites sur sa figure, souillée d’ulcères, dit-il, et souvent toute couverte d’emplâtres. Tacite ajoute l’importunité de sa mère, dont l’association au gouvernement fatiguait son pouvoir, et à qui pourtant il devait l'empire, puisque c’est elle qui avait déterminé Auguste à le choisir au lieu de Germanicus. Mais quelque raison plus intime dut agir sur ce sombre génie, qui depuis quinze ans .avait assez étudié la servilité romaine pour soupçonner que de cacher la puissance était un moyen certain de faire adorer tous ses actes.
Quoi qu’il en soit de et; mystère historique, Tibère quitta Rome sans bruit, emmenant, avec Séjan, un sénateur consulaire, Cocceius Nerva, savant dans les lois, puis un choix de chevaliers illustres, Curtius Atticus, quelques autres d'une culture élégante, la plupart grecs, appelés à charmer sa solitude par leurs entretiens. Il s'en alla d’abord dans la Campanie, sous prétexte de consacrer à Capoue un temple à Jupiter, à Noie un temple à Rom ulus.
Ceux qui pratiquaient la science des astres racontèrent que Tibère quittait Rome en des mouvements célestes qui disaient qu’il n’y rentrerait plus. Et sur ce présage, plusieurs se mirent à annoncer la fin prochaine desavie.ee qui leur fut fatal àeux-mèmes, dit Tacite.
Séjan no quittait pas son maître, et l’historien raconte un incident qui accrut encore sa faveur. Dans une villa champêtre, qu’il appelle Spchmcx', les Grottes, entre la mer Ainyclane ‘ et les monts Fondi, un éboulement faillit engloutir Tibère; chacun s’était enfui : Séjan seul protégea Tibère en soutenant de ses bras et de sa tête les pierres qui se détachaient de la voûte. De là un redoublement d’amour et de confiance.
Et Séjan en profita pour reprendre ses desseins funestes contre la maison de Gcrmanicus. Néron, l’aîné des enfants d’Agrippine, l’importunait par la popularité de ses vertus; et déjà il l’avait rendu suspect à Tibère, qui voyant en lui l’héritier de l’empire était enclin à lui supposer le désir de hâter sa succession par quelque entreprise. Il avait donc été facile à Séjan d’armer contre lui les haines défiantes de Tibère; mais il avait de plus intéressé à ses trames, Drusus, frère de Néron, et sa propre femme, fille de Livilla. Drusus était d’une ambition violente; il louchait à l’empire si Néron disparaissait. Mais Séjan bâtissait d’avance des desseins funestes contre lui-même, et plus il le savait téméraire, plus il était assuré de le perdre à son tour au moment venu. Néron, au contraire, était confiant et doux; il s’offrait de lui-même aux perfidies, et il fut aisé de changer en crime scs actes, ses discours, son silence. I.a nuit même, dit l’historien, ne lui fut pas sans danger; sa femme rendait compte à Livilla de ses insom-
1 D'où est venu Spcrlonga.
’ « Amyclis. mari illi nomen. » (Lips.) Euliv Gaëto et Terracine.
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nies, de ses sommeils, de ses soupirs, et par Livilla toul arrivait à Séjan.
Tandis que se tramaient ces attentats de palais, l'empire suivait sa pente monotone. Quelques morts illustres affligèrent Rome, celle d'Asinius Agrippa, nom nouveau mais déjà grand; celle de Q. Halerius, d'une famille sénatoriale, célèbre de son vivant par son éloquence, mais par une éloquence impétueuse plutôt que savante. « Avec lui, dit Tacite, s’éteignit l'harmonie de sa parole; la postérité ne tient compte que delà méditation et du travail. »
Et alors s’ouvrit une année nouvelle.
w4n de H. 778. De J. C. il. — Consuls , ,\1. Licinius Crassus, L. Calpurnius Piton. — Année marquée à son début par un désastre qui égale d’un seul coup les desastres des plus grandes guerres. Un certain Atilius, d’une race d’affranchis, avait élevé à Fidénale un amphithéâtre pour célébrer des jeux de gladiateurs. Des multitudes immenses étaient accourues, d’autant plus avides de ce spectacle que Tibère avait retranché ces plaisirs; hommes et femmes remplissaient le cirque, lorsque l’amphithéâtre, bâti sans soin par un entrepreneur rapace, s’écroula tout entier. Ce fut une effroyable ruine et une affreuse confusion de morts ; cinquante mille personnes gisaient entassées sous ce vaste écroulement; la plupart y périrent parmi des tortures, d’autres en sortirent mutilés; on passa plusieurs jours à découvrir ces monceaux de cadavres. Ce fut un spectacle atroce ; à la douleur succéda l'effroi. Rome épou-
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vantée envoya des médecins sur les lieux, el puis les maisons des grands s’ouvrirent aux malheureux qu'on put ramener vivants. « On eût dit la ville d’autrefois accueillant les blessés après les batailles, et les entourant de sa munificence et de ses soins '. »
Le sénat délibéra sur ce désastre; Atilius fut exilé, et un sénatus-consulte prescrivit des conditions à ceux qui voudraient désormais donner de tels jeux; ils devaient être les possesseurs d’un fonds de quatre cents mille serslerces ! , et on s’assurerait d’avance de la solidité des amphithéâtres, précautions ordinaires prescrites après les malheurs.
