Chapitre XIIL — Poèies Ioniens: Calvos
cLes vents sont ici déchaînés; des torrents impétueux s'échappent des flancs déchirés des nuages d'hiver.
«Des voix confuses et indistinctes s'élèvent comme des soupirs de milliers d'hommes qui se noient au loin dans la mer.
«Je vois dans le fond une étincelle. Elle s'approche et grandit; elle forme déjà un cercle immense; elle s'étend en une mer de flammes.
«J'y vois passer des débris de naufrage. Un grand cadavre y flotte. C'est celui d'une reine.
«O Grèce! .... Voilà, il y passe des milliers d'enfants au maillot, et chacun porte un poignard dans le cœur.
«n y passe des jeunes fllles, des mères qui brillaient autrefois comme des étoiles, et que le glaive a moissonnées.
«Les débris de leurs couronnes sont efieuillés. Leurs seins blancs sont découverts et souillés du contact des lèvres de féroces barbares.
«Voici aussi des troupes de combattants, des marins illustres, de braves soldats, un peuple doux et civilisé.
«C'est en vain qu'ils ont tiré leurs épées aiguisées; c'est en vain qu'ils ont cueilli des lauriers. Le vent a passé et a emporté toutes leurs espérances.
«Gigantesque et terrible, comme un aigle immense, la discorde se balance sur ses ailes tendues.
«C'est moi, sécrie-t-elle, qui ai efiacé tm peuple de la terre, qui ai changé la terre en désert. Je l'ai fait, et j'en jouis maintenant »
«Ainsi parle la furie, et elle verse du sang de deux coupes. Les cieux, la terre, les mers et les îles sont teints en rouge ....
224 ^^' -^^^f^- — ^«^« ^^« — Pokea.
«La vision s'est évanouie comme un rdve. L^air pur descend de nouveau sur moi. H effleure mes lèvres et refralchit mon âme.
«O Grèce, ô ma patrie, ô mère de mes espérances, les plus douces I Je te revois. Tu vis encore et tu es couverte de ton armure! Je respire.
«Apprends que comme la bravoure sauve les combattants, de même la concorde sauve les peuples.»
ZAMPÉLIOS.
Jean Zampélios de Leucas est encore un de ces exemples et une de ces victimes de la teinte italienne que le régime vénitien a donnée aux Hes ioniennes, et que le sentiment national est depuis laffranchissement de la Grèce en train d'ef&cer. Instruit, doué d^imagination, poète dans Tâme, Zampélios a écrit des tragédies, beaucoup de tragédies même, qui ne sont pas sans mérite. On y trouve souvent des mots hetu^ux, des sentiments élevés et de belles tirades ; mais il leur manque Torginalité, qui est le cachet du génie. Sa langue n'est pas quelquefois privée de force; mais elle est irr^lière et défigurée par des expressions locales que la poésie cultivée ne saurait tolérer. S'il s'était étudié à mieux châtier son style, s'il avait laissé son talent se développer dans sa spontanéité, il eût pu marcher à la tète des poètes dramatiques de la Grèce moderne. Il a trop servilement subi l'influence du Parnasse italien, et l'imitation a refoulé en lui ce qu'il y avait de sève propre.
Chapitré XI IL — Poètes Ioniens: Zampélios. 225
Les sujets de ses pièces, comme on a pu le voir dans la liste ci-dessus des poètes dramatiques, sont tirés de l'histoire nationale. Il est inutile d'en donner l'analyse: elles sont à peu près toutes coulées dans le moule uniforme d'Alfîeri. Quiconque en a lu une, les connaît toutes. Pour passer de l'une à l'autre on n'a presque qu'à changer les personnages. Elles ont du reste avec les compositions du dramaturge italien les mêmes défauts d'arrangement et d'exposition, mais souvent aussi les mêmes beautés, moins celles du style, et plus pâles, comme ne peuvent qu'être les beautés copiées. La plus ancienne, TimoUon^ est la meilleure de toutes, et respire l'enthousiasme de la liberté. Les autres sont des amplifications, et font moins d'honneur au poète qu'au patriote.
Zampélios a secoué le joug de la rime, qui eût été trop pesant pour lui. Il s'est servi de l'iambe des Byzantins, appelé Scazon^ que Christari et d'autres avaient déjà essayé de mettre en honneur. Partagé en deux moitiés inégales, toutes deux iambiques, ce vers est fatigant et monotone, manquant du mouvement et de la variété de Tiambe antique, que la césure divise en une partie iambique et en une partie trochaïque.
Zampélios avait débuté par des Chants Anacréontiques*), qui n'ont pas beaucoup contribué à sa réputation poétique.
J) Corfou, 1817.
Rangabéj^ Littérature néo * hellénique. II. 1 5
226 //. Partie. — Idvre IL — Poke».
Les îles ioniennes ont produit plusieurs autres poètes qui ont plus ou moins marché sur les traces de ceux que nous venons de nommer. Us partagent avec eux les imperfections qu'on ne pardonne à Solomos que parcequ'il s'élève à une hauteur où les taches pâlissent Far tout le reste de la Grèce, ainsi que dans les villages de ces mêmes Qes, le dialecte vulgaire n^est qu'une altération de la langue, qui se produit d'une manière conséquente et conforme à ses régies fondamentales. Dans les chefs -lieux des Hes au contraire il a été impr^;né dHtalismes, et s^est aussi entièrement corrompu dans la bouche, ou par la dédaigneuse indifiérence, des nouveanx nuiîtres. Prétendre en faire l'organe de la bdle littérature, c'est oublier que Tart de parler et d'écrire doit, comme tout art, commencer par l'appréciation de la qualité des matériaux et des instruments dont on se sert. On connaît ces peintres de génie qui en barbouillant avec une plume ébréchée, produisent des chefs-d'osuvre. De plus faibles doivent se garder d'un pareil procédé.
Nous donnons la traduction d'une pièce de Jules TvPALDOs de Zante, auteur d'un grand nombre de poésies, qui ne manquent ni d'invention ni d'énergie. Mais, en le lisant, on oublie ses beautés, choqué qu^on est de se heurter à chaque pas à ce que les autres Grecs s^ pellent des solédsmes, et que les adhâients de l'école à laquelle le poète appartient prétendent excuser comme des provincialismes.