Chapitre XI IL — Poètes lonienê: Marcaros
leurs complaintes, bénissait en même temps les braves qui les vengeaient. Elle t'appelle, la belle vierge qui, fuyant dans les bois la rage lubrique de Tinfidèle, a déposé au ciel, où la douleur Ta portée, son âme immaculée, ornée de roses virginales. D'autres t'appellent encore, ces victimes du froid et de la faim, qui se montrèrent grandes et sans peur vis à vis de la mort, car dans leur âme, qui ne connut pas le péché, brillait la divine espérance, comme la lumière Sainte rayonne dans la tombe de notre Seigneur.»
n lui raconte alors dans tous ses héroïques détails la destruction d'Arcadi, dont il fut témoin et victime, et cette narration est pleine de traits sublimes. Voici comment il décrit le moment qui a précédé la catastrophe:
t Au milieu de cet affreux tumulte j'entends un bruit comme si l'on prononçait mon nom. J'étais à genoux. Je me retourne, et je vois le supérieur. Il tenait une torche allumée, qui jetait moins d'étincelles que les yeux du vaillant vieillard; car ime balle mortelle l'ayant atteint, toute son âme, en s'envolant de son corps, s'était concentrée dans ses yeux. Il était pâle; il chancelait, et serait tombé, si je n'étais accouru. Je le soutins. Il me prit par l'épaule, et me montrant la trappe béante: «Avant, dit- il, que toutes mes veines ne soient épuisées, aide ce faible corps; descends là-bas avec moi.»
«Quand nous fûmes dans le souterrain, j'appuyai le saint homme contre une colonne de marbre, et je restai immobile et muet. Je portai avec terreur les yeux vers les profondeurs de ce noir abîme. Ses ténèbres pesaient
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lourdes sur mon cœur. Mon esprit envoyait un dernier salut aux montagnes, aux bois, aux larges mers. Il disait adieu à tous les oiseaux libres qui volent dans l'air, à toutes les brises du ciel, à la lumière du soleil, et à toi. Dans un seul instant, qui passa avec la rapidité de Téclair, je revis tous les rêves dorés de notre bonheur; et dans le trouble qui me dominait j'étais sur le point de maudire ceux qui venaient les éteindre. Mais ajrant reporté le regard vers le supérieur, je le vis qui se tenait debout, baigné de son sang. Comme un martyr, il levait en haut, vers le séjour divin, ses pensées, ses yeux et ses bras. Alors j^oubliai la terre et toutes ses peines, et me sentant pécheur, je pliai les genoux avec contrition.»
Ayant fini sa terrible narration.
«Allons, ma douce amie, lui dit-il; le temps presse. Il nV a pas une fleur du paradis qui ne t'appelle. Là haut, depuis long-temps, ta mère, ton glorieux père, attendent que tu ploies l'aile de ton âme. Tu y verras notre bon supérieur et tous nos Cretois venir à ton jardin, s'asseoir sur ton gazon, et raconter leurs exploits, parler du sang qui a teint tous les sommets de notre île avant qu'elle n'ait courbé de nouveau sa noble tête sous le joug
«Elle se pencha; son âme innocente vola dans les bras de Manèios, qui fixa dans ses magnifiques cheveux la fleur qu'il tenait à la main. Ils s'agenouillèrent tous les deux, et prirent congé du beau corps, doucement étendu sur le sol béni.»
Telle est cette épopée, à laquelle on ne saurait donner un plus grand éloge qu'en disant qu'elle est digne du sujet qu'elle traite.