‹ Histoire littéraire d'Italie. DaunouChapitre 2 sur 22 · XII. Z · texte numérisé non relu

XII. Z

i5 HISTOIRE LITTERAIRE

Maigre toute son application à s^instruire luimême dans cette langue , qu'il avait prëcëdemment étudiée h Naples, il ne faut pas croire quil ileyim vn helléniste aussi profond que le furent à Florence plusieurs hommes de lettres, dans les deux siècles suivants. Le défaut de grammaires et de lexiques grecs empêchait alors d'acquérir une connaissance parfaite de la langue. Qn cite des exemples tirés de ses ouvrages d'érudition (i), qui prouvent qu& le vrai sens des termes lui échappait quelquefois y et Ton regarde comme probable que, dans les leçons qu il prit de Léonce Pilate , il s'occupa des choses et des idées plus que des mots (2). Mais il I^'eQ eut pas moins le mérite de répandre le pre«- Biier dans sa patrie , et d'y favoriser de tout son pouvoir , l'amour des lettres grecques. A socb exemple 9 d'autres esprits distingués s'adonnèrent à cette étude, et fondèrent à Florence une espèce de colonie grecque, tandis que^ partout ailleurs , cette langue était encore étrangère à toutes les écoks et k toutes universités ^ et long-temps avanç que la chute de l'empire grec en facilitât l'étude en Italie et dans le reste de l'Europe. On s'est habitu(^ k dire y et Ton répète encore par routine, que la dispersion des savants grecs, à la destruction de leur empire, avait ^été en Europe la source de la

(1) M. Baldelli , Fita del Bocs. , p. iSg , note. • (a) Id. iôid.

renaissance des lettres. Mab Dante^, Pétrarque, ce surtout Boccace , donnent le démenti à cette assertion banale; et Ton voit déjà ici, ce qu'on verra encore mieux parla suite, que Florence n'en serait pas moins devenue la nouvelle Athènes, quand même Tancienne et toutes les lies, et la ville de Constantin , ne seraient pas tombées sous les coups d'un vainqueur ignorant et barbare.

La générosité naturelle de Boccace , excitée par les deux passions les plus nobles, Tamour des lettres et Tamour de la patrie , lui fit oublier la mé*diocrité de sa fortune, il dis^pa, pour subvenir k ces dépenses, une grande partie de son modeste patrimoine, et ce fut surtout depuis ce momeiH qu'il fut tourmenté de tous les eïnbaiTas qu'entraîne un dérangement d'affaires. Son amour pour le plaisir, disons-le nettement, son inconduite, et ^habitude de se livrer avec ardeur k tous ses goûts , contribuèrent aussd à cet état de gcne où il se trouva réduit, et qui all^ jusqu'à Findîgence. Presqiïe tous ses atftiis l'abandonnèrent alors , comme cela -est arrivé dans tons les temps. Mais il n'en fut pas ainsi de Pétrarque : il l'aida de sa bourse, de ses consolations, de ses livres j il voulut lui procurer des places avantageuses, que Boccace rel'usa par amour pour sa liberté. Péttïarque fut loin >de l'en blâmer , car il n'était pas de ces amis qui donnent des conseils comme des ordres , et qui, quelques raisons que l'on allègue , ne pardoûnent pas le

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relus d'y obéir; mais il lui pardonna moins aîsc-^ ment de ne vouloir pas venir partager sa maison et sa fortune. Ce quil lui écrivit & ce sujet est d'une simplicité touchante. « Je vous loue d'avoir refusé de grandes richesses que je vous ofiFrais, et d'avoir préféré la liberté de l'âme et une pauvreté tranquille ; mais je ne vous loue pas de même de refuser un ami qui vous a tant de fois appelé. Je ne suis pas en état de vous enrichir : si j'y étais , ce ne serait pas par mes paroles ni par ma plume, mais par des choses et des effets que je m'expliquerais avec vous. Je suis dans une position où ce qui suffit pour un suffira abondamment poiu* deux hommes qui n'auront qu'un cœur et qu'une maison. Vous me faites injure , si vous dédaignez ce que je vous offre, et plus encore, si vous en -doutez (i). » Boccace n'accepta point ces offres généreuses ; mais il en aima davantage celui qui les lui faisait de si bon cœur, et il fallut bien que Pc^ trarque lui pardonnât enfin ce refus ^ accompagné d'un redoublement d'amitié.

Ce n'était pas toujours de littérature et de philosophie qu'il était question entre ces deux fidèles amis. La vie que menait Boccace, et la licence de ses premiers écrits, ne plaisaient point à Pétrarque, qui lui parlait et lui écrivait ià dessus avec toute la tendresse et toute l'autorité d'un père:

(i) Petrarch. , ScnH, , L I , ép. 4 9 tout à la fin.

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Tant que dura le feu de l'âge , ces conseils toujours bien reçus, furent peu suivis. Le progrès du temps amena d'autres dispositions , et un fait sin-r^ gulier en précipita les eflfets. Un jour que Boccaca était dans sa maison, à Florence, un chartreux de Sienne , qu'il ne connaissait pas (i), demanda à lui parler en secret. Il lui dit qu'il venait de la part du bienheureux père Petronî, religieux de la même chartreuse , qui n'avait jamais vu Boccace , mais qui le connaissait k fond par la permission de Dieu. Il lui représenta, au nom de ce père, le danger où il était s'il ne réformait pas ses mœurs et ses écrits^ et lui fit des remontrances véhémentes sur l'abus qu'il faisait de ses talents , et sur son penchant à l'amour. « Le bienheureux père Petroni , ajoutà-t-il , m'a chargé en mourant de venir vous engager a changer de vie, k renoncer k la poésie et aux lettres profanes. Si vous ne le faites pas, vous mourrez bientôt, et des supplices éternels vous attendent. » Ce chartreux , pour accréditer sa mission , apprit k Boccace que le père Petroni avait vu Jésus-Christ en personne , qu'il avait lu sur son visage tout ce qui se passe sur la terre : le présent, le passé, l'avenir. Il lui fit voir ensuite qu'il savait un secret que Boccace croyait n'être connu que de lui seul j enfin , il lui annonça qu'il

(i) Il se nommait Gioçacchino Cianù

allait remplir des connaissions semblables à NapIesP;^ en France/ en Angleterre, et qu'il irait ensuite irouv er Pétrarque .

Boccace, frappé de cette prédiction, de ces mci^ naces , et die la révélation dé ce secret', fut saisi de terreur, et prit sur-le-champ le parti de la réforme. Il renonça aux femmes, h, la poésie, et résolut de vendre sa bibliothèque , toute composée de poëtesr et d'auteurs profanes. U fù part de ses projets et de la visite qui les avait fait naître k Pétrarque , qui lui répondit comme il convenait à son amitié , à sa piété , mais aussi a sa sagesse et k son expé^ rience. Il approuva la réforme des mœurs et blâma tout le reste. Il ne s'en laissa point imposer par la prétendue vision du chartreux mort, ni par les me- Haces du chartreux vivant, a Voir Jésus^hrist des yeux, du corps, écrivait-il k Boccace, c'est, je l'avoue , une chose merveilleuse , si elle est vraie. On a vu, dans tous les temps, des hommes coirvrir du voile de la religion et de la sainteté , des mensonges et des impostures , afin que l'opinion de la Divinité cachât la fraude humaine , c'est ce que je puis vous dire en ce moment. Quand l'envoyé du défunt sera venu jusqu'k moi, après avoir rempli les autres missions dont il est charge , je lierrai quelle foi je dois ajouter k ses paroles. L'âge de cet homme, son front, ses yeux, ses mœurs ^ son attitude ^ ses mouvements , sa manière de marcher , de s'asseoir , son discours , et surtout la

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conclusion et rintention de l'orateur, serviront à m'éclairer (i). »

C'était en i36i , qu'arriva cette avententuréj et ce fut sans doute aldrs que Boccace prit Fhabit eccësiastique (3) , et qu'il voulut se livrer k l'étude de la théologie , dont il n'avait pris autrefois qu'une teinture légère ; mais il s'aperçut bientôt que c'était tbmmencer trop tard, ^ue cette étude convenait mal anx habitudes de soujesprit; et, profitant des conseils de Pétrarque, il reprit le cours ordinaire

(i) Pelrarc. Seml , L I ^ ép. 4« C'est 4 la fin de cette longue lettre , qu'il répète à Bocace Toffre dont il est parlé plus haut , de venir demeurer avec lui. Toute cette histoire est racontée comme miraculeuse , dans la grande collection des fiûllandistes , à la date du 29 mai , t. Vif , page 228.

(2} Il lui fallut pour cela des dispenses du pape , parce ^«l'il était fils naturel. Manni nous apprend ( Istoria del Decamerone dî GioQ, Boccac. ^ Florence, 174^9 in- 4^»^ p. 14)9 que Joseph Marie Suarè»^ camérier secret du pape Urbain VIII , et évêque de Vaîson , faisant des recherches dans les archives d'Avignon , vers le milieu du seizième siècle, y trouva ces lettres de dispense, qui ne laissent aucun dbute sur rillégitimité de la naissance de Boccace. M. Bal* delH a voulu se procurer une copie de ces lettres ; il a écrit , à ce sujet , à M. Guérin , secrétaire de Tathénée de Vaucluse , qui en a Êiii inutilement la recherche. Si ce titre existait encore au moment de la révolution , M. Guérin croit qu'il aura été détruit ou vendu , et perdu comme^ tant d^utres. Voyez Vita d$l Boccae, ^ p. 164^ note.

s4 HISTOIRE LITTÉRAIRE

de ses travaux. Environ deux ans après, il. se ren-^ dit a la cour de Naples, invîic par le grand sénéchal du royaume , Nicolas Acciajuoli ; mais il n'eut pas lieu d'être content de ce voyage. Après un assez bon accueil de la part du maître ^ il fut si mal logé, si malproprement meublé dans son palais , il fut nourri a une table si mal servie. et si sale , avec des convives si peu dignes de lui (i), le grand sénéchal prit avec lui des airs de hauteur si insupportables pour un homme habitué aux égards et a la bienveillance des hommes du plus haut rang , qu'il n'y put tenir long-temps, et qu'il partit précipitamment de cette cour inhospitalière. Au lieu de retourner directement à Florence , il fît un long détour, et alla jusqu'à Venise, se dédommager a,U]jrès de Pétrarque, des dégoûts qu'il venait d'é?prouver (2). Il y demeura trois mois, et put comparer a loisir l'hospitalité offerte par l'amitié modeste avec la commensalité accordée par l'orgueilleuse grandeur (3).

