Chapitre IIL — A. R. Rangabé
au-dessus des tempêtes, et vous attendiez que le premier rayon de la liberté vint dorer l'aurore.
c Oui, le pressentiment de vos nobles cœurs ne s'est pas démenti. Quand l'heure a sonné, la Grèce couverte de fer, les yeux tournés vers Dieu, s'est relevée à la vie.
«Elle s'est relevée. Mais sur les sommets des montagnes et le long de leurs précipices s'avance une armée en noirs replis. Le tonnerre et le feu partent de ses flancs. On dirait un nuage immense, qui couve des éclairs.
< Voyez I Des forteresses massives se balancent sur le miroir rayonnant des mers, et la foudre qu'elles lancent réveille les étendues immenses.
«L'Asie lâche ses Harpies, et TAfrique ses hordes noires. O Grèce, tu en es inondée. Ds secouent letu-s sabres insatiables qui dégouttent de sang.
«Le superbe Spahi t'insulte et te foule à ses pieds. L^heure a-t-eUe donc sonné où tu seras efàcée du livre de la vie? Ton sort est-il consommé?
«Ton œil rouvert à la résurrection, s'est -il aussitôt éteint dans les larmes, et l'hymne triomphal de la liberté ne fut-il que ton chant de mort?
«Non, la Grèce ne meurt point; die n'est pas au bout de sa glorieuse carrière. Elle vivra encore pour semer parmi les peuples le germe généreux des grandes pensées.
«De l'Orient au Couchant son ciel a jeté des éclairs, son sol s'est réchauffé, et il a poussé soudain des lauriers des Thermopyles et des roses de Marathon.
«Et toi, lion de l'Arcadie, lorsque tu vis la terre frissonner et le ciel se couvrir de ténèbres, tu sortis des
56 //. FarHe. — Livre IL — Pokes.
cavernes de ta montagne en secouant ton épaisse crinière.
«Dès que ton pied eut frappé les flancs du Taygète et les rochers du Ménale, il en surgit une race guerrière, les intrépides ouvriers de la grande entreprise.
Où dormiez-vous, glorieux moissonneurs de Marathon, combattants de Salamine? Vous voici de nouveau. Eclatants de vaillance, vous reparaissez sur les rochers couverts de trophée» et sur les mers fameuses dans Thistoire.
cDu Parnasse, du Lycée, de llda et de l'Olympe vous vous avancez en brandissant vos glaives; vos trirèmes, les voiles au vent, fendent les mers et les couvrent de flammes.
cTu étais esclave, ô ma patrie. Voilà ceux qui t'ont élevée sur le trône d'une Reine, ton Aratus-Colocotroni, ton Thémistocle-Miaoulis ;
«ainsi que tous ces hommes au cœur de lion, ces destructeurs des tyrans, qui ont voulu égaler les hauts faits de leurs ancêtres, et furent les premiers champions ou les premiers martyrs de la lutte glorieuse.
«Ohl quelles luttes à jamais célèbres 1 La terre en fut spectatrice et y applaudit avec étonnement. Dieu les vit avec complaisance du haut des étoiles et bénit les nobles triomphes.
«De son trône il sanctifie les armes qtii combattent pour le Christ et pour la patrie, et appelle près de lui, dans les flots de lumière étemelle, l'âme du combattant Adèle qui s'envole.
«Tout le peuple est debout. Le prêtre se fait soldat; le laboureur arme son bras; la Grèce vomit du feu ; elle le lance de toutes ses rades, de chacun de ses sommets.
ChapUre IIL — A. R. Rangaàé. 57
cLes jeunes accompagnent les vieux; tous se jettent en avant pour vaincre ou pour mourir. Tu t'avances le premier de tous, ô toi qui es jeune par la bravoture, vieux par la sagesse.
cLe cimier de ton casque^) flottait en flamboyant au-dessus des combattans, comme un météore qui préside aux tempêtes de l'Océan.
«Où les balles sifflaient, où les guerriers se heurtaient et le sang coulait, tu te jetais comme la foudre. L'épée dans ta main lançait des éclairs, et tu marchais sur des cadavres.
«Quand le Libyen féroce infecte la terre de Pélops, tu combats le monstre corps à corps, et tu écrases sa tête noire sous ton talon.
«Et lorsque, te délassant des combats, tu déposes le couteau du sacrificateur, alors, législateur à la pensée profonde, tu t'assieds au milieu des élus du peuple et de ses directeurs.
«Car en se frayant noblement une route à travers les combats, la Grèce n'a pas recherché une liberté sauvage ; elle s'est soumise au sage régime des lois.
«Les peuples qui lavaient vue avec étonnement vaincre comme aux temps de son antique gloire, furent saisis d'enthousiasme en l'entendant de nouveau proclamer des décrets du haut de son Pnyx.
«Repose en paix, ô brave, et laisse dormir ton épée. Tes os sont déposés dans la terre d'une patrie libre et heureuse sous le sceptre des lois.
