CHAPITRE XVI
Des Cent NouwUes , ou du DÉCAMÉRON
dé Boccace.
jSoJis. pareourons depuis long-temps les productions de FuB des hommes qui out dan» là littérature moderne la réputation la plus grande et la plus imîyersellement répandue. Nous avons tu en lui un^ savant littérateur /un érudit, autant qu'on pouvaîtrêtre de son.temps; un poëte qui cherchait des voûtes nouvelles y qui tâchait de ressusciter TEpopée y inventait des formes poétiques, et les appropriait dans sai langue à ce genre de poésie ; enfin, im conteur abondant , mais prolixe d'cvéuements romanesques où les lois de la vraisemblance étaient peu consultées , et qui ne rachetait même pas toujours , par les agréments de la narration , le vide et le peu d'intérêt des. faits. En^fîn , nousavos^s vu passer sous nos yeux envîron quinze ouvi^ges de différien^ts genres et d'inégale étendue, mais dont la destinée est k peu près la même , et qui, s'ils étaient seuls , auraient probablement entraîné le nom de leur auteur dans l'oubli presque total où ils sont plongés.
D*oùlui est donc venue sa renommée?, d'où^ il
raitendaît le moins; d'un ouvrage assez futile é» apparence, d'un recueil de contes qu'il estimait peu, qu'il n*avaît composé, comme il le dit, que pour désennuyer les femmes qui , de son temps , menaient une fort triste vie (i); auquel enfin y dans un âge avancé, il ne mettait d'importance que par les regrets que lui inspiraient ses scrupules religieux. Comme Pétrarque , il attendit son immortalité d'ouvrages savants , écrits dans une langue qui avait cessé d'être entendue de tout le inonde : il la reçut comme lui d'un recueil de jeux d'imagination et de délassement d'esprit^ dans lesquels il avait épuré et perfectionné une langue encore naissante , jusqu'alors abandonnée au peuple pour les usages communs de la vie ^ et à qui, le premier, il donna dans la ptôse , comme Dante et Pétrarque l'avaient fait dans les vers, l'élcgance, l'harmonie^ les formes périodiques ,^ et l'heureux choix des mots d'une langue littéraire et polie.
Xj'occasîon qui donna naissance k cet ouvrage, ou du moins l'événement auquel il eut l'art de l'attacher, ne paraissait pas devoir fournir matière h des contes plaisants. J'ai parlé plusieurs fois , surtout dans la Vie de Pétrarque , d'une peste terrible qui dévasta l'Europe entière , et particulièrement Tllalie, en i348. Florence, plus qu'aucune autre ville,
(i) Yoyex le Prologue pu Prœmio du Décamérùnk.
en avait éprouvé les ravages. Elle était presque dépeuplée; les places et les rues étaient désertes , les maisons vides ^ les temples presque abandounés. Cest dans cette situation déplorable que sept jeunes femmes , belles , sages et bien nées , se rencontrent dans réglise de Sainte -Marié -Nouvelle. Après s^étre quelque temps entretenues du triste sujet des calamités publiques, Tune d'elles propose k ses compagnes de se distraire de tant de malheurs et de fuir la contagion , en se retirant ensemble pendant quelques jours k la campagne dans un lieu dâicieux, où elles iront respirer un meilleur air, jouir des agrémeiits de la belle saison , et des plaisirs d'une société libre , honnête et choisie . Mais des femmes ne peuvent aller seules et sans quelques hommes qui les accompagnent. Trois jeunes gens de la ville , amants des unes , parents ou amis des autres, vont avec elles. Les préparatifs sont bientôt faits. Dès le lendemain matin, la troupe aimable se rend à deux milles de Florence , dans une maison de campagne agréablement située , décorée de beaux jardins et d'appartements nombreux et commodes. La, il ne pensent qu'à faire bonne chère , k chanter, danser, jouer des instruments, se promener dans les jardins, s'égayer par des conversations joyeuses et galantes, s^asseoir k l'ombre ;sur les gazons , pendant la plus grande ardeur du jour^ et raconter des nouvelles tristes ou gaies, satiriques ou touchantes, libres et même quelque chose da
plus , jselon qu^elIes leur vienneiu dans la tête ; mstip ' en gardant un ordre qui prévient la confusion et qui assure^ pour ainsi dire, k chaque jour 'sa proyi* sîon de récits. . * ^
On choisit pour chaque journée y soit un roi y soit une reine, qui gouverne ou préside, donne les ordres pour les repas, le service , les amusements ,^ ^ la distribution du temps , le genre des histoires que l'on doit raconter (i), le rang dans lequel on doit parler quand le cercle est formé et que les récits commencent. La société est composée de dix personnes. Chacune d'elles paye son tribut tous les jours i on reste dix jours k la campagne dans ces agréables passe-temps. L'ouvrage se trouve ainsi naturellement divisé en dix Journées , dont chacune contient dix nouvelles y c'est ce qui lui a fait donner le titre de Décaméroriy formé de deux mots grecs qui signifient dix journées. Ce cadre, aussi simple qu'ingénieux ,, a été adopté par presque tous les conteurs de Nouvelles qui sont venus après
(i) Dans la première Journée , la reine laisse à chacua la liberté de choisir le sujet qui lui plaira le mieux ; mais> dans la seconde , il est prescrit de parler de ceux qui, après plusieurs traverses , ont obtenu un succès au-delà de leurs espérances ; dans la troisième , Tordre veut que Ton parle de ceux qui ont , par beaucoup d'adresse , obtenu ce qu^ils désiraient , ou recouvré ce qu'ils avaient perdu ; dans la quatrième , de ceux dont les amours ont eu une fin malheu-^ reuse ; ainsi de toutes les autres»
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Boccace ; et c'est encore une forme qu'on lut doit/ pour ce genre, dans la littérature italienne , commer on lui doit celle de YotUnfa rima pour Tcpopée , et de la prose mêlée d'églogues ou d'idylles en vers pour la pastorale.
' Ge n'est pas qu'on ne fasse remonter beaucoup plus haut le fond ou l'idée primitive de cette invention qoi consiste k trouver un moyen naturel de lier par un même intérêt, de diriger vers un même but un certain nombre de récits fabuleux qui se succèdent dans des genres divers , et qui n'ont point entre eux d'autre rapport que ce lien commun dont il a plu k l'auteur de les attacher. L'Inde, à quii'on doit tant d'autres inventions , parait encore être la source de celle-ci. Dans l'ouvrage original que l'on^ croit y avoir pris naissance (1), un roi, qui avait sept maîtresses pour ses plaisirs , et sept philosophes pour son conseil, trompé par les calomnies d'une de ses maîtresses, condamne son propre fils k mort. Les sept philosophes instruits de cet arrêt, conviennent, pour en empêcher l'exécution^ que chacun d'eux passera un jour entier auprès du roi, et le détournera, en lui racontant des histoires, de faire mourir le prince ce jour-lk.
(i) Voyez, dans le tom. XLI des Mémoires de VAcor- Mm. des Inscrip. et Bel/es-Let. , pag. 5i(6 , la Notice de M. Dacier, sur un manuscrit grec de la Bibliothèque imp., coté 2912.
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ÏjC premier y réuissît par le rccît de deux ayen-* tures; mais la belle et méchante femme toujours présente, en conte une k son tour qui détrui Teffet des premières. Le lendemain, le seconâ philosophe raconte au roi des faits qui font encore révoquer Farrôt de mort ; mais fl est porté de nouveau quand le roi a entendu un nouveau conte de sa maîtresse. Cette alternative de récits et.de réso^ lutions contradiaoires qui s'entre-détniisent pendant sept jours, fait tout le fond du roman. Le rot reconnaît enfin l'innocence de son fils, et yeot punir de mort sa maîtresse. Le jeune prince a la générosité de prouver , par un apologue , qu'elle ne doit pas être mise h mort. Le roi vei^t au moins qu'on la mutile : elle raconte elle-même un autre apologue qui prouve qu'elle ne doit pas être muti-^ lée. Enfîù, son arrêt est changé en une punition humiliante et publique.
On ne peut méconnaître dans ce roman la ^re^ mière idée de celui qui fait le fond des MiUe et une Nuits où la sultane Shéhérazade qui ne dort pas, amuse autant de fois par des contes le sultan son époux, pour l'empêcher de lui couper la tête. La resjsemblance avec le Décaméron de Boccace est moins frappante ; on voit pourtant qu'ils ont de commun cette idée fondamentale de réunir plusieurs personnes qui , dans un espace de temps donné , et en se proposant un but , racontent dif-^ férentcs histoires. U y a^ dans quelques détails^
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d'antres rapports , même des traits d'imitation; et voici ce qui les explique. Gè roman indien, dont (m nomme Fauteur Sendebad ou Sendebard (i) fut saccessivement traduit en arabe , en hébreu , en sjriaque^ en grec, et imité du grec en latin au douniiëme siècle, par un moine français nommé Jean (!3), sous le titre de Dohpathos ou de Roman du Roi et des sept Sages. Dans le même siècle, il fiit mis en vers français par un poëte nommé Hébers (3)*, et en prose par un traducteur inconnu , avec des changements dans le fond , dans la forme et dans le nombre des Nouvelles (4)* On y en re-
(î) Voyez la Notice de M. Dacîer , ub. sup. , p. 554*
(2) De l'abbaye de Haute-Selve , Aila-SUça , ordre de Citeaux , diocèse de Metz.
(3) Voyez Du Verdi er , Blàlioth. , au mot Héhers.
(4) Cette traduction en prose du Dohpathos s'est conservée en manuscrit , Bibliothèque impériale , manuscrit , B*. 7974 9 în-4*M vélin, écriture du treizième siècle; autre, !!•. 7534 9 etc. On a cru que le poème d'Hébers s'était perdu , et qu'il n'en restait que des fragments dans la B/biiaûièque de Du Verdier , loc. cit. , dans le Recueil des an-^ dens Poètes français ^ du président Fauchet , et dans le CoRsavateur^ vol. de janvier 1760, p. 179 (M. Dacier, mb. sup. , p. 557.) Mais le poëme existe à la Bibliothèque impériale , dans ce qu'on appelle fonds de Cangé. 11 y en a même plusieurs manuscrits de l'ancien fonds , mais qui ne portent pas dans les premiers vers le nom d'Hébers , et qui paraissent cpntenir des poèmes tirés de la même source , mais d'un style différent da sien. Le roman latin des S^t
connaît trois du Dècaméron : il est donc phts <|i^m. probable que Boccace eut entre les mains le DéJo^ paûvos latin ou français ^ qu'il en. emprunta YvMm de rattacher k un même sujet ses cent NoùTelles^ '. qu'en un mot il en tira parti, non en servile imJe* tateur , mais en homme de gënie , qui crée encore ' quand il imite. *
C'est de la même manière qu'il put ioûter et qo'il imita peut-être en effet quelques uns de nos '^ anciens Fabliaux. On en a fait un grand édat, oa ^ en a même-tire de nos jours un grand triomphe , ei '' l'on est allé jusqu'à des exagérations qui ne sont pas la preuve d'un jugement bien sain. Fauchet;
Sages a été imprimé 9 Anvers , i^go ^ in-4°. , sou» le titre de Hîstoria de Calumnid noçercaJL L'éditeur ayoue que ce titre est de lui , et quHl a réformé le texte en beaucoup d^endroits. Le texte original du moine de- Haute-Seive ne paraît donc exister en entier que dans deux manuscrits qui étaient en Allemagne, et dont parle Melchior Goldast ( Syliane AnnotaUonum in Petronium , Helenopoii j i6i5 ^ in-8^ , page 68g )• Deux ans après la publication de VHis^ ioria de Otlumnià noQercalij il en- parut une version française sous ce titre : Lwre des Sept Sages de Rome , Genève j iiQ2j in-fol. Ces deux éditions sont également rares. Le traducteur , en annonçant que cette translation est nom^He^ ment faits , prévient la méprise oà l'on< pourrait tomber ^ en la confondit avec l'ancien Dolopaihos, ouvrage du douzième siècle au plus tard. D'autres traductions latine» et italiennes ont été faites depuis. Yoyez sur le tout, hk. I^otice de M* Dacier, ui. sup. y p* 56o et suiy*
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trait observé le premier, avec justesse et avec plus de modération , qu'outre les trois Nouvelles imitées du Dolopathos d'Hébers , il y en avait encore dans le Décaméron quatre ou cinq dont les sujets étaient tirés de Rutebeuf et de Yistace, ou Huistace d'Amiens (i). Caylus n'a pas craint de dire, dans on Mémoire sur les anciens conteurs français (a) ^ que ritalie, qui est si fîère de son Boccace et de ses antres conteurs , perdrait beaucoup de %t% avantages, si Ton publiait les nôtres; et il cite un manuscrit de Tabbaye de Saint-Germain, où on lisait jusqu'à dix Nouvelles qui avaient été prises
wm
(i) Da Dohpaihos français , le trait de la Femme qui tfeut se jeter dans un puit$ , Journée VII, Nouv. IV; celui du Palefrenitr ( qui , dans le Dolopathos est un Chc-* ralier) et de la Fille du Rot Agilulf , Journée III , Nou- Telle II ; et la Revanche du Siénois avec la Femme de son .Voisin, Joum. YIII, Nouv. III: de Rutebeuf, la Nouv. de Bom Jean , Joum. IX , Nouv. X , devenue dans La Fontaine , la Jument du Compère Pierre ; de Vistace ou Huistace 9 celle du Mari jaloux qui confçsse sa femme, Joum. VII, Nouv. V, et celle de deux jeunes Florentins 4»n<t une auberge , Journ. IX , Nouv. VI , d^oà I^ Fontaine a tiré son conte du Berceau. Fauchet croit aussi que. la fin tragique des Amours du cbâtelain de Coucy , a pu fournir le sujet de la Nouvelle de Guillaume de Roussillon , Jotura. IV , Nouv* IX ; mais elle est évidemment tirée du provençal. Voyez ci-après , pag. 106 , note i. (a) Mém. de, tAcad. des Inscrip. , tom. XX, pag. 37S,
7« I0STOIRE LITTERAIRE
par Boceace. La même accusation a été répétée je par Barbazan (i) Le Grand d'Aussi a été plus loin ) \^ et c^est vrfiiment lui dont le zèle a passé toutes lei j liomes.