Ce ne fut pas le seul désastre de ce début d’année. Peu après, tout le quartier du mont Cælius, à Rome, était dévoré par un incendie. La multitude s’expliqua ces calamités par des superstitions ; c’était l’absence du prince qui frappait Rome de malheur. Tibère calma les teneurs en envoyant des largesses jniur reconstruire le quartier brûlé. A la reconnaissance s’ajouta l’adulation. On raconta qu'une statue de Tibère, placée dans la maison du sénateur Junius, avait seule échappé à l'incendie. Pareille chose était arrivée jadis à la statue de Quinta Claudia. C’était une preuve nouvelle que les Claude étaient saints! 11 fallait entourer d’un culte nouveau un quartier où les dieux venaient de faire éclater l'honneur du prince! On vou-
1 Tac., A lui . lib. IV.
4 C'était le cens des chevaliers. « Oui ccnsus oral equester. Nota rcs vel l'ueris. » ( Muret us.)
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lait donc que le quartier prit le nom d'Auguste; mais Je nom antique survécut'.
La fureur des accusations continuait de sévir. Domitius Afcr poursuivait sa carrière de délation ; déjà il avait dissipé le prix de la condamnation de Claudia Pulchra. Varus Quinlilius, fils de Claudia, était riche; cette proie tenta le délateur, et il trouva, pour s'associer à l’accusation, un parent de Varus, Publies I)o label la, qui consentait à se faire traître à ses aïeux, à sa famille, à son sang. Mais Varus était parent de Tibère; le sénat fut d’avis qu'il fallait couvrir l'empereur. Ce fut en ces temps maudits le seul tempérament des maux publics*.
Pendant ce temps, Tibère, après avoir fait ses consécrations de temples, consommait son dessein de cacher sa vie.
Il avait défendu, par un édit, qu'on troublât son repos durant ses courses dans la Campanie, et des soldats tenaient éloignés de lui les foules accourues. Enfin l’aspect même des municipcs, des colonies, de tout ce qui était situé sur le continent, lui devint importun,
1 Tacite a en cet endroit quelques lignes curieuses qui intéressent les unis des antiquités romaines. « llaud fiierit absurdum traders moulent ••mu antiquitus (Juerqurlulanum cognomento fuisse, quod talis silvæ Irequens fccundusque erat : inox Cæliuni adpellatum a Cxlc Vibenna, qui dux gentis Etruscæ, rum auxiliunt adpeUatum ductavissct, sedern eatn acceperat a Tarquinio Prisco ; seu quis alius regum dédit ; nain seriplores in co dissentiunt. Cetera non ambigua sunt : magnas cas copias per plana cliam ac foro propinqua habitasse, unde Tusctun vicutn, e vocabulo advenarum, dictum. » (Tac., Ann. lib. IV, 65.)
* Tac., Ibid.
et il prit le parti de s’aller enfouir dans i’île de Caprce. C’était une retraite d’un abord difficile aux navires, mais d’un séjour délicieux; c’est ce qui fit le choix de Tibère. Là, sous un doux climat en regard du golfe de Naples et des plus beaux sites du monde, avant que le Vésuve, par ses éruptions de feu, les eût bouleversés, Tibère allait passer sa vie dans la volupté et dans l’indolence. Précédemment on l’avait vu attentif aux affaires; maintenant, son âme énervée fuyait l’application, et s’abîmait dans la mollesse. Il semblait être tout entier aux alarmes que Séjan continuait de lui inspirer, pour en faire son captif. On faisait venir de Rome des récits mystérieux, où se mêlaient les noms d’Agrippine et de Néron ; un journal lui contait des détails imaginaires, et ainsi était-il tenu dans l’anxiété et la terreur, tandis que lui-même était pour autrui un objet d’effroi.
