‹ Histoire littéraire de la grèce modernChapitre 150 sur 256 · Chapitre III, — A. R. Rangabé · texte numérisé non relu

Chapitre III, — A. R. Rangabé

couchant, laissant derrière lui une trainée d'or sur le bord céleste.

«Sur une colline voisine du hameau solitaire, de l'herbe verte a recouvert le corps du viellard. Tout autour sa fille cultive des fleurs des morts, et les arrose de ses larmes. La lune l'y trouve à son lever, et l'y laisse lorsqu'elle descend au couchant. Elle a pâli comme le disqtfe de l'astre des nuits; la douleur flétrit ses jeunes appas, et elle dessèche comme le thym du désert.»

Un an après la jeune fille était enterrée auprès de son père.

.... «J'y repassai après un an encore. J'aperçus les ruines d'une cellule, et plus loin, trois monticules verts. Sur celui du milieu croissait un buisson sauvage, qui étendait sur les deux autres son ombre amie. C'était le soir. Je sentis un fiisson de terreur. La lune brillait; la nature était plongée dans un morne silence; on n'entendait que le léger bruissement du buisson agité par le vent Je passai auprès, et je fis le signe de la croix.»

La Voyageuse est la ballade d'une jeune fille qui meurt sur la tombe de son fiancé tué à la guerre. C'est un reflet des chants populaires. Elle est écrite dans la même langue et le même rhythme de vers, mais rimé.

Le trajet de Bacchus et le Faucon impétueux sont également des ballades, composées en stances de petits vers, et en langue pure. L'une a pour sujet celui de la frise du petit monument de Lysicrate à Athènes; l'autre tire le sien d'une légende américaine, d'après laquelle un jeune sauvage va en rêve à l'île des ombres

70 //. Pwrlù. — Uvrt IL — Poèteê.

chercher Tâme de sa fiancée, mais est renvoyé par le Grand Esprit sur la terre jusqu'à ce que par de bonnes actions il soit purifié et rendu digne de la vie étemdle auprès de celle qu*il avait aimée. Pour donner une idée du mouvement de ces strophes, qui sont au nombre de loo dans chacune de ces pièces, nous avons essayé de rendre en français, diaprés le rhythme de *Voriginal, les dix premières de celle qui est intitulée:

cLe trajet de Bacchus.

cL*Egée aux flots silencieux

donnait à lliorizon bleuâtre.

Qu'on levât ou baissât les yeux, on découvrait partout des cieux,

un del d'azur, un ciel d'albâtre.

•La faible brise du printemps,

dont la tiède et rare baleine soufflait ou mourait par instants, arrivait des sommets distants,

embaumant la liquide plaine.

f L'astre du jour, en se penchant sur les flots assoupis quUl dore,

couvre de flammes le couchant,

et la mer est un vaste champ qu'un vaste embrasement dévore.

«Là bas où, caressant le flot,

le vent le brunit et le frise, qu'est ce qui vient glissant sur l'eau? Est-ce un navire, est-ce un oiseau

déployant son aile à la brise?

OuipUre IIL — A. B. Rangabé. J 1

«C'est un navire. En arrivant

il montre sa noire caréné.

Il passe comme un mont monvant^ et son grand mât déroule au vent sa banderole tyrrhénienne.

«Il vient majestueux et lent

L'écume en argenté la quille; et le large sillon qu'il fend en pressant la mer sous son flanc, accuse son progrès tranquille.

«Les marins aux muscles d'acier

vaquaient avec des cris sauvages aux travaux du rude métier, l'un à hisser et l'autre à plier la large voile ou les cordages.

«D'autres, autour du mât serrés,

contemplaient l'horizon immense; et la rame à coups mesurés retombait sur les flots moirés, du chant répétant la cadence.

«Le pont est large, et le devant

tremble, ébranlé par la pyrrhique.

Les pas se mesurent souvent sur les voix, qui jettent au vent le refrain d'un hymne nautique.

«Un homme à l'arrière est couché sur un lit de peaux de panthère.

Sur son bras son corps est penché, et ses trais portent le cachet d'une beauté printanière.» etc.

72 //. Partie. — Livre IL — Poètei.

A ces pièces originales succède une traduction du premier Chant de l'Odyssée, en hexamètres. Au sujet de ces vers nous croyons quelques éclaircissements nécessaires:

Nous avons indiqué plus haut^) l'affinité qui esdste entre la versification ancienne et celle du grec actaeL C'est l'auteur qui Ta le premier indiquée dans une dissertation qui se trouve reproduite en tête du 5^ voltmie de la collection de ses œuvres littéraires. Mais tandis que tous les autres vers antiques se retrouvent plus ou moins dans la poésie moderne, l'hexamètre dactylique en avait presque entièrement disparu. H est vrai que même dans l'antiquité, après les temps des rhapsodes, il devenait de plus en plus rare, cédant le pas aux iambes, aux trochées et aux anapaestes. L'auteur crut que, pour le ressuciter, il suffisait d'appliquer, pour lui aussi, comme pour tous les autres, les régies de la prosodie ancienne. Son premier essai fut une narration qu'il inséra dans sa tragédie de Phrosyne. Seulement, comme la langue actuelle n'a pas autant de syllabes accentuées que l'ancienne avait de syllabes longues, force lui était de renoncer presque en entier aux spondées, ce qui du reste dkns la versification ancienne était aussi plutôt une licence passée en règle, et de composer les vers tout entiers de dactyles. Cependant, trouvant cette narration

1) Part I, Livre m, Chap. IV. P. 115.

Page 1