Dans son Recueil de Fabliaux (2) , dès qu'il voit le moindre rapport entre un de ces vieux Contes et une Nouvelle de Boceace, sans examiner si Vua et Tautre n*ont pas été tirés des mêmes sources , ni si Fauteur du Fabliau n'a pas lui-même copié Boceace ,. il décide souverainement que Boceace a pillé Fauteur du Fabliau. Il rassemble enfin contre lui tous ses griefs (3), et lui intente très-sérieusement un procès de plagiat , et , qui pis esjt , d'ingratitude : « Boceace, dit-il, était venu jeune à Paris, et avait étudié dans l'Université , où noire langue et nos auteurs lui étaient devenus familiers. » Boceace , comme nous l'avons vu dans sa Vie, fut en effet envoyé jeune à Paris, mais il s'en fallait beaucoup que ce fût pour y faire ses éludes; il y vint avec un marchand chez qui il apprenait la tenue des livres et le calcul. C'était même pour l'empêcher d'étudier autre chose, que son père l'avait mis chez ce marchand ; et il fréquenta
(i) Dans la Pré&ce de son Recueil des Fabliaux et Contes des Poètes français^ des 12'., i3*. , i4- et i5«. siècles ^ Paris 9 1766 , 3 vol. în-i2.
(a) Paris 9 1779 , 3 vol. în-8*.
(3) Tom. II , pag. aSS,
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l'Uni versité y comme les jeunes gens places k Paris dans le commerce la fréquentent aujourd'hui. Sans doute il apprit notre langue, il connut quelques uns de nos vieux auteurs ; mais il avait autre chose à faire que de se les rendre familiers. Les copies de ces longues narrations en vers^ dénuées de poésie y n'étaient pas assez multipliées pour circuler si familièrement ; et l'on ne trouvait pais alors un Pierre d*Anf ol ou même un Rutebeuf, sur le comptoir d'un magasin, comme on y peut maintenant trouver un La Fontaine .
Au reste y le critique ne prétend point faire k Boccace un crime de ces emprunts. « Si j'avais , dit-41, un reproche k lui faire , ce serait de n'avoir
point déclaré ce qu'il doit h nos poètes Lui
qui s'était enrichi de leurs dépouilles j et qui leur Jewiit se brillante renommée ^ j'ai de la peine k lui pardonner ce silence ingrat » Au lieu de s'enrichir de leurs dépouilles, Boccace n'a-t-il pas plutôt revêtu leur miaigre et honteuse nudité? Et n'est-il pas aussi trop ridicule de dire que c'est précisé-r ment k ces huit ou dix Nov^elles , que c'est k ce dixième tout au plus , et point du tout apparemtteut aux neuf autres parties , ni k ses descriptions charmantes , ni aux autres orneiQeuts dont il a embelli tout son ouvrage j ni k son talent de dialoguer et de peindre, ni k son style, ni k son éloquence , ni en un mot a son génie , qUv'il doit toute la renommée dont il jouit? D'ailleurs, ne dirait-on
«o HISTOIRE LITTERAIRE
pas que Boccace à dëclaré tous ses originaux, toute^ ses sources , qu*il a dit k chacune de ses Nouvelles^ "^ celle-Kn est tirée d'un Conte arabe ^ cette autre des anciennes Nouvelles (i); en Toici une prise de l'histoire , en voici une autre qui Test d'une aven-* tui'e réelle , et d'une tradition locale ; et que , sur les seuls Fabliaux français, il a ëté assez ingrat pour garderie silence? Si ce ne n'est pas cela, quel droit avons*nous de nous plaindre , même en sup^posant toujours la réalité de ces emprunts?
Le Grand d'Aussi mettait si peu de discernement dans cette cause , où il était trop passionné pour bien voir qu'il porte cette accusation contra. Boc<* cace k propos d'un Fabliau de Pierre d'AnfoI ^ et qu'il avoue en propres termes que Pierre d' Anfol lui-même n'a point inventé ce Fabliau (a), mais qu'il Fa tiré du Dolopathos ou du Roman des Sept Sages. En effet, c'est un des trois contes (3), dont Fauchet et du Yerdier remarquent que Boccace a pris le fond dans ce roman venu de l'Inde . Comment le critique n'a-t-il pas vu, comme nous le voyons nous-mêmes y(»que ce fablier obscur avait puisé k la même source que Boccace; mais que Boccace , pour y puiser aussi, n'avait aucun besoin du fablier? Loin de revenir de ce faux jugement
(i) Nouvelle antiche.
(a) Uh. sup, , p. tRq,
(3) Joxirn. yil , NouY. lY,
xpiû, avait une fois porte , il y persista , on peut même dire qu'il s'y obstina toute sa vie. <( C'est avec nos Fabliaux , dit-il dans ses observations sur les Troubadours (i) , que Boccace a procuré k sa patrie et qu'il s'est procuré a lui-même assez facilement un honneur immortel Il doit k nos
fabliers un grand nombre de ses sujets et (le genre lai-même. Postérieur k eux d'un siècle environ, il les â copiés , etc. » Que deviennent des assertions aussi positives et aussi hasardées^ quand on a vu seulement ce que nous venons de voir? Je ne sais si, en écrivant ainsi, on croit se montrer bon Français et faire preuve d'amour pour sa patrie. Dieu me préserve d'en donner des preuves pareilles! L'amour éclairé de la patrie doit consister ayant tout , k ne rien écrire qui la compromette et qui lui donne un ridicule aux yeux des étrangers instruits.
Quand Boccace entreprît d'écrire ses Nouvelles pour plaire k la princesse Marie , et par ses ordres (3), il recueillit toutes les traditions , il puisa
(i) 1787 , in-8". , p. 28.
(2) C'était ainsi qu'il avait écrit le Filocopo et la Théséide. Quant au Décaméron , la preuve des ordres qu'il avait reçus , est dans une lettre citée par M. Baldelli. Boccace l'écrivit dans sa vieillesse , à son ami Mainardo de' Ciwal-ctoUi^ maréchal du royaume de Naples. Mainardo avait épousé une Irès-jeunc femme , à qui il avait promis , ains'i qu'aux dames de sa maison , de leur faire lire le Décaméron III. 6
Sm HISTOIRE LITTERAIRE
dans toutes les sources. Il n^ëtait pas en Italiç le ' premier conteur en prose/ mais il s^empara de ce b genre dont il n'existait que de faibles essais, et ' il le perfectionna. On connaît le recueil de Cent Nouvelles anciennes, Cento Novelle antiche{i) , ou le Novellino , Tun des livres où les amateurs de la langue aiment k étudier ses tours originaux et primitifs. Ce ne ^ont que des historiettes contées ians art et souvent sans élégance. Il y «n a qui semblent être du temps de Boccace , d'autres même postérieures k lui; mais il j en a aussi que Ton voit, k l'antiquité du style, k la naïveté encore moins ornée du récit, et à quelques autres marques
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de Boccace. Il fit part de cette promesse i son ami : « Gardez-vous-en bien , lui répond fioccace ; veus savez combien il s^y trouve de choses peu décentes et contraires à Thon-
néteté Si vos dames y arrêtaient leur esprit , ce serait
votre faute et non la leur. Gardez- vous*en , je vous le répète , je vous le conseille , et je vous en prie^ .... Si ce D^est par respect pour leur honneur , que ce soit par égard
pour le mien Elles me prendraient, en lisant mes
Nouvelles , pour un vil entremetteur , un vieillard inces-
tieux , un homme impur , etc Il n'y a , dans tous ce»
endroits , personne qui se lève , et qui dise pour m'excuser : Il a écrit en jeune homme , et force par des ordres tjui aoaient toute autorité sur lui. » ( Vita dei Boccaccio y p* i6i et 162.)
(i) Ubro di Nooelïe e di belqf)arlar gentile ^ etc. , imprimé MSk tSaS, et réimprimé en zSya. J*en ai parlé dans les ^otes ajoutées i la fin du tom. II , p. 674.
sensibles , avoir dû être écrites ou à la fin du treizième siècle ou au commencement du quatorzième . Boccace ne dédaigna point d'y puiser quelques sujets (i); il en tira de l'histoire étrangère et na« tionale, de quelques traductions d'auteurs orientaux et de ces récits populaires qui ^ n'ayant point encore été écrits , laissent au talent et au génie du conteur plus de liberté. La vie que menaient alors Its moines fournissait des anecdotes du genre le plus libre, et elles étaient apparemment du goût particulier de Fiammetta; sans cela il n'aurait pas donné à ces contes orduriers tant de place dans son ouvrage; et il est k remarquer que pas une des cent NoOeUe antichc n'a , ni^dans le sujet, ni dans l'expression, rien de licencieux. Il connaissait aussi des recueils de nos Fabliaux; et il peut en emprunter le fonds de quelques Nouvelles. L'invention des faits n'est donc pas ce qui l'a immortalisé (2) : les Italiens tiennent si peu k lui attribuer ce mérite, qu'un de leurs savants \qs plus zélés
{i) Dans la première Journée, la Nouvelle lll est tirée de la LXXU*. du No.^eUmo; la 1X«. , de la même Journée , lest de la XIll*. , etc.
(2) Le Grand d' Aussy a pourtant dit , dans son écrit sur les Troubadours : « Quoiqu'il passe , noh-seulement pour rinvenleur dç ces Contes , mais encore pour le premier qui a renouvelé dans TOccident , ce genr,e agréable. » Mais il s'est trompé en cela , comme en beaucoup d'autres choses.
pour la gloire littéraire de sa patrie et pour celle de Boccacé ; Manni , a laborieusement et sérupu-' leusement recherche toutes les sources où il avait puisé ^ et surtout les faits, soit anecdotiques , soit historiques qu'il a embellis en les racontant (2)* C'est Ce talent de tout embellir , de tout raconter ayec une grâce et une éloquence inimitables , qui a fait sa gloire ; et cette gloire , qu'il ne dut qu*k son génie , rien ne peut la lui ôter.
Après avoir reconnu dans ses récits les faits et les contes anciens qui'lui en avaient fourni le sujet « on a prétendu lever aussi le voile dont on a cra qu'il avait converties personnages. Il leur a doniié des noms de fantaisie : on en a voulu percer le^ys-' tère comme de ceux de son reman diAdmète (i). On a voulu savoir au juste ce que c'était que madame Elise, madame Pampinée et madame Philomène ; mais cette seconde recherche nous intéresserait aussi peu que la première. On peut seulement conjecturer, sans beaucoup d'efforts , que Boccace s'est désigné lui-même sous le nom d'un des trois jeunes gens ; peu importe que ce soit sous celui de Pamphile , de Philostratc ou de Dionée. Si l'on veut cependant pousser jusqu^au bout la conjecture , on peut se déterminer en faveur du dernier
(1) Istpria del Decameron di Gioçanni Boccaccio , elc» firenze, 174^, in-4"-
(2) Yoyez ci-dessus | p. 63«
de ces trois noms. Celui de Fiammette reparait encore ici parmi ^ ceux des sept jeunes femmes. Dionëe et Fiammette , sont amants^ et, a la fin de la septième Journée, il est dit que Fiammette et Dio^ née chantent long-temps ensemble les aventures d*Arcite et de Palémon. Or oes aventures sont le suîet de la TTiéséidcy poëme que Boccace avait fait autrefois pour Fiammette elle-même ; la conclusion est évidente^ et il y a de la modération k ne donner que comme conjecture Topinion que Dionée et Boccace nis font qu^un.
H n'est pas aussi vrai qu on le croit communément, que le Décaméron fût un ouvrage de sa première jeunesse. Il y parle de la peste de i348 , et d« cette partie de plaisirs née d'une cause si triste, comme de choses déjà passées. depuis quelque temps. Quoiqu'il écrivît sans doute avec facilité ces Nouvelles, il n'y put employer moins de deux ou trois années; il avait donc près de quarante ans quand il eût achevé tout l'ouvrage (i). On s'en aperçoit k la maturité du style et a cet art de njettre en jeu les caractères, qui suppose des observations qu'on ne fait pas, et une connaissance du monde qu'on n'a pas encore dans l'extrême jeunesse. Ce n'est donc pas son âge qui peut dxcuser la liberté souvent licencieuse de ses pein?