Florence, quand il y retourna, était tourmentée par la contagion et par la guerre. Il alla chercher

(i) C'étaient les parasites, les flatteurs, et avec eux les muloliers , les petits garçons , les cuisiniers et les roarmi-r tons. Frose di Dante, e di BocçoccIq ^ citées par M. BaldelLi p, 167 et 168. Quelle idée ceU nous donne de la magnî--

iiccnce des grands seigneurs de oe temps-là!

(3) M, Baldelli , loc, cil.

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ua aîr plus pur et la paix dont il avait besoin pour SCS travaux , dans le village de Certaldo , dont la position est aussi saine qu'agréable , et qu'il affectionnait toujours, comme le premier berceau de sa famille. On y voit encore avec intérêt la petite maison qu'il habita, et qui est , pour ce village, un ornement plus précieux que ne serait un riche palais (i). C'est la que , dans une entière indcpenpance et dans un parfait repos, il médita , ou composa même ses ouvrages en langue latine (2) , qui lui ont oblenu, pendant deux siècles, parmi les mythologues et les érudlts , le premier rang. La considération dont il jouissait à Florence, l'accompagnait dans sa retraite : ses concitoyens l'y vinrent chercher pour lui confier les deux ambassades auprès du pape Urbain V, l'une k Avignon, l'autre a Rome, dont nous avons déjà parlé. Dans la première , il reçut à la cour pontificale un ac-

(i) M. Baldelli , p. lyS, Quelques siècles après, la famille des Médicis fit apposer sur la. tour qui fait partie de cette maison , ses propres armes , et y fit sculpter cette inscription :

Has oUm exigu as coluit Boccatius œdes Nomine qui terras occupât , asira , polum.

Cette maison a passé depuis dans la famille Kidolfi. Manni en donne le dessin , ub' sup. , p. 1 1.

(2) De Genealogiâ Deorum ; de Montibus , Syhis , Stag^ nis , etc. ; de casibus nrorum et fœminarum illustrium ; de Claris muUeribus,

caeil qu'il devait peut-être eu pariie k ramîtîé ôm Pétrarque. Le patriarche de Jérusalem^ Pbilippa de Cabassoles, le serra dans ses bras, en prései^ca du pape et des cardinaux, en disant qu'il lui sem*' blait recevoir Tami dont il regrettait Tabsemre. Hais il obtint pour lui-piême, dans sa seconda ambassade, un éloge flatteur de la part d'un pontife aussi vertueux que l'était Urbaîn V. Ce pape, dan$ sa réponse au sénat , dit qu'il avait vu et entendu avec plaisir Jean Boccace , tant k cause de la répur blique qu'en considération de ses vertus. L'auteur du Décaméron était alors devenu un des principaux ornements du clergé. On en cite encore pour preuve une commission que lui donna , quelques années après^ l'évêque de Florence, ayant, dit ce prélat dans sa lettre , la plus grande confiance dans la lûrconspection de Jean Boccace , citoyen et ecclé^ siastique florentin , dans sa prudence et dan$ la pureté de sa foi (i), etc.

Dès qu'il se trouva libre, il suivit les mouvements de son cœur qui l'entraînaient toujours vers Pétrarque. Il se rendit k Venise, où il croyait le trouver. Pétrarque était a Pavie , auprès de Ga-

(i)* U s'agissait de Tei^écutioQ d'un legs relatif à une fondation ecclésiastique, Confidens quant plurlmum^ disait cet évêque , de drcumspecUont et fidei purîtaie providi viri li» Joannîs Boccaci de Cerialdo , dois et clerici JlorentùU. Manni , p. 35 ; M. BaldcjU > p* ^Qi , note.

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]&5 Tîscontî 9 qui Y y avait appelé. Boccace fui reçur par I4 fiUe et le gendre de son ami , comme il Teût éé par $es propres enfants ; mais ils ne purent lui rendre les graves et doux entretiens , ni les sages conseils dont son esprit et son âme avaient besoin. Depuis la visite du chartreux de Sienne , il y sentait souvent du trouble ; souvent aussi Tétat de gêne où il se trouvait, lui rendait nécessaires des secours d'une autre nature . Il lui furent tous offerts par un autre chartreux qui avait été son compagnon d^études, et qui Tinvita k Taller trouver a la Chartreuse de Sainte-Etienne en Calabre , dont il était abbé. Boccace fit avec confiance ce long voyage (i) : sa confiance était mal placée : Fabhé (2) évita même sa présence , s'absenta lorsqu'il arrivait, et le laissa dans tous les embarras qui durent suivre un pareil abandon. Le bruit courut cependant à Naples que Boccace s'était fait chartreux. On n'est pas d'accord sur l'époque où ce bruit s'y répandit ; mais il est probable que ce fut àFoccasion de ce malheureux voyage (3).

(2) 11 s'appelait Niccoid di Moniefalcone.

iy) On tFOuve dans la Préfece des ^Nouvelles de Franco^ Sacehetti , un sonnet de cet auteur , adressé à Boccace , sutr sa prétendue entrée dans l'ordre des Chartreux. Mannt « p.. 99 , croit ce sonnet écrit en 1862 ; Fauteur de la Pré^ Éiee , vers iSjS; M. Baldelli le croit , avec plus Se. raîsori>

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• De i*etour dans sa pairie , il en fut , pour ainiT " dire, chassé par les désordres publics qu'il y voyait ^ régaer j et pcut-êlrc aussi par quelque méconten- / tement particulier, car il en partit avec une sorte ^ d'indignation. Il se rendit a Naples , où il trouva , dans des hommes du premier rang, un accueil et des traitements qui lui rendirent la tranquillité. Des offres séduisantes lui furent faites alors de tous côtés j la reine Jeanne clle-jncme fit son possible pour le retenir à son service; mais il avait toujours présent a la mémoire ce qu'il avait souffert dans le palais du grand sénéchal , et l'âge avait encore augmenté en lui son amour pour l'indépendance. Quand il crut pouvoir en jouir paisiblement en Toscane , il y retourna , non pas cependant k Florence, mais dans sa douce retraite de Certaldo(i). A peine y était-il établi , qu'il fut attaqué d'une .maladie interne , accompagnée d'une éruption dont ,son corps fut tour couvert, et qui le rendit un objet dégoûtantpour lui-même (2). Ses forces furent bientôt comme anéanties, et il resta dans un état d'abatte-

fait en 1870 , au sujet de ce voyage à la Chartreuse de Ca— labre. Viia di Gioi\ Bocc, , p, igS , note.

(2) Comincid a moles farlo schifosa scahhîay che rendeoa

gli la cita iediosa e afjlitta* Ag^aoà il maie debolezza d^in—

testini , ostruzûone de milza , é^d accensione di bile , clie lo

..afflissero co' sinlomi i piii sinistri^ etc. M. Baldelii , Vita di

Gioç, Bocc. ,* p. 199 et aoo.

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ment qui ne lui permettait plus d'écrire , de lirct ni même de penser. Une crise terrible, une (ièvre I ardente ^ un délire nocturne , qui lui fit voir , dans une vie future, les objets les plus effrayants , opérèrent en lui une révolution salutaire : il guérit et se trouva même promptement en état, quoique très-affaibli par sa maladie, de répondre à une nouvelle niarque d'estime que lui donnaient ses concitoyens. 11 avait fait, au milieu d'eux, si souvent et avec tant de chaleur l'éloge du Dante, il avait professé une si haute admiration pour son poëmc, qu'il avait opéi'é, à son égard, un changement dans les esprits. On reconnaissait enfin les injustices qui avaient été faites kce génie extraordinaire, et son ouvrage, d'abord mal apprécié, avait acquis peu à peu dans l'opinion la place qui lui était due. On était, pour ainsi dire, en peine de savoir par quels hommages pul)lics on pourrait hoilorer sa mémoire. Enfin, le sénat fonda une chaire spéciale, pour lire publiquement la dknna Commedia^ en expliquer les endroits difliciles, et en développer les beautés Un traitement annuel de cent florins fut attaché k cette chaire, et d'un consentement unanime elle fut offerte a Boccacc. Maigre sa faiblesse , il accepta celte fonction honorable , qui s'accordait si bien avec ses sentiments presque religieux pour ce poëte, et il se mit aussitôt en état de la remplir. Il ouvrit ce nouveau cours, dans l'église de Saint-Laurent, le 23 octo-

3o HISTOIRE LITTERAIRE

bre 1373, époque qui n'est indifférente, ni pour là gloire du Dante , ni pour la sienne.

Au milieu de ce travail que la destruction pres^ que entière de ses forces lui rendait très-pénible >j et qu'il était même forcé d'interrompre de temps en temps, le coup le plus terrible qu'il pût recé^ Toir vint le frapper. 11 apprit , d'abord par la voit publique, la mort de celui qu'il appelait son pèi^ jet son maître : François de Brossano , gendre dé Pétrarque, lui confirma ensuite cette triste noil^ velle, en lui envoyant, de Venise, les cinquanfte florins que Pétrarque lui avait légués par son tes^ tament. :

« Mon premier mouvement, lui répondit Boc*cace, a été d'aller aussitôt donner de bien justes, larmes à votre malheur et au mien, adresser ayeffc vous mes plaintes au ci^l, et dire au tombeau d'ufi tel père les derniers adieux : mais depuis dix mois que j'explique publiquement dans ma patrie la comédie du Dante, je suis attaqué d'une maladie plutôt longue et ennuyeuse qu'accompagnée d'aucun danger.» il décrit ensfuite l'étal de langueur, de maigreur et de faiblesse où il es^ réduit. A peine a-t-il pu se traîner jusqu'à Ceitaldo , dans la maison de ses pères (1), où il<:ontînue de languir , nVttendant plus sa guérison que de Dieu. <( Mais , continue-t-il , c'est assez parler de moi : après ■Il • .1 >ii . ■ ■ ■ ■ ■*

(t) In a^itum CerlMi agrum.