Suétone a raconté avec une minutie qui fait frissonner, les particularités de celle solitude vouée à des infamies que la langue chrétienne ne sait point redire, qu’elle ne sait que flétrir de ses anathèmes. Qu’il suffise de dire que rien ne manqua aux turpitudes de Caprée; aux sales débauches se mêlèrent des raffinements de cruauté. Ce nom de Capréc est resté dans l’histoire la signification de toutes les monstruosités que peut concevoir l’esprit de l’homme dégradé par les voluptés. Tibère n’était pas arrivé soudainement à cette extrémité de la dissolution. Dès longtemps les vices abjects avaient souillé sa vie. Chez les Romains,
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c’est dans le repas que s’étalait la licence, la table était une orgie où se confondaient toutes les ivresses. Tibère avait suivi la pente où s'abîmaient les mœurs. Dans le temps même où quelques Romains, qui se souvenaient de l’antiquité, proposaient des réformes, et que le sénat affectait de protester contre la dégradation publique, on avait vu Tibère rester attablé avec deux amis, Romponius Flaccus et L. Rison, deux jours et deux nuits sans interruption; puis il avait fait l’un gouverneur de Syrie, l’autre préfet de Rome, motivant celte faveur sur ce que, disait-il, c’étaient des amis agréables, des amis de loutcs les heures'.
Ainsi, les honneurs delà république étaient le prix de l’incontinence et de la dissolution. 11 avait fait questeur un misérable, pour avoir vidé d’un trait uneamphore de vin; et ce n’est là qu’une partie des débauches; le reste des souillures doit être couvert d'un voile.
Une fois enfermé à Caprée, la liberté de celte vie fut sans aucun frein. Un chevalier romain, nommé Césonius Rriscus, fut fait intendant des plaisirs de Tibère; ce fut la charge la plus sérieuse de l’empire. Rome, pendant ce temps, s’engloutissait dans ses ignominies; le monde était sans gouvernement ; l’Espagne et la Syrie restèrent plusieurs années sans proconsuls, et les peuples que la langue romaine apjtelait encore des barbares, purent s’accoutumer à
• Sud. — (•lin., XIV, 'l’î.
insulter l'empire et à préparer de loin leurs irruptions.
.4/1 de H. 779. De J. C. 28. — Cumuls, Âp. Juitius SU anus, D. Silius Mena. — C’est ainsi que les Frisons, fatigués des exactions exercées contre eux à l’occasion d’un tribut de peaux de bœufs, auquel Llrusus les avait autrefois assujettis, se soulevèrent el frappèrent de défaites sanglantes les troupes romaines. Tibère affecta de ne pas voir ce déshonneur de l’empire, et le sénat tremblant n’eut garde de le signaler.
A Rome, l’année s’ouvrait par la terreur.
Les trames ourdies par Séjan contre la maison de Gcrmanieus avaient fini par faire d’Agrippine et de Néron, son fils, un objet d’épouvante [tour les plus courageux et les [dus fidèles. Soumis à un espionnage de chaque moment, leur maison était solitaire, ou bien visitée seulement par des traîtres qui leur conseillaient d’aller embrasser dans la place publique la statue d’Auguste, et de se mettre sous la protection du sénat, ce qui eût été un dernier éclat d’offense, après lequel se seraient accomplis aisément les desseins funestes. Mais Agrippine, caractère invincible, gardait silencieusement sa dignité, et la haine manquait de prétexte pour l’altaquer dans quelqu’un de ses actes ou de ses discours.
Un seul ami lui était resté, Titius Sabinus, chevalier romain. Il la visitait dans sa maison, il l’accompagnait en public ; de tant de clients, seul il était
lidèle, et pour cela honoré des gens de bien, liai des scélérats *. Contre lui se tourna l’inquisition des affidés deSéjan. Quatre sénateurs que nomme l’histoire, Latinius Latiaris, Porcius Calo, Petilius Rufus, M.Opsius, organisèrent un piège, où, sous le couvert de l’amitié, il fut aisé de faire tomber Sabinus. Cette histoire de police est digne des temps les plus savants en espionnage et en délation’. L’un des quatre sénateurs espions, Latiaris, trouva le moyen d’entraîner mystérieusement en sa maison Sabinus, et là de recevoir ses confidences de plainte contre Tibère et Séjan, tandis que les trois autres, cachés au-dessus du plafond, recevaient ses paroles par des fentes pratiquées d’avance ; et les quatre affidés, une fois saisis de cet indice, n’eurent qu’à dresser leur accusation. A ce bruit, Rome se remplit d’alarme. Jamais ne s’était vue pareille épouvante; on évitait de se rencontrer, de se parler, de se voir. « Les oreilles connues et inconnues, les objets muets et inanimés, le toit, les murailles, tout était suspect. »
C’était le premier jour de l’année.