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(i) £a efFipt , nous ayons vu. dans sa Vie , qa il le publia^ «Q idSa QU 1^53^
turcs ; mais ce sont les ordres d^uné princesse quî avait encore tout pouvoir sur luîj et ces ordres mêmes, ainsi que la faiblesse qu'il etit d'y obcir, ont pour excuse les mœurs de leur temps. La dépravation en était augmentée par ce fléau même qui^ d'après les idées communes , devait être un remède violent , fait pour remettre tout dans Tordre en ce monde, et ne laisser dans les esprits que l'itnage terrible et l'effrayante pensée de f autre. C'est ce que Boccace. fait sentir dans l'éloquente description qui commence son ouvrage. C'est lin des plus beaux morceaux de la littérature italienne ; et comme, malgré le mérite et la perfection exquise d'une grande partie des Nouvelles que contient le Décamérôn , il en est peu dont on puisse parler avec quelque détail, je m'arrêterai k considérer cette peinture, quelque triste qu'en soit le sujet, de même qu'on admire les tableaux d'un grand peintre, malgré ce qu'ont de pénible et quelquefois même de hideux, les objets qui y sont représentés.
Le plus redoutable des fléaux qui affligent cette malheureuse terre,
La peste , puisqu'il faut l'appeler par son nom ,
a paru de tout temps , k de grands écrivains , tin sujet où ils pouvaient développer tout leur talent et toute la force de leur style. Hippocrate, dans son Traité des Epidémies , n'eut garde d'en oit-
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bller une si terrible ; la description qu'il en fait au troisième livre entrait nécessairement dans son plan. Une description encore plus détaillée de la peste d'Athènes n'était pas aussi indispensable dans l'histoire, où il sufKsait peut-être d'en retracer les principaux effets ; mais Thucydide était un grand peintre ; il ne voulut pas laisser échapper un sujet si digne d'un pinceau ferme et vigoureux ; et il eu fit un des plus beaux ornements de son histoire (1). Chez les Romains , Lucrèce , dans le sixième livre de son poëme , après avoir traité des météores , des tremblements de terre, des volcans, et d'autres phénomènes funestes k l'espèce humaine , venant k parler des maladies , ne se borne pas à décrire la peste en général , mais il s'attache particulièrement k celle d'Athènes ; il imite , ou même il tra* duit de Thucydide sa description presque toute entière. Yirgile y dans la peste des animaux qui termine le troisième livre des Géorgiques, emprunta, comme il le faisait souvent, quelques traits de Lucrèce : Ovide , au septième livre des Métamorphoses, décrivant le même fléau parmi les animaux et parmi les hommes, suivit souvent les traces de Lucrèce et de Virgile : Boccacc qui , dans ses études de la langue grecque , avait pu renconrtrer Thucydide , connaissait sans doute aussi Lucrèce, et dans sa description de la peste, plusieurs
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(0 Liy. II,
endroits paraissent imités de l'un ou de l'autre ( i ) j mais il eut sous les yeux un modèle plus frappant et plus terrible : il eiit la peste elle-même ; et lorsqu'il voulut la peindre , il n'eut besoin que de son génie pour trouver les couleurs du tableau.
Celui de Thucydide est peint d'une grande manière. L'historien décrit les symptômes du mal plus soigneusement qu'Hippocrate hii-niême : ils sont vrais, circonstanciés, effrayants; mais, c'est là peinture qu'il fait de ses effets moraux, ce sont surtout les traits suivants que nous devons observer : on en verra bientôt la raison, a L'affluence des gens de la campagne, qui venaient se réfugier dans la ville , aggrava les maux des Athéniens et les leurs mêmes ; il n'y avait pas de maisons pour eux ; ils vivaient pressés dans des huttes étouffées pendant les plus grandes chaleurs ; ils périssaient confusément; et les mourants étaient entassés sur les morts. Des malheureux dévorés de soif, se roulaient dans les rues , et venaient expirer près des fontaines. Les lieux sacrés ou l'on avait dressé des tentes , étaient comblés de corps que la mort y avait frappés,
» Bientôt personne ne sachant plus que devenir,
(i) J'ai vu avec plaisir que M. Baldelli est de cet avis ; il lui paraît hors de doute que Boccace avait lu la description de Thucydide , ou qu'il tira de Lucrèce , des détails que celui-ci avait copiés du premier. Vita dçl Boccacçio^ p. yS , note i. ►
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O.'l on perdit tout respect pour les choses divines et ^/l humaines; toutes les cérémonies des funérailles ^f furent violées. Chacun ensevelit ses morts comme ^y il put. Pressés par la rareté des choses nécessaires , Jes uns se hâtaient de les poser et de les brûler sur on bûcher qui ne leur appartenait pas, prévenant ceux qui Pavaient dressé : d^autres , au moment où on brûlait un mort, jetaient sur lui le corps qu'ils apportaient eux-mêmes , et se retiraient aussitôt. Lia peste introduisit bien d'autres désordres. En Toyant chaque jour de promptes révolutions dans les fortunes 9 des riches frappés de mon, des pauvres succédi^t k leurs biens , on osa s'abandonner ouvertement k des plaisirs dont auparavant on se serait caché. On cherchait des jouissances promptes, et l'on ne s'occupa plus que de voluptés, quand on crut ne posséder que pour un jour et ses biens et sa vie. Personne ne daigna plus se donner la moindre peine pour de» choses honnêtes, dans l'incertilude où l'on était de finir ce qu'on aurait commencé. Le plaisir , et tous les moyens de se le procurer, voilk ce qui devint utile et beau. On n'était plus retenu ni parla crainte des dieux, ni par les lois humaines : il semblait égal de révérer ou de négliger les dieux quand on voyait périr indifféremment tout le monde. »
Le philosophe se montre ici dans l'exposition des suites morales d'un mal physique. Lucrèce était aussi un philosophe} mais il parle en poëte, et
c^cst surtout des objets sensibles qu^il lui faut ponv. b les peindre. Aussi ne laisse-t-îl passer aucun des o effets physiques décrits par Thucydide sans Fex-: ii primer en beaux vers. 11 y ajoute même quelque- . ^ fois; mais ilne touche des effets moraux que ce i qui pouvait être rendu en images, tel que cette violation des funérailles, et ces bûchers envahis par des cadavres auxquels ils n^étaient pas destinés» C'est même par les rixes qu'occasionent ces violences qu'il termine sa description^ son sixième livre et son poëme.
Boccace décrit la peste de Florence en philo-* sophe, en historien et en poëte. Il Ta fait venir d'Orient, non parce que Thucydide en a fait venir celle d'Athènes , mais parce que celle de Florence en vint aussi. Dans la description des symptômes^ il s'accorde quelquefois avec l'auteur grec , et quelquefois il s'en écarte, selon que la vérité l'exige. Il s'étend beaucoup plus que lui sur la plupart des circonstances; sur la communication contagieuse du mal entre les hommes, et des hommes aux animaux; sur les terreurs qui en éiaient la suite, le soin que chacun prenait de fuir le mal et l'abandon où restaient les malades. Mais il s'attache surtout à peindre les suites de la contagion, et son injQuence sur le régime de vie et sur les mœurs.
<r Les uns croyant que la tempérance et la modération en toutes choses étaient le meilleur préservatif, se retiraient^ vivaient k part; se renfer-^
D'ITALIE, CHAP. XVI. Qt
, Êtment en petit nombre dans des maisons ou il jiy a?ait aucun malade, uy vivaient que de mets choisis et de vins exquis dont ils buvaient modérément; fuyaient toute sorte d'excès, ne parlaient point et ne permettaient k personne de venir leur parler de mort ni de maladie , enfin passaient leurs jours k entendre de la musique , ou k goûter tous les autres plaisirs tranquilles qu^ils pouvaient se procurer. D'autres , au contraire , tenaient pour certaiti. que le meilleur remède dW si grand mal était de boire beaucoup , de jouir de toutes manières , de chanter et de s'amuser sans cesse , de satisfaire, autant qu'on le pouvait, toutes ses fan* taisies, et quoi qu'il pûl arriver, de rire et de se moquef de tout. Us vivaient conformément k ce s/stâme; passaient les jours et les nuits à aller d'une taverne k l'autre , et à boire sans fin et sans mesuré. Ils en faisaient autant, et plus volontiers encore , dans les maisons de leur connaissance , dès qu'ils y savaient quelque chose qui fût k leur convenance , ou pût leur faire plaisir j ce qui leur était d'autant plus facile , que chacun , comme s'il ne devait plus vivre, abandonnait le soin de ce qui lui appartenait, et le soin de lui-même. La plupart des maisons étaient devenues communes; l'étranger y entrait et usait de tout comme le maître. Us n'étaient attentifs k éviter que les njalades. » Dans l'excès de l'aflOliction et de misère où la ville fut réduite , la vénérable autorité des lois
93 HISTOIRE UTTERAIRE
divines et homaiBes , était tombée , et comme dis*^ f soute ; leurs ministres et leurs exécuteurs étaieiu^ : tous, comme les autres hommes, ou morts ^ om* malades , ou restés tellement seuls qu^ils ne pou- - ^ yaient remplir aucune fonction; de sorte que cha-^ • cun pouyait se permettre tout ce dont il lui prenait j envie. Quelques uns, ennemis de tous ces excès ^ ne changeaient rien k leur train de vie. On le^ voyait seulement porter à la main, Fun des fleurs^* Tautre des herbes odorantes, dWtres différentessortes de parfums , et les respirer souvent , comme le meiHeur moyen de fortifier les organes, et de^ repousser la contagion ; car Fair entier paraissait; infecté par la puanteur des cadavres^ des malades et des remèdes. Quelques autres étaient d'une opî-^ nion plus cruelle , mais peut-être aussi plus sure i ils disaient que rien n'est aussi bon contre la peste que de la fuir. Frappés de cette idée , beaucoup d'hommes et de femmes, ne s'occupant plus de rien que d'eux-mêmes, abandonnèrent leuc villes natale , leurs propres maisons , leurs biens , leur3. parents , leurs affaires , et se retirèrent à la cam*^ pagne. Plusieurs échappaient en effet au mal,, mais plusieurs aussi en étaient frappés j l'exemple, qu'ils avaient donné quand ils étaient en, santé, n'était que trop suivi, et ceux qui se portaient bien; encore les abandonnaient k leur tour (i).
(i) La plupart de ces traits sont aus^ dans la description die Thucydide.
D'ITALIE, ciïAF. XTi: gS
1 t Cet abandon était général. Les citoyens s'en- I {r'cvitaient : presque aucun voisin ne prenait ^oin / (fe l'autre ; les parents cessaient de se voir , ou ne ie voyaient que rarement et de loin : la terreur alla même au point qu'un frère ou une sœur aban* doanait son frère , Fonde son neveu, la femme son mari , et , ce qui est plus fort encore et presque impossible a croire , les pères et les mères craignaient de visiter et de soigner leurs enfants^ comme s'ils leur fussent devenus étrangers. Le9 malades, dont la miiltitude était presque innom-* brable, ne recevaient donc de secours que de la tendresse d'un petit nombre d'amis, ou de l'avarice «Les domestiques qui ne les servaient que dans l'espoir d'un gros salaire : encore étaient-ils rares, presque tous gens bornés , peu au fait d'un pareil service , seulement bous pour donner aux malades ce qu'ils demandaient , ou pour observer Tinstant de leur mort, et qui souvent en servant ainsi se perdaient, eux et le gain qu'ils avaient fait. De cette désertion des voisins , des parents , des amis et de la rareté des domestiques, vînt un usage presque inouï jusqu'alors; aucune femme, quelque jolie, ou même quelque belle et de quelque naissance qu^elle fût , ne fit diflSculté , lorsqu'elle était malade , d'avoir h son service un homme , ou jeune ou vieux , de se découvrir sans honte devant lui , comme elle l'eût fait devant une femme , dès que sa maladie l'exigeait. Il en résulta que celles qui
guc^rirent; eurent dairs la suite moins (Thonnèiel^il^ peut-être, ou certainement moins de pudeur « De i|i cette cause et de plusieurs autres naquirent pannits ceux qui survécurent desiiabitudes toutes coBtraires 1; aux anciennes mœurs des Florentins. » i]
Ici, comme l'auteur grec, mais avec les diffé- i, rences apportées par les temps , les pays , les* reli- i gions et les rites , Boccace décrit fort au long les changements occasionës par la peste dans la célébration des funérailles, (c On ne mourait plus entouré de femmes y de parentes et de voisines qui venaient pleurer autour du lit; les voisins , les proches , la foule des citoyens , et selon la qualité ' du mort, le clergé ne Tattendaient plus au sortir de sa maison ; des hommes de son éiat ne le portaient plus sur leurs épaules, avec des chants funèbres , et précédés de cierges funéraires, jusqu'à l'église qu'il avait désignée lui-même. Plusieurs sortaient de la vie sans témoins j et ce n'était qu'à un très-petit nombre qu'étaient accordés les gémissements et les larmes de leurs proches et de leurs amis. A la place de ces signes de douleur, on entendait le plus souvent des éclats de rire , des plaisanteries et des bons mots , usage qiie les femmes, dépouillant la pitié naturelle à leur sexe , et le croyant plus sain pour elles, avaient trop facile-, ment appris. Il était rare que les corps fussent accompagnés à l'église de plus de dix ou douze Toisins. Ce n'était point eux, mais des enterreurs à
D'ITALIE, CHAF. XVI. 95
gages qui yeuaient enlever k bière , et la portaient k grands pas k Tëglise la plus voisine , pre'cëdës de cmq ou six prêtres qui, sans se fatiguer par de trop longues prières , la faisaient jeter au plus vite dans la première fosse vacante. Le sort du petit peuple f et même de la classe moyenne , était encore plus misérable. On trouvait le matin leurs corps aux portes des maisons où ils avaient expiré pendantia nuit. On les entassait deux ou trois dans xine seule bière ; il arriva même plus d^une fois que le niême cercueil emporta la femme et le mari , le père et le fils , les deux on même les trois frères. Très-souvent lorsque deux prêtres allaient avec la croix chercher un mort y ils rencontraient trois ou quatre bières, dont les porteurs se mettaient k la suite des premiers , et au lieu d'un seul corps qu'ils croyaient enterrer, ils en avaient six, huit, et quelquefois davantage. Ni luminaire, ni larmes, ni cortège ne les accompagnaient, et les choses eu Tinrent au point qu'on ne tenait pas plus de compte d'un homme mort qu'on en tient aujourd'hui du plus vil bétail.
