PROSATEURS. PHILOLOGIE
Dans le grand débat sur le degré de pureté à donner ou plutôt à conserver à la langue nous avons vu Coraï, avec la majorité des écrivains d'élite, représenter le juste-milieu. Les coryphées des deux partis extrêmes étaient Panaghiotis Codricas et Daniel Phiuppidés.
CODRICAS.
Le premier, natif d'Athènes, secrétaire privé du Prince Michel Soutzo, professa plus tard le grec à Paris, et
ChapUre IL — Proèateiwa. — Philologie, — Codricaa, 9 ^
fiit attaché au Ministère des aiïaires étrangères de France. Dans un ouvrage assez volumineux, intitulé : Étude (i/siéxrj) sur le grec^)^ qui présente assez d'intérêt au point de vue de l'histoire de la langue, il cherche à prouver que le grec actuel ne s'est écarté de la forme primitive que par des corruptions successives, et que ce doit être la tâche des hommes de lettres de ramener la langue à sa pureté classique. Les vingt siècles qui se sont écoulés et les vicissitudes qu'ils ont amenées ne comptent pas pour lui On doit écrire aujourd'hui exactement comme les anciens écrivaient.
Mais le grec, ainsi que toute langue vivante, tout en restant le même par le fond, n'a jamais cessé de s'altérer légèrement et graduellement, et les auteurs d'un siècle consacraient souvent, même dans les temps classiques, des formes grammaticales inconnues aux siècles précédents. Écrire comme les anciens, c'est remonter le cours des temps pour chercher un point fixe là où il ne peut y en avoir.
Codricas soutint aussi son thème avec énergie dans plusieurs dissertations écrites en grec ou en français et publiées dans les journaux littéraires du temps, surtout dans la Cal/iope^ périodique littéraire fondé à Vienne par le savant grammairien A thana se Staghute. H s'y livra à ce sujet à une polémique acharnée contre le Loghios Hermès^ la plus célèbre des Revues grecques
>) Paris, 1818.
92 lÀvre II I. -* RmaUêonce. — De 1800 à 1821.
de cette époque, qui, publiée dans le même ville, défendait le point de vue de Coraï.
De même que son rival, Codricas a aussi plaidé avec zèle la cause de l'indépendance de son pays dans des lettres écrites en français et adressées à des personnages influents de son temps. On a de plus de lui un traité de Physique^ et une traduction de la «Pluralité des Mondesc de FonteneUe.
PHILIPPIDES.
Daniel Philippedes, chef de fil du parti contraire, avait été diacre. Le rêve de toute sa vie était la délivrance de sa patrie. H alla à Paris, pour se rendre par l'étude plus digne d'y coopérer, s*appliqua aux sciences, et acquit de profondes connaissances en philosophie et en histoire. Il reste de lui une correspondance inédite, en français, avec le célèbre Barbie du Bocage, sur des sujets de géographie.
Un de ses amis, Constantin Stamati»), un Grec qui comme lui étudiait à Paris, et qui laissa des lettres fort intéressantes, mais d'un style peu recommandable, sur la révolution française et sur la politique du temps, écrivait à Codricas sur Daniel Philippidés en ces termes : »Le ci -devant père Daniel, maintenant Monsieur Philippidés, que la divine providence a envoyé dans ce lieu
I) Lettres de Const. Stamati, publiées par Emile Legrand. Ann. de l'assoc. pour rencouragem. des études grecques. Ann. 187a. P. 108.
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de perdition pour le salut de mon âme et pour me délivrer des embûches du diable, te prie de dire de sa part à Katardji, le Mécène des savants de la Vaiachie et notre très-vénéré patriarche, que, grâce à Dieu, il se porte bien et remercie le tout- puissant de l'avoir jugé digne de vivre dans la terre promise des philosophes, quoique pour le moment elle soit souillée par une philosophie maudite, ç fAupi^ 'A][atoiç uAys^ iOijxet »).
Une des principales préoccupations de Philippidés était la littérature. En fait de style, il partait du principe que la langue écrite ne devait être autre que la langue parlée. Mais parlée par qui ? Dans tous les pays chaque classe de la société s'énonce différemment selon son différent d^é de culture et d'instruction. A quel degré d'ignorance le parti représenté par Philippidés voulait-il arrêter la norme de sa langue populaire? C'est à quoi il n'a pas songé. Aussi les adhérents de cette école ont -ils autant de grammaires différentes qu'il y a de dialectes locaux, et il y en a qui nen ont aucune, et s'autorisent des corruptions de toutes, mêlant souvent des formes qui appartiennent à diverses localités ou à différentes gradations de purisme; en conséquence de quoi l'ignorance n'a-t-elle pas manqué de s'autoriser de cette confusion pour couvrir ses solécismes sous le manteau des pnétendues irr^jularités du dialecte vulgaire.
Philippidés a un style inculte et incorrect; mais tout
I) «Qui est deremie cmise de tant de maux.*, Honu IL L
94 ^t^« ^11' — Renaiêsanee, — De 1800 à 1821.
vulgaire quHl est, il est encore en progrès sur celui de son ami Stamatis, qui, avec des prétentions d'exactitude grammaticale pour les types et pour la construction, ne recule point devant l'usage d'tme foule de mots étrangers, qui jurent à côté des expressions classiques. De plus, comme Técriture est Timage de la parole , Philippidés, peu soucieux de Torigine et de l'histoire de la langue, est le premier qui a prétendu proscrire jusqu'à l'orthographe, en tant qu'elle ne sert plus à strictement exprimer la prononciation. Mais avec une inconséquence qu'on peut s'expliquer, il reculait pour lui-même devant sa propre théorie, et s'abstint de l'appliquer dans ses œuvres.