Tibère, à qui étaient venues les révélations, ne respecta pas les coutumes qui faisaient de ce jour un joui' sacré, et dans la même lettre où il adressait des vœux au sénat, il demanda la poursuite et la punition de Sabinus. Le sénat fut prompt. Le même jour Sabinus était condamné et conduit en prison pour y être mis à
* Tac., Ana.tV.
* Ibid. IV, 68, 69.
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mort. Ce fut dan» Rome un spectacle de terreur, lorsqu’on vit le condamné, la tête enveloppée dans sa robe, et s’écriant avec effort : « Voilà les prémisses de l’an- « née! voilà les victimes qu’il fauta Séjan ! «Mais partout où se portait son regard, où tombait sa jmrole, la fuite, la solitude; on désertait les rues, les places ; et quelques-uns, se retournant, affectaient de se montrer, comme épouvantés d'avoir eu peur1. »
Tel fut le début de l’année. Tibère écrivit au sénat pour lui rendre grâces d’avoir puni un ennemi de la république; mais toutes ses alarmes n’étaient pas dissipées'; sa vie, disait-il, restait exposée? à des embûches; il ne désignait personne, mais chacun put deviner qu’il faisait allusion à Néron et à Agrippine. Ainsi excitait-il le zèle, et provoquait-il des attentats nouveaux. Un sénateur, Àsinius Gallus, dont les enfants étaient neveux d’Agrippine, eut l’indiscrétion d’exprimer le vu?u qu’on demandât à Tibère d’où venaient les périls, afin qu’on put les conjurer. Tibère, qui faisait de la dissimulation sa principale vertu, s’offensa qu’on voulût lui dérober son secret; Séjan le calma, non par amour de Gallus, mais pour laisser à Tibère le temps de mûrir sa vengeance; il savait qu’il fallait du temps à sa colère, mais qu’à l’heure venue, aux paroles irritées s’ajoutaient les actes farouches.
Le sénat «‘pendant redoublait de servitude.
On le vil ériger un autel à la Clémence, un autre à l’Amitié, avec les statues de Tibère et de Séjan ; lâche
1 Tar . Atm. IV, GO, 70.
TIBERE
insulte à la conscience publique, tout épouvantée des barbaries de l’un et de l’autre.
Puis, en termes de supplication rampante, il se mit à prier Tibère de ne se point dérober aux regards. La ville entière voulait aller le visiter en sa retraite, et le sénat sollicitait à genoux cette grâce. Tibère l’accorda; mais il ne permit pas qu’on vînt en son île. Lui-même vint avec Séjan sur le rivage de la Campanie, et là se vit un spectacle de bassesse que nul peuple de la terre n’avait connu encore. Chose étrange ! c’est aux pieds de Séjan surtout qu’alla tomber l’affluence des sénateurs, des chevaliers, du peuple entier, multitude esclave devant laquelle le ministre de Tibère redoubla de hauteur. « A Rome, dit Tacite, le mouvement de la population est toujours le même, et à cause de l’immensité de la ville, nul ne sait l’objet de cette agitation. Ici, en plein champ, ou- le long de la mer, tous couchés pêle-mêle, le jour et la nuit, mendiaient la faveur ou subissaient l’insolence îles portiers, et cette importunité même déplut; on y mit fin par une défense ; et bientôt on vit rentrer tout tremblants dans la ville ceux que Séjan n’avait pas honorés d’un mot, d’un regard ; d’autres, follement réjouis d'avoir reçu des marques d’une amitié qui devait plus tard leur être fatale. »
C'est cette année que l'histoire note le mariage d’Agrippine, fille deGermanicus avec Cn. Domilius Ahenobarbus; Domitius était une nature perverse; il disait que de lui et d’Agrippine il ne pouvait sortir rien
que de funeste et de détestable1 : l’avenir justifia le présage.
An de R. 780. De J. C. '>9. — Consuls, C. Rubellius Gemmas, C. Fafius Geminus *. — En ces conjonctures mourait Julia Augusta, mère de Tibère1. Elle était arrivée fi une vieillesse extrême, cl jusqu’à la fin elle semblait avoir contenu la nature formidable de son fils. Sa vie avait été mêlée aut derniers événements de la révolution romaine. D’abord .nariée à Tiberius Noro, elle était rentrée à Rome à la paix des triumvirs, avec Sextus Pompée; César, épris de sa beauté, l’enleva à son mari, et tel fut l’emportement de son amour, qu’il ne lui laissa pas le temps de mettre au monde le fils qu’elle avait en son sein, c’était Tibère ; depuis, elle n’eut pas d’autre enfant. Mais elle mêla son sang à celui d’Auguste
< Suetone.