D'ITALIE, CHAP. XT. Si

«Voir tequ et lu votre lettre , ma douleur s'est reftoaveUée, et j'ai* encore pleuré pendant presq«i€ loute une nuit, non par phië pour cet eiccelleût homme ( sa probité, ses mœurs, ses jeunes, ses teilles, ses prières et toutes ses vertus m'assiarenc ^'il est allé se réunir à Dieu , et qu'il jouit de rétemcUe gloire ) ; mais pour moi et pour ses amis qu'il a laissés sur cette terre orageuse comme un raisseau sans gouvernail , tourmenté par les flots et Itô vents, et jeté parmi les rochers. En me livrant iur innambrables agitations de mon propre cœur, J€ pense à l'état où doit être le vôtre et celui de la respectable Tullie , ma chère sœur , et votre épouse. Je ne doute point que votre douleur ne

^it encore beaucoup plus amèfe Gomme

Florenun, je porte envie à Arqua, en voypnt qoe rhumilité de Fami que nous pleurons, plutôt que le mérite de ce lieu , lui a procuré le bonheur de posséder le corps de celui dont iô noble cœur fut k séjour chéri des muses, le sanctuaire de la phi-* losoplrîe , le temple de tous les arts , et surtout de cette éloquencecîcéronienne, dont ses écrits offrent tant d'exejnples. Arqua, jusqu'à présent inconnu, non seulement aux étrangers, mais aux babitanis de Padoue, sera désormais connu des nations; son nom sera fameux dans le monde entier. On Tbo- ]i^orera comme nous honorons les collines de Pau- %ilippe , lors même que nous ne les aimons pas , parce qu'à leur racine sont placés les os de Vip^

glle; Tomes, le Phase et les extrémités du Pontf r Euxîû , qui possèdent le tombeau d'Ovide , et k

Smjrne , à cause de celui d'Homère Je ne i

doute point que le navigateur, revenant chargé de | richesses des bords les plus éloignes de TOcéan , et voguant sur la mer Adriatique , ne regarde de loin avec respect le sommet des monts Euganéôs ^ " et ne dise , ou en lui-même où à ses amis : Voilà ces montagnes qui renferment dans leurs entrailles l'honneur du monde , celui qui fut l'asyle de toutes les sciences, Pétrarque, ce poëte cloquent, décoré jadis dans la reine des villes , de la couronne triomphale , et qui a laissé dans tant d'écrits des gages d'une immortelle renommée . . . Ah ! malheureuse pairie, il ne t'a pas été donné de posséder les cendres d'un fils ]aussi illustre. En effet, tu étais indigne d'un tel honneur; tu us négligé pendant sa vie de l'attirer a toi, de le placer honorablement dans ton sein. Tu l'aurais appelé , s'il eût été un artisan de trahisons et de crimes , s'il se fût rendu coupable d'avarice, d'ingratitude et d'envie (i).

Cette lettre est beaucoup plus longue , muis ceci suffit pour faire voir combien Boccace fut affecte de cette perte. Son imagination est émue comme son cœur. On aime k retrouver ces traces du sen-

(i) Lettre fie Boccace à François de Bressan o , publiée par Tabbé Mehus , V^a Ambros. Camaid. , pag. 2o3

D'ITALIE, CHAP. Xy. 33

timent qui unissait deux hommes célèbres. Elles deviendraient surtout précieuses , et pourraient a'être pas sans utilité , dans des temps où les £;cns de lettres s'isoleraient entièrement les uns des autres , se coiicentreraient chacun dans leur intérêt particulier , n'auraient même plus pour intérêt conmiuii celui de la gloire et du progf es des lettres, et sembleraient ignorer quel charme prêtent k l'exercice des facultés de l'esprit les communications, les conseils et les doux épanchements de l'amitic. — Boccace ne put en effet se rétablir ni par le séjour de la campagne , ni par les secours de l'art, ni parie ralentissement qu'il mit , mais trop tard, dans l'activité de wSes travaux. 11 languit encore jusqu'à la fin de 1370, et mourut îCertaldo le 21 décembre , âgé de soixante-deux ans.

Peu de temps avant de mourir , il avait fait son testament , où il dispose de son mobilier, et laisse ce qui lui restait de bien a deux neveux , fils de Jacques, son frère aîné. Le legs le plus considérable est celui de ses livres , presque tous copiés de sa main, ou recueillis avec beaucoup de fatigues et de dépenses. 11 en fait don k un certain père Martin , religieux de Saint- Augustin , son exécuteur testamentaire et sans doute son directeur, qui dut les laisser k son couvent j ils se sont ensuite perdus. Un savant célèbre , Niccolo Niccoli , fit , dans le siècle suivant, un acte de générosité qui devait les sauver; il fît faire et orner k ses frais , dans ce III. 3

couvent, une pièce exprès , où les livres de Boccace furent déposes ; mais le temps a fait disparaître la chambre, les ornements et les livres (i). On remarque aussi dans ce testament qu'il n'y fait auctme mention d'un fils naturel qu il avait eu dans sa jeunesse, et qui était établi à Florence. Ce fut cependant ce fils qui présida k ses funérailles , et qui le fit enterrer honorablement a Certaldo. Il fit graver sur la tombe de son père , une inscription en quatre vers latins, que Boccace avait composée lui-même. Ces vers sont médiocres , eitcepté le dernier, qui dit avec concision et élégance que Certaldo fut sa patrie., et la douce poésie son étude*(2):

Patria CeriaJdum , studiumfuit aima poè^sîs.

Bqccace fut généralement regretté k Florence ; où il n'avait cependant pas trouvé dans sa pauvreté beaucoup de secours. Plusieurs poètes, et surtout Franco Sacchetti , firent des vers k sa louange. Il fut frappé deux médailles en son honneur i et la république voulant , vingt ans après , rendre im hommage plus soleanel a sa mémoire ,

(i) Voyez Mehus , Vita Ambr. Cumaîd. , p. :i88, (a). Hâc sub moh jacent cinères an ossa Johannts. Mens sedet ante Deum mentis omaia laborum Mortalis çùœ, GcnUor Bocchaccius illL Patria etc.

D'ITALIE, CHAP. XV. îi

délibéra dé lui ériger un tombeau magnifique ^ ainsi qu'à Dante et k Pétrarque , dans Téglise de Sanctor-Maria del Fiore*, mais ce projet ne fut exécute pour aucun de ces trois grands hommes.

Le goût dominant de Boccace, dans l'âge des passions , avait été l'amour du plaisir, tcmpéié par celui de Téiude. Dans son âge avancé, l'amour de l'étude resta seul, et l'occupa tout entier. 11 ne s'y joignit aucune ambition de rang ni de fortune. Les emplois qui lui furent confiés vinrent le chercher, et dès qu'il put en déposer le fardeau, il le fit. Il ayait la même aversion pour les affaires domestiques que pour les autres , et ne voulut jamais se charger ni de tutelles , ni d'aucune de ces fonctions privées qui engagent dans des discussions d'intérêts avec les hommes. Son caractère était franc et ouvert; il a'était pourtant pas exempt d'un Oerté dont on peut blâmer l'excès, mais qui, surtout dans la mauvaise fortune , garantit des condescendances viles , et sert de sauve-garde k l'honneur et k la vertu. Sa Bgure était belle ; son visage rond et plein ; ses traits en général un peu gros , mais réguliers; sa taille haute et forte j ses manières libres et enga-géantes j sa conversation gaie , spirituelle et pleine d'agrément. La philosophie, l'érudition et la poésie en étaient les sujets les plus familiers, et il ne con« tribua peut-être pas moins par ses entretiens que par ses écrits k répandre dans sa patrie l'amour de réiude et le goût des lettres.

Le plus considérable des ouvrages latins de Boo^ cace est son Traité de la généalogie des Dieux (i)g, Ce fut le premier qu'il écrivit depuis qu'il se fuC retiré a Certaldo. Il le fît k la demande de Hugue»^ roi de Chypre et de Jérusalem , à qui il le dédia. Cet ouvrage est divise en quinze livres , et subdir^ visé en chapitres , où Fauteur a réuni tout ce que ses longues études avaient pu lui apprendre sup le système mythologique des anciens. Il traite, en. en autant de chapitres particuliers, de chaque dieu 9 déesse ou génie , et descend jusqu'aux demi-» dieux et aux héros qui passèrent pour être les enfants des dieux. Dans sou quatorzième livre ^ il défend la poésie contre ses détracteurs, CQntre les ignorants, les pédants, les théologiens, les ju«* ristes , les moines et tous les prétendus docteurs de son siècle. Il défînit ensuite ce que c'est que 1% poésie , et en démontre l'antiquité et l'utilité. L^ quinzième livre contient une espèce de résumé de tout l'ouvrage. Il y rend compte des sources oui il a puisé , des recherches qu'il a dû faire , de la méthode qu'il a suivie , des ordres du roi qui le lui ont fait entreprendre. Il se croit enfin obligé de prouver qu'un chrétien peut sans indécence traiter^ des sujets de l'antiquité païenne.

Ce livre qu'il ne publia qu'environ dix ans

(i) De Gtnealogià Deorum , lib. XV.