» La condition des campagnes environnantes n'était pas meilleure que celle de la ville. Dans les fermes , dans les chaumières , dans les chemins , au milieu des champs , le jour , la nuit , les pauvres et malheureux cultivateurs , sans secours du médecin, sans l'aide d'aucun domestique , périssaient avec leur fsynille. Bientôt leurs mœurs ^le relâ-
chèrent comme celles des citadins .Leurs propriétés^ ) leurs âfiiaires ne les intéressèrent plus. Tous regain. | dant chaque jour, comme celui de leur mort , ne | songeaient ni k faire travailler, ni k travailler eux* j mêmes , ni k retirer le fruit de leurs travaux passés, mais s^efforçaient de consommer ce qu^ils avaient devant eux, par tous les moyens qu'ils pouvaient imaginer. Les bestiaux, les troupeaux, les animaux de basse - cour , les chiens mêmes , ces fidèles compagnons de Thomme , erraient dans la campagne, dans les terres labourées, k travers les moissons, sans guides et sans maîtres. Enfin, poui^ en revenir k la ville , la violence du mal y fut telle, que , dans le cours de quatre ou cinq mois , plus >de cent mille créatures humaines y périrent, nombre, a joute Tauteur , auquel on n'aurait pas cru, avant cette maladie terrible , que dut s'élever celui de ses habitants.
» O combien , s'écrie-l-il , en terminant ce triste tableau , combien de grands palais , de belles maisons, de nobles demeures, auparavant remplies de familles nombreuses , restèrent vides de maîtres et de serviteurs ! O combien de races illustres , combien d'opulents héritages, combien d'amples richesses demeurèrent sans successeurs ! Combien d'hommes démérite, de belles femmes, de jeunes gens aimables , que Galien , Hippocrate , ou Escu-* lape lui-même auraient jugé dans l'état de santé la plus parfaite , dînèrent le matin avec leurs parents^
D'ITALIE, chàp. XVL 97
y leurs compagnons, leurs amis, et soupèreat le iendemaia au soir dans Tùutre monde avec leurs ancêtres ! » Cette dernière phrase se ressent du commerce que Tauteur entretenait avec les anciens: elle est empreinte de leurs opinions sur Tauire mondn , et tomt-k-fait étrangère aux opinions modernes ; mais dans la description qu^elle termine et que j'ai infiniment réduite pour nVn prendre que les traits les plus frappants , quoiqu'il y en ait quelques-uns que Ton peut prendre pour des imitations, on voit que le tout ensemble est conçu et dessiné d'après nature. Tel était donc le relâchement des mœurs , occasioné par la peste même , lorsque Boccace écrivit son Décaméron ; et cette cause de désordres est d'autant plus remarquable , qu'abstraction faite des temps et des croyances religieuses , elle fut la même k Athènes et h Florence, et qu'elle est également développée dans Thucydide et dans Boccace.
L'auteur florentin écrivait sous les yeux de la génération même qui avait vu cet affreux spectacle, et qui était, pour ainsi dire, un débris. de cette grande ruine. Nous ne pouvons apprécier aujourd'hui que le talent du peintre ; mais, ce qui frappa le plus alors, fut la ressemblance et la fidélité du tableau. Les couleurs en étaient bien sombres, et paraîtraient au premier coup-d'œil assez mal assorties /irec les peintures gaies dont on croit communément que la collection enticiecst III, 7
remplie ; mais , en {Passant condamnation sur Ta " gaîté trop libre d'un grand nombre de ces pem- ^ tures , on ne doit pas ouMier qu'elles ne sont pas ^ ^ k beaucoup près , toutes de ce genre , et qu'iï y ' en a d'intéressantes, de tristes^ de tra]^ques même^ et de purement comiques^ encore plus que de Kcentieuses. Boccace répandit cette rariété dan» son ouvrage , comme le plus plus sôsê moyen d'intëresser et de plaire; et ce qui est admirable, c^es^ que, dans tous ces genres si divers , il raconte tou-^ jours avec la même faeilité, la même vérité, la même élégance , la même fidéKté k prêter aux personnages les discours qui leur conviennent , k représenter au naturel leurs actions , leurs gestes , k laire de chaque Nouvelle un petit drame qui a sor exposition, son nœud, son dénouement, dont le dialogue est aussi parfait que la conduite , et daiss^ lequel chacun des acteurs garde jusqu'à la fin sa physionomie et son caractère i. /
Les prêtres fourbes et libertins, comme ils relaient alors ; les moines livrés au luxe , k la gourmandise et k la débauche; les maris dupes et crédules, les femmes coquettes et rusées, les }eujiie$ gens ne songeant qu'au plaisir, les vieillards et le* vieilles qu'k l'argent ; des seigneurs oppresseurs e| cruels y de« chevaliers francs et courtois, des da-i^ mes , les unes galantes et faibles , les autres nobles et tières, souvent victimes de leur faiblesse , et tyrannisées par des maris jaloux; des corsaires^
D'ITALIE, chàp. XTI. 99
des malandrins , des ernines , des faiseurs de faux miracles et de tours de gibecière, des gens enfin de toute condition , de tout pays , de tout âge , tous avec leurs passions , leurs habitudes , leur langage : yoilà ce qui remplit ce cadre immense , et ce que les hommes du goût le plus sévère ne se las^ sent point d^ado^irer.
Aussi notre grand Molière , qui prenait partout et k toutes mains des matériaux qu'il se rendait propres par Fart de les employer et par son gënie , Molîèfe, qui emprunta de Boccace le sujet entier de deux de ses petites pièces , ï Ecole des Maris , et Georges Dandin^ qui est encore une école des maris, faisait-il du Décaméron un cas particulier. Ce n^était pas seulement dans Plante, dans Térence et dans quelques comiques italiens et es-* pagnols, qu'il puisait pour augmenter nos richesses , et qu'il étudiait les secrets de Fart du dialogue , et même les secrets plus profonds des caractères , cV.tait aussi dans Rabelais et surtout dans Boccace.
Le Bembo a dit de Boccace avec beaucoup de raison : k Cest un grand maître dans Fart de fuir la satiété. Ayant h faire cent prologues pour ses cent Nouvelles,, il les varia si bien, qu'on a un plaisir infini kles entendre. Ayant k finir et k reprendra tantide fois la conversation entre dix personnes, ce n'était pas non plus peu de chose que d'éviter
loo HISTOIRE LITTERAIRE
Tennui (i). » On voît en effet qu'il a pris le pluSr • grand soin d'échapper k ce danger de son sujet* Les réflexions morales ou galantes qui précèdent chaque Nouvelle, les descriptions du matin qui commencent chaque Journée , les jolies ballades qui les terminent toutes , et dont peut-être on ne fait point assez de cas , les tableaux variés de passetemps qui sont cependant k peu près toujours les mêmes , enfin de charmantes descriptions de lieux champêtres , tracées avec une élégance et une per^ fection de style que rien ne peut égaler , tels sont les moyens qu'il a employés pour donner sans cesse k l'esprit des jouissances nouvelles. Ces peintures locales que je compte parmi ses moyens de variété , ont pour les Florentins une autre sorte de mérite. Ils y reconnaissent, ainsi que dans Vjddmète et dans le Ninfale Fiesolano du même auteur , les agréables environs de Florence. On a ÉBiit des recherches sérieuses , et qui n'ont pas été inutiles, pour fixer les lieux qu'il a décrits. Il paraît certain que^ possédant une petite propriété près de Majano et de Fiesole, il se plut k peindre les paysages gracieux dont elle était environnée , et que Ton y reconnaît encore aux plans qu'il en a tracés (2).
(i) Prose ^ 1. II, Florence, 1649, in-4**., p. 89. (a) On reconnaît dans le premier endroit où s'arrêta la Iroupe joyeuse , ua lieu nommé Poggio Gherardi; dans le
DITALIE, CHAP. XVI. loi
tJn autre mérite répandu dans tout Touvrage
principalement apprécié par les Florentins, maïs
que sentent aussi tous les Italiens instruits, et qui
n'échappe pas même aux étrangers studieux de
cette belle langue, c^est celui du style. Je nMgnore
pas les défauts que des Italiens modernes y ont
trouvés. Pendant assez; long-temps la prose de
Boccace a passé de mode coînme la poésie du
Dante. Il en est arrivé de Tun comme de Tautre :
la langue s^est afEaiblie , corrompue et dénaturée.
Cest du moins ce qu^assurent des écrivains qui
paraîtraient vouloir appliquer au même mal le
même remède , c'est-k-dire , ramener à étudier
Boccace comme on est revenu k étudier le Dante.
I/anteor de la dernière Vie de Boccace, M. Bal-
delli, qui écrit avec autant de goût qu^il met de
soin et d'exactitude dans ses recherches , après
avoir dit que Boccace avait donné les plus beaux
modèles de Féloquence italienne dans tous les
magnifique palais qu'elle choisit ensuite pour échapper aux importuns , la belle Villa Palmieri ( Prologue de la IIK Journée ) ; et dans cette Vallée des Dames ( deUe Donne ) , où Elîsa conduit ses compagnes , pour prendre les plaisirs du bain pendant la plus grande ardeur du jour ( Journ. VI , Nouv. X), une vallée ronde et étroite audessous de Fiésole , traversée par une petite rivière qui descend des hauteurs voisines, et qui semble s'y reposer. ( M. BaldelU , Illustrazione III, à la fin de la Vie de Boc- <Qace 9 p. a85. )
genres I laisse assez entendre que c'est k ces grands ^ modèles quHl serait temps de ^Tenir. a Aussi ^exible qu^industrieux, dit-il (i), Boccace éa^loie toujours, ou le mot propre le plus convepablc^ ou lesplus h.eureuses métaphores. Dëlicat et soigné dans les choses communes, il sait revêtir avec pompe les objets qui ont de TexceUence et de la grandeur, d'uDe éloquence magnifique , qui coule toujours harmonieusement, sans enflure, saiis emr barras, sains effort, sans expressions dures ou bizarres; toute brillante , au contraire, des tàois les plus élégants et les plus purs, et tirant du son qui résulte 4e Tart de les placer, s^ limpidité ^ sa clarté , sa douceur. U y répand une certaine fleur de- plaisanterie, un atticisme naturel et inimitable .. . il y met enfin un art admirable, et il emploie cet art même k le cacher. )> '
(( Avec BoccacCj ajoute-t-il plus loin (2), naquit et s'accrut l'éloquence italienne ; elle parut s'ensevelir avec lui. Elle ne commença k se relever un peu qu'un sièele ^près. Alors la vénération que l'on avait toujours eue pour Boccace parvint au plus haut degré. Tous les auteurs florentins étudièrent le Décaméron comme le seul modèle k imiter dans la prose. De l'étude approfondie de ce
(0 Pag. 8o* (a) Pag.aov
DITALIE, CHAP. XVL ïo3
livre naquirent, et les Prose (i) du Bembo, et YErcalano de Varchî, et les Annotations des Académiciens j et les uivertissements de Léonard Sal-* viali j premiers Traités philosophiques où l'on apprit k écrire la langue vulgaire avec la correction ^ Vexaclitude et les ornements qui lui conviennent. O^est de là que les grammairiens les plus renommés tirèrent leurs règles, et que F Académie de la Crosca , si célèbre jusqu'à nos jours , prit en grande partie des exemples pour la composition de son Yocabolaire. Un grand nombre d'imprimeurs distingués et de savants littérateurs se sont occupés d'eu donner les éditions les plus magnifiques et les plus correctes ; tous ont reconnu avec respect son aotorilé dans le langage : aucun d'eux n'osa jamais Vattaquer. Il était réservé à notre siècle de le mettre pour ainsi dire en oubli , d'exercer contre lui une critique licencieuse, d'appeler enflure l'aliondance et fluidité de son style , et recherche maniérée sa contexture ingénieuse et le doux arrangement des mots.... La mode vint de se passionner pour une langue étrangère qui , quoique pauvre , à de la grâce et de la clarté (2), et qui a produit,
(i) On sait que les écrits du Bembo , sur la langue ^ »'ont point d'autre titre que Prose.
