Chapitre L — P. Soutaoe
est vrai que ces crimes ^ du moins au su du lecteur, consistent tout simplement en ce que, ayant entendu le clairon de l'indépendance sonner dans TAttique et dans le Pâoponnèse, il avait abandonné sa fiancée pour aller se battre au service de sa patrie. Cette abnégation patriotique aurait pu lui être comptée plutôt pour tme vertu que pour un crime; mais n'importe! il fallait absolument que crime y fût ; on n'est pas intéressant à moins dans un certain genre de littérature. Le V<yagevr pleure donc ses forfaits imaginaires ainsi que son amante, qu'il suppose morte; il s'adresse au ciel, à la terre, aux cîmes élevées, au vaste Océan, et chante ses douleurs sur toutes les notes de la lyre de Lamartine, lorsque son amante, qui n'est pas morte, reparaît inopinément au couvent du Mont Athos. Ced, disons le par parenthèse, pèche contre la règle austère des anachorètes de la montagne sacrée, qui n'y admet pas même la femelle d'un animal, pas même une poule, à plus forte raison l'héroïne d'un drame romantique. Elle y vient cependant, et inspire une grande terreur à son fiancé, car elle lui apparaît déguisée en fantôme! Revenu de son épouvante, le voyagetu: qui poussait si loin ses scrupules de fidélité, ne s'en prend pas moins à faire la cour à la belle encapuchonnée qu'il ne reconnaît pas. Ce nouveau crime comble la mesure de ses iniquités. Son amante meurt en le maudissant, et il se tue à son tour.
On voit que l'invention n'a rien de bien neuf, que le plan n'est pas combiné avec beaucoup d'art. Il y
lO //. Partie. Livre IL — PoHêê.
régne un ûiux sentimentalisme, et les situations sont forcées et exagérées. Mais si le tissu est informe, la trame en est brillante, et Ton y trouve tant de beaux vers, tant de mélodieuses tirades, qu'on ne s'inquiète presque pas si elles sont dites à propos, et qu'on est tenté d'oublier l'ensemble pour les détails.
Voici la première apparition du voyageur.
Deux moines sont en train de s'entretenir de lui, lorsqu'il paraît tout à coup assis sur un rocher, et débute en ces termes;
«LE VOYAGEUR
t Vois -tu cette rivière qui roule une onde trouble? Vois-tu ce roseau qui tremble et qui se penche? Le roseau c'est moi, la rivière, c'est ma vie, et les sables de ce désert aride sont mon avenir. Ta vie, 6 voyageur, est noire et terne, et les montagnes et les nuages sont tes seuls compagnons. Tes amis t'ont abandonné dans les déserts; les lèvres de ta fidèle amie se sont fermées à la mort. Tout a changé, la nature, les hommes, le temps; mais le créateur n'a pas changé; lui seul est inaltérable. Le monde t'a tendu des pi^es trompeurs; mais lui reste toujours ton père et ton protecteur. Que dans son sanctuaire, au mâieu des arômes, ta vie s'épure comme la fumée de l'encens. Semblable à toi, le phénix, oiseau mélodieux, pressent sa mort, et se choisit dans le désert un endroit qu'aucun pied n'a foulé, pour se préparer un bûcher dans les forêts sèches et odoriférantes.»
«PAISIOS (un moine).
cSois le bienvenu, moine? Je vois tes yeux ternis