D'ITAUE, CHÀP. XV. 37

iprès f i) , eut alors , et dans le siècle suivant , beaucoup de réputation. Les écrivains de ce temps bi prodigaèrent les plus grands éloges (2); toutes les bibliothèques en eurent des copies , et dès que l'art de Fimprimerie fut inventé , les éditions se multiplièrent rapidement (3) : cela devait être. Le» notions que Ton avait alors de la mythologie étaient si imparfaites et' si confuses j qu'on devait saisir ayidement ce premier trait de lumière : mais il a perdu de son prix à mesure qu'il a paru sur ce même sujet des ouvrages remplis d^une meilleure critique et d^une érudition plus étendue. Ce qu'on en peut dire aujourd'hui de plus favorable est ce cp'a dît Liouîs Vives (4) , que ce livre, où Boccace a rassemblé en un seul corps les généalogies de tous les Dieux, est mieux fait qu'on ne pouvait lattendre de son siècle.

On en peut dire autant du petit Traité qu'il composa en un seul livre sur les montagnes, les forêts^

(0 En 1373.

(2) Phîlîppo Villani, CoUuccio Salutato, Giann. Maanetti , etc.

(3) L'une des premières éditions porte ce titre : Genea^ k^f(B Deorum gentilium Johannis Boccatu de Certaldo ad Ugonem iBclytum Hierusalem et Cypri regem ; et à la fin du volume VenetUs impressum anno saluUs y iij2, jn-fol.

(4) Deorum Genealoglas in corpus unum redegit , felicius r fpiam itto erat saculo sperandum. Ludov. Yives , de Tradênd^ ViscipUà.

les fontaines 9 les lacs, les fleuves, les étaugs , et lef . différents noms de mer (i). On le trouve ordinairement, et dans les éditions, et dans les mano!^ crits, h, la suite du précédent. Le titre en explique suffisamment le sujet. C'est un ouvrage qui put être alors très-utile pour Tétude de la géographie ancienne , dont les notions étaient aussi confuses que celles de la mythologie. On y trouve expliqué, par ordre alphabétique, tout ce qui regarde •chacune des montagnes, des forêts, des fontaines, etc., dont il est question dans les anciens. L'auteur rapporte dans chaque article l'origine du nom , les variations qu'il a éprouvées chez les différents peuples et les différents auteurs , et lève ainsi les difficultés , les équivoques et les erreurs auxquelles ces variations ont donné lieu.

Deux autres de ses ouvrages en prose latine sont historiques. Le premier est un Traité Des infortunes des Hommes et des Femmes illustres (2). Il commence par Adam et Eve , et descend jusqu'aux personnages de son temps. Le second est intitulé : Des Femmes cé'èbres (3), et s'étend ajissi depuis Eve jusqu'à la reine Jeanne de Naples. Boccace

(^\) De Montihus y Syhis ^ Fontibus ^ Lacuèus^ Flumini-^ lus , Stagnîs , seu paludUfUS , de dwersis nomlnlùus maris , imprime à Venise ^ en i473» in-fol.

(2) De casibus Virarum et Fizminatum illustrium y lib. IX,

(3) De Claris Mulieribus*

D'ITALIE, CHAF. XV. 39

n'oublie pas d'y parler dWe autre Jeanne qui a iait beaucoup de bruit dans le monde , mais qui est un personnage plus fabuleux qu'historique : c'est la papesse Jeanne. Dans quelques éditions, une gravure en bois la représente même en habits pontificaux, et entourée de toute la cour romaine, surprise par l'accident qui révéla son sexe, et se dé- Kvrant d'un fardeau dont le chef de l'Eglise ne du^ jamais être chargé. L'un et l'autre ouvrage sont assez dans le genre du Traité de Pétrarque . intitulé : Des Choses mémorables; mais la latinité ny est pas à beaucoup près aussi pure , et ne se raproche pas autant de celle des bons siècles de Rome.

Cette différence est encore plus sensible dans les vers que dans la prose. Boccace a laissé seize églogues(i), dont plusieurs sont assez longues, et qui ont presque toutes pour sujet des faits qui lui sont particuliers , ou des traits de l'histoire de son temps , ce qui , joint a la dureté et à l'obscurité du style , les rend le plus souvent aussi difficiles a entendre que peu agréables à lire. Par exemple , la troisième églogue est intitulée FaunuSj et ce Faune, qui est le principal interlocuteur , est France s co degli Ordelaffîj seigneur d'Imola, de Césène et de Forli. 11 était intime ami de Boccace, qui lui avait.

fc I I I ' I ■ ■ I II ■ P n

(1) Imprimées à Florence , par PhUippo di Giunta, iSo4) in-8<>.

4o HISTOIRE LITTÉRAIRE

donué ce nom de Faune k cause de sa passion potar. la chasse et pour le séjour des forêts (i). Il eut des aventures extraordinciires , dont Thistoire de ce siècle fait mention y et auxquelles font allusion plusieurs passages de cette églogue. On n^entend rien k ces passages , si Ton ne connaît cette clef ^ et si Ton ne consulte Thistoife. La quatrième est: intitulée Dorus ; sous ce nom 9 le poëte a voula désigner Louis, roi de Sicile ; et la fuite de ce jeune roi, époux de la reine Jeanne , qui était fugitiye comme lui (2), est le sujet de cette églogue. Boc-r cace nous apprend lui-même (3) que , comme Louis était sans doute dévoré d'amertume en se voyant chassé de ses éiats, et que le mot grec dorisj signi«fie amertume, il lui a donné le nom de Dorus. Il y a deux autres interlocuteurs, Montanus etPithyas.

(i) Ces explications des Eglogues de Boccace ont été données par lui-même ; elles sont tirées d'une de ses lettres latines , conservées en manuscrit dans la bibliothèque I^u-^ rentienne , et dont Manni a publié tous les passages relatifs à ces mêmes explications , Istor. del Decamer, , p. 55 et suiv. Elle a été imprimée toute entière dans une Dissertalion historique de Domenico Antonio Gondolfo , de l'ordre des Augustins , sur deux cents écrivains célèbres du même ordre. Rome, 1704, in-4^. , à l'article de frère Martin de Si^a , à qui elle fut adressée par l'auteur.

(2) Lorsque Louis de Hongrie eut envahi le royaume de Naples , pour venger le meurtre de son frère Andréa

(3) Dans la lettre citée ci-dessns^

DITALIE, CHAP. XV. 4i

he premier peut être pris pour un habitant quel-* conque de VoUerre, parce que celte ville est située sur une montagne, et que le* roi y fut bien reçu dans sa fuite; Boccace entend, par le second, le grand sénéchal (i), qui n'abandonna point ce prince , et qui fut pour lui ce que Pithyas fut pour Dsunon, selon Yalère Maxime , dans son chapitre De fjémitié. La cinquième ëglogue a peur litre Sjrlva cadensj la forêt tombante; et ce n'est point une foret que Boccace y a voulu peindre, mais la ville de Naples désolée , dépeuplée , et presque abattue et tombante par le chagrin que lui cause la fuite de' son roi • Dans cette forêt , qui est une ville, les troupeaux ,. les moutons , les bœufs , tristes et malades, sont les habitants afQigés. Le sujet de la sixième églogue est le retour du roi Louis , qui ne s'y appelle plus Dorus , mais Alcestits ^ parce qu'il était devenu un très-bon roi, et qu'il se portait avec ardeur a la vertu. Or, alce^ en grec, selon Boccace, signifie vertu; et œstfis j en latin, veut dire ardeur ou chaleur. Cela est contraire h la règle des élymologies, qui défend de tirer celle du même mot de deux langues différentes ; mais on n'y regardait pas alors de si près.

Dans la septième églogue et dans les suivantes, ce n'est plus de Naples qu'il est question , mais de Florence. Les querelles entre cette république et

(i) Nicolas Âcçiajuoli.

les empereurs , sont peintes dans Tune , intitulée Jurgiumj sous remblcme dispute entre le berger Daphnis , qui est l'empereur, et la bergère Florida^ qui est Florence j l'autre , qui a pour titre MLidas, représente la tjTannie d'un maître avare; et le poète a donné pour interlocuteurs au roi de Phrygîe, Damon et Pithyas, ces deux modèles antiques de l'amitié. Dans une autre, la neuvième, l'embarras et l'incertitude où se trouve Florence lors du couronnement de l'empereur, sont indiqués par lé titre de Lipis^ attendu que ce mot , toujours selon Boccace, veut dire en grec anxiété, incertitude (i); etl'undes interlocuteurs , qui est le Florentin, se nomme jBatrachos^ mot qui signifie, en grec, une grenouille, (( parce que, dit l'auteur, nous autres Florentins nous sommes bavards et poltrons comme des grenouilles. » La dixième églogue est intitulée lu. Vallée obscure j parce qu'il y est question des enfers, lieu où le jour ne luit jamais. L'interlocuteur Ljcidas^ désigne un tyran, du grec lycos j loup, animal rapace et cruel , comme le sont les tyrans j l'autre interlocuteur Dorilas j est un esclave qui vit toujours dans ramertumé ; et comme le poëte a donne dans une autre églogue le nom de Dorus au roi Louis , et qu'il ne convient pas qu'un homme du peuple ait le même nom qu'un roi , il appelle celui-ci, par diminutif, Dùrilas. Panthéon est le

(i) Lipîsffrcecèy latine dicitur anxwtas, Ubr supr.