(2) On voit bien , sans que je le dise, quelle langue cet auteur , zélé pour la gloire de la sienne , désigne ainsi ; et ^ tout flélé que .)e suis aussi pour la g;loire à% la mienne 9 ja
io4 HISTOIRE LITTERAUGE
il est >Tal, de très-grands écrivains. Des enfants dénaturés, oubliant les pères de Téloquence ita* lienne qui, certes, ne sont pas inférieurs à ce$ écrivains étrangers , y ont cherché des façons de parler, des tours et des phrases qui, transportés dans la prose vulgaire, Tout avilie, souillée et monstrueusement altérée.... Cette altération de la langue et du goût est parvenue à un tel point, que ce nVst plus dans les collèges, dans les académies, dans les cours qu^il faut aller apprendre k parler purement Fitalien , mais sur les heureuses collines de l'état de Florence , où de simples villageois , qui ne sont ni gâtés par un commerce étranger, ni corrompus par Tinstruction moderne , conserv^ent précieusement et sans mélange ce riche patrimoine qu'ils ont reçu de leurs aïeux, etc. » Il nous conviendrait mal, même lorsqne nous sommes incidemment mis en cause , de prendre parti dans ces questions de philologie nationale ; et nous devons nous borner k la connaissance des faits : mais c'en est un , à ce qu'il me parait , bien intéressant dans cette aflEaire que l'opinion aussi déclarée d'un si bon juge. Revenons aux imitateurs de Boccace.
Bien d'autres que Molière ont puisé dans cette source féconde. Lafontaine et d'autres conteurs après lui n'y ont pris que des sujets d'un seul
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lui prouve , en le citant sans le combattre , que je ne suis pas disposé à lui en vouloir.
D'ITALIE, CHAP. XVI. io5
genre , et en cela d'abord ils ont marqué une prédilection dont une morale austère est en droit de les blâmer : mais, de plus, ils se sont prives du plus grand charme de Touvrage de Boccace , je veux dire de cette riche et inépuisable variété . On voit , et Ton ne peut leur en savoir gré , que c'est par choix qu'ils ont tiré du Décaméron tout ce qui pouvait irriter les sens, exciter les passions, enflammer les imaginations et les corrompre ; tandis que Boccace au contraire semble n^avoir traité ces mômes sujets que parce qu'ils entraient dans la composition générale du grand tableau qu'il voulait tracer, et ne leur a donné en quelque sorte d'autre place dans son ouvrage que celle qu'ils tenaient dans les mœurs.
Chez les Anglais , il y a eu aussi des imitateurs. Dryden est le plus remarquable par le genre de ses imitations; ce n'est pas sur des sujets gais et libres qu'elles portent; son génie grave lui dictait un autre choix. Sigismond et Guiscard est un des plus beaux morceaux de ce versificateur, si l'on n'ose pas dire de ce grand poëte ; et c'est de Boccace qu'il Ta tiré. Tancrède, prince de Saleme, qui tue Guiscard , amant de sa fille Ghîsmonde , ou Sigismonde , et qui envoie son cœur dans un vaso à cette amante infortunée ; Ghijmonde qui verse et boit dans ce vase un poison qu'elle tient préparé, et qui meurt aux yeux de son père , barbare une seule fois dans sa vIp; et iroj) tard pénétré de repentir^
io6 HISTOIRE LITTÉRAIRE
forment un sujet terrible , traité par Boccace avec une énergique simplicité (i ), et que Dryden a revêta de toutes les couleurs de la poésie , san§ en altérer le caractère primitif ^ l'intérêt, ni la terreur. Ce sujet qui offre y dans la catastrophe , des rapports avec rhistoire du Troubadour Cabestaing (2) et Ici roman du sire de Coucy , avait quelque chose d^ national, non pour Boccace, qui était Florentin , mais pour la princessse napolitaine qu^il ne songeait qu'à amuser ou a intéresser en écrivant ses Nouvelles. Cette aventure tragique arrivée dans h famille de Tancrède , Tun des derniers princes de la dynastie normande , était en quelque sorte une des traditions du pays. La Nouvelle que Boccace en sut tirer fît une sensation prodigieuse en Italie* Le célèbre Léonard d'Arezzo la traduisit en prose latine (3) ; Michel Accolti , son compatriote , en Si le sujet d'un capitolo ou chapitre en terza rima (4); le savant Beroalde la mit , au seiî'ième siècle , ea
(1) Journ. IV, Nouv. I.
(2) Boccace a aussi traité cet affreux sujet, même Journée, Nouvelle IX. Il s^y est tenu attaché à la tradition provençale , telle qu'elle se trouvait dans les vieux manuscrits provençaux, et telle que Manhi Ta imprimée, Isiar. delBecamer.^ p. 3o8; mais il y a bien plus d'intérêt, de passion et d'éloquence dans la Nouvelle de Tancrède^*
(3) Manni , ub. supr, , p. a^y* C4) làid., p. 267,
DITAUE, CHAP. XVI. 107
rers elcgiaques latins (i); enfin, elle a reçu eç An*- ^eterre les honneurs d'uiie imitation poëtique. Qa'il me soit perp^js de n^'arréter un instant , non sur cette imitation , mai^ siijp quelques détails où Dryden a cru devoir enu^er dans sa préface , et sur qaelqij^s autres emprunts qVil a faits à Boccace sans le savoir ; ces courtes observations pourront intéresser ceu:«: qui cultivent à la fois la littérature ita* lienne et la littérature anglaise.
Outre Sigismonde et Guiscard^ Dryden a encore iaiité du Décaméron , Théodore et Honorée ^ aventore plus bizarre qu intéressante, dont les acteurs n'ont pas les mêmes noms dans Boccace (2) ; et Cimon et Iphigénie (3) , autre aventure toute roaianesque , mais qui ne manque pas d'intéirèt. 11 a irès^bien connu , et franchement déclaré la source de ces deux fictions comme de la première ; mais il n'a pas connu de même Torigine d'une fiction plus importante y dont il a fait un petit poëme en trois livres, sous le nom de Palémon etArcite. Il l'a tirée du vieux Chaucer, dont il a rajeuni quelques autres fables. Il avait espéré, dit*-il, pouvoir lui en
(1) Mannî , ub. supr, , p. 264*
(2) Au iieu de Théodore, c'est Nastagio degU Onesti ; et au lieu d'Honorîe , la fille de messire Paul Trm^rsaro, Jouter née V, Nouv. VIII.
(3) Journ. V, Nouv. ï.
io8 HISTOIRE LITTERAIRE
attribuer l'invention (i) j mais il a ctë détrompé eiî lisant k la fin de la septième Journée du Decaméron que Fiammette et Dionoe chantent les avcntores de Palémon et d'Arcite. lien conclut que .cette histoire était écrite avant Boccace, mais que le nom du premier auteur est inconnu. Nous avons vu ce que c'est que Palémon et Arcite et pourquoi Dionée et Fiammette chantent leurs aventures; Arcite et Palémon sont les deux herp^ du poëme de la Théséide. Chaucer avait tiré leur histoire de ce poëme de Boccace, que Dryden apparemmem ne connut pas. Il ne connut pas davantage le Fblostrado; et voici ce qui le prouve. Chaucer a fait un poëme en cinq livres , intitulé Troïle et Cri^ séide; Dryden croit que l'ouvrage original dont â Ta tiré fut écrit par un vieux poète lombard : mais Troïle, lils de Priam, et Chryséis , ûUe de Galdiàs sont, comme nous l'avons vu, les deux héros dû Filostrato^ et Chaucer a suivi de point en point l'intrigue et tous les incidents de ce poëme.
Dryden s'est encore trompé en parlant de Qriselidisj la dernière et la plus intéressante de tout^ les Nouvelles du. Decaméron. Cette fable, dit-il^ est de l'invention de Pétrarque ; il l'envoya k Boccace , de qui elle parvint à Chaucer (2). Ce
(i) Voyez Préface des Fables ancîeni and modem* , elc^ ^ Diyden's works , vol. , IL
(2) Préface des Fabks ancient and modem^ p etc« 9 »&
' DITALIE, CHAP. XVI. 109
t^^il y a de surprenant , ce n^est pas qu^un poëte anglais se soit mépris sur ce point d'histoire littéraire italienne; c^est qu'il lui suffisait de lire Chaucer pour ne pas tomber dans cette erreur. Dans se» Fables de Cantorbery ( Cantorbery Taies ) ^ ouvrage évidemment calqué sur le Décaméron de Boccace , Chaucer a mit cette Nouvelle sous le titre de Vable du Clerc ^ parce que c'est, un clerc, c'estk-dire, un ecclésiastique qui la raconte. Voici ce qu'il fait dire à ce conteur dans le prologue (1) :
(i) ■ / çoolyou tell a Taie (kMcH that I
Lemed at Padowe of a (vorthy Clérk , As prcQed hy his wordes and his coerk : He his noiv ded and nailed in lus cheste , I pray io God so ye^e his soûle reste, Franceis Petrark , the Lauréat poète Highte this Clerk ^ whose rethoric swete ErUundned ail I taille ofpoetrie; etc.
Bans les vers suivants , le Clerc anglais , ou Chaucer par son organe , critique le Clerc italien d'avoir commencé son récit par un prologue ou proœmium ( a prolieme ) , où il fait une description inutile du Mont-Vésuve , de la partie de l'Apennin qui borde la Lombardie , du Piémont et du marquisat de Saluées. 11 traite cette description d'impertinente ( me thinketk it a ihing impertinent ) ; elle n'est point dans la Nouvelle de Boccace , et c^est une des additions, que Pétrarque y fit en la traduisant. ( Voyez Fr. Petrarcka, op. Basil ^ i58i , in-fol. , p. 54i ), Il y a quelque temps qu'on annonça dans le Publiciste ( a4 octobre 1810), lar traduction prête à paraître d'une Histoire litiéraird aU^-;
î I o HISTOIRE LITTERAIRE
« Je vais vous conter uoe feble que j'ai apprîse k i Padoue , d^un digne Clerc y connu par ses patroles^ I et par ses œuvres. Il est maintenant mort et tlovtê dans sa bière : j.e prie EKeu pour le repos de soii ame ; ce Clerc était François Remarque , poëte lauréat; dont la douce éloquence ré^^ncfoun éctac
mande , très-estîmée. On parlait de Chaucer , dans cette annonce , qui n'a rapport qu'à la littérature anglaise ; on avouMt que ce poëte avait composé $es Fables de Cantorbéry , à Timitation du Décaméron de Boccace ; maïs on y affirmait très^positivement , que <t Chaucer se montre fort » supérieur à Tauteur italien , par Tagrément du récit , » l'esprit qui règne dans les détails , la finesse des obser- » valions, le talent avec lequel il y peint le^caractères. » Je ne veux point élever autel contre autel , et soutenir mes Italiens contre les Allemands et les Anglais : Multct sunt mansiones in domo patris meL Je crois cependant que fioc-* cace , si recommandable par la beauté du style , Fest peut* être plus encore par ces mêmes qualités que Ton prétend trouver en lui inférieures à ce qu'elles sont dans Chaucer. Je voudrais qu'on nous en eût donné de meilleures preuves qu'un certain portrait d'une None , rempli de traits tels que ceux-ci : A table , elle se comportait en personne fort bien élevée 9 ne laissait pas tomber un morceau de ses lèvres, et se gardait bien de mouiller ses doigts dans sa sauce ; elle savait porter un morceau , et le tenir de façon qu'il ne tombât pas une goutte sur sa poitrine. » Ce sont là de ces peintures de caractères , ou plutôt de ces caricatures très-fréquentes dans les poètes anglais et allemands, et qu'on ne trouve guère , il est vrai , dans les Italiens , si ce n'est dans le genre Bemesque. Il n'est pas sûr que le bon ^oût ait le droit de les en blâmer.
D'ITALIE, ciiÀP. XVI. lïi
poétique sur Fltalie entière (i) , etc. » Ce fut vtaî* semblablement lorsqu'il Ht partie d'uûe ambassade envoyée k Gênes, en 1873 , par Edouard III, que Chaucer trouva roccasion d'aller faire cette visite à Pétrarque, qui approchait alors de sa fin. Il se partageait entre le séjour de Fadoue et celui de sa maison d' Arqua. Cbaucer arriva sans doute au moment où l'ami de Boccace venait de lire le Dê^ caméron pour la première fois. Il était si enchanté^ comme on l'a vu dans sa Vie (2), de cette Nouvelle de Grisélidis , qu'il la récitait k tout le monde , et que , pour le plaisir de ceux qui n'entendaient pas la langue vulgaire, il la traduisit en latin. Peut-^ être même Pétrarque donna-t-il k Chaucer \kix%^ copie de sa traduction (3) : peut-être enfin est-ce aux éloges que Chaucer entendit un homme de l'âge et de la réputation de Pétrarque faire du Décaméron et de son auteur, qu'il dut la première idée de composer k peu près sur le même dessin y ses Fables de Cantorbéry ; c'est ainsi que toutes les parties de l'histoire littéraire se tiennent et s'éclairent mutuellement .