* « Ce consulat des deux Geminus, dit Tillcmout, est célèbre dans l'histoire de l’Eglise, parce ipie beaucoup d'anciens ont cru que c'élail l’année où Jésus-Christ est mort pour la rédemption des hommes, et pour les tirer de la servitude de tant de crimes qui inondaient toute la terre. Peu de personnes suivent aujourd'hui les anciens sur ce point. Mais il y a au moins lvcaucnup d'apparence que Dieu a commencé celte année à préparer les hommes & cette rédemption, en leur faisant prêcher la pénitence par saint Jean-Baptiste et la venue du Christ qui devait être leur libérateur. » (Till., art. XVIII.)
On trouve, ajoute le docte annaliste, que Aldus Plautius, célèbre par la guerre qu’il lit en Angleterre sons Claude, et L. Nonius Asprena étaient subrogés aux deux Geminus le 15 de juillet.
s Son premier nom était Livia ; elle avait pris le nom de Julia, après la mort d’Auguste son mari, qui le lui avait donné par son testament.
T1BÈKE.
par le mariage de Ger manicus et d’Agrippine1. « Mère faible, dit Tacite, épouse facile, son génie s'élail façonné aux artifices de son mari et aux dissimulations de son fils. » On rendit peu d’honneurs à son tombeau. Elle fut louée aux Rostres par C. César, son petit-fils, qui bientôt allait montera l’empire; mais Tibère, qui n'avait pas assisté à ses derniers moments, ne changea rien à ses habitudes et à ses plaisirs; il se borna à s’excuser dans une lettre par la grandeur de ses affaires. Ee sénat s'était hâté de décerner à Augusta des honneurs extrêmes; Tibère les diminua par un semblant de modestie; et surtout il retrancha les honneurs célestes; c’était, disait-il, le vœu desamère. Pu is il laissa échapper quelques mots ambigus sur les amitiés de femmes , insinuation menaçante contre le consul Fufius, qu’Àugusta avait couvert de sa faveur, et à qui Tibère gardait ses ressentiments secrets pour quelques propos satiriques : c'était un esprit adroit à s’insinuer dans l'intimité des femmes par la liberté et la cajolerie. Du reste, dès ce moment, Tibère fut sans frein. Il avait gardé l'habitude de la condes cendance envers sa mère, et Séjan n’osait la braver; dès qu’elle ne fut plus, l’un et l’autre se sentirent comme déchaînés, et ils se livrèrent à tons les délires de la puissance.
Une nouvelle lettre de Tibère révéla ses pensées d’aversion contre Agrippine et Néron ; il n’articulait
'Je reilis les filiations: Gcrinauicus, fils de (frusus, fils de Livia; Agrippine, fille de Julia, fille d'Auguste.
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point do griefs, mais plus sa plainte était vague, plus elle semblait menaçante. Le sénat s’eflraya à cette lettre. Les lâches voulaient qu’on délibérât comme sur une accusation formulée ; les prudents hésitaient; et tandis que le sénat tremblait, le peuple ému courait au palais comme pour protéger la maison de Germanicus, dont il embrassait les images. De là dt* irritations plus ardentes. Les affidés de Séjan allaient s’écriant que la douleur du prince était méprisée par le sénat ; que le peuple était en révolte; que déjà on parlait d’assemblées nouvelles, d’actes nouveaux du sénat. Que restait-il, sinon de saisir le fer, sinon de prendre pour chefs et pour maîtres ceux dont on avait étalé les images comme des drapeaux?
Tibère, à ces récits, concentra sa colère. Il se plaignit du sénat et du peuple; mais il ordonna que toute l’affaire lui fût réservée, et le sénat se Itorna en ses actes à montrer qu’il était prêt à venger le prince, mais qu’il en était empêché par sa défense.
Ici, la lumière de Tacite manque à l’histoire. Lacune fatale, dit un commentateur, « celte partie des récits embrassait la fin d’Agrippine et de ses enfants, les espérances et les tentatives de Séjan, la chute de cet homme et de ses amis, les ignominies et la mort de Livie, c’est-à-dire, ô Tacite ! la fleur de ton histoire; et nos bons pères ont pu appliquer leur soin et leur loisir à recueillir les Orose et les Vopiscus, et autres balayures (qui squi lias) de cette sorte, au lieu de ton or 1 ! »
1 Lips., in Tac. Iil>. A .