DITALIE, CHAP. XV. • 43

tîire de la onzième ëglogue, où Ton ne parle que du ciel, de Dieu et des choses divines. L'Eglise y parait sous le nom de Myrile; et, par son inierlocateur GUuicus^ l'auteur entend saint .Pierre; car, dit-il , Glaucus était un pêcheur qui , ayant goûté d'une certaine herbe, se jeta tout d'un coup dans la mer, et fut mis au nombre des dieux marins. Pierre fut un pêcheur aussi ; ayant goûté la doctrine du Christ , il se jeta dans les flots , c'est-à-dire, à travers les menaces et les fureurs des ennemis du nom chrétien , et il devint ainsi Dieu lui-même , c'est-k-dire saint (i). '— Tout cela est dit de trèsbonne foi, et il l'aut avouer que l'auteur de ces allégories paraît fort différent de celui du Décaméron. Rapprochons-nous un peu de cet ouvrage,

(i) Il serait trop long de rapporter Texplication des r.înq dernières £glogues. On peut les voir , ub. supr, , p. 60 , 61 et 62. Je citerai pourtant ici la quinzième , intitulée PAiiostropos, àe philos ^ ami, et strepo ^ tourner, convertir; Boccacc y représente sa conversion , et il avoue qu'il la doit à l'amitié. Sous le nom de Ph/iostropus , dit-il luimême , j'entends mon illustré maître François Pétrarque , dont les conseils m'ont souvent engagé à quitter les plaisirs du monde pour les choses de l'éternité, et qui est ainsi parvenu , sinon à changer tout-à-fait , du moins à beaucoup améliorer mes penchants ; et je me désigne moimême sous le nom de Thipius , qui peut aussi convenir à tout autre homme aveuglé comme moi par le faux éclat des choses mortelles , parce que thiphos , en grec ( il a voulu dire iyphlos) , signifie un aveugle.

en parlant de ceux que Boccace écrivit en langue vulgaire.

La poésie fut son premier amour ^ et même il Faima toute sa vie : studiumfuit almapoësis. Nous Avons cependant vu comment il traita ses vers italiens quand il eût connu ceux de Pétrarque. Mais ce ne furent, sans doute que des sonnets et d'autres poésies amoureuses qu'il livra aux flammes. Il cpar-^ gna les grands poèmes qui lui avaient coûté plus de travail, et dont il devait toujours retirer la gloire d'avoir essayé le premier en langue vulgaire y une sorte d'épopée , et d'être l'inventeur de Yot^ tava rima , forme poétique si heureuse , qu'un seul poëte excepté (i) , elle fut ensuite adoptée par tous les épiques italiens. Les formes principales qui existaient jusqu'alors dans la poésie italienne ne pouvaient convenir à une narration suivie. Le sonnet et la canzone étaient décidément appropriés au genre lyrique. La terza rima avait quelque chose de contraint et d'austère, et les repos ne s'y faisaient .pas assez sentir pour le chant qui , dès Torigine, accompagna la poésie épique ou narrative. L'entrelacement des six premiers vers de l'octave sur deux seules rimes , et la chute des deux derniers, qui riment l'un avec l'autre, et sur lesquels paraît s'appuyer l'octave entière , furent l'in- Tention d'une oreille délicate ; et quoiqu'elle ait

.m ' I II ■ I iii.i I ———^—1 I iiii II————-

(i) Le Trissino.

DITALIE, CHAP- XV- 45

des inconvénients , qui ont influe plus qu^on ne pense sur quelques vices reprochés à Fépopée italienne , et dont répopée des anciens était exempte, il faut qu'elle ait de gtands avantages , pour avoir été si généralement adoptée.

On a vu aussi , dans la vie de Boccace , que la Théséide fut le premier poëme qu'il composa , et qa'il le fit à Naples pour plaire h sa chère Fiammetia. C'est donc dans la Théséide que parut > pour la première fois , la forme harmonieuse de Yottava rinuiy dont Boccace est généralement reconnu pour inventeur (i); et ce fut le premier poëme où , renonçant aux visions et aui^ songes ,

iy) Le Trissino , dans sa Poélitfue ; le Crescimbeni , dans son Hist. de la Poésie çulgaire , et presque tous les auteurs italiens , attribuent cette invention à Boccace. Le Crescimbeni croit cependant, t. I, p* 1999 que la première crîgine de ce rhythme est due aux Siciliens. Le Bcmbo , en adoptant cette opinion ^ observe que le^ anciens Siciliens ne composaient pourtant Toctave que sur deux rimes y el que Taddition d une troisième rime , pour les deux der-* piers vers, appartient aux Toscans. Prose ^ Flor« i549i p. yo. En effet , dans le Recueil de l'Allacci ( Pœti Antichi taccolti da codici manoscr. , etc. , Napoli , 1661 ) ^ on, ^uve une canzone de Giovanni de Buonandrea^ dont les quatre strophes sont de huit vers andécasyllabes , sur deux seules rimes croisées. M. Baldelli ( p. 33 , note ) , eà citant d'autres auteurs qui ont été de la même opinion que le Bembo , convient avec sa candeur accoutumée , que Toc- <àve avec- trois rimes à été employée en France , avant

qui étaient devenus pour les fictions poétiques comme un cadre universel , Fauteur , a Texemple des anciens poëtes , imagina une action , une fable, et la conduisit, par des aventures diverses-, a un dénouement. Ces deux circonstances suffisent pour laire de la Thèse ide un monument littéraire qui ne sera jamais sans intérêt.

Le poëme est divisé en douze livres. Thésce, qui lui donne son nom , n'en est cependant pas le liéros. Ses exploits n'y forment qu'un grand épi-

Boccace, par Thibault, comte de Champagne, et* il rapporte toute entière , une de ces octaves citée: par Pasquier ( Recherches de la France , Paris , 1617 , p. 724. Amsterdam , 1723 , t. I , col. 791. )

Au Rinouvîau de la doulsour d^esté

Que reclaircit li doiz à la fontaine ,

Et que son vert bois , et verger , et pré ,

Et li rosiers en may Dorit et graine ;

Lors chanterai que trop m'ara grevé

Ire et esmay , qui m'est au cuer prochaîne:

Et Hds amis à lorl acoisonnez.

Et moult souvent de léger effjréez.

Mais il ne paraît pas que ce rhythme agréable, que l'oreille délicate du comte de Champagne lui avait inspiré , eût été adopté et fût devenu commun en France. En Italie , les Toscans furent sûrement les premiers à en faire usage ; et Boccace , le premier de tous , soit qu'il connût la chanson de Thibault, soit qu'il ne la connût pas , employa, dans sa Théséidé , l'octave à trois rimes , telle qu'elle est restée depuis.

DITALIE, CHAP. XT. 47

sodé ; mais c'est en quelque sorte dans cet épisode qu'est contenue Faction principale. Le sujet de cette action estFamour de deux jeunes TLébaius , Arcltas et Palémon, pour Emilie, Tune des amazones. Ces femmes guerrières paraissent les pre-* mlères sur la scène. Leurs combats contre Thésée , la victoire de ce héros ^ son amour pour leur reine Hippolytte, son mariage avec elle , et les fêtes de ce mariage, célébrées en Scylhie, remplissent le premier livre. Pendant ce temps, une autre guerre celle de Thèbes, s'est terminée. Créon a refusé la sépulture aux guerriers tués pendant le siège. Thésée étant revenu de Scythie k Athènes , avec son épouse Hippolyte, les veuves et les mères des guerriers à qui Créon refuse les derniers devoirs , viennent l'implorer contre ce tyran. Thésée marche vers Thèbes , défait Créon en bataille rangée, et le tue de sa main. Les morts sont ensevelis; les blessés faits prisonniers , mais traités avec humanité. Parmi la foiïle de ces derniers se trouvent , Arcitas et Palémon , deux jeunes guerriers du sang royal de Thèbes. Thésée instruit de leur naissance, fait prendre d'eux le plus grand soin; mais il les retient prisonniers comme les autres, et les destine à orner son triomphe. Les deux amis sont enfermés dans une prison k Athènes , auprès des jardins de Thésée. Une jeune amazone delà suite de la reine, vient le matin dans ces jardins et chante en cueillant des âeurs. Arcitas et Palémon

rapperçoivent , en deviennent amoureux , et c^est leur rivalitë et leur amitié , ce sont vicissitudes de leur passion pour Emilie qui font le véritable sujet du poëme.

Après diverses aventures , Thésée , qui est instruit de leur amour, se donne un plaisir dont Tidce appartient aux siècles chevaleresques , et pomt du tout aux siècles héroïques. 11 leur ordonne de combattre Tun contre l'autre , chacun k la tête de cent guerriers, et promet au vainqueur la main d'Emilie - Arcitas remporte la victoire ; mais une Furie échappée de Fenfer fait tomber son cheval; et il est blessé mortellement dans celte chute. Quoiqu*il sente sa fin prochaine , il veut recevoir le prix qui lui avait été promis, et mourir époux d'Emilie. Il exph'e après avoir reçu sa main ; Emilie , qui dimait Arcitas, et Paléraon , qui n'avait point cessé d'être son ami, le pleurent. Tous deux paraissent inconsolables, mais tous deux ont recours k la même consolation. Thésée veut qu'ils soient unis, ils le sont ; et c'est ainsi que finit le poëme. La narration en est facile et naturelle ; les événepenls, assez bien conduits , ne sont pas enchaînés sans art les uns aux autres : il y a de l'abondance et de la facilité dans les descriptions et dans les discours, de l'imagination dans les détails, mais non dans le style, qui est faible , teme et sans couleur. L'octave y a la même forme qu'elle a toujours conservée depuis; mais elle n'a point encore la noblessse , la grâce , les

DlïALIE, CHAP. XV. ^9

cliutes heureuses et rharmonie soutenue que Poliden le prçmier, et TArioste ensuite , devaient lui donner.

lie Fihstràto poëme en dix parties, aussi eii oliava ritna^ est k peu près du même temps. Boc-^ <:ace Tadresse de même k FiammettUy ou à la princesse Marie, qui était alors absente deNaples, el obligée de suivre la cour k Baies. Le sujet eu est encore pris de Thistoire des temps héroïques ac- €X>mmodée a la moderne. Filostmto n'est point le nom du héros , c'est Troïle , (ils de Priam , roi se* rénissime de Troie, comme notre auteur; et il intitule son poëme Philostrate , nom composé , selo)! sa mauvaise méthode étymologique , d'un mot grec et d^uH mot latin qui signiOent ensemble vaincu , ou abattu par l'amour, parce qiie le malheur qui arrive k ïroïle est d'être ainsi vaincu , et de l'être si bien qu'il en perd la vie. Ce jeune prince devient amoureux: de Chryséis, qui n'est pas ici, commfe dans Homère , fille de Ghrysès , grand-prôttfe d'Apollon , mais fille de Calchas , évêque de Trolej c'est ainsi qu'il est qualifié dans l'argument du premier livre. Troïle fait confidence de sonàmoior kPandarus, cousin de.^Chryséis, qui lui i-end de trèB4)olis offices auprès de sa cousine. Ohfyséîs hésite quelque temps k se rendre ; mais elle cède à l'amour, aux soins empressés de Troïle, et wix conseils de Pandarus. Les deux amants sont heu-» reux. On reCo&nait lauteur du Décaméron dan$ la III. 4

5o HISTOIRE LITTÉRAIRE

description un peu vive^ de leur bonheur. Cette is description, au reste, est mèlce d'anapfaronismes lii qui n^avaient alors rien de choquant, mai» à qui i\ Ton ne ferait pas aujourd'hui la même grâce. Un it fils de roi ne pouvait se dispenser d'aimer beancoup i la guerre et la chasse : aussi Troïlc pendant le i siège , s'arrachait-il souyent des bras de Chryséis , i soit pour aller combattre les Grecs , soit , Jorsqu'îl i y avait quelque trêve , pour aller chasser dans les forêts, tenant sur le poing lui faucon ou quelque autre oiseau de chasse.