Du Décaméron de Boccace , Grisélidis, ce mo-
(i) Le texte anglais dit plus énergiquement ; Eclaira, de poésie , Tltalie entière.
(2) Voyez tom* II , p. 4^1.
(3) Ce qui est cî-dessus, p. 109 et 110, change cette conjecture en certitude.
ÏI2 fflSTOItlE LITTERAIRE
dèle unique de douceur, de patience et de résigna-* tion conjugale j passa dans tous les recueils de Romans et de Nouvelles , fut traduite dans toutes les langues, monta sur tous les théâtres; et sous toutes les formes elle a toujours excité le nxéme intérêt. Mais où Boccace lui-même Tavait-il prise? Si ce fait avait quelque importance , il ne laisserait pas d'être difficile à éclaircir, tant ceux qui ont cru résoudre la question Font embrouillée (i) ! Heu-
(i) Le Grand d^Aussy ne fait aucune difficulté de dire ( Fabliaux , t. 1 , p. 269 ) , que , « selon le Duchat , dan» ^QS notes sur Rabelais , Griselidis était tirée d'un vieux manuscrit , autrefois de la bibliothèque de M* Foucault ^ intitulé le Parement des Darnes^ et que c^est d'après ce témoignage sans doute , que Manni ^ dans son lUustratione dei Boccaccio j en a restitué rhonneur aux Français. » Or^ Manni ne fait point cette restitution , et ne cite point le Ducbat. Il dit ( Istor. del Decamerone , p. 6o3) : « Le fait a été regardé comme véritable par un auteur qui a observé que cette Nouvelle est prise d'un ancien manuscrit intitulé le Parement des. Dames ^ de la bibliothèque de M. Foucault , et que Griselidis vivait en losS f » et il cite en note , Bouchet , Annal, d'Aquitaine , 1. III. Le Grand d'Aussy dit encore : « Philippe Foresti ^ historiographe italien , donne aussi cette histoire comme véritable. » C'est d'après Manni qu'il le dit ; mais sait-on ce que dit Manni ? le voici : « Cette histoire est rapportée comme véritable par un historiographe de profession, par le Père Philippe: Foresti de Bergame , qui , dans son Supplément des Chro" niques, s'exprime ainsi: « Ce trait de patience étant digne » de servir d'exemple, conmie je le trouve ^rit dans Fraa-
D'ITALIE, CHAP. Xyi. ii3
reusement il n'en a aucune. Quelque, part que Bocacce ait puisé le sujet de cette Nouvelle, soit dans un vieux manuscrit français, qu'il est pourtant peu vraisemblable qu'il ait pu connaître , soit dans quelque ancienne chronique qui se sera perdue depuis, soit même dans des traditions orales,
» ÇOÎ5 Pétrarque , je me suis détermiué à Tiasérer dans cet M ouvrage. » Le Père Foresti ne docine ici d autre garant de rhîsloîre de Grisélidis , que Pétrarque , c'est-à-dire la traduction latine que Pétrarque avait faite de la Nouvelle de Boccace. C'est donc , en* dernière analyse, Boccace luimême qui rst ici le garant de Foresti : la même question de sjKroir où Boccacé avait. pris cette histoire subsiste donc toujours, seulement un peu plus embrouillée qu'auparavant. Au reste, ce Foresti, que Le Grand d'Aussy transforme en autorité , était un pauvre moine auguslin de la fin du quinzième siècle ( mort en i52o , âgé de quai revingt-six ans ) ; il donna ce titre de Supplémint des Chroniques ^ h, l'histoire générale qu'il fit en mauvais latin, parce qu'il prétendit recueillir tout ce qui était dispersé dans plusieurs autres Chroniques , et suppléer ce qui y manquait. Cet ouvrage fut composé avant i473. ( Voyez Tiraboschi , t. Vi , part. II , p. so ) , époque où le Décame'ron de Boccace n'était imprimé que depuis peu d'années , les premières éditions n'étant que de 1470 ; et il est naturel de penser que ce bon moine ne les connaissait point. Sou Supplément des Chroniques ne fut publié lui-même que vers i483 , à Venise ; et malgré le peu d'élégance du style et le peu de critique de l'auteur ( Tirab. , ioc, ciL ) , ii a été réimprimé un assez grand nombre de fois.
n4 HISTOIRE LITTERAIRE
dont îl fit souvent usage (i), U s'est rendu ce^ujet i tellement propre , par la manière simple , naïve et i touchante de le traiter, que c'est bien rcellcmenc ] h lui qu'elle appJariient.
Il s'est approprie de même , de quelque source qu'il l'ûlt tîrce , la Nouvelle de Tîlus et Gisippe qui 5 dans la même Journée , précède celle de Qriâélidis (2)^ et qui, dans un genre toul^à-fait différent, est peut-êire plus intéressante encore. Le Grand d'Aussy veut qu'elle soit la même que le Fabliau des Deux dons ^inis (3). Boccace n'y a fait , selon lui , que quelques légers changements. U en a fait de bien importants à l'original que neutre Fablier et lui ont imité chacun k leur manière. Dans le G)nteur français , l'un des deux am|| est Egyptien , l'autre Syrien , et la scène se passe à Bagdad. Ces circonslxinces et plusieurs autres, et le caractère môme de l'aventure, décèlent une origina orientale (4) ; mais dans le Fabliau dont le Grand d'Aussy a sûrement conservé ce qu'il y avait d«
(1) Voyez ci-après^ note 4-
(2) Journ. X , Nouv. VIII.
(3) Fables pu Contes , etc. , t. II , p. 385.
(4) M. Chénîer est du même avis ^ dans son Discours sur les anciens Fabliaux^ imprimé dans le Mercure de France , au commencement de Van 1810 , et qui fait partie d'une Histoire inédite de la Littérature française , dont tous les amis des lettre doivent désirer ardenunent la publication.
taieilleùi', il û'y a pourtant d*aulre intérêt que celui de reclion même : point de passion , point d*élo^ «[ucDKde ^ point de charme. Tout cela se trouve au contraiiî'e avec profusion dans Boccace^
11 a transporte ses acteurs k Athènes et a Rome^ sous le trraravirat d'Octave. Cest dans Athènes Xfae Titus Quîntiùs Fulvus, jeune romain envoyé par son père pour étudier la philosophie grecque , devient épcrduement amoureux de Sopbronte, que son jeune ami Gisippe était près d*épouscr. Il veut se laisser mourir plutôt que de trahir Termitié ; mais il ne peut lui cacher son secret. Gisippe le force d*accep€er le sacrifice qu'il lui fait de sa maîtresse ^ il s*agit de décider ses parents , ceux de Sophronie et Sophronie elle-même k ce changement; Titus convoque les deux familles et les réunit dans un temple , où il fait, par un discours public , plein d'adresse et de véhémence , plier toutes les volon-^ ces à la sienne. Il épouse Sophronie et Temmène à Rome^ Là y commence une seconde action, suite et complément de la première. Gisippe, ruiné par des troubles civils, exilé, chassé d'Athènes, vient à Rome, se laisse accuser d'un meurtre qu'il n'a pas commis , et condamner h mort sans daigner se dé-» fendre. Titus le reconnaît au tribunal , et se dé-^ clare auteur du crime pour sauver les jours de son ami. Le débat le plus généreux s'ouvre devant le préteur. La justice est embarrassée et ne sait quel ^^rêt prononcer. Le vrai coupable, un brigand^
Il 6 HISTOIRE LITTÉRAIRE
chargé d'autres^ crimes ^ touché de ce spectacle^ poussé par sa destinée et par la voix même d*un Dieu qui parle au^dedans de lui (i) /se fait con-' naître au juge et rend la vie aux deux amis: Le triumvir Octave ^ devant qui la cause est évoquée ^ les met tous deux en liberté , et le coupable luimême pour Tamour d'eux.
Toute cette Nouvelle, et surtout dans la première partie , ce monologue passionne de Titus qui se reproche son amour pour la future épouse de Gisippe^ et celte controverse si forte et si neuve entre le» deux amis , dont Tua veut: faire accepter à Tautre le sacrifice de ce qu il a de plus cher, l'autre se défend de recevoir ce sacrifice , et cède ^ quand il le reçoit enfin , aux instances et aux ordres de Fadcii* tié plus qu'aux violents désirs de Tamoiir, et cette harangue solennelle de Titus aux deux familles rassemblées, et enfin le sublime éloge de l'amitié , par où la Nouvelle est terminée^ sont peut-être ce qu'il y a de plus éloquent dans le Décamevon entier, et par conséquent dans toute la littérature italienne. lia connaissance qu'avait Boccace, et qui était alor& si rare , de l'antiquité grecque et romaine , et l'emploi qu'il a fait de ces grands noms et de ces no*^ blés souvenirs d'Athènes et de Rome^ rehaussent
(i) J miei fali mi traggono a dover sohere la dura quisUon dî costoro , e non so quale iddio dentro mistimolà^ etc. Bocc. ^ ioç. cit.
«ncore celte Nouvelle, et l'on est lente de la croire extraite d'un ouvrage ancien qui s'est perdu. Le succès n'en fut pas moindre que celui de Tancrèdé et de Gismonde, Elle fut aussi traduite en latin par le savant Beroalde (1) ; elle le fut encore par un jeune cardinal, petitrnev eu du pape Jules III, et dédiée par lui k ce pontife (2). Voilà des honneurs sans doute que n'obtinrent et ne méritèrent jamais ces vieux Fabliaux, isi vantés lorsqu'ils étaient ensevelis dans la poudre des manuscrits , mais qu'on a discrédités k jamais en les produisant au grand jour.
Ce. ne fut pas sans dessein que Boccace termina par une Journée remplie de ses histoires pathétiques et décentes, un recueil où il sentait qu'il avait bicu des choses k se faire pardonner. L'ouvrage entier, placé entre la belle description de la peste qui le commence , et la Nouvelle de Griselidis qui le finit, avait en quelque sorte deux sauve -gardes contre la sévérité des lecteurs. C'est l'effet qu'il produisit sur Pétrarque lui-même , qui n'avait eu, il est vrai, le temps que de le parcourir. «Ce qu'on y trouve de trop libre, écrivait-il k son ami (3), est suffisamment excusé par l'âge que vous aviez quand vous l'avez fait , par le style , la langue , la
(i) Voyez sa traduction , Manni , Slor. del Decamer. ^
JK 562.
(2) Le cardinal Ruherto Nobih di Montepulciano , V. iù, , p.. 583. ,
(3) Voyez Fr. Petrarchœ opéra , p. S^o.
légèreté même du sujet et des personnes qui pa- * pissaient devoir lire ua tel ouvrage. Dans un grtnd t nombre de choses plaisantes et badines, j^en ai ^ trouvé quelques-unes de pieuses et de graves. Je ' ne pourrais cependant en porter un jugement déiinitify ne m'étant arrêté particulièrement sur aucun endroit; mais j'ai fait comme ceux qui parcourent ainsi un livre ; j'ai lu , avec plus d^attention que le reste y le commencement et la fin. Dans Tun, vous avez y k mon avis , décrit avec vérité et déploré avec éloquence le malheureux état de notre patrie pendant cette peste terrible, qui forme, dans notre siècle , une époque si lugubre et si funeste ; tous avez placé, dans Tautre, une dernière histoire, bien différente de plusieurs de celles qui la précèdent. Elle m'a plu, elle m'a touché au point que , parmi tant de sujets d'inquiétude qui me font ,. pour ainsi dire, m'oublier moi-même, j'ai voulu la confier k ma mémoire , pour me pouvoir ^procurer k moimême, toutes les foi^ que je le voudrais, le plaisir de me la rappeler, et de la raconter h des amis réunis pour causer ensemble , si j'en trouvais l'occasion. C'est ce que j'ai fait peu de temps après; et voyant qu'on avait eu beaucoup de plaisir à m'é« couter, il m'est venu dans l'esprit, qu'une histoire si agréable pourrait plaire a ceux mêmes qui n'entendent pas notre langue (i). J'ai donc entrepris de ■ ■ I .11111 1 1 1 1 1 I
(i) Pétrarcjue donne une raison de c#4te idée^ qui prouve
DITAUE, CHAP. XVÏ. 119
la traduire, moi qui ne traduirais pas volontiers les ouvrages de tout autre que vous, etc. )>
Il était digne du caractère de Pétrarque et cfe son indulgente amitié, d*al]er au-devant des excuses que pouvait donner son ami pour les libertés qu'il avait prises. Nous sommes convenus cepen-* dant, et personne ne peut le nier, que ces libertés étaient un peu fortes. EHes ne se bornaient pas a des anecdotes scandaleuses, racontées souvent avec une franchise d'expression qui serait surprenante dansla bouche de jeunes femmes sages et honnêtes, teUes que les dépeint Fauteur, ou de jeunes gens bien nos et attentifs k leur pkire , si ce n'était pas im effet et une preuve de la licence qui régnait alors dans les discours , lors même qu'elle n'était pas dans les mceui's.Ces libertés attaquaient souvent des objets qu'on regardait comme plus sacrés encore que la morale j elles blessaient un sentiment
que Boccace n^avait pris que dans des traditions orales , le lujet de Grisélidis, et que c'était, en Italie, une histoire fn quelque sorte populaire. «"J'ai cru, drt-il, qu'elle pourrait plaire à ceux mêmes qui ne savent pas notre langue , IHiisque Payant entendu raconter depuis bien des années , ^Ue m'avait toujours plu , et qu'elle vous avait fait , à vousmême, tant de plaisir, que vous ne l'aviez pas jugée indigne d'être écrite par vous en langue vulgaire , et d'être mise à là fin de votre ouvrage , où les règles de l'art en-
seignent qu'il faut placer ce qu'on â de plus fort. » Uà. supr.
