Chapitre L — La langue. — Caraï
même temps l'origine classique d'une foule d'expressions et de mots prétendus vulgaires ou barbares, et apprend aux plus prévenus à ne pas se faire scrupule de les employer.
C'est ainsi que, sans prétendre faire refleurir le tronc que les siècles ont dépouillé, il donne tous ses soins au rejeton vivace qui a poussé, et qui, convenablement cultivé, peut bien se couvrir encore de fleurs, non les mêmes sans doute, mais aussi non trop inférieures à celles du bel arbre qui l'a nourri.
Soutenir, comme on Ta fait quelquefois, que Coraï ait été l'initiateur du style néo-hellénique, tel qu'il est aujourd'hui en usage, c'est aller de beaucoup audelà de la vérité. Si dans la lutte philologique il a pris position entre les deux tendances extrêmes, ce n*est pas qu'il ait créé cette position. Guidé par un jugement sain, il s'est joint à ceux qui l'occupaient de tout temps, et qui, soit au sein de l'église, soit au Phanar, soit partout ailleurs où l'éducation était soignée, sans écrire le grec ancien, donnaient à la forme moderne de la langue toute la pureté qu'elle comporte, et ne la laissaient pas dévier, autant que faire se pouvait, des règles de la grammaire littéraire. Pour se convaincre que Coraï n'a pas été le premier à imprimer à la langue cette impulsion, on n'a qu'à se rappeler que Jacques Rizos Néroulos, qui était lui-même un excellent styliste et suivait la même direction, loin d'être un disciple de Coraï, était plutôt son adversaire, et qu'il l'a raillé dans une comédie fort
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spirituelle, lui, et les innovations qu'il cherchait à introduire dans le langage usueL
Le véritable service que le grand philologue a rendu à la langue consiste en ce qu'il s'est rallié au parti le plus raisonnable, et a décidé du triomphe définitif, en l'appuyant de toute l'autorité de son nom, et en réclairant de sa vaste érudition. H n'a pas exercé une influence moins salutaire sur la littérature, en rappelant à tous ceux qui prétendent écrire, qu'avant tout ils doivent donner un soin constant à la langue dont ils veulent se servir. Dans les auteurs anciens, qui étaient son domaine, et dans la littérature française, au sein de laquelle il a été nourri, il trouvait l'exemple de ce purisme et de cette correction qu'il recommandait à ses compatriotes, et qui ont contribué à relever les lettres modernes de la Grèce.
On ne peut pas dire que son propre style ait été sans reproche. Né et vivant loin des centres où l'on écrivait un grec plus élevé, Coraï fait souvent aux formes vulgaires une part plus lai^ge qu'il n'était nécessaire. D'un autre côté il prétend consacrer des locutions empruntées soit un grec ancien, soit au dialecte populaire, que l'usage désavoue. Il semble oublier quelquefois qu'il est permis de diriger les langues, mais qu'on ne peut pas leur foire violence. Ce sont ces écarts que Rizo a attaqués dans sa comédie en les exagérant, et il en a eu raison.
A part ces quelques irrégularités de formes, et quel-
OupUrt I. — La Imgiit. — Coraî.
quefois un peu de prolixité, le style de Coraï est admirable par sa lucidité, et semble taiUé sur cehd des grands modèles de l'antiquité.
C'est donc la langue parlée par les classes les plus écUirées qui, avec le concours de Coraï et de la plupart des écrivains instruits, ses prédécesseurs et ses contemporains, a été consacrée comme langue écrite. Ne différant du grec ancien que par certaines variations de types et par son moindre degré de richesse, elle ne prétendait pas retourner à sa source, mais elle s'appliquait à s'en rapprocher le plus possible, et une fois dans cette voie, elle alla vite. Elle se débarrassait tous les jours d'elle-même et comme par enchantement de la croûte dont l'avaient couverte en la défigurant des siècles de barbarie, et elle est arrivée tout naturellement et sans violence à un idiome épuré, malléable et flexible, susceptible d'un grand développement, et capable de s'enrichir à l'infini aux trésors de la langue ancienne, à un idiflme enfin purement grec, qu'un auteur ancien n'écrirait pas, mais qu'il comprendrait aisément, et qu'il ne condamnerait probablement pas.