Mais cette douce vie ne dure pas. Chalchas était passe dans le camp des Grecs, et avait laissé sa fille k Troie. Les Troyens, vaincus dans plusieurs combats, demandent une trêve; entr'autres cou-, ditions , les Grecs exigent que Chryséis soit rendue & son père. Les deux amants sont séparés. Troïle est au désespoir. Chryséis est reçue au camp des Grecs avec des acclamations de joie. Elle y reste quelque temps accablée de tristesse , et ne pensant qu'il son cher Troïle. Diomède entreprend de la consoler; le guerrier qui blessa Vénus ne peut pos ôtre aussi aimable que Troïle ; mais Troïle est absent; Diomède devient plus pressant de jour en jour ; le cœur de Chryséis est iaible. 11 cède enfin^ et le malheureux Troïle est oublié. U ne cesse , pendant ce temps-Ik, de penser k elle et de la pieu* ver. U la voit en songe > et croit la voir infidèle ; il veut se tuer ; Pandarus l'en empêche , ses frères*

DITALIE, CHiP. Xr. 5c

M ses sœurs s^empressent autour de lui , et cher^ chcnt k le distraire de sa douleur. Sa sœur Cas* sandre y h qui Tinfidëlité de Chrysëis est réyëlée ^ tâche de le dégoûter d'elle. Si du^ moins, lui ditelle , tu étais amoureux d^vne femme de noble origine ! mais tu te consumes d'amour pour la fille d'un prêtre scélérat qui a flàchement abandonné sa patrie. Troïle se fâche contre sa sœur, dont le talent, comme on sait, n'était pas de se faire croire : il lui soutient que Chryséis est une honnête personne et incapable de lui manquer de foi. Cependant la trêve est rompue ; les Grecs continuent d'être vainqueurs. Achille tue Hector. La famille de Priam est plongée dans le deuil « Rien ne distrait Troïle de son amour. Il combat k la tètç des pha^-^ langes trojennès. Il revient couvert de sang et de poussière , et recommence à pleurer Chryséis. Mais U est enfin instruit de son infidélité : il en a des preuves qui ne lui permettent plus aucun doute; il veut mourir. Les combats sanglants qui se donnent tous les jours sous les murs de Troie lui en offrent les moyens. Il se précipite avec fureur, et estenfi» tué par Achille.

On remarque dans ce poëme les mêmes qualités et h, peu près les mêmes défauts que dans la Thé*' séide. Peut-être a-t-il cependant plus d'intérêt ; peut-être aussi le style en a-t-îl un peu plus d'élégance, et les sentiments plus de chaleur et de vérité. Des critiques habiles ; tels que Salvini et

5i HISTOIÎIË LirrERÀIRE

Apostolo Zeiio , ûrx ont fait de grands ëloges ; enûû îl est mis, par MM. dô la Ctusca, au nombre de4 ^ ouvrages qui font autorité , ou texte de langtie. tt ' fiit imprimé k Paris eii 1 789 , et l'éditeur raiinôiiç& » comme paraissant au jour pour la première fois ; '■ mais ou connaît quatre éditions plus anciennes f dont là première est de 1498.

Le Nihfale Eiesolatio est tin petit poëmé sanA division dé chants et de livres, et en 472 octaves, qui paraît encore avoir été écrit vers la mènïe époque (i). On dit que Boccace y raconte, sous le voile de Tallégorie, une aventure arrivée de son temps* ïl feint que , dans les siècles lés plus reculés y Vivant que Fiésole fût bâti , la colline où il est placé était couverte de bois, que Diane y avait des Nyni- J)hes occupées de lâchasse, et vouées a la virginité.

(i) Manni ( Istoria del Decamerone, p« 55 ) , copié cn-^ fuite par le Quadrio 9 ^rapporte ukie note qui lui avait été communiquée par le chanoine Biscioni , et qui était inscrite sur un manuscrit de ce poëme. Selon cette note j le Tvinfaie avait été composé en i366 ; mais M. Baldelli regarde avec raison , comme hors de toute vraiséniklailcé » qne cet ouvrage > aussi licencieux en plusieurs endroit», que le Décaméron même , ait été fait depuis la conversion de Boccace ; il lui paraît probable que le copiste , en transcrivant la note , transposa les chiffres , et mit le dix romain , X , après le cinquante , L ^ au lieu de le mettre avant ; ce qui donne LXVI , 66 , au lieu de

DITALIE, CHAP. Xy. 53

Il Jeur arrive a Fiésole le même accident qu'en Anradîe. L^une d'elles, nommée Mensola , est 4imce, non par Jupiter, comme Calislo, mais par AfricOy jeune berger, le plus aimable et le plus beau du monde. Il se dëgujse en nymphe pour s'approcher d'elle ; et un jour qu'elle se baignait dans le fleuve avec ses compagnes , il la surprend et la force k rompre son vœu. Les suites de cette surprise sont très-malheureuses. Africo, plus amoureux que jamais de la Nymphe , l'attend à un rendez-vous ^ et y parcequ'elle tarde h venir, il se tue, Mensola met au jour un enfant de douleur. Diane vient visiter Fiésole; la Nymphe coupable lui est dénoncée : elle la change en rivière , ou plutôt , au moment où Mensola, pour fuir ses menaces , se jette dans le fleuve qui passe au bas de la colline , elle la dissout , pom' ainsi dire , et la force de couler désormais avec celle on^le. On ne volt pas trop quel événement contemporain peut avoir été cache sous cette allégorie, a moins que ce ne fût, ce qui est très-possible, quelque aventure de couvent j mais les Florentins ont consacré l'aventure d' Airico et de Mensola , en l'appelant de leur nom deux rivières qui descendent des collines de Fiésole et qui, parvenues dans une petite vallée , y réunissent leur cours (i).

JJAmorosa s>isiô7ie est un poëmc d'un genre

mm

ij) M. BaldeUi ^ VUa del Boccaccio , p. 65,

tout diffcrent. C'est une vision, selon l'usage alors très-commun, et comme son titre Tannonce- Le poète rêve qu'il est introduit dans un temple par «ne femme que l'on croit d'abord être la Sagesse ; mais ce temple est divisé en cinq parties^ il voit dans l'une le triomphe de la Sagesse , dans l'autre celui de la Gloire , dans la troisième celui de la Richesse ; enfin , dans les deux dernières parties y le triomphe de l'Amour et celui de la Fortune. On ne sait donc plus quelle est sa conductrice. Peut* être est-ce sa maîtresse , k qui son poëme est adressé sans qu'il la nomme, et qu'il a fallu découvrir comme nous Talions voir, sous le voile singulier qui la couvre. Toutes ces divinités sont assisses sur des trônes , ornés de tous leurs attributs , et environnés des personnages fameux dans l'histoire que leurs faveurs ont rendus célèbres. On croit voir ici une imitation évidente des Triomphes de Pétrarque j mais ce qui va suivre prouve que c'est une fausse apparence.

Ce poëme est en tercets ou terza rima^ et partagé en cinquante chants ou chapitres assez courts , comme ceux du poëme du Dante. Une bizarrerie qui lui appartient , et dont Boccace n'avait trouvé l'idée ni dans le Dante ni dans Pétrarque , mais dans les poètes provençaux , c'est que l'ouvrage ^ dans son entier , est un grand acrostiche. En prejmnt la première lettre du premier vers de chaque tercet, depuis le commencement du poëme jusqi^à

DITALIE, cHij^. Xr. 55

la (m y on en compose deux sonnets et une canzone^ en vers très-réguliers ^ que le poëte adresse à sa maîtresse , et dans lesquels se trouvent cachés leurs deux noms. Celui de Madama Maria y est tout entier, ainsi que celui du poëte, tel qu'il le signait toujours : Giovanni di Boccaccio da Certaldo , et ce nom forme le dernier vers d^un tercet ajouté au premier des deux sonnets. On voit par Tautre xiom que ce poëme est encore un ouvrage de sa jeunesse , fait dans le temps de ses amours avec Fiammettaj ou la princesse Marie.. Or, Pétrarque ne fît ses Triomphes que dans les dernières années de sa vie 9 et n'eut même pas le temps d'y mettre la der^ nière main. Si l'un des deux poëtes avait imité l'autre , ce qu'il n'est nullement nécessaire de sup* poser^ ce serait donc ici Pétrarque qui serait l'imitateur.