plus susceptible et plus chatouilleux^, que la puiieur^l Je né parle pas seulement des av,entureS;Cyiiiquesy.> dont les prêtres et les moines sont les prîacipaux acteurs , ni môme de certaines diatiiibes: loiQCQes; contre les un^s et contre les autres, mais pri^cipale-^i ment contre les moines, telles quoi;k:ea tcoUvP plusieurs, aussi étendues que violei^tes , dai^s divers endroits du Décaméron (i) : j^ pai:le d'atta*^ ques plus vives , parce qu'elles sont plus directes^ et qu'on ne sait réellement comment concilier avçç les opinions religieuses que Boccace , comme Pé-
trarque, comme Dante, comme tant d'autres grands. hommes, conservèrent toujom^s, au milieu mcme; d'une vie qui n'y était pas tout-Mait<;onformQ., .. . Sans se donner la peine de feuilleter, on. n'a qu'à ouvrir la première Journée, et en lire de suite ies^ trois premières Nouvelles; on verra dans la première un coquin de Ser Ciappelletto ^SQÛéï:dX impénitent et endurci, qui se moque, au lit de mort, d'un pauvre imbécille de confesseur, lui fait, dans le plus grand détail, une confession niaise, et, iaprès la vie la plus scandaleusement débordée, qu'il cou-»^^ ronne par ce dernier acte, meurt en odeur de sain-, teté , au moyen de cette conlession hypocrite , est révéré comme un saint après sa mort, a plus de dévots, plus de neuvaines, et fait autant de miracles ■ ' ■■■■Il I II I ^ . ' ' ' '—' —
(i) Journée III , Nouvelle VII ; Journée VUr Npu.-. YôUç III , etc.
DITALIE, CHAP. XYL 121
qu^aucoQ autre. Dans la seconde, un marchand juif, irès-hon^ête homme, mais entêté de ses rêveries hébraïques , tiraillé par un ami pour se faire chré-* tien j prend le parti d^aller k Rome , afin d^observer de près celui qu^on appelle le Vicaire de Dieu sur terre , et. les cardinaux, et toute cette cour. SHls sont tels qu^il en puisse conclure que la foi du Christ vaut mieux que celle de Moïse, il se fera batipser; sinon, il rcstei^ juif. Son ami craint les suites d'un tel examen, et veut le détourner de ce voyage ; mais il n'en peut venir U bout. Le juif, arrivé k Rome, y voit , depuis le pape , les cardinaux et les prélats, jusqu'au dernier des courdsans , un train de vie dont on doit s'attepdjç'e qu'il va éprouver un grand scandale , et qui parait devoir le rendre inébranlable dans sa foi; tout au contraire ; de retour a Paris, et interrogé par son ami : Je me rends, ditil, je ne puis résister a une preuve si forte. Le pasteur et tous les autres , qui devraient être les londements et les soutiens de votre religion, semblent employer tous leurs soins, tout leur art, tout leur génie pour la détruire. Us n*en peuvent venir à bout ^ elle croit sans cesse , et devient chaque jour plus florissante, plus brillante et plus respectée. J'en conclus que c'est Dieu lui-même qui en est le fondement et le soutien. Ma résolution est donc prise; qu'on me baptise et n'en parlons plus. ^jx^iXy dans la troisième Nouvelle, le. sultan S^-
ladin veut éprouver un autre juif, et le prendre par ses paroles pour tirer de lui de Targent. Il lui demande quelle est celle des trois religions, jtaive musulmane , ou chrétienne , qu'il croit être la v^-^ ritablc. Le juif, qui devine Tintention du sultan , se tire ainsi d'affaire. Un homme riche , lui dit-il , avait^.dans son trésor, entre beaucoup d'autres bijoux , une bague du plus grand prix. Il voulut en perpétuer la propriété dans sa famille , et régla ^ par son testament, que celui de ses fils, a qui il aurait laissé cette bague ou cet anneau, serait rjeconnu son héritier^ respecté et honoré par ses frères comme leur aine. Le premier ^ui en hérita fit de m^mc, le second encore, et ainsi des autres , jusqa*lt ce que l'anneau pamnt h. un homme qui avait trois fils également beaux, également vertueux, égalemeift obéissants k leur père , et qu'en récompense il aimait tous également. Ne voulant donner à aucun des trois la préférence , il fit faire par un ouvrier habile, deux autres anneaux si parfaitement sem^ blables au premier, que, ni lui ni l'ouvrier luimême, ne pouvaient plus les reconnaître. Il donna en mourant & chacun de ses fils , eu cachette des deux autres, un de ces trois anneaux. Le père mort^ chacun des frères réclama l'hérédité , et présenta son anneau pour preuve. La ressemblance totale des trois anneaux occasiona un procès qui embarrassa tellement les juges , quand ils voulurent décidcv
D'ÏTAUE, CHAP. XVI. 123
quel serait le véritrble héritier du père , que la cause fut appointée / et qu'elle Test encore. J'en dis autaïit, ajouta le juif, des trois lois données aux trois peuples par Dieu leur père. Chacun croit voir son héritage , sa loi , ses commandements ; mais lequel les a yéritablement? Cette question est encore indécise comme celle des trois anneaux*
L*apologue est ingénieux et Tallégorie sensible. U n'y a point Vx d'impiété , mais seulement une opinion tolérante qui ne pouvait être celle d'un sectateur exclusif d'aucune religion . La tolérance même, et la philosophie, qui n'est autre chose que la tolérance des opinions comme des religions, ne tieu^ draient pas un autre langage ; mais , dans le pays ou le Décamé ron parut, ce langage devait exciter UQ grand scandale. En eifet, cette Nouvelle et les deux précédentes, et plusieurs autres encore, ont été sévèrement censurées, non seulement en Italie^ mais ailleurs; les papistes se sont fâchés des atta-* ques qu'ils ont cru leur être portées , et les hétérodoxes ont encore plus nui h Boccace, en le louant des licences qu'il avait prises avec le clergé romain, comme s'il avait, avant Luther, professé les opiniops de ce réformateur. Mais, contre toutes ces accusations , il a eu , dans le dernier siècle , un très-^ grave et très-zèlé défenseur. Monseigneur Bottari^ prélat aussi orthodoxe que savant, a fait, dans l'académie de la Crusca , une suite de lectures sur le Decaméron ^ où il s'est proposé de le Justifier pleî*
nement (i). D'après ce courageux apologiste , Boccace, dans la première de ces trois Nouvelles, eut pour but de démontrer combieu il est difficile de distinguer la véritable vertu de l'hypocrisie, et combien <le &ux jugements on porte sur le salut de ceux que l'on voit mourir ; il voulut , et ici et dans une grande partie de son ouvrage , dissiper ^ par son éloquence et par les créations de son génie, des ténèbres et des erreurs qui étaient alors presque généridement répandues. Se moquer des prétendus saints, comme il y en a eu dans différents pays, et M. Bottari en citait un grand nombre , ce n'est pas manquer de respect k ceux qui le sont véritablement. Si , dans la seconde Nouvelle , Boccace porte un rude coup atix abus qui régnaient k la cour de Rome , il est d'accord avec Dante , avec Pétrarque, avec les historiens et presque tous les écrivains de son siècle. £st--ce donc attaquer la loi que de dévoiler les vices et les turpitudes de ceux qui devraient en être les soutiens ?
La Nouvelle des trois anneaux a donné lieu à des accusations plus graves , mais qui n'étaient pas
(i) Cet ouvrage est encore inédit. Manni en avait parlé , Hlst, du Décamér, , pag. 4-3^ \ ^^ en avait même inséré deu^c leçons , pag. 433 à 4^3. M. Baldelli nous apprend , IIIusttroùone IV^ pag. 322 , que l'ouvrage entier existe , et doit bientôt être imprimé ; ayant eu communication du manuscrit autographe, il en a tiré les défenses de Boccace^ dont je donne ici Tabrégé.
D'ITALIE, CHAP. XVt laS
mieux fondées. NVt-on pas prétendu que Boccace , pour Tavoir faite , devait être réputé le véritable auteur de ce livre Des trois Imposteurs cpii a fait tant de bruit dans le monde, sans avoir jamais ei^isté? M. Bottari n'a pas eu de peine h triompher de cette accusation absurde. Quand à l'opinion qui parait en résulter d'une indifférence totale entre les trois cultes, Boccace, selon lui, a voulu l'avilir et la discréditer en la mettant dans la bouche d^un usurier juif. Au reste , il ne fut pas Finventeur de ce conte. On le trouve dans l'ancien recueil des Cent Nouvelles, dont une partie avait précédé lés siennes (i); il ne fît, disent ses défenseurs, que le revêtir de sa brillante et merveilleuse éloquenoe (2). Ses vives et fréquentes sorties contre les moi*** nés (3) et la peinture qu'il a souvent faite de leurs bons tours (4) l'ont fait accuser d'avoir mal parlé des hommes consacrés a Dieu. M. Bottari , dans ses leçons , ne l'en excuse pas ; il croit qu'il est pour
(1) "Voyez ci-dessus , p. 82 , note i.
(3) E solo lo rioesÛ di splendida e preziosa veste per opéra délia sua mtraculosa eloquenza. M. Baldelii , ub. supr, y p. 33o.
(3) Surtout dans la violente invective de ledaldo de§U Elîseî, Journ. 111, Nouv. Vil.
(4) Entre autres dans les Contes de Masel , Journ. III ^ Nouv. l ; du Frère Albert, Journ. IV, Nouv. II.; du Moine de SainL-Brancas , Journ. III , Nouv. IV ; d^Aiibcch et de THermite , ibid, , Nouv. X , etc.
» iv5 HISTOIRE LITTERAIRE
cvl^ uicmc infiniment digne d'cloges. Il compalré >» »C5 plus fortes invectives contre ]es dépOrtements i« Ue$ moines aux plaintes que les plus saints person-* ^ nages de son siècle formaient sur le même sujet, et ts il les trouve entièrement conformes. Il conclttt si qu^on n'a pas le droit, quand on vit aussi mal, r d*ccbapper à la censure; quMl ne tenait qu*aux ! moines de la rendre calomnieuse en vivant bien ^ et que, s'ils ne Tont pas fait, c'est leur faute.
Boccace s'est moque des faux miracles opërës paf les fausses reliques. 11 a surtout pris à tâche de les tourner en ridicule dans une de ses NouveHes les plus comiques, ou un certain frère Oignon (i) vient, au nom du baron messire Saint-Antoine (s), patron de son couvent, recueillir les aumônes ou plutôtle^r libéralités des bons paysans de Certaldo. Pour les rassembler en grand nombre , il promet qull leui? fera voir et toucher une plume de l'ange Gabriel ^ restée dans la chambre de la Vierge h Nazareth , après l'annociation. Or, cette plume, qu'il portait avec lui dans une cassette , était tirée de la queue d'un perroquet , oiseau qui était encore alors trèspeu connu en Toscane (3). Deux jeunes gens du
(i) Fraie Cipolla ^ Journ. VI, Nouv. X.
(2) Del harone messer S. Antonio^
(3) Percià che ancora , dit Boccace avec son éloquence ftccoutumce , non erano le morhidezze d'Egitto ; se non in pic-* cola parte , trapassate in Toscana , etc.