«Dans le tombeau qui t'a reçu au bout de ta noble carrière, de glorieux rêves viendront te représenter les fruits de tes exploits.
1) Colocotroni aimait a se couvrir dans les batailles d'un casque antique.
58 //. Partie. — Livré IL — Poèieê.
«Tes brillantes victoires entoureront ta couche, et au milieu d'elles s'avancera ta patrie couronnée de rayons, et te payant le tribut de sa reconnaissance.
«Vois sa figure martiale et noble, son regard jetant des flammes! Elle serre la croix et le glaive, et sa tête porte une couronne de reine.
«Les peuples l'applaudissent et l'entourent de leur admiration, et elle est en pleine jouissance des bienfaits inappréciables de la civilisation.
«Les Muses exilées retournent avec des paeans et des danses stu: le Parnasse et sur l'Hélicon délivrés.
«Les destinées de tes concitoyens sont ancrées au trône, à un sol immuable. Ne crains plus pour eux et dors tranquille dans les bras de Dieu.
«Mais si dans ton sommeil tu entends soudain l'appel de la trompette, lève-toi alors, et viens en brandissant ton glaive étincelant.
«Invisible, du haut des airs conduis les l^ons héroïques, et trace letu: la route à travers des triomphes vers le but qui leur est prescrit.
«Tel est le dernier salut que je t'adresse. Agrée cette larme furtive qui mouille ta pierre blanche, ainsi que cet hymne silencieux.
«Car l'hymne n'a pas été écrit par ostentation et pour les vivants. H ne doit être entendu que par les victimes des glorieuses batailles et par leurs tombes muettes.»
c. Poésies légères.
«Elle.
«Pèlerin lassé et spectateur froid de la vie, je marchais sans but, ne soupirant que pour le repos, quand
ChapUrt III. — A. R. Rangabé. 59
je vis sa forme briller devant moi. Elle était toute douceur et toute sympathie, la sœur si belle des anges.
«Ma route passait sur des précipices, et au loin lliorizon était orageux et sombre. Mais elle sourit, et soudain la nature sourit, les fleurs poussèrent, et le ciel redevint serein.
«Je promenais sur le monde un regard éteint; les ténèbres m'entouraient, une brume épaisse obscurcissait ma vue. Elle tourna sur moi son œil paisible, et mon sang coula de nouveau chaud dans mes veines, et la face du monde reprit sa splendetu:.
«Avant, tout était incolore; ime ombre funeste planait au-dessus de noirs abîmes. Je la regardai; elle rougit avec modestie, et le couchant en fut coloré, et l'aurore fut peinte d'or et de pourpre.
«Il y avait un temps où je n'entendais dans la nature que des accents discordants, que des blasphèmes de divisions et de haines. Mais à peine entrouvrait-elle les lèvres, que mon âme s'enivrait d'accords musicaux et que tout était inondé d'harmonie.
«Tandisque je reportais mon regard terne et désolé du ciel sourd à la terre, séjour des pleurs, je vis une douce larme jaillir au coin de son œil. C'était un diamant de pitié, qui tomba sur mon cœur mort et en fondit l'enveloppe de glace.
«L'univers, disais-je, n'est que de la matière. Un sort aveugle la sème sous toutes les formes, et la mort vient la moissonner. Mais j'arrêtai les yeux sur la courbe de son front, et un monde nouveau me fat dévoilé, et je compris qu'un esprit supérieur régit la matière.
«Où me mène, demandais-je, le sentier désert de la vie? Elle éleva le regard. Ses yeux profonds étaient
6o //. Partie. — Uore IL — Poket.
pleins de lumière; un arc-en-del de rayons qui en émanaient m'indiqua le séjour céleste.
tDes tombes béantes s^ouvraient autour de moi. La mort seule me semblait immortelle. Le deuil remplissait mon âme, lorsqu'elle se tourna, et que dans la lumière de ses yeux je vis Taugure d'esp>érances immortelles.
c C'est ainsi que, remplissant de vie et la terre et les deux, de joie le présent et d'espoir Tavenir, elle traversait mon existence comme un rayon lumineux, étant pour moi plus douce que l'existence, la sœur si belle des anges I»
cLe buisson.
cA la haie verte une fleur parfumée ornait le frais buisson.
«Je m'en suis approché. Elle était bien belle; j'ai voulu y tendre la main et la sentir.
«Passe au large, dit-elle. J'ai une épine ; quelqu'un pourrait s y piquer, et cela fait mal.
«Elle riait en parlant ainsi, et il m'a semblé que du regard elle disait: Viens, quand de la voix elle disait: Va-t-cn.
«Je n'ai pas passé mon chemin; je me suis approché. Malheur 1 Je reçus une piqûre empoisonnée.
«Méchante fleur, tu me perces le cœur. Ou rejette l'épine, ou ne souris pas si doucement»
La vendange.
«Avec des chants et des rires de jolies jeunes filles se poursuivent dans les vignes. EUes font la vendange en dansant.
«Jeunes filles, leur dis^je, de grâce, admettez-moi près