C. Poésie dramatique
Deux volumes et demi contiennent sept pièces dramatiques, toutes puisées dans l'histoire ou dans les conditions de la vie nationale des Grecs et servant à Tillustrer. Z^es Trente^ Ducas^ la Vigile^ Phrosyne^ sont des tragédies, les noces de Ccutroulù^ le mariage d* Archontoula^ le retour de Jupiter^ des comédies. La Vigile et Phrosyne sont en vers rimes, toutes les autres pièces en trimètres blancs.
Nous avons déjà dit^) que le trimètre si célèbre chez les dramaturges anciens, avait été conservé dans quelques chansons populaires. Il ne différait du vers antique qu'en ce qu'il remplaçait les spondées par des dibraques^ et qu'il n'avait qu'une césure obligée au milieu du 4^ iambe. C'est l'auteur qui le premier observa ces chansons, et écrivit en trimètres un fragment inséré dans Phrosyne.
Depuis, il cultiva ce vers, et lui rendit sa double césure, au 3® ou au 4^ pied. Ainsi remis en honneur,
1) Ibid.
le trimètre remplaça assez généralement dans le drame le tétramètre ou alexandrin, que les poètes employaient exclusivement jusqu^alors. Ayant la terminaison indifféremment longue ou courte, accentuée ou non, il peut, ou plutôt il doit échapper à la rime, cet épouvantail des versificateurs médiocres, que Boîleau lui-même, le maître suprême dans Fart de rimer, afiecte de redouter. Voilà ce que Cbrat, qui n'était rien moins que poète, écrit à Cokkinaki, après avoir lu sa traduction du Tartuffe, au sujet de la rime pour la poésie grecque moderne*):
cLa source première de gêne pour faire une traduction exacte, cW la rime, cette rime barbare qui s'est attachée à nous comme la gale. Dans les langues barbares de r£uroj)e, la consonnance finale était presqu'une nécessité pour en adoucir la rudesse ; mais, pour la nôtre, qui, bien que devenue barbare, est encore bien supérieure à la leur, c'est la colère des Muses qui nous a envoyé la rime. — Mais elle est agréable à l'oreille, dit-on. — £hl qu'est-ce que l'habitude ne rend pas agréable? Les Éthiopiens ont bien leurs Vénus, comme nous autres, gens à peau blanche. Us ont aussi des poètes, et ils ne changeraient pas le dernier des leurs pour dix Homères.
fQuoi qu'il en soit, je vous prie, vous et tous vos confrères en poésie, s'il n'y a plus moyen (et je crains bien qu'il n'y en ait plus) de chasser la rime, je vous prie de garder au moins dans la langue l'autorité des vers non rimes, et de traduire quelquefois les comédies
1) Trad. du Mis de Queux de St. Hilaire, Annuaire des L. G. 1873, p. 351-
Œapi^ IIL — A, R. Rangahé. 75
étrangères en prose. Vous ne feriez pas mal de tradtdre le Misanthrope de Molière en prose, ou même de mettre en prose votre Tartuffe que vous avez mis en vers».
Ainsi écrivait le grand philologue, qui ne voyait pas que traduire les vers français en vers blancs, c'est leur enlever leur principal caractère. La rime leur est indispensable, étant seule à rompre la continuité imiforme des mêmes pieds qui se succèdent. Elle n'a pas empêché Jacques R. Rangabé de rendre en grec les vers français avec la plus grande perfection. Coraï aurait dû recommander à Cokkinaki non point de ne pas traduire Molière en vers rimes, mais de ne pas le traduire du tout, car il entreprenait ce qui était au-dessus de ses forces.
Cependant la sentence de Coraï était acceptée avec bonheur par ceux des jeunes versificateurs qui, ne sachant pas accommoder la rime comme un ornement relevant les beautés de la Muse, la sentaient plutôt comme un boulet attaché au pied de leur Pégase. Pour s'en débarrasser, ils s'empressèrent d'adopter le trimètre, et ils firent bien. Dégagé de la rime, qui réunit les vers en des groupes plus appropriés au chant lyrique qu'à la parole libre que le drame tend à imiter, le trimètre est moins raide et plus mobile que l'alexandrin. Cette même qualité lui est assurée par la double césure, qui le partage en hémistiches tantôt plus longs et tantôt plus courts, les uns iambiques et les autres trochaïques. Cette grande variété rapproche sa prosodie de celle d'une prose agréablement rhythmée.
76 IL ParHe. — Uvre IL — Poèiea.
C'est ainsi que le drame moderne rentra en possession du vers devenu célèbre dans le drame antique. Cependant l'auteur, qui a le premier inauguré ce système de versification, s'est plus d'une fois vu dans le cas de s'en repentir. Si la rime est ime entrave, elle est aussi un frein et une digue. Plusieurs des nouveaux poètes en avaient besoin. De plus, en s'emparant du nouveau vers, ils oubliaient que c'était en effet un vers ancien, et qu'ib devaient en étudier la structure dans les poètes classiques ou même dans les chants populaires. Après avoir secoué la rime, ils croyaient pouvoir négliger aussi la césure, s'autorisant de quelques rares exemples ou de quelques licences des poètes comiques. Ils ne produisaient ainsi qu'une succession d'iambes, insupportable de monotonie, et qui n'a ni l'harmonie des vers ni la variété de la prose. Ceux au contraire qui considèrent la poésie comme un art, et comme le plus beau des arts, ont su éviter cet écueil.
La première des tragédies que nous avons énumérées, celle qui porte pour titre les Trente, est un tableau de la situation d'Athènes après la guerre du Péloponnèse. Les trente tyrans sévissent sur la ville. Critias, leur chef, invente des complots pour avoir le droit de les punir. Le noble Thrasylle lui en adresse des reproches, et est jeté en prison. Critias est en même temps le rival de Thrasylle, car il brigue la main de Callippe, la fille de Théramène, son puissant collègue; ou Callippe aime Thrasylle et en est aimée.