DITALIE, ciTAP. XVI. 13^
ïieu.', tandis qu'il dine et qu'il dort, lui jouent le tour d^ouvrlr la cassette , d'enlever la plume , et de mettre des charbons à ia place. Frère Oignon, qui ne se doute de rien , se rend devant Téglise à Theure marquée, l'ait sonner les cloches, rassemble autour de lui tout le village , fait sa prière , ouvre sa cassette , et la voit remplie de charbons. On le croirait déconcerté : il ne Test point du tout. Il lève les mains au ciel, remercie Dieu, referme la cassette, et se met à raconter un voyage imaginaire et ridicule qu'il dit avoir fait de Florence à Jérusalem. Là, le patriarche lui montra toutes les reliques qu'il possédait. Elles étaient innombrables ; frère Oignon cite les plus belles : c'était un doigt du Saiur* Esprit , aussi entier et aussi sain qu'il l'ut jamais , le toupet du séraphin qui apparut k S. François , un oogle de Chérubin, quelques rayons de l'étoile qui apparut au mages en Orient , une fiole de la sueur de S. Michel quand il se battit avec le diable « etc. Le bon patriarche voulut bien se détacher pour lui de quelques parties de son trésor. Il lui donna ^ dans une petite bouteille, un peu du son des cloches du temple de Salomon; il lui donna encore la plume de l'ange Gabriel dont il leur a parlé, et des charbons qui avaient servi k griller S. Laurent- Ces reliques, depuis son retour, ont été éprouvées par des miracles. Il les porte avec lui, tantôt l'une, tantôt Tautrc , dans des cassettes toutes pareilles, si complètement pareilles, qu'il lui arrive quelque-
l<^^«?e sV tromper, et de prendre la plume «dé r^uge Gabriel pour les charbons de S. Laurent. Celte fois, c'est tout le contraire; mais cela est ëgal, ou plutôt Dieu lui-même a voulu ce quiproquo. La fête de S. Laurent arrive dans deux jours : c'est le moment où ses reliques peuvent être le plus efficaces : il leur apportera la plume une autre fois. Alors il ouvre la cassette : toutes ces bonnes gens se pressent pour voir les charbons de S. Laurent, et donnent k frère Oignon tout ce qu'ils peuvent pour obtenir de les toucher. Le frère , d'un grand sérieux , prend de ces charbons dans sa main , et sur les gilets blancs , sur les camisoles blanches , sur les voiles blancs des femmes, il se met k tracer de grandes croix noires. Les bons Certaldois ainsi croisés, s'en vont les plus contents du monde, tes deux jeunes gens, qui avaient joué le tour, témoins de la présence d'esprit du moine , viennent l'em-' brasser, et lui rendent sa plume, qui ne lui valut pas moins l'année suivante que celle-lh: les charbons.
Le savant prélat Bottari s'est expliqué, dans trois de ses leçons (i), à justîlîer cette Nouvelle. La véritable intention de l'auteur fat, dit-il, d'ouvrir les yeux de ses contemporains , qui n'étaient rien
(i) Ce sont deux de ces trois leçons que Mannî a publiées , et qui remplissent vingt grandes ppges in-4°» ( 43Î à 453 ) de son livre.
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moins qu'éclaires sur les vraies et les fausses reli-' ques, et qui s'y laissaient tromper tous les jours. Il réunit donc dans une de ses fables toutes les imppstures de ce genre qui couraient le monde; et au lieu d'une simple exposition qui eût été sèche et ennuyeuse , il y donna la forme piqiumte que Ton voit dans ce récit, pour réveiller les esprits, dissiper le sommeil de Tignorance , et déconcerter les manœuvres de ceux qui abusaient de la simplicité du peuple , en confondant avec la religion les superstitions les plus absurdes. Boccace fut en cela d accord , k sa manière , non seulement avet de très-saints personnages, mais avec l'autorité même des Pères et des conciles qui se déclarèrent avec force, contre de semblables impostures (1).
Malgré les cris des moines et le blâme des amis de la décence des mœurs, le Décaméron, publié pir son auteur vers le milieu du quatorzième siècle (3) , circula librement en Italie : les copies s'en multiplièrent à l'infini : il lut placé dans toutes les bibliothèques. L'imprimerie vint un siècle après, et, dès 1470 9 ^ ^^ parut une éditio^i que l'on croit de Florence (3) , une seconde k Venise , l'année suivante, une troisième meilleure k Mantoue deux
(i) M. Baldelli , ub, supr, , p. 334»
(3) Elle est sans date et sans nom de lieu ni d'imprimeur , in-fol. , en caractères inégaux et mal formés.
>3b^ HISTOIBE UTTERJLIRE
^viâ' après (1)9 ei, depiris lors, bu gnsd nombre; «Tmires. Avec les éditions, se mokipliuenl les «léclamalions et les prohilntioDS des uwiines ; tvec CCS prohibitions , les éditions , mais iii^iJières , tronqnées , et s^ëloignant toujours de pins en plus de la pureté du texte; lorsqn*en 1497? ^ faïUntique Savonarole éehaufia si bien les fêles des Flo^ reutins, qu'ils apportèrent eux-mêmes dans la place publique les Décamérons^ les Dantes, Jes Pétrarques et tout ce qu'ils aTaient de tableaux et de dessins un peu libres, et les briSèrent fous ensemble , le dernier jour de camaya] j c'est ce qui a rendu si rares les exemplaires de ces premières éditions.
Cependant rautoritë restait muette : vingt^inq ou yingt-six papes se succédèrent depuis ta première publication de ce livre , sans qu'aucun d'eux en défendit l'impression ni la lecture; mais d^éditiens en éditions, il n'était presque plus reeonnaissable. Malgré les soins de quelques éditeurs plus éclairés ou plus soigneux (2), la corruption du texte paraissait sans remède : les Juntes (3) ^
(i) ManioQa ^ Feir, Adam de Michaelibus ^ ^4?^ î in-foL CVst cette édition que Salviati jugeait la meilleure de toutes les anciennes.
(a) Tels , entre autres , que Niccolù De/fino ^ patricl^a de "Venise, i5i6, Venise , Gregor, de' Grcgori^ in-4***
(3) Firenze^ Filippo di Giunta ^ i5i6, in- 4-^»
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les Aides eux-mêmes (i) fii*ent mieux, maïs ne firent point encore assez bien. Quelques jeunes lettres toscans^ honteux de laisser en cet état Touvrage en prose qui honorait le plus leur langue y se réunirent, rassemblèrent les éditions les moins incorrectes, recherchèrent les meilleurs manuscrits, et produisirent, avec le plus grand succès^ la fameuse édition donnée par les hémiers des Jimles, en iSay. Mais pendant le reste de ce siècle 9 tous les éditeurs ne la prirent pas pour modèle : il y en eut même de fort savants (2) qui prétendirant corriger le texte à leur manière et ne firent qne le gâter et le corrompre. Les censures du concile de Trente , les prohibitions de Paul lY, septième successeur de Léon X , et celles de Pie lY , successeur de Paul, y portèrent un autre coup. U y eut h celte époque, entre les éditions, une lacune de quarto rze ou quinze ans. EnOn , Cosme 1*"., grand duc de Toscane , demanda au pape Pie Y que rinierdit fût levé et qu'on rendît au public la faculté de se procurer ce livre si ulile pour l'élude de la langue , et le modèle le plus parfait de VéUàr
(1) Veoezla, Aldo^ iSaa, in-4°. Cette édition est la meilleure de ce temps, et mérita d'être prise pour base de celle de iSay.
(2) Tels que le Doice, dans les trois éditions de Gic-^ Uto^ Venise , i546 , i53q et i55a ; le RusceUi ^ Venise , iSSa , etc.
i32 HISTOIRE LrrTERAIRE
quence italienne. Le pape écouta ces représentations y et sans -vouloir céder sur les points qui lui paraissaient dangereux , il cousentit à des arrange-' ments.
Il s'ouvrit alors une négociation sérieuse et des opérations en règle . U s'agissait d'un recueil de contes, et Fou eût dit que la cour de Rome et celle de Florence discutaient les intérêts les plus graves. Le grand -duc nomma une commissicoi composée de quatres membres de Facadcmie de Florence , qu'il chargea de faire au Décamé ran les, corrections qui seraient indiquées. On choisit mi bel exemplaire de l'édition d'Aide Manueeque l'on envoya k Rome . Le maître du sacré palais et un dominicain 9 évêque de Reggio et confesseur du pape 9 marquèrent sur cet exemplaire, en présence de Sa Sainteté, tous les endroits qu'ils jugèrent dignes de censm^j il y en eut, et en grand jiombre, dont la discussion,, ou même la simple lecture , dut être plaisante , entre ces trois personnages. Le Décaméroriy mutilé par leurs censures, fut renvoyé k Florence, en 1571. Les quatre commissaires , ou députés , passèrent deux ans à défendre, autant qu'ils purent, les passages censuré* et supprimés. Pie V mourut; la négociation se suivit avec Grégoire XIII, son successeur; après une correspondance très-vive et très-animée , le texte fixé par les députés florentins , fut approuvé k Rome par les réviseurs. On garde dans la biblit^-.
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dièque Laurentienne celte correspondance curieuse des commissaires avec Rome , le grand-duc elle prince de Toscane. Le livre fut enfin imprimé à Florence, sept ans après (i); c'est Tëdition dite des Députés. Elle est plus conforme que toutes les précédentes au texte original, dans ce que les censeurs ont respecté ; mais les retranchements qu'ils avaient faits excitèi'ent bien des mécontentements et des murmures. On s'en plaignit k Florence en prose et en vers, tandis qu'à Rome on jetait feu et flamme contre les endroits irrespectueux pour l'église et contraires aux mœurs qu'on y avait laissé subsister encore. On demandait k grands cris une seconde correction, et dans l'index publié par le très-scrupuleux pontife Sixte V, il fut expressément porté que le Décaméron serait corrigé de nouveau : ce qui fut exécuté en 1 58 2 (2),
(i) En iByS.
(2) Le grand duc François I". confia cette correction à Leonardo Salifiaii, qui était alors l'oracle de la langue tos-> caoe , et formait, à lui seul , une autorité. Il se donna , dans son édition , des libertés dont personne n'osa le reprendre de son vivant; après sa mort, il n'échappa point à la critique , et Boccalini ne l'épargna pas dans sa Pietra a Varagone; mais les AQQertimenti delta lîngiia sopra il De^ camerone , que Salviati fit paraître deux ans après son édition, sont un ouvrage précieux, et vraiment classique pour Tétude de la langue. Sur toutes ces vicissitudes que le Bé^
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et ne satisfit pas davantage. Depuis ce temps, oir fi pris le parti ^ort sage de ne s'en plus occuper; Leséditions nombreuses qui se sont faites en Hollande , en Augleterfe et en France , et Içs cditiéns complètes qui avaient, en Italie /précédé lès corrections, et celles qui ont été faites depuis, courformément k ces premières , rendent inutiles colles où ces corrections ont été suivies. Vouloir faire d» Décaméron un livre entièrement orthodoîste y vjt Kvre dont on puisse dire : . -
Xa mère en prescrira la lecture à sa fille , *
est une entreprise folle , et Fon à bien fait d'y renoncer.
Tel qu'il est^ c'^est un des monuments les plus précieux qui existent de Fart de conter et de Taft d'écrire. « Cet ouvrage, dît expressément M. De*nina , quoique moins grave que la comédie du Danle , et moins pôlî que les poésies de Pétrarque,. a fait cependant beaucoup plus pour fixer la .langue italienne. Les écrivains du seizième siècle, n'en parlent qu'avec un enthpusiasme presque religieux. Mais en mettant à pattcc qu'il' y »a peutêtre d'exagéré dans leurs ëlogés, ontre peut s'empêcher de reconnaître qu'outre l'artifice dans la conduite et dans la composition générale, qui est
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€amèron\2i ëprouvéé^s'^^'^ez-lfl livre de Manni ,. Istoiick dtS Dtfcai7i^;/ioii£, part«ZH^:^p. 62$ et sin.y. : ",
DITALIE, CHAP. XVI. i35
merveilleux ) et jqui n*a été égalé par aùcan autre Biït€iir de Contes ou de Nouvelles, soit italien, soit étranger, on y voit encore fidèlement rcpréseoJbéSf comme dans une immen^ie galerie , les mœurs et les usages de son temps, non-seulement dans les caractères et les personnages de ^pure invention, mais encore dans un ^grand nombre de traits .dliistoice qui y sont touchés de main de mahre (i). »
Après ce jugemei\t d^nn esprit sage et aussi instruit des lois du goût que de celles de la décence , on ne doit pas cesser de regretter que Boccace ait gâté un si délicieux ouvrage par des détails qui défendent de le laisser entre les maias de la jeunesse ; mais à Tâge où il est permis de tout lire , on peut faire du Décaméron une de ses lectures favorites, une étude utile pour la langue, pour la connaissance des mœurs d^un siècle, et des hommes de tous les siècles : on peut, à Texemple du sage Hidolière , y apprendre k représenter au naturel les vices, les ridicules et les travers : on en peut tirer des sujets de tragédies touchantes, de comédies gaies, de satires piquantes, d'histoires agréables et utiles , de discours éloquents et persuasifs : on peut enfin , en passant quelques endroits qui n'offrent plus aucun attrait à ceux pour qui ils n'ont
Qi) Vicende délia Letteratura , 1. Il , cap. i3,
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ptusaocmi danger, jouir d^une productioii Tariée, aamsante, altacbante même, entremêlée de descriptions , de narrations , de dialogues ; j^eine de Terve, d^imagination^ d'originalité, de natore)^ et d'une élégance de style qui , si Ton en excepte un petit nombre d'expressions et de tours que le temps a fait vieillir, est k Tabri de tontes let critiques, comme au-dessus de tous les éloges.
FITAUE, CHAP. XVII. i37
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