Le roman de Boccace, intitulé FilocopOy parait être le premier ouvrage qu'il composa en prose italienne. Il l'écrivit a Naples , comme nous l'avons tu, k la prière de cette même princesse Marie. Les croisades en Orient , et les expéditions contre les Sarrasins d'Espagne , avaient alors mis à la mode les récits extraordinaires et les faits merveilleux de chevalerie et d'amour , Quelques unes de ces histoires, sans être écrites, passaient de bouche en bouche , et amusaient les jeunes gens et les femmes. Les aventures de Florio et de Blanchefleur, qui n'ont aucun rapport avec un de nos fa-

bliaux intiiulê à peu près de môme (i), étaienl ^ de ce nombre; et Boccaee, dans son Fitocopoj ne i El qu'enrichir de quelques invention» poétiques i €t romanesques, ces aventures, que sa maîtresse et lui avaient souvent enlendu raconter.

L'action commence k Rome : maïs en quel temps? il serait difficile de le deviner. Jupiter, Junon, Pluton et Vulcàin, y figurent d^abordj puis Rome est désignée comme la ville où règne le successeur de Céphas. Le pape se trouve même être le vicaire de Junon. Elle lui envoie Iris; sa messagère, vient ensuite le trouver elle-même, et lui donne ses ordres. Les noms des principaux personnages sont anciens comme ceux des dieux. Quintùs Laelius Africanus et Julia Topazia, son épouse depuis cinq ans, n'ont point d'enfants.. Pour en obtenir, Lœlius fuit vœu d'aller en pèlerinage au temple du Dieu qu'on adore en Ibérie ; et c'est tout simplement Saint-Jacques en GalKce. Julia devient enceinte ; le mari et la femme partent pour accomplir leur vœu, après avoir fait leur prière au souverain Jupiter, al sommo Giove. Le Dieu de TAchéron est fâché de ce voyage, et entreprend de le traverser. 11 prend la figure d'un chevalier, et va se jeter aux pieds de Félix, roi

(i) Voyez Fabliaux et Contes , publiés par LegranJi'Aussy, t. I, p. a3o.

D'ITALIE, CHAP. Xr. 57

mahométan d'une partie de TEspagne. Il lui fail un faux rapport de Tarrivée de guerriers romains dans ses états, qui ont déjh brûle une de ses ▼îlles , et l'engage k les cbasser et à les poursuivre avec ses troupes. Le roi marche a la ifete de son armée. Lœllus arrive avec sa suite. Le roi les prend pour l'armée ennemie. La bataille se donne, si l'on peut appeler ainsi la lutte d'une poignée d'hommes avec une armée entière. Lœlius et ses compagnons d'armes se font tuer jusqu'au dernier. Julia vient sur le champ de bataille chercher le corps de son époux. Elle se précipite sur lui, se roule sur ses blessures, se baigne dans son sang, et remplit l'aîr de ses crîs. Le roi vainqueur la traite avec humanité, et apprend d'elle que Lœlius et ses amîs, elle et ses compagnes, loin de venir avec des intentions hosîiles, allaient en Gallice, accomplir un vœu que son mûri avait fait au Dieu quon Y adore , pour en obtenir un enfant. Le roi, fâché de la méprise, s'en retourne a Scvllle , et y emmène avec lui rinconsolablc veuve. Il la présente h la reine ; ils font tout ce qui est en leur pouvoir pour adoucir sa douleur. La reine rtalt enceinte comme Julia, et au même terme qu'elle. Toutes deux accouchent le même jour; la reine d'un garçon, Julia d'une fille; la première très-heureusement, la seconde avec des douleurs qui la conduisent au tombeau. La reine lui fjit faire des obsèques magnifiques, prend sous sa protection la fille

qa^elle laisse orpheline, et la garde dans son par lais, où elle la fait élever avec son fils.

Les deux enfants passent leurs premières an<« nëes, nourris, vêtus, élevés de même, et ne se quittant jamais. Leur éducation commence. On leur apprend k lire , et dès qu'ils connaissent les lettres, on leur fait lire le saint Iwre d'Oifide^ ou ce sgrand poëte enseigne par quels soins on doit allumer dans les cœurs les plus froids^ les saintes flammes de Vénus (i) Leurs dispositions naturelles, secondées par cette instruction, se développent avant Tâge. Florio et Blanchefleur sont amants avant de savoir ce que c'est que Tamour. Leur grave précepteur s'en apei*çoît k la manière dont ils se regardent en prenant leur leçon dans le saint Ifivre , et va en avertir le roi , qui en est très-fâché : le roi le dit k la reine , qui ne Test pas moins. On sépare les deux jeunes gens , et Ton envoie Florio dans une ville voisine , sous prétexte de ses études. Il part après les adieux les plus tendres. Blancheâeur reste plongée dans le désespoir. Après leur séparation , chacun d'eux est éprouvé par une longue suite de malheurs^ Florio supp9rte les siens avec courage. Il prend le nom de Eilocopo^ composé de deux mots grecs qui signifient ami du travail. Dans le cours de ses aveutures, il est jeté par la tempête sur les côtes de — — — I ,..j.. . I ■

(i) FUocopo, 1.11, §. IL

D'ITALIE, CHAP. ZV. 59

ïïkples. U est accueilli i^dx Fiammetta et parCaléon, son amant. Boccace s'est désigne lui-même sous ce nom j on sait que la princesse Marie Test sous celui de Fiammetta. Florio reçoit d'eux les meilleurs traitements, prend part k leurs amusements et k leurs jeux , autant que le lui permet sa tristesse 9 se rembarque, et passe a Alexandrie. Il y retrouve Blanchefleur , qui avait été prise par dc^ corsaires et faite esclave. Ils se marient et s'unissent. On les surprend; ils sont condamnés au feu ; mais Vénus et Mars les protègent et les sauvent. Ils reviennent en Italie, passent k Naples, vont jusqu^en Toscane, et reviennent a Rome, où Florio découvre que Blanchefleur était issue des plus illustres familles de l'ancienne république. Il s'instruit aussi des vérités du christianisme , est baptisé, repasse en Espagne , convertit le roi son père , sa cour et tous ses sujets, lui succède, et jouit d'un long et heureux règne avec sa fidèle Blan* chefleur.

Ce roman est composé de neuf livres , et , dans le recujeil des œuvres de Boccace , il remplit deux volumes entiers. Le style est boursoufflé, plein de déclamation et d'emphase ; les événements sont ou exà^vagants ou communs, le merveilleux continuellement mêlé d'ancie^ et de moderne , de christianisme et de paganisme ; l'intérêt presque nul , les épisodes ennuyeux , la lecture de suite impossible. Il a eucepondant seize ou dix-sept éditions

Çq HISTOmE UTTERAIRE

çn Italie , et les honneurs ^e la traduction en et* -^ pagnol et en français. On a dit au3si que- Bocc5]iQiï ^ le préférait a tous ses autres ouvrages (i). Ce serait ^ un exemple de plus des faux jugements de ç&X^ ^ espèce. Mais ce ne peut être que dans sa preit^ierç - ' jeunesse qu il commit cette erreur. Il en dut }ugfar ^ autrement quai^d son goût fut plus forn^o ; et cç qui le prouve^ c'est qu'il employa dans le Déça^ mérorij deux Nouvelles tir&s du Filocopo^ en y faisant des changements considérables (2)» Il eut Tair dç les sauver comme d'un naufrage.

(1) Voyez Giroîamo Muzîo, Battaglie per dlfesa délia- Jtalica lingua, au commencement de sa lettre à Gabrîello^ Cesano et à Barlolomeo Cavalcanti , qui est la premièrede ce recueil.

(2) Le Muzio, en avançant le fait, loc. cil. , nHndiquepoint quelles sont les deux Nouvelles ; elles se trouvent tputes deux dans le cinquième livre du Fîlocopo. Dans ce livre , Fiammette tient une espèce de cour d'amour : on y propose des questions à résoudre , et toutes ces questions ont pour sujet des aventures amoureuses : il y en a treize. La quatrième question correspond à la cinquième Nouvelle de la dixième Journée de Boccace ; et la treizième question , à la quatrième Nouvelle da cette même Journée^ Je ne crois pas que personne se soit encore donné la peine de vérifier cette assertion du Muzio. Manni , lui-même ,. qui devait bien connaître le Baitaglic , et qui recherche ^, comme à son ordinaire ( pages 553 et 555 ) , quel a pu être le fondement historique de ces deux Nouvelles^, ne dife rien du Filocopo.

DlTALtË, CHA*. Xt. 6ï

La JFiammttfay éntte romati divisé en sèj)t litres, beau<*otip moins long que le premier, est écrit d'un style pltis naturel, ou, si Ton vcm^ tnoins ampoule. L'hcroïne y raconte elle-même Thistoiro de ses amours avecPamphile. Sî Boccace a voulu , comtike on le croit, se désigner sous ce nom, il donne une haute idée de la passion qu'il avait ins* piréé k Fiamnietta, et du bonheur dont il avait joui avec elle. Mais ce bonheur ne dure pas longtemps. ÎPamphîle ïist obligé de la quitter. Ce qu'elle souffre pendant son absence, les alternatives d'espérance et de crainte, selon les nouvelles qu^éllo eu reijoît , 3a tristesse quand elle le croît infidèle , sa joîe au^ moindres apparences dô retour , romplissetit te reste de ce triste ouvragô , auquel on a doUné j dans quelques éditions, le titre d'JB/egicy et qui souvent est moins Uû récit qu'une Complainte.

heCoriàcôiOy on Labârentô d'Amotê^ est une invective amère contre une Veuve doUt Boccac'é était devenu subitement amoureux k Florence , à l'âge dé plus de quarante ans. Elle s'était moquée de son amour, de ses soins, d*uné Ictu^e qu'ail avait ctt Timprudeuee de lui écrire ; enfin elle l'avait rendu pendant quelques jours la ftible de la ville. Dans son dépit, il écrivit celte invective^ Il y attaque non seulement celle qui l'avait blessé , îuais tout son sexe , dont il avait été si souvent le

défenseur. U imagine se voir transporté en songt;

et HISTOIRE LITTERAIRE

dans un palais délicieux a Tentrée , mais dont Vûs^ » pect change bientôt, et qui devient un labyrintlM i obscur, embarrassé de ronces et d^épines. Il voit paraître un spectre qu'il reconnaît pour Tombre du mari de cette femme. Ce spectre le plaint da s^ètre engagé dans des routes dangereuses qui le conduiront à sa perte ; pour Taider à en sortir , il lui dit un mal aiffreux des femmes en général , et particulièrement de celle qui avait été la sienne» Il entre k son sujet, en mari qui sait tout et ne déguise rien, dans des détails qui ne sont pas plus galants que décents, et pas moins contraires au boa goût qu aux bonnes mœurs. Le charme est rompu , le palais s^évanouit , le songe disparaît , et Boccace se trouve k son réveil guéri d^une passion insensée. Cet ouvrage, quil fit dans un âge mûr (i), est beaucoup mieux écrit que les précédents ; quelques critiques en ont fait un cas particulier (3) : les éditions en sont très-nombreuses, et il a été traduit en français plusieurs fois ; il est pourtant difficile d'y reconnaître un mérite qui fasse pardonner , ou même supporter les saletés et les obscénités grossières qu'on y trouve dans l'horrible portrait de la veuve. On ne peut concevoir comment une

i«aii«

(i) On croît que ce fut vers i355. Baldellî , Vita del Boccac/^ 1. 11, p. 121.