Dans les deux camps extrêmes il ne resta que quelques retardataires obstinés, ou ceux qui, par simple dilettantisme, s'amusaient quelquefois encore à écrire soit le Grec de Pindare, soit celui des Clephtes.
La partie la plus remarquable de l'activité littéraire, de Coraï embrasse ses nombreuses éditions d'
, dont i6 volumes furent publiés sous le titii
S8 Uvrt ni. — BmaMOMM. — Dt 1800 à 1821.
collectif de Bibliothègue heUiniqtie^ quatre sous celai d^ctecêêêoirea {ndpBpya) de cette Bibliothèque, et en outre 6 volumes à part, consacrés à des auteurs moins importants. L'esprit de critique profonde et subtile qu'il a apporté dans la correction, la restitution et Tinterprétation des textes, range son œuvre parmi les premiers monuments de la philologie moderne, tandis que ses notes, qui se rapportent très -souvent à l'affinité du grec -ancien et du grec -moderne, ont une importance toute nationale, et contiennent, ainsi que ses Mélanges (en 3 volumes), et plusieurs parties de ses Préfaces^ des matériaux précieux pour une future lexicographie du grec actuel. De Strabon il a donné en outre une édition particulière en 6 volumes, avec une excellente traduction française, faite en collaboration avec La Porte du Theil et Gosselin, conformément à un désir exprimé par Napoléon I. Il a également accompagné d'une traduction française le discours de Lycurgue contre Léocrate, et il a ajouté des notes et des observations préliminaires, écrites en français, aux Caractères de Théophraste^ ainsi qu'au traité d^Artstote sur les Vents, les £aux et les Lieux.
Parmi ses travaux philologiques il faut compter aussi sa coopération à l'édition de Pausanias par son ami Clavier, et au premier volume du Trésor de Henri Etienne, publié à Londres.
Coraï s est aussi occupé d'études théologiques, et leur a consacré quelques travaux, comme l'édition com-
ChapùreL — La Umffue. — Coraï. 89
mentée de TEpitre de St. Paul à Timothée, et de qudqaes discours de St. Jean Chrysostome^ une traduction du latin du rapport des trois êvîqaeê au pape Jules m, en 1553, une grammaire de PHébreUy et un Mamiel ecclésiastique j dirigé surtout contre l'esprit d'empiétement et contre l'arrogance qu'il reproche au clergé.
Mais ce qui plus encore que la philologie préoccupait le céèlbre savant, c'était l'avenir de sa nation. Son esprit, nourri aux nobles exemples de l'antiquité, aiguillonné par les triomphes de la révolution française, se révoltait contre la condition abjecte de ses compatriotes, ces aînés de la gloire et de la liberté. La première protestation contre le joug sous lequel ils soupiraient fut sa traduction du traité des délits et des peines de Beccaria^ dédiée à la république alors nouvellement créée des îles ioniennes. H accompagna ce travail d'une longue Préface, où il saluait avec enthousiasme cette première- née de la liberté hellénique, et augurait pour toute sa patrie des destinées aussi heureuses. La langue de cette traduction est une application des théories philologiques de Coraï. Elle est claire, élégante et pure; mais elle manque souvent de cette correction sévère, dont plusieurs écrivains du Phanar et du Patriarcat se faisaient une règle.
£n même temps, par des dissertations pleines de feu, écrites en grec et en français, Coraï rappelait à ses compatriotes leurs devoirs envers eux-mêmes, et faisait appel en leur faveur aux sentiments de justice de l'Eu-
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rope. C'est surtout du jour où la Grèce descendit dans Tarène que le grand philologue, sans cesser de se livrer à ses travaux de prédilection, devint en même temps un infatigable publiciste. Il écrivit, en Français, un long Mémoire »sur Tétat actuel de la Civilisation en Grècec, et il plaçait à la tête de ses éditions de trèslongues préfaces, qui étaient des ouvrages entiers, et qui contenaient des conseils et des instructions à ^adresse des champions de la liberté. Mais cette partie de son activité appartient plutôt à l'époque suivante, et nous y devrons revenir.