(a) Diomed. Borghesi , dans ses Lettres ; Bocchi , Eic^* f^iror, Florent, , etc. •

DITALIE, ciup, XT- 63

^lome spirituelle et délicate a pu s^y prêter, ni comment, dans un siècle où les femmes étaient respectées , cet ouvrage a trouvé des lecteurs.

UjfmetOy ou VAdmète^ est d'ma genre tout-àfait différent. Il a, comme la Théséidcy le mcriie d'être le premier essai d'une invention nouvelle. Ce:^ une pastorale mêlée de prose et de vers , genre qu'ont imité depuis Sannazar dans son Arcadie^ le Bembo dans son Asolani, Menzini dans son Académie tusculane^ etc. La scène est dans l'ancienne Etrurie. Sept jeunes nymphes racontent leurs amours. Chacune ajoute à son récit une espèce d'églogue chantée; et l'on trouve encore dans ces morceaux le premier modèle des églogues italiennes. Admète, jeune chasseur, préside cette assemblée charmante ; quelques chasseurs ou autres bergers j sont admis , et leurs chants et les siens <se mêlent k ceux des nymphes. Parmi ces nymphes, qui font toutes, par leur beauté, de vives impressions sur le cœur d'Admète, il en est une nommé Lia^ dont il est éperduement épris. On croit, avec asse;& de ibndement, que tout cela est allégorique, que sous les noms de ces chasseurs et de ces nymphes , sont cachés des personnages réels; et Sansovino a même expliqué, dans une lettre en tête de quelques éditions (i), rintentiop de l'auteur, le sujet de l'ouvrage et le véritable

(0 CeUes de i545 et i558t Vmezia, Gabriel Oiolit^.

nom des personnes ; mais ces révëlations ne se^ raient pas dW grand intérèl pour nous, si m n'est peut-être ce qui reg^tàe Fiammetta* Elle se retrouve encore ici. Elle raconte ses amours avec son cher Caléon, nom sous lequel nous avons déjà vu que Boccace s'ëtait dësignë lui-même. Ce récit ne ressemble point aux autres. Caldon est heureux; mais il le devient d'une autre manière» Ce serait un beau sujet de dissertation que de vouloir concilier ces versions contradictoires. Si Boccace était un ancien^ je ne doute point qu'il n'y eût déjk bien des volumes écrits sur ce point d'érudition , qui resterait -^ comme il arrive h beaucoup d'autres^ tout aussi obscur qu'aupara^ vant.

UUrbàno est le plus court des romans de 1 auteur. L'empereur Frédéric BarberoUsse a , sans se faire connaître , un enfant d'une jeune villageoise. Uï'baîn, qui est cet enfant^ est û^yé par un aubergiste et passe pour son fils. Cependant^ par un enchaînement d'aventures ^ il obtient en mariage la fille du soudan de Babylonc. 11 éprouve ensuite de grands malheurs > revient en Italie et arrive b Rome, où l'empereur le reconnaît ^pour son fiis. Quelques auteurs ont douté que ce petit roman fût de Boccace. Le titre, ou l'argum-enl contient

Voyez aussi un Essai de ces explications , dàJQs M. Bàldelli , Vitw di Bocc. 9 p. 49 ? note.

en effet âne erreur qu'il ne peut avoir commise. Cest^ comme on sait, Frëdëric F', qui eut le surnom de Barberousse, et c'est ici Frédéric II I. Mais les critiques qui ont fait cette observation, et entrWtres le comte Mazzuchelli (i), auraient dû voir que cette faute n'a pu être faite que par les copistes, et qu'ainsi elle ne prouve rien. Boccace ne pouvait, ni dans un argument, ni ailleurs, parler de Frédéric III, qui ne rëma que cent ans après sa mort.

L'habitude d'écrire des romans fit qu'en com;^ posant la vie du Dante , qui avait été son premier maître, et l'objet constant de son admiration, Boc* cace en fit plutôt un roman qu'une histoire. Il passe fort légèrement sur ses actions, ses infortunes et ses ouvrages, et parle fort au long de ses amours. Il traite ce sujet comme s'il était encore question de Florio , de Troïle ou de Fiammetta, On ne lit cependant pas sans plaisir cette vie , intitulée : Origine ^ vita^ e costumi di Dante jilighieri; il ne peut être sans intérêt de voir ce que Tun de ces deux grands hommes a dit de l'autre ; on n'y accorde, il est vrai, que peu de confiance, et l'historien, quoique contemporain de son héros, est presque sans autorité. Mais, comme l'observe fort bien M. Baldelli , un ouvrage où on lit l'éloquente apostrophe aux Florentins sur leur ingratitude en-

iVMiPi

(i) Scrittori Fiorentini y t. II , part. III.

yets la mémoire d'un grand homme , où se troci* rent, parmi quelques aventures romanesques ^ tant de faits réels et d'anecdotes importantes ^ oà ^ enfin le Dante est looé avec tant d'éloquence par ^ vn si illustre contemporain , est un ornement prc-^ ' çieux de la littérature italienne « et n'honore pas moins l'auteur de ces éloges que celui qui les re-^

çoit (!>

Les leçons que Boccace donna dans ses der* nières années sur le poëme du Dante , sont restées long-temps inédites. Elles ne furent imprimées que dans le siècle dernier (2) , sous le titre de Commentaire • Elles remplissent deux forts volt^ mes /et ne s'étendent cependant que jusqu'au dixseptième chant de l'Enfer. Le même M. Baldelli (3) fait un grand éloge de ce Commentaire^ premier modèle qui existe en italien de la prose didactique. « Le commentateur, dit-il ^ explique avec élégance de style, gravité de pensées, et saine critique « le texte savant et rempli d'art, les nombreuses histoires et {%s allégories sublimes cachées sous le voile poétique. Il s'élève quelquefoisi k la haute éloquence , pour reprocher aux Floren*

(i) Vita del Bocc. , p. io5.

(2) En 17249 ^ Naples, sous la date de Florence, et ftous ce titre : Comento sopra i fAimî sedici CapitoU deW înftmm^ di Dante , vol. V et VI tiei CEurrcs de Boccace.

(3) Pag, ao4.

lyiTALIE, CHAP. XV. 67

tins leurs vices ou leurs défauts ; et cette libre fraiichise honore inOuiment son caractère, quand on pense qu^il parlait ainsi publiquement, sous un gouvernement démocratique. Quelquefois il sait se rendre agréable, et s'insinuei^ dans les esprits, en louant les vertus et en exhortant ses concitoyens h se guérir de cette passion pour For , qui a tant de pouvoir dans une ville commerçante , et k s^élever jusqu'à Tamour de la renommée et de Timmortalité. Il se montre, dans ce Commentaire^ grammairien profond, savant dans les langues anciennes, habile k enrichir, par les emprunts qu'il leur fait, sa propre langue ; il y déploie beaucoup d'érudidon historique , mythologique , géograjAique, et une connaissance très-étendue des livres saints, des Pères et des antiquités profanes et sacrées (i). »

(i) M. Baldelll avoue ensuite, en homme de goût , que, clans ce commentaire , souvent les étymologies grecques sont totalement fausses ; que Boccace y montre quelquefois trop de crédulité , trop de foi dans 1 astrologie et dans les récits fabuleux des anciens , défauts qu'il attribue avec raison au siècle plus qu^au commentateur même. Quant à Texcessive prolixité, à Térudition surabondante et souvent triviale , il pense ^que ce qui les excuse , c'est que ces leçons furent écrites pour T universalité des Florentins ; que l'on peut même en conclure que Tauteur s'élevait avec le vol de Taigle , au-dessus du commun des hommes de ce siècle, puisqu'à Florence , qui était alors la ville du monde la plus instruite , ilétait obligé d'expliquer même que là étaient nos premiers parents , et ce que ce fut que la pre-^

^9^^ M^xte d*expliquer Dante , on voit que le Qji»»iiiffîBtf>tTmr dit tout ce qu*il sait , et souvent ce ^M importe peu de savoir. Mais de toutes ces ^plîcations qui furent sans doute alors très-admi* véeSy parce que tel était Fesprit du temps ^ il en est peu qui puissent servir aujourd'hui pour la simple intelligence du texte; et il faut quelque patience pour les chercher dans, ces deux gros volumes , où elles sont comme ensevelies.

miire mort et le premier deuil. Cela prouve sans doute une grande supériorité dans Boccace; mais cela prouye aussi que c^était plutôt pour se satis&ire lui-même ^ que pour (expliquer son auteur , quHl étalait tant d'érudition. La plu& grande partie de son Commentaire devait être bien audessus de la portée d'un auditoire à qui il eût fallu ap«^ prendre lliistoire d'Adam et d'Eve , de Gain et d'AheL

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